une invention de Lafayette! Les Polonais, règle générale, sont tous du
faubourg Saint-Marceau, les véritables s'étant noyés avec Poniatowski.»
Bref, «il ne donnait plus là-dedans,» il était «revenu de tout ça!»
C'était comme le serpent de mer, la révocation de l'édit de Nantes et
«cette vieille blague de la Saint-Barthélemy!»
Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les derniers mots de
l'homme de lettres. On avait calomnié les papes, qui, après tout,
défendaient le peuple, et il appelait la Ligue «l'aurore de la
Démocratie, un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des
protestants».
Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy
probablement, car il mit la conversation sur les tableaux vivants du
Gymnase, qui attiraient alors beaucoup de monde.
Sénécal s'en affligea. De tels spectacles corrompaient les filles
du prolétaire; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Aussi
approuvait-il les étudiants bavarois qui avaient outragé Lola Montès.
A l'instar de Rousseau, il faisait plus de cas de la femme d'un
charbonnier que de la maîtresse d'un roi.
«Vous blaguez les truffes!» répliqua majestueusement Hussonnet. Et il
prit la défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il
parlait de son bal et du costume d'Arnoux:
«On prétend qu'il branle dans le manche?» dit Pellerin.
Le marchand de tableaux venait d'avoir un procès pour ses terrains
de Belleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaolin
bas-breton avec d'autres farceurs de son espèce.
Dussardier en savait davantage; car son patron à lui, M. Moussinot,
ayant été aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre,
celui-ci avait répondu qu'il le jugeait peu solide, connaissant
quelques-uns de ses renouvellements.
Le dessert était fini; on passa dans le salon, tendu comme celui de la
Maréchale, en damas jaune et de style Louis XVI.
Pellerin blâma Frédéric de n'avoir pas choisi, plutôt, le style
néo-grec; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures;
Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque,
qu'il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart des
littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut impossible de
parler de leurs ouvrages, car Hussonnet, immédiatement, contait des
anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leurs mœurs,
leur costume, exaltant les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux
du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle
chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie que
tous les lyriques du XIXe siècle; Balzac était surfait, Byron démoli,
Hugo n'entendait rien au théâtre, etc.
«Pourquoi donc, dit Sénécal, n'avez-vous pas les volumes de nos
poètes-ouvriers?»
Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir
sur la table de Frédéric «quelques-unes de ces physiologies nouvelles,
physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière».
Ils arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pousser
dehors par les épaules. «Mais je deviens bête!» Et, prenant Dussardier
à l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.
Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caissier, il n'avait
besoin de rien.
Ensuite, Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et, tirant de son
secrétaire deux mille francs:
«Tiens, mon brave, empoche! C'est le reliquat de mes vieilles dettes.
--Mais... et le Journal? dit l'avocat. J'en ai parlé à Hussonnet, tu
sais bien.»
Et, Frédéric ayant répondu qu'il se trouvait «un peu gêné, maintenant»,
l'autre eut un mauvais sourire.
Après les liqueurs, on but de la bière; après la bière, des grogs; on
refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en allèrent; et
ils marchaient les uns près des autres, sans parler, quand Dussardier
se mit à dire que Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en
convinrent.
Hussonnet déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua
la futilité de son intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait de
«cachet», absolument.
«Moi, je trouve, dit Pellerin, qu'il aurait bien pu me commander un
tableau.»
Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche de son pantalon ses
billets de banque.
Frédéric était resté seul. Il pensait à ses amis, et sentait entre
eux et lui comme un grand fossé plein d'ombre qui les séparait. Il
leur avait tendu la main cependant, et ils n'avaient pas répondu à la
franchise de son cœur.
Il se rappela les mots de Pellerin et de Dussardier sur Arnoux. C'était
une invention, une calomnie sans doute? Mais pourquoi? Et il aperçut
Mme Arnoux, ruinée, pleurant, vendant ses meubles. Cette idée le
tourmenta toute la nuit; le lendemain, il se présenta chez elle.
