Il faisait un beau temps, âpre et splendide. Le soleil s'abaissait;

quelques vitres de maison, dans la Cité, brillaient au loin comme

des plaques d'or, tandis que, par derrière, à droite, les tours de

Notre-Dame se profilaient en noir sur le ciel bleu, mollement baigné à

l'horizon dans des vapeurs grises. Le vent souffla; et Rosanette, ayant

déclaré qu'elle avait faim, ils entrèrent à la Pâtisserie anglaise.

Des jeunes femmes, avec leurs enfants, mangeaient debout contre le

buffet de marbre, où se pressaient, sous des cloches de verre, les

assiettes de petits gâteaux. Rosanette avala deux tartes à la crème. Le

sucre en poudre faisait des moustaches au coin de sa bouche. De temps à

autre, pour l'essuyer, elle tirait son mouchoir de son manchon; et sa

figure ressemblait, sous sa capote de soie verte, à une rose épanouie

entre ses feuilles.

Ils se remirent en marche; dans la rue de la Paix, elle s'arrêta,

devant la boutique d'un orfèvre, à considérer un bracelet; Frédéric

voulut lui en faire cadeau.

«Non, dit-elle, garde ton argent.»

Il fut blessé de cette parole.

«Qu'a donc le mimi? On est triste?»

Et, la conversation s'étant renouée, il en vint, comme d'habitude, à

des protestations d'amour.

«Tu sais bien que c'est impossible!

--Pourquoi?

--Ah! parce que...»

Ils allaient côte à côte, elle appuyée sur son bras, et les volants

de sa robe lui battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un

crépuscule d'hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait ainsi

à son côté; et ce souvenir l'absorba tellement, qu'il ne s'apercevait

plus de Rosanette et n'y songeait pas.

Elle regardait, au hasard, devant elle, tout en se laissant un peu

traîner, comme un enfant paresseux. C'était l'heure où l'on rentrait

de la promenade, et des équipages défilaient au grand trot sur le pavé

sec. Les flatteries de Pellerin lui revenant sans doute à la mémoire,

elle poussa un soupir.

«Ah! il y en a qui sont heureuses! Je suis faite pour un homme riche,

décidément.»

Il répliqua d'un ton brutal:

«Vous en avez un, cependant!» car M. Oudry passait pour trois fois

millionnaire.

Elle ne demandait pas mieux que de s'en débarrasser.

«Qui vous en empêche?»

Et il exhala d'amères plaisanteries sur ce vieux bourgeois à perruque,

lui montrant qu'une pareille liaison était indigne, et qu'elle devait

la rompre!

«Oui, répondit la Maréchale, comme se parlant à elle-même. C'est ce que

je finirai par faire, sans doute!»

Frédéric fut charmé de ce désintéressement. Elle se ralentissait, il la

crut fatiguée. Elle s'obstina à ne pas vouloir de voiture et elle le

congédia devant sa porte, en lui envoyant un baiser du bout des doigts.

«Ah! quel dommage! et songer que des imbéciles me trouvent riche!»

Il était sombre en arrivant chez lui.

Hussonnet et Deslauriers l'attendaient.

Le bohème, assis devant sa table, dessinait des têtes de Turcs, et

l'avocat, en bottes crottées, sommeillait sur le divan.

«Ah! enfin, s'écria-t-il. Mais quel air farouche! Peux-tu m'écouter?»

Sa vogue comme répétiteur diminuait, car il bourrait ses élèves de

théories défavorables pour leurs examens. Il avait plaidé deux ou

trois fois, avait perdu, et chaque déception nouvelle le rejetait plus

fortement vers son vieux rêve: un journal où il pourrait s'étaler,

se venger, cracher sa bile et ses idées. Fortune et réputation,

d'ailleurs, s'ensuivraient. C'était dans cet espoir qu'il avait

circonvenu le bohème, Hussonnet possédant une feuille.

A présent, il la tirait sur papier rose; il inventait des canards,

composait des rébus, tâchait d'engager des polémiques, et même (en

dépit du local) voulait monter des concerts! L'abonnement d'un an

«donnait droit à une place d'orchestre dans un des principaux théâtres

de Paris; de plus, l'administration se chargeait de fournir à MM.

les étrangers tous les renseignements désirables, artistiques, et

autres.» Mais l'imprimeur faisait des menaces, on devait trois termes

au propriétaire, toutes sortes d'embarras surgissaient; et Hussonnet

aurait laissé périr l'_Art_, sans les exhortations de l'avocat, qui lui

chauffait le moral quotidiennement. Il l'avait pris, afin de donner

plus de poids à sa démarche.

