Frédéric trouva, au coin de la rue Rumfort, un petit hôtel et, il

s'acheta, tout à la fois le coupé, le cheval, les meubles et deux

jardinières prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la

porte dans son salon. Derrière cet appartement, étaient une chambre

et un cabinet. L'idée lui vint d'y loger Deslauriers. Mais, comment

la recevrait-il, _elle_, sa maîtresse future? La présence d'un ami

serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du

cabinet un fumoir.

Il acheta les poètes qu'il aimait, des Voyages, des Atlas, des

Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre; il

pressait les ouvriers, courait les magasins, et, dans son impatience de

jouir, emportait tout sans marchander.

D'après les notes des fournisseurs, Frédéric s'aperçut qu'il aurait à

débourser prochainement une quarantaine de mille francs, non compris

les droits de succession, lesquels dépasseraient trente-sept mille;

comme sa fortune était en biens territoriaux, il écrivit au notaire du

Havre d'en vendre une partie, pour se libérer de ses dettes et avoir

quelque argent à sa disposition. Puis, voulant connaître enfin cette

chose vague, miroitante et indéfinissable qu'on appelle le _monde_, il

demanda par un billet aux Dambreuse s'ils pouvaient le recevoir. Madame

répondit qu'elle espérait sa visite pour le lendemain.

C'était jour de réception. Des voitures stationnaient dans la cour.

Deux valets se précipitèrent sous la marquise, et un troisième, au haut

de l'escalier, se mit à marcher devant lui.

Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à

hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule

en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se

hérissaient, comme deux buissons d'or, deux faisceaux de bobèches.

Des tableaux dans la manière de l'Espagnolet étaient appendus au mur;

les lourdes portières en tapisserie tombaient majestueusement; et

les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était

de style Empire, avait quelque chose d'imposant et de diplomatique.

Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.

Enfin il arriva dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose,

bourré de meubles mignons et qu'éclairait une seule glace donnant sur

un jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes

formant cercle autour d'elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe

de s'asseoir, mais sans paraître surprise de ne l'avoir pas vu depuis

longtemps.

On vantait, quand il entra, l'éloquence de l'abbé Cœur. Puis on

déplora l'immoralité des domestiques, à propos d'un vol commis par un

valet de chambre; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de

Sommery avait un rhume, Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne

reviendraient pas avant la fin de janvier, les Bretancourt non plus,

maintenant on restait tard à la campagne; et la misère des propos se

trouvait comme renforcée par le luxe des choses ambiantes; mais ce

qu'on disait était moins stupide que la manière de causer, sans but,

sans suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des hommes

versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d'une grande paroisse,

deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement; ils s'en tenaient

aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient à des

douairières fatiguées, d'autres avaient des tournures de maquignon; et

des vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se

faire passer pour les grands-pères.

Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès qu'on parlait d'un

malade, elle fronçait les sourcils douloureusement, et prenait un air

joyeux s'il était question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt

contrainte de s'en priver, car elle allait faire sortir de pension une

nièce de son mari, une orpheline, trop jeune encore pour la mener dans

le monde. On exalta son dévouement; c'était se conduire en véritable

mère de famille.

Frédéric l'observait. La peau mate de son visage paraissait tendue, et

d'une fraîcheur sans éclat, comme celle d'un fruit conservé. Mais ses

cheveux, tirebouchonnés à l'anglaise, étaient plus fins que de la soie,

ses yeux d'un azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au fond,

sur la causeuse, elle caressait les floches rouges d'un écran japonais,

pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un

peu maigres, avec des doigts retroussés par le bout. Elle portait une

robe de moire grise, à corsage montant, comme une puritaine.

