caressant de la main gauche le pommeau de nacre de son épée, elle
le considéra pendant une minute, d'un air moitié suppliant, moitié
gouailleur. Enfin elle dit «Bonsoir!» fit une pirouette, et disparut.
Frédéric, mécontent de lui-même, et ne sachant que faire, se mit à
errer dans le bal.
Il entra dans le boudoir, capitonné de soie bleu-pâle avec des bouquets
de fleurs des champs, tandis qu'au plafond, dans un cercle de bois
doré, des Amours, émergeant d'un ciel d'azur, batifolaient sur des
nuages en forme d'édredon. Ces élégances qui seraient aujourd'hui des
misères pour les pareilles de Rosanette, l'éblouirent; et il admira
tout: les volubilis artificiels ornant le contour de la glace, les
rideaux de la cheminée, le divan turc, et, dans un renfoncement de
la muraille, une manière de tente tapissée de soie rose, avec de la
mousseline blanche par dessus. Des meubles noirs à marqueterie de
cuivre garnissaient la chambre à coucher, où se dressait, sur une
estrade couverte d'une peau de cygne, le grand lit à baldaquin et à
plumes d'autruche. Des épingles à tête de pierreries fichées dans des
pelotes, des bagues traînant sur des plateaux, des médaillons à cercle
d'or et des coffrets d'argent se distinguaient dans l'ombre, sous la
lueur qu'épanchait une urne de Bohême, suspendue à trois chaînettes.
Par une petite porte entre-bâillée, on apercevait une serre chaude
occupant toute la largeur d'une terrasse, et que terminait une volière
à l'autre bout.
C'était bien là un milieu fait pour lui plaire. Dans une brusque
révolte de sa jeunesse, il se jura d'en jouir, s'enhardit; puis, revenu
à l'entrée du salon, où il y avait plus de monde maintenant (tout
s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il resta debout
à contempler les quadrilles, clignant les yeux pour mieux voir,--et
humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense
baiser épandu.
Mais il y avait près de lui, de l'autre côté de la porte,
Pellerin;--Pellerin en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine
et tenant de la main droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.
«Tiens, il y a longtemps qu'on ne vous a vu! Où diable étiez-vous donc?
parti en voyage, en Italie? Poncif, hein, l'Italie? pas si raide qu'on
dit? N'importe! apportez-moi vos esquisses, un de ces jours?»
Et, sans attendre sa réponse, l'artiste se mit à parler de lui-même.
Il avait fait beaucoup de progrès, ayant reconnu définitivement la
bêtise de la Ligne. On ne devait pas tant s'enquérir de la Beauté et
de l'Unité, dans une œuvre, que du caractère et de la diversité des
choses.
«Car tout existe dans la nature, donc tout est légitime, tout est
plastique. Il s'agit seulement d'attraper la note, voilà. J'ai
découvert le secret!» Et lui donnant un coup de coude, il répéta
plusieurs fois: «J'ai découvert le secret, vous voyez! Ainsi
regardez-moi cette petite femme à coiffure de sphinx qui danse avec un
postillon russe, c'est net, sec, arrêté, tout en méplats et en tons
crus: de l'indigo sous les yeux, une plaque de cinabre à la joue, du
bistre sur les tempes; pif! paf!» Et il jetait, avec le pouce, comme
des coups de pinceau dans l'air. «Tandis que la grosse, là-bas,»
continua-t-il en montrant une Poissarde, en robe cerise avec une
croix d'or au cou et un fichu de linon noué dans le dos, «rien que
des rondeurs; les narines s'épatent comme les ailes de son bonnet,
les coins de la bouche se relèvent, le menton s'abaisse, tout est
gras, fondu, copieux, tranquille et soleillant, un vrai Rubens! Elles
sont parfaites cependant! Où est le type alors?» Il s'échauffait.
«Qu'est-ce qu'une belle femme? Qu'est-ce que le beau? Ah! le beau!
me direz-vous...» Frédéric l'interrompit pour savoir ce qu'était un
pierrot à profil de bouc, en train de bénir tous les danseurs au milieu
d'une pastourelle.
«Rien du tout! un veuf, père de trois garçons. Il les laisse sans
culottes, passe sa vie au club, et couche avec la bonne.
--Et celui-là, costumé en bailli, qui parle dans l'embrasure de la
fenêtre à une marquise-Pompadour?