«Nous venons pour le Journal, dit-il.

--Tiens, tu y penses encore! répondit Frédéric, d'un ton distrait.

--Certainement j'y pense!»

Et il exposa de nouveau son plan. Par des comptes rendus de la Bourse,

ils se mettraient en relations avec des financiers et obtiendraient

ainsi les cent mille francs de cautionnement indispensables. Mais, pour

que la feuille pût être transformée en journal politique, il fallait

auparavant avoir une large clientèle, et, pour cela, se résoudre à

quelques dépenses, tant pour les frais de papeterie, d'imprimerie, de

bureau, bref une somme de quinze mille francs.

«Je n'ai pas de fonds, dit Frédéric.

--Et nous donc!» fit Deslauriers en croisant ses deux bras.

Frédéric, blessé du geste, répliqua:

«Est-ce ma faute?...

--Ah! très bien! ils ont du bois dans leur cheminée, des truffes sur

leur table, un bon lit, une bibliothèque, une voiture, toutes les

douceurs! Mais qu'un autre grelotte sous les ardoises, dîne à vingt

sous, travaille comme un forçat et patauge dans la misère! est-ce leur

faute?»

Et il répétait «Est-ce leur faute?» avec une ironie cicéronienne qui

sentait le Palais. Frédéric voulait parler.

«Du reste, je comprends, on a des besoins... aristocratiques; car sans

doute... quelque femme...

--Eh bien, quand cela serait? Ne suis-je pas libre?...

--Oh! très libre!»

Et, après une minute de silence:

«C'est si commode, les promesses!

--Mon Dieu! je ne les nie pas!» dit Frédéric.

L'avocat continuait:

«Au collège, on fait des serments, on constituera une phalange, on

imitera _les Treize_ de Balzac! Puis, quand on se retrouve: Bonsoir,

mon vieux, va te promener! Car celui qui pourrait servir l'autre

retient précieusement tout, pour lui seul.

--Comment?

--Oui, tu ne nous as pas même présentés chez les Dambreuse!»

Frédéric le regarda; avec sa pauvre redingote, ses lunettes dépolies

et sa figure blême, l'avocat lui parut un tel cuistre, qu'il ne put

empêcher sur ses lèvres un sourire dédaigneux. Deslauriers l'aperçut,

et rougit.

Il avait déjà son chapeau pour s'en aller. Hussonnet, plein

d'inquiétude, tâchait de l'adoucir par des regards suppliants, et,

comme Frédéric lui tournait le dos:

«Voyons, mon petit! Soyez mon Mécène! Protégez les arts!»

Frédéric, dans un brusque mouvement de résignation, prit une feuille de

papier, et, ayant griffonné dessus quelques lignes, la lui tendit. Le

visage du bohème s'illumina. Puis, repassant la lettre à Deslauriers:

«Faites des excuses, Seigneur!»

Leur ami conjurait son notaire de lui envoyer au plus vite quinze mille

francs.

«Ah! je te reconnais là! dit Deslauriers.

--Foi de gentilhomme! ajouta le bohème, vous êtes un brave, on vous

mettra dans la galerie des hommes utiles!»

L'avocat reprit:

«Tu n'y perdras rien, la spéculation est excellente.

--Parbleu! s'écria Hussonnet, j'en fourrerais ma tête sur l'échafaud.»

Et il débita tant de sottises et promit tant de merveilles (auxquelles

il croyait peut-être), que Frédéric ne savait pas si c'était pour se

moquer des autres ou de lui-même.

Ce soir-là, il reçut une lettre de sa mère.

Elle s'étonnait de ne pas le voir encore ministre, tout en le

plaisantant quelque peu. Puis elle parlait de sa santé, et lui

apprenait que M. Roque venait maintenant chez elle. «Depuis qu'il

est veuf, j'ai cru sans inconvénient de le recevoir. Louise est très

changée à son avantage.» Et en post-scriptum: «Tu ne me dis rien de ta

belle connaissance, M. Dambreuse; à ta place, je l'utiliserais.»