Frédéric lui demanda si elle ne viendrait pas cette année à la

Fortelle. Mme Dambreuse n'en savait rien. Il concevait cela, du

reste: Nogent devait l'ennuyer. Les visites augmentaient. C'était un

bruissement continu de robes sur les tapis; les dames, posées au bord

des chaises, poussaient de petits ricanements, articulaient deux ou

trois mots, et, au bout de cinq minutes, partaient avec leurs jeunes

filles. Bientôt, la conversation fut impossible à suivre, et Frédéric

se retirait quand Mme Dambreuse lui dit:

«Tous les mercredis, n'est-ce pas, monsieur Moreau?» rachetant par

cette seule phrase ce qu'elle avait montré d'indifférence.

Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une large bouffée

d'air; et, par besoin d'un milieu moins artificiel, Frédéric se

ressouvint qu'il devait une visite à la Maréchale.

La porte de l'antichambre était ouverte. Deux bichons havanais

accoururent. Une voix cria:

«Delphine! Delphine!--Est-ce vous, Félix?»

Il se tenait sans avancer; les deux petits chiens jappaient toujours.

Enfin Rosanette parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en

mousseline blanche garnie de dentelles, pieds nus dans des babouches.

«Ah! pardon, monsieur! Je vous prenais pour le coiffeur. Une minute! je

reviens!»

Et il resta seul dans la salle à manger.

Les persiennes en étaient closes. Frédéric la parcourait des yeux,

en se rappelant le tapage de l'autre nuit, lorsqu'il remarqua au

milieu, sur la table, un chapeau d'homme, un vieux feutre bossué,

gras, immonde. A qui donc ce chapeau? Montrant impudemment sa coiffe

décousue, il semblait dire: «Je m'en moque après tout! Je suis le

maître!»

La Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l'y jeta,

referma la porte (d'autres portes, en même temps, s'ouvraient et se

refermaient), et, ayant fait passer Frédéric par la cuisine, elle

l'introduisit dans son cabinet de toilette.

On voyait, tout de suite, que c'était l'endroit de la maison le plus

hanté, et comme son vrai centre moral. Une perse à grands feuillages

tapissait les murs, les fauteuils et un vaste divan élastique; sur une

table de marbre blanc s'espaçaient deux larges cuvettes en faïence

bleue; des planches de cristal formant étagère au-dessus étaient

encombrées par des fioles, des brosses, des peignes, des bâtons de

cosmétique, des boîtes à poudre; le feu se mirait dans une haute

psyché; un drap pendait en dehors d'une baignoire, et des senteurs de

pâte d'amandes et de benjoin s'exhalaient.

«Vous excuserez le désordre! Ce soir, je dîne en ville.»

Et, comme elle tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des

petits chiens. Frédéric les déclara charmants. Elle les souleva tous

les deux, et, haussant jusqu'à lui leur museau noir:

«Voyons, faites une risette, baisez le monsieur.»

Un homme, habillé d'une sale redingote à collet de fourrure, entra

brusquement.

«Félix, mon brave, dit-elle, vous aurez votre affaire dimanche

prochain, sans faute.»

L'homme se mit à la coiffer. Il lui apprenait des nouvelles de

ses amies: Mme de Rochegune, Mme de Saint-Florentin, Mme de

Liebard-Lombard, toutes étant nobles comme à l'hôtel Dambreuse. Puis

il causa théâtres; on donnait le soir à l'Ambigu une représentation

extraordinaire.

«Irez-vous?

--Ma foi, non! Je reste chez moi.»

Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa permission.

L'autre jura qu'elle «rentrait du marché».

«Eh bien, apportez-moi votre livre!--Vous permettez, n'est-ce pas?»

Et, lisant à demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations

sur chaque article. L'addition était fausse.

«Rendez-moi quatre sous!»

Delphine les rendit, et, quand elle l'eut congédiée:

«Ah! Sainte Vierge! est-on assez malheureux avec ces gens-là!»

Frédéric fut choqué de cette récrimination. Elle lui rappelait trop

les autres, et établissait entre les deux maisons une sorte d'égalité

fâcheuse.

Delphine, étant revenue, s'approcha de la Maréchale pour chuchoter un

mot à son oreille.

«Eh non! je n'en veux pas!»

Delphine se présenta de nouveau.

«Madame, elle insiste.