Ne sachant comment s'y prendre pour communiquer ce qu'il savait, il
lui demanda en manière de conversation si Arnoux avait toujours ses
terrains de Belleville.
«Oui, toujours.
--Il est maintenant dans une compagnie pour du kaolin de Bretagne, je
crois?
--C'est vrai.
--Sa fabrique marche très bien, n'est-ce pas?
--Mais je le suppose.»
Et, comme il hésitait:
«Qu'avez-vous donc? vous me faites peur!»
Il lui apprit l'histoire des renouvellements. Elle baissa la tête, et
dit:
«Je m'en doutais!»
En effet, Arnoux, pour faire une bonne spéculation, s'était refusé à
vendre ses terrains, avait emprunté dessus largement, et, ne trouvant
point d'acquéreurs, avait cru se rattraper par l'établissement d'une
manufacture. Les frais avaient dépassé les devis. Elle n'en savait pas
davantage; il éludait toute question et affirmait continuellement que
«ça allait très bien».
Frédéric tâcha de la rassurer. C'étaient peut-être des embarras
momentanés. Du reste, s'il apprenait quelque chose, il lui en ferait
part.
«Oh! oui, n'est-ce pas?» dit-elle, en joignant ses deux mains, avec un
air de supplication charmant.
Il pouvait donc lui être utile. Le voilà qui entrait dans son
existence, dans son cœur!
Arnoux parut.
«Ah! comme c'est gentil, de venir me prendre pour dîner!»
Frédéric en resta muet.
Arnoux parla de choses indifférentes, puis avertit sa femme qu'il
rentrerait fort tard, ayant un rendez-vous avec M. Oudry.
«Chez lui?
--Mais certainement chez lui.»
Il avoua, tout en descendant l'escalier, que la Maréchale se trouvant
libre, ils allaient faire ensemble une partie fine au Moulin-Rouge; et,
comme il lui fallait toujours quelqu'un pour recevoir ses épanchements,
il se fit conduire par Frédéric jusqu'à la porte.
Au lieu d'entrer, il se promena sur le trottoir, en observant les
fenêtres du second étage. Tout à coup les rideaux s'écartèrent.
«Ah bravo! le père Oudry n'y est plus. Bonsoir!»
C'était donc le père Oudry qui l'entretenait? Frédéric ne savait que
penser maintenant.
A partir de ce jour-là, Arnoux fut encore plus cordial qu'auparavant;
il l'invitait à dîner chez sa maîtresse, et bientôt Frédéric hanta tout
à la fois les deux maisons.
Celle de Rosanette l'amusait. On venait là le soir, en sortant du
club ou du spectacle; on prenait une tasse de thé, on faisait une
partie de loto; le dimanche, on jouait des charades; Rosanette,
plus turbulente que les autres, se distinguait par des inventions
drôlatiques, comme de courir à quatre pattes ou de s'affubler d'un
bonnet de coton. Pour regarder les passants par la croisée, elle avait
un chapeau de cuir bouilli; elle fumait des chibouques, elle chantait
des tyroliennes. L'après-midi, par désœuvrement, elle découpait des
fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur
ses carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait
brûler des pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de
résister à une envie, elle s'engouait d'un bibelot qu'elle avait vu,
n'en dormait pas, courait l'acheter, le troquait contre un autre, et
gâchait les étoffes, perdait ses bijoux, gaspillait l'argent, aurait
vendu sa chemise pour une loge d'avant-scène. Souvent, elle demandait
à Frédéric l'explication d'un mot qu'elle avait lu, mais n'écoutait
pas sa réponse, car elle sautait vite à une autre idée, en multipliant
les questions. Après des spasmes de gaieté, c'étaient des colères
enfantines; ou bien elle rêvait, assise par terre, devant le feu,
la tête basse et le genou dans ses deux mains, plus inerte qu'une
couleuvre engourdie. Sans y prendre garde, elle s'habillait devant lui,
tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le
visage, en se renversant la taille comme une naïade qui frissonne; et
le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa beauté,
sa gaieté éblouissaient Frédéric, et lui fouettaient les nerfs.
Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant à lire à son bambin,
ou derrière la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur son
piano; quand elle travaillait à un ouvrage de couture, c'était pour
lui un grand bonheur que de ramasser, quelquefois, ses ciseaux. Tous
ses mouvements étaient d'une majesté tranquille; ses petites mains
semblaient faites pour épandre des aumônes, pour essuyer ses pleurs; et
sa voix, un peu sourde naturellement, avait des intonations caressantes
et comme des légèretés de brise.
Elle ne s'exaltait point pour la littérature, mais son esprit charmait
par des mots simples et pénétrants. Elle aimait les voyages, le bruit
du vent dans les bois, et à se promener tête nue sous la pluie.
Frédéric écoutait ces choses délicieusement, croyant voir un abandon
d'elle-même qui commençait.
La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux
musiques: l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et
presque religieuse; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours,
et peu à peu se mêlaient;--car si Mme Arnoux venait à l'effleurer du
doigt seulement, l'image de l'autre, tout de suite, se présentait
à son désir, parce qu'il avait, de ce côté-là, une chance moins
lointaine;--et, dans la compagnie de Rosanette, quand il lui arrivait
d'avoir le cœur ému, il se rappelait immédiatement son grand amour.
Cette confusion était provoquée par des similitudes entre les deux
logements. Un des bahuts que l'on voyait autrefois boulevard Montmartre
ornait à présent la salle à manger de Rosanette, l'autre, le salon
de Mme Arnoux. Dans les deux maisons, les services de table étaient
pareils, et l'on retrouvait jusqu'à la même calotte de velours
traînant sur les bergères; puis une foule de petits cadeaux, des
écrans, des boîtes, des éventails allaient et venaient de chez la
maîtresse chez l'épouse, car, sans la moindre gêne, Arnoux, souvent,
reprenait à l'une ce qu'il lui avait donné, pour l'offrir à l'autre.
La Maréchale riait avec Frédéric de ses mauvaises façons. Un dimanche,
après dîner, elle l'emmena derrière la porte, et lui fit voir dans son
paletot un sac de gâteaux, qu'il venait d'escamoter sur la table, afin
d'en régaler, sans doute, sa petite famille. M. Arnoux se livrait à
des espiègleries côtoyant la turpitude. C'était pour lui un devoir que
de frauder l'octroi; il n'allait jamais au spectacle en payant, avec
un billet de secondes prétendait toujours se pousser aux premières, et
racontait comme une farce excellente qu'il avait coutume, aux bains
froids, de mettre dans le tronc du garçon un bouton de culotte pour une
pièce de dix sous, ce qui n'empêchait point la Maréchale de l'aimer.
Un jour, cependant, elle dit, en parlant de lui:
«Ah! il m'embête, à la fin! J'en ai assez! Ma foi, tant pis, j'en
trouverai un autre!»
Frédéric croyait «l'autre» déjà trouvé et qu'il s'appelait M. Oudry.
«Eh bien, dit Rosanette, qu'est-ce que cela fait?»
Puis avec des larmes dans la voix:
«Je lui demande bien peu de chose, pourtant, et il ne veut pas,
l'animal! Il ne veut pas! Quant à ses promesses, oh! c'est différent.»
Il lui avait même promis un quart de ses bénéfices dans les fameuses
mines de kaolin; aucun bénéfice ne se montrait, pas plus que le
cachemire dont il la leurrait depuis six mois.
Frédéric pensa, immédiatement, à lui en faire cadeau. Arnoux pouvait
prendre cela pour une leçon et se fâcher.
Il était bon cependant, sa femme elle-même le disait. Mais si fou! Au
lieu d'amener tous les jours du monde à dîner chez lui, à présent il
traitait ses connaissances chez le restaurateur. Il achetait des choses
complètement inutiles, telles que des chaînes d'or, des pendules, des
articles de ménage. Mme Arnoux montra même à Frédéric, dans le couloir,
une énorme provision de bouillottes, chaufferettes et samovars. Enfin,
un jour, elle avoua ses inquiétudes: Arnoux lui avait fait signer un
billet, souscrit à l'ordre de M. Dambreuse.