Pourquoi pas? Ses ambitions intellectuelles l'avaient quitté, et sa

fortune (il s'en apercevait) était insuffisante; car, ses dettes payées

et la somme convenue remise aux autres, son revenu serait diminué de

quatre mille francs, pour le moins! D'ailleurs, il sentait le besoin de

sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque chose. Aussi, le

lendemain, en dînant chez Mme Arnoux, il dit que sa mère le tourmentait

pour qu'il embrassât une profession.

«Mais je croyais, reprit-elle, que M. Dambreuse devait vous faire

entrer au Conseil d'État? Cela vous irait très bien.»

Elle le voulait donc. Il obéit.

Le banquier, comme la première fois, était assis à son bureau, et d'un

geste le pria d'attendre quelques minutes, car un monsieur tournant

le dos à la porte l'entretenait de matières graves. Il s'agissait de

charbons de terre et d'une fusion à opérer entre diverses compagnies.

Les portraits du général Foy et de Louis-Philippe se faisaient pendant

de chaque côté de la glace; des cartonniers montaient contre le lambris

jusqu'au plafond, et il y avait six chaises de paille, M. Dambreuse

n'ayant pas besoin pour ses affaires d'un appartement plus beau;

c'était comme ces sombres cuisines où s'élaborent de grands festins.

Frédéric observa surtout deux coffres-forts monstrueux, dressés dans

les encoignures. Il se demandait combien de millions y pouvaient tenir.

Le banquier en ouvrit un, et la planche de fer tourna, ne laissant voir

à l'intérieur que des cahiers de papier bleu.

Enfin l'individu passa devant Frédéric. C'était le père Oudry. Tous

deux se saluèrent en rougissant, ce qui parut étonner M. Dambreuse.

Du reste, il se montra fort aimable. Rien n'était plus facile que de

recommander son jeune ami au garde des sceaux. On serait trop heureux

de l'avoir; et il termina ses politesses en l'invitant à une soirée

qu'il donnait dans quelques jours.

Frédéric montait en coupé pour s'y rendre quand arriva un billet de la

Maréchale. A la lueur des lanternes, il lut:

«Cher, j'ai suivi vos conseils. Je viens d'expulser mon Osage. A partir

de demain soir, liberté! Dites que je ne suis pas brave.»

Rien de plus! Mais c'était le convier à la place vacante. Il poussa une

exclamation, serra le billet dans sa poche et partit.

Deux municipaux à cheval stationnaient dans la rue. Une file de

lampions brûlaient sur les deux portes cochères; et des domestiques,

dans la cour, criaient, pour faire avancer les voitures jusqu'au bas du

perron sous la marquise. Puis, tout à coup, le bruit cessait dans le

vestibule.

De grands arbustes emplissaient la cage de l'escalier; les globes

de porcelaine versaient une lumière qui ondulait comme des moires de

satin blanc sur les murailles. Frédéric monta les marches allègrement.

Un huissier lança son nom: M. Dambreuse lui tendit la main; presque

aussitôt, Mme Dambreuse parut.

Elle avait une robe mauve garnie de dentelles, les boucles de sa

coiffure plus abondantes qu'à l'ordinaire, et pas un seul bijou.

Elle se plaignit de ses rares visites, trouva moyen de dire quelque

chose. Les invités arrivaient; en manière de salut, ils jetaient leur

torse de côté, ou se courbaient en deux, ou baissaient la figure

seulement; puis un couple conjugal, une famille passait, et tous se

dispersaient dans le salon déjà plein.

Sous le lustre, au milieu, un pouf énorme supportait une jardinière,

dont les fleurs, s'inclinant comme des panaches, surplombaient la tête

des femmes assises en rond, tout autour, tandis que d'autres occupaient

les bergères formant deux lignes droites interrompues symétriquement

par les grands rideaux des fenêtres en velours nacarat et les hautes

baies des portes à linteau doré.

La foule des hommes qui se tenaient debout sur le parquet, avec leur

chapeau à la main, faisait de loin une seule masse noire, où les rubans

des boutonnières mettaient des points rouges çà et là, et que rendait

plus sombre la monotone blancheur des cravates. Sauf de petits jeunes

gens à barbe naissante, tous paraissaient s'ennuyer; quelques dandies,

d'un air maussade, se balançaient sur leurs talons. Les têtes grises,

les perruques étaient nombreuses; de place en place, un crâne chauve

luisait; et les visages, ou empourprés ou très blêmes, laissaient voir

dans leur flétrissure la trace d'immenses fatigues,--les gens qu'il y

avait là appartenant à la politique ou aux affaires. M. Dambreuse avait

aussi invité plusieurs savants, des magistrats, deux ou trois médecins

illustres, et il repoussait avec d'humbles attitudes les éloges qu'on

lui faisait sur sa soirée et les allusions à sa richesse.