--Ah! quel embêtement! Flanque-la dehors!»

Au même instant, une vieille dame habillée de noir poussa la porte.

Frédéric n'entendit rien, ne vit rien; Rosanette s'était précipitée

dans la chambre, à sa rencontre.

Quand elle reparut, elle avait les pommettes rouges et elle s'assit

dans un des fauteuils, sans parler. Une larme tomba sur sa joue; puis

se tournant vers le jeune homme, doucement:

«Quel est votre petit nom?

--Frédéric.

--Ah! Féderico! Ça ne vous gêne pas que je vous appelle comme ça?»

Et elle le regardait d'une façon câline, presque amoureuse.

Tout à coup, elle poussa un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.

La femme artiste n'avait pas de temps à perdre, devant, à six heures

juste, présider sa table d'hôte; et elle haletait, n'en pouvant plus.

D'abord, elle retira de son cabas une chaîne de montre avec un papier,

puis différents objets, des acquisitions.

«Tu sauras qu'il y a, rue Joubert, des gants de Suède à trente-six sous

magnifiques! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour la guipure,

j'ai dit qu'on repasserait. Bugneaux a reçu l'acompte. Voilà tout, il

me semble? C'est cent quatre-vingt-cinq francs que tu me dois!»

Rosanette alla prendre dans un tiroir dix napoléons. Aucune des deux

n'avait de monnaie, Frédéric en offrit.

«Je vous les rendrai, dit la Vatnaz, en fourrant les quinze francs dans

son sac. Mais vous êtes un vilain. Je ne vous aime plus, vous ne m'avez

pas fait danser une seule fois, l'autre jour!--Ah! ma chère, j'ai

découvert, quai Voltaire, à une boutique, un cadre d'oiseaux-mouches

empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les donnerais. Tiens!

Comment trouves-tu?»

Et elle exhiba un vieux coupon de soie rose qu'elle avait acheté au

Temple pour faire un pourpoint moyen âge à Delmar.

«Il est venu aujourd'hui, n'est-ce pas?

--Non!

--C'est singulier!»

Et, une minute après:

«Où vas-tu ce soir?

--Chez Alphonsine», dit Rosanette; ce qui était la troisième version

sur la manière dont elle devait passer la soirée.

Mlle Vatnaz reprit:

«Et le vieux de la Montagne, quoi de neuf?»

Mais, d'un brusque clin d'œil, la Maréchale lui commanda de se taire;

et elle reconduisit Frédéric jusque dans l'antichambre, pour savoir

s'il verrait bientôt Arnoux.

«Priez-le donc de venir; pas devant son épouse, bien entendu!»

Au haut des marches, un parapluie était posé contre le mur, près d'une

paire de socques.

«Les caoutchoucs de la Vatnaz, dit Rosanette. Quel pied, hein? Elle est

forte, ma petite amie!»

Et d'un ton mélodramatique, en faisant rouler la dernière lettre du mot:

«Ne pas s'y fierrr!»

Frédéric, enhardi par cette espèce de confidence, voulut la baiser sur

le col. Elle dit froidement:

«Oh! faites! Ça ne coûte rien!»

Il était léger en sortant de là, ne doutant pas que la Maréchale ne

devînt bientôt sa maîtresse. Ce désir en éveilla un autre; et, malgré

l'espèce de rancune qu'il lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.

D'ailleurs, il devait y aller pour la commission de Rosanette.

«Mais, à présent, songea-t-il (six heures sonnaient), Arnoux est chez

lui, sans doute.»

Il ajourna sa visite au lendemain.

Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait

une chemise d'enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une

ménagerie de bois; Marthe, un peu plus loin, écrivait.

Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans

aucune exagération de bêtise maternelle.

La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil passait par les

carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux

était assise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les

accroche-cœurs de sa nuque, pénétrait d'un fluide d'or sa peau ambrée.

Alors, il dit:

«Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans!

Vous rappelez-vous, Mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux,

dans la voiture?» Marthe ne se rappelait pas. «Un soir, en revenant de

Saint-Cloud?»

Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Était-ce pour lui

défendre toute allusion à leur souvenir commun?

Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient

doucement sous leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la

profondeur de ses prunelles une bonté infinie. Il fut ressaisi par un

amour plus fort que jamais, immense: c'était une contemplation qui

l'engourdissait, il la secoua pourtant. Comment se faire valoir? par

quels moyens? Et, ayant bien cherché, Frédéric ne trouva rien de mieux

que l'argent. Il se mit à parler du temps, lequel était moins froid

qu'au Havre.

«Vous y avez été?

--Oui, pour une affaire... de famille... un héritage.

--Ah! j'en suis bien contente», reprit-elle avec un air de plaisir

tellement vrai, qu'il en fut touché comme d'un grand service.

Puis elle lui demanda ce qu'il voulait faire, un homme devant

s'employer à quelque chose. Il se rappela son mensonge et dit qu'il

espérait parvenir au conseil d'État, grâce à M. Dambreuse, le député.

«Vous le connaissez peut-être?

--De nom seulement.»

Puis, d'une voix basse:

«_Il_ vous a mené au bal, l'autre jour, n'est-ce pas?»

Frédéric se taisait.

«C'est ce que je voulais savoir, merci.»

Ensuite, elle lui fit deux ou trois questions discrètes sur sa famille

et sa province. C'était bien aimable, d'être resté là-bas si longtemps,

sans les oublier.

«Mais..., le pouvais-je? reprit-il. En doutiez-vous?»

Mme Arnoux se leva.

«Je crois que vous nous portez une bonne et solide

affection.--Adieu,... au revoir!»

Et elle tendit sa main d'une manière franche et virile. N'était-ce pas

un engagement, une promesse? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre;

il se retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre, de

faire des générosités et des aumônes. Il regarda autour de lui s'il n'y

avait personne à secourir. Aucun misérable ne passait; et sa velléité

de dévouement s'évanouit, car il n'était pas homme à en chercher au

loin les occasions.

Puis il se ressouvint de ses amis. Le premier auquel il songea fut

Hussonnet, le second Pellerin. La position infime de Dussardier

commandait naturellement des égards; quant à Cisy, il se réjouissait de

lui faire voir un peu sa fortune. Il écrivit donc à tous les quatre de

venir pendre la crémaillère le dimanche suivant, à onze heures juste,

et il chargea Deslauriers d'amener Sénécal.

Le répétiteur avait été congédié de son troisième pensionnat pour

n'avoir point voulu de distribution de prix, usage qu'il regardait

comme funeste à l'égalité. Il était maintenant chez un constructeur de

machines, et n'habitait plus avec Deslauriers depuis six mois.

Leur séparation n'avait eu rien de pénible. Sénécal, dans les

derniers temps, recevait des hommes en blouse, tous patriotes, tous

travailleurs, tous braves gens, mais dont la compagnie semblait

fastidieuse à l'avocat. D'ailleurs, certaines idées de son ami,

excellentes comme armes de guerre, lui déplaisaient. Il s'en taisait

par ambition, tenant à le ménager pour le conduire, car il attendait

avec impatience un grand bouleversement où il comptait bien faire son

trou, avoir sa place.

Les convictions de Sénécal étaient plus désintéressées. Chaque

soir, quand sa besogne était finie, il regagnait sa mansarde, et

il cherchait dans les livres de quoi justifier ses rêves. Il avait

annoté _le Contrat social_. Il se bourrait de la _Revue Indépendante_.