Cependant Frédéric conservait ses projets littéraires, par une sorte de
point d'honneur vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une histoire
de l'esthétique, résultat de ses conversations avec Pellerin, puis
mettre en drames différentes époques de la Révolution française et
composer une grande comédie, par l'influence indirecte de Deslauriers
et d'Hussonnet. Au milieu de son travail, souvent le visage de l'une ou
de l'autre passait devant lui; il luttait contre l'envie de la voir, ne
tardait pas à y céder; et il était plus triste en revenant de chez Mme
Arnoux.
Un matin qu'il ruminait sa mélancolie au coin de son feu, Deslauriers
entra. Les discours incendiaires de Sénécal avaient inquiété son
patron, et, une fois de plus, il se trouvait sans ressources.
«Que veux-tu que j'y fasse? dit Frédéric.
--Rien! tu n'as pas d'argent, je le sais. Mais ça ne te gênerait guère
de lui découvrir une place, soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux?»
Celui-ci devait avoir besoin d'ingénieurs dans son établissement.
Frédéric eut une inspiration: Sénécal pourrait l'avertir des absences
du mari, porter des lettres, l'aider dans mille occasions qui se
présenteraient. D'homme à homme, on se rend toujours ces services-là.
D'ailleurs, il trouverait moyen de l'employer sans qu'il s'en doutât.
Le hasard lui offrait un auxiliaire, c'était de bon augure, il fallait
le saisir; et, affectant de l'indifférence, il répondit que la chose
peut-être était faisable et qu'il s'en occuperait.
Il s'en occupa tout de suite. Arnoux se donnait beaucoup de peine
dans sa fabrique. Il cherchait le rouge de cuivre des Chinois; mais
ses couleurs se volatilisaient par la cuisson. Afin d'éviter les
gerçures de ses faïences, il mêlait de la chaux à son argile; mais
les pièces se brisaient pour la plupart, l'émail de ses peintures sur
cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient; et, attribuant ces
mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait se faire
faire d'autres moulins à broyer, d'autres séchoirs. Frédéric se rappela
quelques-unes de ces choses; et il l'aborda en annonçant qu'il avait
découvert un homme très fort, capable de trouver son fameux rouge.
Arnoux en fit un bond, puis, l'ayant écouté, répondit qu'il n'avait
besoin de personne.
Frédéric exalta les connaissances prodigieuses de Sénécal, tout à
la fois ingénieur, chimiste et comptable, étant un mathématicien de
première force.
Le faïencier consentit à le voir.
Tous deux se chamaillèrent sur les émoluments. Frédéric s'interposa et
parvint, au bout de la semaine, à leur faire conclure un arrangement.
Mais, l'usine étant située à Creil, Sénécal ne pouvait en rien l'aider.
Cette réflexion, très simple, abattit son courage comme une mésaventure.
Il songea que plus Arnoux serait détaché de sa femme, plus il aurait de
chance auprès d'elle. Alors, il se mit à faire l'apologie de Rosanette,
continuellement; il lui représenta tous ses torts à son endroit, conta
les vagues menaces de l'autre jour, et même parla du cachemire, sans
taire qu'elle l'accusait d'avarice.
Arnoux, piqué du mot (et, d'ailleurs, concevant des inquiétudes),
apporta le cachemire à Rosanette, mais la gronda de s'être plainte à
Frédéric; comme elle disait lui avoir cent fois rappelé sa promesse, il
prétendit qu'il ne s'en était pas souvenu, ayant trop d'occupations.
Le lendemain, Frédéric se présenta chez elle. Bien qu'il fût deux
heures, la Maréchale était encore couchée; et, à son chevet, Delmar,
installé devant un guéridon, finissait une tranche de foie gras. Elle
cria de loin: «Je l'ai, je l'ai;» puis, le prenant par les oreilles,
elle l'embrassa au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même
le faire asseoir sur son lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa
bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa chemise qui
n'avait pas de manches; et, de temps à autre, il sentait, à travers la
batiste, les fermes contours de son corps. Delmar, pendant ce temps-là,
roulait ses prunelles.