Partout, une valetaille à larges galons d'or circulait. Les grandes

torchères, comme des bouquets de feu, s'épanouissaient sur les

tentures; elles se répétaient dans les glaces; et, au fond de la salle

à manger, que tapissait un treillage de jasmin, le buffet ressemblait à

un maître-autel de cathédrale ou à une exposition d'orfèvrerie,--tant

il y avait de plats, de cloches, de couverts et de cuillers en argent

et en vermeil, au milieu des cristaux à facettes qui entre-croisaient,

par-dessus les viandes, des lueurs irisées. Les trois autres salons

regorgeaient d'objets d'art: paysages de maîtres contre les murs,

ivoires et porcelaines au bord des tables, chinoiseries sur les

consoles; des paravents de laque se développaient devant les fenêtres,

des touffes de camélias montaient dans les cheminées; et une musique

légère vibrait, au loin, comme un bourdonnement d'abeilles.

Les quadrilles n'étaient pas nombreux, et les danseurs, à la manière

nonchalante dont ils traînaient leurs escarpins, semblaient s'acquitter

d'un devoir. Frédéric entendait des phrases comme celles-ci:

«Avez-vous été à la dernière fête de charité de l'hôtel Lambert,

Mademoiselle?

--Non, Monsieur!

--Il va faire, tout à l'heure, une chaleur!

--Oh! c'est vrai, étouffante!

--De qui donc cette polka?

--Mon Dieu! je ne sais pas, Madame!»

Et, derrière lui, trois roquentins, postés dans une embrasure,

chuchotaient des remarques obscènes; d'autres causaient chemins de

fer, libre-échange; un sportsman contait une histoire de chasse; un

légitimiste et un orléaniste discutaient.

En errant de groupe en groupe, il arriva dans le salon des joueurs,

où, dans un cercle de gens graves, il reconnut Martinon, «attaché

maintenant au parquet de la Capitale».

Sa grosse face couleur de cire emplissait convenablement son collier,

lequel était une merveille, tant les poils noirs se trouvaient bien

égalisés; et, gardant un juste milieu entre l'élégance voulue par son

âge et la dignité que réclamait sa profession, il accrochait son pouce

dans son aisselle suivant l'usage des beaux, puis mettait son bras

dans son gilet à la façon des doctrinaires. Bien qu'il eût des bottes

extra-vernies, il portait les tempes rasées, pour se faire un front de

penseur.

Après quelques mots débités froidement, il se retourna vers son

conciliabule. Un propriétaire disait:

«C'est une classe d'hommes qui rêvent le bouleversement de la société!

--Ils demandent l'organisation du travail! reprit un autre. Conçoit-on

cela?

--Que voulez-vous! fit un troisième, quand on voit M. de Genoude donner

la main au _Siècle_!

--Et des conservateurs, eux-mêmes, s'intituler progressifs! Pour nous

amener, quoi? La République! comme si elle était possible en France!»

Tous déclarèrent que la République était impossible en France.

«N'importe, remarqua tout haut un monsieur. On s'occupe trop de la

Révolution; on publie là-dessus un tas d'histoires, de livres!...

--Sans compter, dit Martinon, qu'il y a, peut-être, des sujets d'étude

plus sérieux!»

Un ministériel s'en prit aux scandales du théâtre:

«Ainsi, par exemple, ce nouveau drame _la Reine Margot_ dépasse

véritablement les bornes! Où était le besoin qu'on nous parlât des

Valois? Tout cela montre la royauté sous un jour défavorable! C'est

comme votre presse! Les lois de septembre, on a beau dire, sont

infiniment trop douces! Moi, je voudrais des cours martiales pour

bâillonner les journalistes! A la moindre insolence, traînés devant un

conseil de guerre! et allez donc!

--Oh! prenez garde, Monsieur, prenez garde! dit un professeur,

n'attaquez pas nos précieuses conquêtes de 1830! respectons nos

libertés.» Il fallait décentraliser plutôt, répartir l'excédent des

villes dans les campagnes.

--Mais elles sont gangrenées! s'écria un catholique. Faites qu'on

raffermisse la religion!»

Martinon s'empressa de dire:

«Effectivement, c'est un frein!»