--La marquise, c'est Mme Vandaël, l'ancienne actrice du Gymnase, la
maîtresse du Doge, le comte de Palazot. Voilà vingt ans qu'ils sont
ensemble; on ne sait pourquoi. Avait-elle de beaux yeux, autrefois,
cette femme-là! Quant au citoyen près d'elle, on le nomme le capitaine
d'Herbigny, un vieux de la vieille, qui n'a pour toute fortune que sa
croix d'honneur et sa pension, sert d'oncle aux grisettes dans les
solennités, arrange les duels et dîne en ville.
--Une canaille? dit Frédéric.
--Non! un honnête homme!
--Ah!»
L'artiste lui en nomma d'autres encore, quand, apercevant un monsieur
qui portait comme les médecins de Molière une grande robe de serge
noire, mais bien ouverte de haut en bas, afin de montrer toutes ses
breloques:
«Ceci vous représente le docteur Des Rogis, enragé de n'être pas
célèbre, a écrit un livre de pornographie médicale, cire volontiers
les bottes dans le grand monde, est discret; ces dames l'adorent. Lui
et son épouse (cette maigre châtelaine en robe grise) se trimbalent
ensemble dans tous les endroits publics, et autres. Malgré la gêne
du ménage, on a _un jour_,--thés artistiques où il se dit des
vers.--Attention!»
En effet, le docteur les aborda; et bientôt ils formèrent tous les
trois, à l'entrée du salon, un groupe de causeurs, où vint s'adjoindre
Hussonnet, puis l'amant de la Femme-Sauvage, un jeune poète, exhibant,
sous un court mantel à la François Ier, la plus piètre des anatomies,
et enfin un garçon d'esprit, déguisé en Turc de barrière. Mais sa
veste à galons jaunes avait si bien voyagé sur le dos des dentistes
ambulants, son large pantalon à plis était d'un rouge si déteint, son
turban roulé comme une anguille à la tartare d'un aspect si pauvre,
tout son costume enfin tellement déplorable et réussi, que les femmes
ne dissimulaient pas leur dégoût. Le docteur l'en consola par de grands
éloges sur la Débardeuse sa maîtresse. Ce Turc était fils d'un banquier.
Entre deux quadrilles, Rosanette se dirigea vers la cheminée, où était
installé, dans un fauteuil, un petit vieillard replet, en habit marron,
à boutons d'or. Malgré ses joues flétries qui tombaient sur sa haute
cravate blanche, ses cheveux encore blonds, et frisés naturellement
comme les poils d'un caniche, lui donnaient quelque chose de folâtre.
Elle l'écouta, penchée vers son visage. Ensuite, elle lui accommoda
un verre de sirop; et rien n'était mignon comme ses mains sous leurs
manches de dentelles qui dépassaient les parements de l'habit vert.
Quand le bonhomme eut bu, il les baisa.
«Mais c'est M. Oudry, le voisin d'Arnoux!
--Il l'a perdu! dit en riant Pellerin.
--Comment?»
Un postillon de Longjumeau la saisit par la taille, une valse
commençait. Alors, toutes les femmes, assises autour du salon sur des
banquettes, se levèrent à la file, prestement; et leurs jupes, leurs
écharpes, leurs coiffures se mirent à tourner.
Elles tournaient si près de lui, que Frédéric distinguait les
gouttelettes de leur front;--et ce mouvement giratoire de plus
en plus vif et régulier, vertigineux, communiquant à sa pensée
une sorte d'ivresse, y faisait surgir d'autres images, tandis que
toutes passaient dans le même éblouissement, et chacune avec une
excitation particulière selon le genre de sa beauté. La Polonaise,
qui s'abandonnait d'une façon langoureuse, lui inspirait l'envie de
la tenir contre son cœur, en filant tous les deux dans un traîneau
sur une plaine couverte de neige. Des horizons de volupté tranquille,
au bord d'un lac, dans un chalet, se déroulaient sous les pas de la
Suissesse, qui valsait le torse droit et les paupières baissées.
Puis, tout à coup, la Bacchante, penchant en arrière sa tête brune,
le faisait rêver à des caresses dévoratrices, dans des bois de
lauriers-roses, par un temps d'orage, au bruit confus des tambourins.