«Mais, véritablement, mon amie, ma chère amie!...»
Il en fut de même les fois suivantes. Dès que Frédéric entrait, elle
montait debout sur un coussin, pour qu'il l'embrassât mieux, l'appelait
un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa boutonnière, arrangeait
sa cravate; ces gentillesses redoublaient toujours lorsque Delmar se
trouvait là.
Étaient-ce des avances? Frédéric le crut. Quant à tromper un ami,
Arnoux, à sa place, ne s'en gênerait guère! et il avait bien le droit
de n'être pas vertueux avec sa maîtresse, l'ayant toujours été avec
sa femme; car il croyait l'avoir été, ou plutôt il aurait voulu se le
faire accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise.
Il se trouvait stupide cependant, et résolut de s'y prendre avec la
Maréchale carrément.
Donc une après-midi, comme elle se baissait devant sa commode, il
s'approcha d'elle et eut un geste d'une éloquence si peu ambiguë,
qu'elle se redressa tout empourprée. Il recommença de suite; alors
elle fondit en larmes, disant qu'elle était bien malheureuse et que ce
n'était pas une raison pour qu'on la méprisât.
Il réitéra ses tentatives. Elle prit un autre genre, qui fut de rire
toujours. Il crut malin de riposter par le même ton, et en l'exagérant.
Mais il se montrait trop gai pour qu'elle le crût sincère; et leur
camaraderie faisait obstacle à l'épanchement de toute émotion sérieuse.
Enfin, un jour elle répondit qu'elle n'acceptait pas les restes d'une
autre.
«Quelle autre?
--Eh oui! va retrouver madame Arnoux!»
Car Frédéric en parlait souvent; Arnoux, de son côté, avait la même
manie; elle s'impatientait, à la fin, d'entendre toujours vanter cette
femme; et son imputation était une espèce de vengeance.
Frédéric lui en garda rancune.
Elle commençait, du reste, à l'agacer fortement. Quelquefois, se
posant comme expérimentée, elle disait du mal de l'amour avec un rire
sceptique qui donnait des démangeaisons de la gifler. Un quart d'heure
après, c'était la seule chose qu'il y eût au monde, et, croisant ses
bras sur sa poitrine, comme pour serrer quelqu'un, elle murmurait:
«Oh! oui, c'est bon! c'est si bon!» les paupières entre-closes et à
demi pâmée d'ivresse. Il était impossible de la connaître, de savoir,
par exemple, si elle aimait Arnoux, car elle se moquait de lui et
en paraissait jalouse. De même pour la Vatnaz, qu'elle appelait une
misérable, d'autres fois sa meilleure amie. Elle avait enfin, sur toute
sa personne et jusque dans le retroussement de son chignon, quelque
chose d'inexprimable qui ressemblait à un défi;--et il la désirait,
pour le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer.
Comment faire? car souvent elle le renvoyait sans nulle cérémonie,
apparaissant une minute entre deux portes pour chuchoter: «Je suis
occupée; à ce soir!» ou bien il la trouvait au milieu de douze
personnes; et quand ils étaient seuls, on aurait juré une gageure, tant
les empêchements se succédaient. Il l'invitait à dîner, elle refusait
toujours; une fois, elle accepta, mais ne vint pas.
Une idée machiavélique surgit dans sa cervelle.
Connaissant par Dussardier les récriminations de Pellerin sur son
compte, il imagina de lui commander le portrait de la Maréchale, un
portrait grandeur nature, qui exigerait beaucoup de séances; il n'en
manquerait pas une seule; l'inexactitude habituelle de l'artiste
faciliterait les tête-à-tête. Il engagea donc Rosanette à se faire
peindre, pour offrir son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car
elle se voyait au milieu du Grand Salon, à la place d'honneur, avec
une foule devant elle, et les journaux en parleraient, ce qui «la
lancerait» tout à coup.
Quant à Pellerin, il saisit la proposition avidement. Ce portrait
devait le poser en grand homme, être un chef-d'œuvre.