Il connaissait Mably, Morelly, Fourier, Saint-Simon, Comte, Cabet,

Louis Blanc, la lourde charretée des écrivains socialistes, ceux

qui réclament pour l'humanité le niveau des casernes, ceux qui

voudraient la divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir;

et, du mélange de tout cela, il s'était fait un idéal de démocratie

vertueuse, ayant le double aspect d'une métairie et d'une filature,

une sorte de Lacédémone américaine où l'individu n'existerait que pour

servir la Société, plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que

les Grands Lamas et les Nabuchodonosors. Il n'avait pas un doute sur

l'éventualité prochaine de cette conception; et tout ce qu'il jugeait

lui être hostile, Sénécal s'acharnait dessus, avec des raisonnements de

géomètre et une bonne foi d'inquisiteur. Les titres nobiliaires, les

croix, les panaches, les livrées surtout, et même les réputations trop

sonores le scandalisaient,--ses études comme ses souffrances avivant

chaque jour sa haine essentielle de toute distinction ou supériorité

quelconque. Quand Deslauriers lui communiqua le billet de Frédéric, il

répondit:

«Qu'est-ce que je dois à ce monsieur pour lui faire des politesses?

S'il voulait de moi, il pouvait venir!»

Deslauriers l'entraîna.

Ils trouvèrent leur ami dans sa chambre à coucher. Stores et doubles

rideaux, glace de Venise, rien n'y manquait; Frédéric, en veste de

velours, était renversé dans une bergère, où il fumait des cigarettes

de tabac turc.

Sénécal se rembrunit, comme les cagots amenés dans les réunions de

plaisir. Deslauriers embrassa tout d'un seul coup d'œil; puis, le

saluant très bas:

«Monseigneur! je vous présente mes respects!»

Dussardier lui sauta au cou.

«Vous êtes donc riche, maintenant? Ah! tant mieux, nom d'un chien, tant

mieux!»

Cisy parut, avec un crêpe à son chapeau. Depuis la mort de sa

grand'mère, il jouissait d'une fortune considérable, et tenait moins

à s'amuser qu'à se distinguer des autres, à n'être pas comme tout le

monde, enfin à «avoir du cachet». C'était son mot.

Il était midi cependant, et tous bâillaient; Frédéric attendait

quelqu'un. Au nom d'Arnoux, Pellerin fit la grimace. Il le considérait

comme un renégat depuis qu'il avait abandonné les arts.

«Si l'on se passait de lui? qu'en dites-vous?»

Tous approuvèrent.

Un domestique en longues guêtres ouvrit la porte, et l'on aperçut la

salle à manger avec sa haute plinthe en chêne relevé d'or et ses deux

dressoirs chargés de vaisselle. Les bouteilles de vin chauffaient sur

le poêle; les lames des couteaux neufs miroitaient près des huîtres;

il y avait dans le ton laiteux des verres-mousseline comme une douceur

engageante, et la table disparaissait sous du gibier, des fruits, des

choses extraordinaires. Ces attentions furent perdues pour Sénécal.

Il commença par demander du pain de ménage (le plus ferme possible),

et, à ce propos, parla des meurtres de Buzançais et de la crise des

subsistances.

Rien de tout cela ne serait survenu si on protégeait mieux

l'agriculture, si tout n'était pas livré à la concurrence, à

l'anarchie, à la déplorable maxime du «laissez faire, laissez passer!»

Voilà comment se constituait la féodalité de l'argent, pire que

l'autre! Mais qu'on y prenne garde! le peuple, à la fin, se lassera, et

pourrait faire payer ses souffrances aux détenteurs du capital, soit

par de sanglantes proscriptions, ou par le pillage de leurs hôtels.

Frédéric entrevit dans un éclair un flot d'hommes aux bras nus

envahissant le grand salon de Mme Dambreuse, cassant les glaces à coups

de piques.

Sénécal continuait: l'ouvrier, vu l'insuffisance des salaires, était

plus malheureux que l'ilote, le nègre et le paria, s'il a des enfants

surtout.

«Doit-il s'en débarrasser par l'asphyxie, comme le lui conseille je ne

sais plus quel docteur anglais, issu de Malthus?»

Et se tournant vers Cisy:

«En serons-nous réduits aux conseils de l'infâme Malthus?»

Cisy, qui ignorait l'infamie et même l'existence de Malthus, répondit

qu'on secourait pourtant beaucoup de misères, et que les classes

élevées...