La Poissarde, que la mesure trop rapide essoufflait, poussait des
rires; et il aurait voulu, buvant avec elle aux Porcherons, chiffonner
à pleines mains son fichu, comme au bon vieux temps. Mais la
Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient à peine le parquet,
semblait recéler dans la souplesse de ses membres et le sérieux de
son visage tous les raffinements de l'amour moderne, qui a la justesse
d'une science et la mobilité d'un oiseau. Rosanette tournait, le poing
sur la hanche; sa perruque à marteau, sautillant sur son collet,
envoyait de la poudre d'iris autour d'elle; et, à chaque tour, du bout
de ses éperons d'or, elle manquait d'attraper Frédéric.
Au dernier accord de la valse, Mlle Vatnaz parut. Elle avait un
mouchoir algérien sur la tête, beaucoup de piastres sur le front, de
l'antimoine au bord des yeux, avec une espèce de paletot en cachemire
noir tombant sur un jupon clair, lamé d'argent, et elle tenait un
tambour de basque à la main.
Derrière son dos marchait un grand garçon, dans le costume classique du
Dante, et qui était (elle ne s'en cachait plus, maintenant) l'ancien
chanteur de l'Alhambra,--lequel, s'appelant Auguste Delamarre, s'était
fait appeler primitivement Anténor Delamarre, puis Delmas, puis Belmar,
et enfin Delmar, modifiant ainsi et perfectionnant son nom, d'après sa
gloire croissante; car il avait quitté le bastringue pour le théâtre,
et venait même de débuter bruyamment à l'Ambigu, dans _Gaspardo le
Pêcheur_.
Hussonnet, en l'apercevant, se renfrogna. Depuis qu'on avait refusé sa
pièce, il exécrait les comédiens. On n'imaginait pas la vanité de ces
Messieurs, de celui-là, surtout! «Quel poseur, voyez donc!»
Après un léger salut à Rosanette, Delmar s'était adossé à la cheminée;
et il restait immobile, une main sur le cœur, le pied gauche en
avant, les yeux au ciel, avec sa couronne de lauriers dorés par-dessus
son capuchon, tout en s'efforçant de mettre dans son regard beaucoup de
poésie, pour fasciner les dames. On faisait, de loin, un grand cercle
autour de lui.
Mais la Vatnaz, quand elle eut embrassé longuement Rosanette, s'en
vint prier Hussonnet de revoir, sous le point de vue du style, un
ouvrage d'éducation qu'elle voulait publier: _la Guirlande des jeunes
Personnes_, recueil de littérature et de morale. L'homme de lettres
promit son concours. Alors, elle lui demanda s'il ne pourrait pas, dans
une des feuilles où il avait accès, faire mousser quelque peu son ami,
et même lui confier plus tard un rôle. Hussonnet en oublia de prendre
un verre de punch.
C'était Arnoux qui l'avait fabriqué; et, suivi par le groom du Comte
portant un plateau vide, il l'offrait aux personnes avec satisfaction.
Quand il vint à passer devant M. Oudry, Rosanette l'arrêta.
«Eh bien, et cette affaire?»
Il rougit quelque peu; enfin, s'adressant au bonhomme:
«Notre amie m'a dit que vous auriez l'obligeance...
--Comment donc, mon voisin! tout à vous.»
Et le nom de M. Dambreuse fut prononcé; comme ils s'entretenaient à
demi voix, Frédéric les entendait confusément; il se porta vers l'autre
coin de la cheminée, où Rosanette et Delmar causaient ensemble.
Le cabotin avait une mine vulgaire, faite comme les décors de théâtre
pour être contemplée à distance, des mains épaisses, de grands pieds,
une mâchoire lourde; et il dénigrait les acteurs les plus illustres,
traitait de haut les poètes, disait: «mon organe, mon physique, mes
moyens», en émaillant son discours de mots peu intelligibles pour
lui-même, et qu'il affectionnait, tels que «morbidezza, analogue et
homogénéité».
Rosanette l'écoutait avec de petits mouvements de tête approbatifs. On
voyait l'admiration s'épanouir sous le fard de ses joues, et quelque
chose d'humide passait comme un voile sur ses yeux clairs, d'une
indéfinissable couleur. Comment un pareil homme pouvait-il la charmer?
Frédéric s'excitait intérieurement à le mépriser encore plus, pour
bannir, peut-être, l'espèce d'envie qu'il lui portait.