Il passa en revue dans sa mémoire tous les portraits de maître qu'il
connaissait, et se décida finalement pour un Titien, lequel serait
rehaussé d'ornements à la Véronèse. Donc il exécuterait son projet sans
ombres factices, dans une lumière franche éclairant les chairs d'un
seul ton, et faisant étinceler les accessoires.
«Si je lui mettais, pensa-t-il, une robe de soie rose avec un burnous
oriental? oh non! canaille le burnous! ou plutôt si je l'habillais de
velours bleu, sur un fond gris, très coloré? On pourrait lui donner
également une collerette de guipure blanche, avec un éventail noir et
un rideau d'écarlate par derrière?»
Et, cherchant ainsi, il élargissait chaque jour sa conception et s'en
émerveillait.
Il eut un battement de cœur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric,
arriva chez lui pour la première séance. Il la plaça debout, sur une
manière d'estrade, au milieu de l'appartement; et, en se plaignant du
jour et regrettant son ancien atelier, il la fit d'abord s'accouder
contre un piédestal, puis asseoir dans un fauteuil, et tour à tour,
s'éloignant d'elle et s'en rapprochant pour corriger d'une chiquenaude
les plis de sa robe, il la regardait les paupières entre-closes, et
consultait d'un mot Frédéric.
«Eh bien, non! s'écria-t-il. J'en reviens à mon idée! Je vous flanque
en Vénitienne!»
Elle aurait une robe de velours ponceau avec une ceinture d'orfèvrerie,
et sa large manche doublée d'hermine laisserait voir son bras nu qui
toucherait à la balustrade d'un escalier montant derrière elle. A sa
gauche, une grande colonne irait jusqu'au haut de la toile rejoindre
des architectures, décrivant un arc. On apercevrait en dessous,
vaguement, des massifs d'orangers presque noirs, où se découperait un
ciel bleu, rayé de nuages blancs. Sur le balustre couvert d'un tapis,
il y aurait, dans un plat d'argent, un bouquet de fleurs, un chapelet
d'ambre, un poignard et un coffret de vieil ivoire un peu jaune
dégorgeant des sequins d'or; quelques-uns même, tombés par terre çà
et là, formeraient une suite d'éclaboussures brillantes, de manière à
conduire l'œil vers la pointe de son pied, car elle serait posée sur
l'avant-dernière marche, dans un mouvement naturel et en pleine lumière.
Il alla chercher une caisse à tableaux, qu'il mit sur l'estrade pour
figurer la marche; puis il disposa comme accessoires sur un tabouret,
en guise de balustrade, sa vareuse, un bouclier, une boîte de sardines,
un paquet de plumes, un couteau, et, quand il eut jeté devant Rosanette
une douzaine de gros sous, il lui fit prendre sa pose.
«Imaginez-vous que ces choses-là sont des richesses, des présents
splendides. La tête un peu à droite! Parfait! et ne bougez plus! Cette
attitude majestueuse va bien à votre genre de beauté!»
Elle avait une robe écossaise avec un gros manchon et se retenait pour
ne pas rire.
«Quant à la coiffure, nous la mêlerons à un tortis de perles: cela fait
toujours bon effet dans les cheveux rouges.»
La Maréchale se récria, disant qu'elle n'avait pas les cheveux rouges.
«Laissez donc! Le Rouge des peintres n'est pas celui des bourgeois!»
Il commença à esquisser la position des masses; et il était si
préoccupé des grands artistes de la Renaissance, qu'il en parlait.
Pendant une heure, il rêva tout haut à ces existences magnifiques,
pleines de génie, de gloire et de somptuosité avec des entrées
triomphales dans les villes, et des galas à la lueur des flambeaux,
entre des femmes à moitié nues, belles comme des déesses.
«Vous étiez faite pour vivre dans ce temps-là. Une créature de votre
calibre aurait mérité un monseigneur!»
Rosanette trouvait ses compliments fort gentils. On fixa le jour de la
séance prochaine; Frédéric se chargeait d'apporter les accessoires.
Comme la chaleur du poêle l'avait étourdie quelque peu, ils s'en
retournèrent à pied par la rue du Bac et arrivèrent sur le pont Royal.