«Ah! les classes élevées! dit, en ricanant, le socialiste. D'abord, il

n'y a pas de classes élevées; on n'est élevé que par le cœur! Nous

ne voulons pas d'aumônes, entendez-vous! mais l'égalité, la juste

répartition des produits.»

Ce qu'il demandait, c'est que l'ouvrier pût devenir capitaliste, comme

le soldat colonel. Les jurandes, au moins, en limitant le nombre

des apprentis, empêchaient l'encombrement des travailleurs, et le

sentiment de la fraternité se trouvait entretenu par les fêtes, les

bannières.

Hussonnet, comme poète, regrettait les bannières; Pellerin aussi,

prédilection qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer

des phalanstériens. Il déclara Fourier un grand homme.

«Allons donc! dit Deslauriers. Une vieille bête! qui voit dans

les bouleversements d'empires des effets de la vengeance divine!

C'est comme le sieur Saint-Simon et son église, avec sa haine de la

Révolution française: un tas de farceurs qui voudraient nous refaire le

catholicisme!»

M. de Cisy, pour s'éclairer, sans doute, ou donner de lui une bonne

opinion, se mit à dire doucement:

«Ces deux savants ne sont donc pas de l'avis de Voltaire?

--Celui-là, je vous l'abandonne! reprit Sénécal.

--Comment? moi, je croyais...

--Eh non! il n'aimait pas le peuple!»

Puis la conversation descendit aux événements contemporains: les

mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre

de Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d'impôts. Selon

Sénécal, on en payait assez, cependant!

«Et pourquoi, mon Dieu? pour élever des palais aux singes du Muséum,

faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir,

parmi les valets du Château, une étiquette gothique!

--J'ai lu dans _la Mode_, dit Cisy, qu'à la Saint-Ferdinand, au bal

des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards.

--Si ce n'est pas pitoyable! fit le socialiste, en haussant de dégoût

les épaules.

--Et le musée de Versailles! s'écria Pellerin. Parlons-en! Ces

imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros! Au Louvre,

on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que, dans

dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue,

un Allemand a écrit dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se

fichent de nous!

--Oui, nous sommes la risée de l'Europe, dit Sénécal.

--C'est parce que l'art est inféodé à la Couronne.

--Tant que vous n'aurez pas le suffrage universel...

--Permettez! car l'artiste, refusé depuis vingt ans à tous les Salons,

était furieux contre le Pouvoir. Eh! qu'on nous laisse tranquilles.

Moi, je ne demande rien! seulement les Chambres devraient statuer sur

les intérêts de l'art. Il faudrait établir une chaire d'esthétique,

et dont le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe,

parviendrait, j'espère, à grouper la multitude.--Vous feriez bien,

Hussonnet, de toucher un mot de ça dans votre journal?

--Est-ce que les journaux sont libres? est-ce que nous le sommes? dit

Deslauriers avec emportement. Quand on pense qu'il peut y avoir jusqu'à

vingt-huit formalités pour établir un batelet sur une rivière, ça me

donne l'envie d'aller vivre chez les anthropophages! Le gouvernement

nous dévore! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l'air

du ciel; et la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et la

soutane du calotin!»

Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, largement. Enfin, il prit

son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l'œil allumé:

«Je bois à la destruction complète de l'ordre actuel, c'est-à-dire

de tout ce qu'on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie,

Autorité, État!» et, d'une voix plus haute: «que je voudrais briser

comme ceci!» en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se

fracassa en mille morceaux.

Tous applaudirent, et Dussardier principalement.

Le spectacle des injustices lui faisait bondir le cœur. Il

s'inquiétait de Barbès; il était de ceux qui se jettent sous les

voitures pour porter secours aux chevaux tombés. Son érudition se

bornait à deux ouvrages, l'un intitulé _Crimes des rois_, l'autre

_Mystères du Vatican_. Il avait écouté l'avocat bouche béante, avec

délices. Enfin, n'y tenant plus:

«Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe, c'est d'abandonner les

Polonais!

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1 · 第 11 / 17 段