Mlle Vatnaz était maintenant avec Arnoux; et, tout en riant très haut,
de temps à autre, elle jetait un coup d'œil sur son amie, que M. Oudry
ne perdait pas de vue.
Puis Arnoux et la Vatnaz disparurent; le bonhomme vint parler bas à
Rosanette.
«Eh bien, oui, c'est convenu! Laissez-moi tranquille.»
Et elle pria Frédéric d'aller voir dans la cuisine si M. Arnoux n'y
était pas.
Un bataillon de verres à moitié pleins couvrait le plancher; et les
casseroles, les marmites, la turbotière, la poêle à frire sautaient.
Arnoux commandait aux domestiques en les tutoyant, battait la
rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.
«Bien, dit-il, avertissez-la! Je fais servir.»
On ne dansait plus, les femmes venaient de se rasseoir, les hommes
se promenaient. Au milieu du salon, un des rideaux tendus sur une
fenêtre se bombait au vent; et la Sphinx, malgré les observations de
tout le monde, exposait au courant d'air ses bras en sueur. Où donc
était Rosanette? Frédéric la chercha plus loin, jusque dans le boudoir
et dans la chambre. Quelques-uns, pour être seuls, ou deux à deux,
s'y étaient réfugiés. L'ombre et les chuchotements se mêlaient. Il y
avait de petits rires sous des mouchoirs, et l'on entrevoyait au bord
des corsages des frémissements d'éventails, lents et doux comme des
battements d'aile d'oiseau blessé.
En entrant dans la serre, il vit, sous les larges feuilles d'un
caladium, près le jet d'eau, Delmar, couché à plat ventre sur le canapé
de toile; Rosanette, assise près de lui, avait la main passée dans
ses cheveux; et ils se regardaient. Au même moment, Arnoux entra par
l'autre côté, celui de la volière. Delmar se leva d'un bond, puis il
sortit à pas tranquilles sans se retourner; et même, s'arrêta près
de la porte, pour cueillir une fleur d'hibiscus dont il garnit sa
boutonnière. Rosanette pencha le visage, Frédéric, qui la voyait de
profil, s'aperçut qu'elle pleurait.
«Tiens! qu'as-tu donc?» dit Arnoux.
Elle haussa les épaules sans répondre.
«Est-ce à cause de lui?» reprit-il.
Elle étendit les bras autour de son cou, et, le baisant au front,
lentement:
«Tu sais bien que je t'aimerai toujours, mon gros. N'y pensons plus!
Allons souper!»
Un lustre de cuivre à quarante bougies éclairait la salle, dont les
murailles disparaissaient sous de vieilles faïences accrochées; et
cette lumière crue, tombant d'aplomb, rendait plus blanc encore,
parmi les hors d'œuvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant
le milieu de la nappe, bordée par des assiettes pleines de potage
à la bisque. Alors, toutes à la fois, avec un froufrou d'étoffes,
les femmes, tassant leurs jupes, leurs manches et leurs écharpes,
s'assirent les unes près des autres; les hommes, debout, s'établirent
dans les angles. Pellerin et M. Oudry furent placés près de Rosanette;
Arnoux était en face. Palazot et son amie venaient de partir.
«Bon voyage! dit-elle, attaquons!»
Et l'Enfant de chœur, homme facétieux, en faisant un grand signe de
croix, commença le _Benedicite_.
Les dames furent scandalisées, et principalement la Poissarde, mère
d'une fille dont elle voulait faire une femme honnête. Arnoux, non
plus, «n'aimait pas ça,» trouvant qu'on devait respecter la religion.
Une horloge allemande, munie d'un coq, carillonnant deux heures,
provoqua sur le coucou force plaisanteries. Toute sorte de propos
s'ensuivirent: calembours, anecdotes, vantardises, gageures, mensonges
tenus pour vrais, assertions improbables, un tumulte de paroles
qui bientôt s'éparpilla en conversations particulières. Les vins
circulaient, les plats se succédaient, le docteur découpait. On se
lançait de loin une orange, un bouchon; on quittait sa place pour
causer avec quelqu'un. Souvent Rosanette se tournait vers Delmar,
immobile derrière elle; Pellerin bavardait, M. Oudry souriait. Mlle
Vatnaz mangea presque à elle seule le buisson d'écrevisses, et
les carapaces sonnaient sous ses longues dents. L'Ange, posée sur
le tabouret du piano (seul endroit où ses ailes lui permissent de
s'asseoir), mastiquait placidement, sans discontinuer.