Tout le mal gisait dans cette envie moderne de s'élever au-dessus de sa

classe, d'avoir du luxe.

«Cependant, objecta un industriel, le luxe favorise le commerce. Aussi

j'approuve le duc de Nemours d'exiger la culotte courte à ses soirées.

--M. Thiers y est venu en pantalon. Vous connaissez son mot?

--Oui, charmant! Mais il tourne au démagogue, et son discours dans la

question des incompatibilités n'a pas été sans influence sur l'attentat

du 12 mai.

--Ah! bah!

--Eh! eh!

Le cercle fut contraint de s'entr'ouvrir pour livrer passage à un

domestique portant un plateau, et qui tâchait d'entrer dans le salon

des joueurs.

Sous l'abat-jour vert des bougies, des rangées de cartes et de pièces

d'or couvraient la table. Frédéric s'arrêta devant une d'elles, perdit

les quinze napoléons qu'il avait dans sa poche, fit une pirouette, et

se trouva au seuil du boudoir où était alors Mme Dambreuse.

Des femmes le remplissaient, les unes près des autres, sur des sièges

sans dossiers. Leurs longues jupes, bouffant autour d'elles, semblaient

des flots d'où leur taille émergeait, et les seins s'offraient aux

regards dans l'échancrure des corsages. Presque toutes portaient un

bouquet de violettes à la main. Le ton mat de leurs gants faisait

ressortir la blancheur humaine de leurs bras; des effilés, des herbes,

leur pendaient sur les épaules, et on croyait quelquefois, à certains

frissonnements, que la robe allait tomber. Mais la décence des figures

tempérait les provocations du costume; plusieurs même avaient une

placidité presque bestiale, et ce rassemblement de femmes demi-nues

faisait songer à un intérieur de harem; il vint à l'esprit du jeune

homme une comparaison plus grossière. En effet, toutes sortes de

beautés se trouvaient là: des Anglaises à profil de keepsake, une

Italienne dont les yeux noirs fulguraient comme un Vésuve, trois

sœurs habillées de bleu, trois Normandes, fraîches comme des pommiers

d'avril, une grande rousse avec une parure d'améthystes;--et les

blanches scintillations des diamants qui tremblaient en aigrettes

dans les chevelures, les taches lumineuses des pierreries étalées sur

les poitrines, et l'éclat doux des perles accompagnant les visages se

mêlaient au miroitement des anneaux d'or, aux dentelles, à la poudre,

aux plumes, au vermillon des petites bouches, à la nacre des dents.

Le plafond, arrondi en coupole, donnait au boudoir la forme d'une

corbeille; et un courant d'air parfumé circulait sous le battement des

éventails.

Frédéric, campé derrière elles avec son lorgnon dans l'œil, ne jugeait

pas toutes les épaules irréprochables; il songeait à la Maréchale, ce

qui refoulait ses tentations, ou l'en consolait.

Il regardait cependant Mme Dambreuse, et il la trouvait charmante,

malgré sa bouche un peu longue et ses narines trop ouvertes. Mais sa

grâce était particulière. Les boucles de sa chevelure avaient comme une

langueur passionnée, et son front couleur d'agate semblait contenir

beaucoup de choses et dénotait un maître.

Elle avait mis près d'elle la nièce de son mari, jeune personne assez

laide. De temps à autre, elle se dérangeait pour recevoir celles qui

entraient; et le murmure des voix féminines, augmentant, faisait comme

un caquetage d'oiseaux.

Il était question des ambassadeurs tunisiens et de leurs costumes. Une

dame avait assisté à la dernière réception de l'Académie; une autre

parla du _Don Juan_ de Molière, représenté nouvellement aux Français.

Mais, désignant sa nièce d'un coup d'œil, Mme Dambreuse posa un

doigt contre sa bouche, et un sourire qui lui échappa démentait cette

austérité.

Tout à coup, Martinon apparut, en face, sous l'autre porte. Elle se

leva. Il lui offrit son bras. Frédéric, pour le voir continuer ses

galanteries, traversa les tables de jeu et les rejoignit dans le grand

salon; Mme Dambreuse quitta aussitôt son cavalier, et l'entretint

familièrement.

Elle comprenait qu'il ne jouât pas, ne dansât pas.

«Dans la jeunesse on est triste!» Puis enveloppant le bal d'un seul

regard:

«D'ailleurs, tout cela n'est pas drôle! pour certaines natures du

moins!»