«Quelle fourchette! répétait l'Enfant de chœur ébahi, quelle
fourchette!»
Et la Sphinx buvait de l'eau-de-vie, criait à plein gosier, se démenait
comme un démon. Tout à coup ses joues s'enflèrent, et, ne résistant
plus au sang qui l'étouffait, elle porta sa serviette contre ses
lèvres, puis la jeta sous la table.
Frédéric l'avait vue.
«Ce n'est rien!»
Et à ses instances pour partir et se soigner, elle répondit lentement:
«Bah! à quoi bon? autant ça qu'autre chose! la vie n'est pas si drôle!»
Alors, il frissonna, pris d'une tristesse glaciale, comme s'il avait
aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de
charbon près d'un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en
tablier de cuir, avec le robinet d'eau froide qui coule sur leurs
cheveux.
Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait
d'une voix enrouée, pour imiter l'acteur Grassot:
«Ne sois pas cruelle, ô Celuta! cette petite fête de famille est
charmante! Enivrez-moi de voluptés, mes amours! Folichonnons!
folichonnons!
Et il se mit à baiser les femmes sur l'épaule. Elles tressaillaient,
piquées par ses moustaches; puis il imagina de casser contre sa tête
une assiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres l'imitèrent; les
morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand vent, et
la Débardeuse s'écria:
«Ne vous gênez pas! ça ne coûte rien! Le bourgeois qui en fabrique nous
en cadote!»
Tous les yeux se portèrent sur Arnoux. Il répliqua:
«Ah! sur facture, permettez!» tenant, sans doute, à passer pour n'être
pas, ou n'être plus l'amant de Rosanette.
Mais deux voix furieuses s'élevèrent.
«Imbécile!
--Polisson!
--A vos ordres!
--Aux vôtres!»
C'était le chevalier moyen âge et le Postillon russe qui se
disputaient; celui-ci ayant soutenu que des armures dispensaient d'être
brave, l'autre avait pris cela pour une injure. Il voulait se battre,
tous s'interposaient, et le Capitaine, au milieu du tumulte, tâchait de
se faire entendre.
«Messieurs, écoutez-moi! un mot! J'ai de l'expérience, messieurs!»
Rosanette, ayant frappé avec son couteau sur un verre, finit par
obtenir du silence; et, s'adressant au Chevalier qui gardait son
casque, puis au Postillon coiffé d'un bonnet à longs poils:
«Retirez d'abord votre casserole! ça m'échauffe!--et vous, là-bas,
votre tête de loup.--Voulez-vous bien m'obéir, saprelotte! Regardez
donc mes épaulettes! Je suis votre maréchale!
Ils s'exécutèrent, et tous applaudirent en criant:
«Vive la Maréchale! vive la Maréchale!»
Alors, elle prit sur le poêle une bouteille de vin de Champagne, et
elle le versa de haut, dans les coupes qu'on lui tendait. Comme la
table était trop large, les convives, les femmes surtout, se portèrent
de son côté, en se dressant sur la pointe des pieds, sur les barreaux
des chaises, ce qui forma pendant une minute un groupe pyramidal de
coiffures, d'épaules nues, de bras tendus, de corps penchés;--et
de longs jets de vin rayonnaient dans tout cela, car le Pierrot et
Arnoux, aux deux angles de la salle, lâchant chacun une bouteille,
éclaboussaient les visages. Les petits oiseaux de la volière, dont on
avait laissé la porte ouverte, envahirent la salle, tout effarouchés,
voletant autour du lustre, se cognant contre les carreaux, contre les
meubles; et quelques-uns, posés sur les têtes, faisaient au milieu des
chevelures comme de larges fleurs.
Les musiciens étaient partis. On tira le piano de l'antichambre dans le
salon. La Vatnaz s'y mit, et, accompagnée de l'Enfant de chœur qui
battait du tambour de basque, elle entama une contredanse avec furie,
tapant les touches comme un cheval qui piaffe, et se dandinant de la
taille, pour mieux marquer la mesure.
La Maréchale entraîna Frédéric, Hussonnet faisait la roue, la
Débardeuse se disloquait comme un clown, le Pierrot avait des façons
d'orang-outang, la Sauvagesse, les bras écartés, imitait l'oscillation
d'une chaloupe. Enfin tous, n'en pouvant plus, s'arrêtèrent; et on
ouvrit une fenêtre.
Le grand jour entra avec la fraîcheur du matin. Il y eut une
exclamation d'étonnement, puis un silence. Les flammes jaunes
vacillaient, en faisant de temps à autre éclater leurs bobèches; des
rubans, des fleurs et des perles jonchaient le parquet; des taches de
punch et de sirop poissaient les consoles; les tentures étaient salies,
les costumes fripés, poudreux; les nattes pendaient sur les épaules; et
le maquillage, coulant avec la sueur, découvrait des faces blêmes, dont
les paupières rouges clignotaient.
La Maréchale, fraîche comme au sortir d'un bain, avait les joues roses,
les yeux brillants. Elle jeta au loin sa perruque; et ses cheveux
tombèrent autour d'elle comme une toison, ne laissant voir de tout son
vêtement que sa culotte, ce qui produisit un effet à la fois comique et
gentil.
La Sphinx, dont les dents claquaient de fièvre, eut besoin d'un châle.
Rosanette courut dans sa chambre pour le chercher, et, comme l'autre
la suivait, elle lui ferma la porte au nez, vivement.
Le Turc observa, tout haut, qu'on n'avait pas vu sortir M. Oudry. Aucun
ne releva cette malice, tant on était fatigué.
Puis, en attendant les voitures, on s'embobelina dans les capelines
et les manteaux. Sept heures sonnèrent. L'Ange était toujours dans la
salle, attablée devant une compote de beurre et de sardines; et la
Poissarde, près d'elle, fumait des cigarettes, tout en lui donnant des
conseils sur l'existence.
Enfin, les fiacres étant survenus, les invités s'en allèrent.
Hussonnet, employé dans une correspondance pour la province, devait
lire avant son déjeuner cinquante-trois journaux; la Sauvagesse avait
une répétition à son théâtre, Pellerin un modèle, l'Enfant de chœur
trois rendez-vous. Mais l'Ange, envahie par les premiers symptômes
d'une indigestion, ne put se lever. Le Baron moyen âge la porta
jusqu'au fiacre.
«Prends garde à ses ailes!» cria par la fenêtre la Débardeuse.
On était sur le palier quand Mlle Vatnaz dit à Rosanette:
«Adieu, chère! C'était très bien, ta soirée.»
Puis se penchant à son oreille:
«Garde-le!
--Jusqu'à des temps meilleurs,» reprit la Maréchale en tournant le dos,
lentement.
Arnoux et Frédéric s'en revinrent ensemble, comme ils étaient venus. Le
marchand de faïence avait un air tellement sombre, que son compagnon
le crut indisposé.
«Moi? pas du tout!»
Il se mordait la moustache, fronçait les sourcils, et Frédéric lui
demanda si ce n'étaient pas ses affaires qui le tourmentaient.
«Nullement!»
Puis tout à coup:
«Vous le connaissiez, n'est-ce pas, le père Oudry?»
Et, avec une expression de rancune:
«Il est riche, le vieux gredin!»
Ensuite, Arnoux parla d'une cuisson importante que l'on devait finir
aujourd'hui, à sa fabrique. Il voulait la voir. Le train partait dans
une heure. «Il faut cependant que j'aille embrasser ma femme.»
«Ah! sa femme!» pensa Frédéric.
Puis il se coucha, avec une douleur intolérable à l'occiput; et il but
une carafe d'eau, pour calmer sa soif.
Une autre soif lui était venue, celle des femmes, du luxe et de tout ce
que comporte l'existence parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi,
comme un homme qui descend d'un vaisseau; et, dans l'hallucination
du premier sommeil, il voyait passer et repasser continuellement les
épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse, les mollets de la
Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. Puis deux grands yeux noirs,
qui n'étaient pas dans le bal, parurent; et légers comme des papillons,
ardents comme des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient
dans la corniche, descendaient jusqu'à sa bouche. Frédéric s'acharnait
à reconnaître ces yeux sans y parvenir. Mais déjà le rêve l'avait pris;
il lui semblait qu'il était attelé près d'Arnoux, au timon d'un fiacre,
et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l'éventrait avec ses
éperons d'or.
II