Et elle s'arrêtait devant la rangée des fauteuils, distribuant çà et

là des mots aimables, tandis que des vieux, qui avaient des binocles

à deux branches, venaient lui faire la cour. Elle présenta Frédéric à

quelques-uns. M. Dambreuse le toucha au coude légèrement, et l'emmena

dehors sur la terrasse.

Il avait vu le Ministre. La chose n'était pas facile. Avant d'être

présenté comme auditeur au Conseil d'État, on devait subir un examen.

Frédéric, pris d'une confiance inexplicable, répondit qu'il en savait

les matières.

Le financier n'en était pas surpris, d'après tous les éloges que

faisait de lui M. Roque.

A ce nom, Frédéric revit la petite Louise, sa maison, sa chambre; et il

se rappela des nuits pareilles, où il restait à sa fenêtre, écoutant

les rouliers qui passaient. Ce souvenir de ces tristesses amena la

pensée de Mme Arnoux; et il se taisait, tout en continuant à marcher

sur la terrasse. Les croisées dressaient au milieu des ténèbres de

longues plaques rouges; le bruit du bal s'affaiblissait; les voitures

commençaient à s'en aller.

«Pourquoi donc, reprit M. Dambreuse, tenez-vous au Conseil d'État?»

Et il affirma, d'un ton de libéral, que les fonctions publiques ne

menaient à rien, il en savait quelque chose; les affaires valaient

mieux. Frédéric objecta la difficulté de les apprendre.

«Ah! bah! en peu de temps, je vous y mettrais.»

Voulait-il l'associer à ses entreprises?

Le jeune homme aperçut, comme dans un éclair, une immense fortune qui

allait venir.

«Rentrons, dit le banquier. Vous soupez avec nous, n'est-ce pas?»

Il était trois heures, on partait. Dans la salle à manger, une table

servie attendait les intimes.

M. Dambreuse aperçut Martinon, et, s'approchant de sa femme, d'une voix

basse:

«C'est vous qui l'avez invité?»

Elle répliqua sèchement:

«Mais oui!»

La nièce n'était pas là. On but très bien, on rit très haut; et des

plaisanteries hasardeuses ne choquèrent point, tous éprouvant cet

allégement qui suit les contraintes un peu longues. Seul, Martinon

se montra sérieux; il refusa de boire du vin de Champagne par bon

genre, souple d'ailleurs et fort poli, car M. Dambreuse, qui avait la

poitrine étroite, se plaignant d'oppression, il s'informa de sa santé à

plusieurs reprises; puis il dirigeait ses yeux bleuâtres du côté de Mme

Dambreuse.

Elle interpella Frédéric pour savoir quelles jeunes personnes lui

avaient plu. Il n'en avait remarqué aucune et préférait, d'ailleurs,

les femmes de trente ans.

«Ce n'est peut-être pas bête!» répondit-elle.

Puis, comme on mettait les pelisses et les paletots, M. Dambreuse lui

dit:

«Venez me voir un de ces matins, nous causerons!»

Martinon, au bas de l'escalier, alluma un cigare; et il offrait, en le

suçant, un profil tellement lourd, que son compagnon lâcha cette phrase:

«Tu as une bonne tête, ma parole!

--Elle en a fait tourner quelques-unes!» reprit le jeune magistrat,

d'un air à la fois convaincu et vexé.

Frédéric, en se couchant, résuma la soirée. D'abord, sa toilette (il

s'était observé dans les glaces plusieurs fois), depuis la coupe de

l'habit jusqu'au nœud des escarpins, ne laissait rien à reprendre; il

avait parlé à des hommes considérables, avait vu de près des femmes

riches, M. Dambreuse s'était montré excellent et Mme Dambreuse presque

engageante. Il pesa un à un ses moindres mots, ses regards, mille

choses inanalysables et cependant expressives. Ce serait crânement beau

d'avoir une pareille maîtresse! Pourquoi non, après tout? Il en valait

bien un autre! Peut-être qu'elle n'était pas si difficile? Martinon

ensuite revint à sa mémoire; et, en s'endormant, il souriait de pitié

sur ce brave garçon.

L'idée de la Maréchale le réveilla; ces mots de son billet: «A partir

de demain soir,» étaient bien un rendez-vous pour le jour même. Il

attendit jusqu'à neuf heures, et courut chez elle.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1 · 第 13 / 17 段