--Nous ne l'avons pas encore vu, monsieur», tandis qu'il jetait à son

épouse, assise dans le comptoir, un regard d'intelligence.

Et aussitôt se tournant vers l'horloge:

«Mais nous l'aurons, j'espère, d'ici à dix minutes, un quart d'heure

tout au plus.--Célestin, vite les feuilles!--Qu'est-ce que monsieur

désire prendre?»

Quoique n'ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre

de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis

différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le _Siècle_ du

jour, et le relut; il examina, jusque dans les grains du papier, la

caricature du _Charivari_; à la fin, il savait par cœur les annonces.

De temps à autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c'était lui!

et la forme de quelqu'un se profilait sur les carreaux; mais cela

passait toujours!

Afin de se désennuyer, Frédéric changeait de place; il alla se mettre

dans le fond, puis à droite, ensuite à gauche; et il restait au

milieu de la banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant

délicatement le velours du dossier, lui faisait des peurs en bondissant

tout à coup, pour lécher les taches de sirop sur le plateau; et

l'enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans, jouait

avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme

pâlotte, à dents gâtées, souriait d'un air stupide. Que pouvait

donc faire Regimbart? Frédéric l'attendait, perdu dans une détresse

illimitée.

La pluie sonnait comme grêle sur la capote du cabriolet. Par

l'écartement du rideau de mousseline, il apercevait dans la rue le

pauvre cheval, plus immobile qu'un cheval de bois. Le ruisseau, devenu

énorme, coulait entre deux rayons des roues et le cocher s'abritant

de la couverture sommeillait; mais, craignant que son bourgeois ne

s'esquivât, de temps à autre il entr'ouvrait la porte, tout ruisselant

comme un fleuve;--et si les regards pouvaient user les choses, Frédéric

aurait dissous l'horloge à force d'attacher dessus les yeux. Elle

marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait--de long en

large, en répétant: «Il va venir, allez! il va venir!» et, pour le

distraire, lui tenait des discours, parlait politique. Il poussa même

la complaisance jusqu'à lui proposer une partie de dominos.

Enfin, à quatre heures et demie, Frédéric, qui était là depuis midi, se

leva d'un bond, déclarant qu'il n'attendait plus.

«Je n'y comprends rien moi-même, répondit le cafetier d'un air candide,

c'est la première fois que manque M. Ledoux!

--Comment, M. Ledoux?

--Mais oui, monsieur!

--J'ai dit Regimbart! s'écria Frédéric exaspéré.

--Ah! mille excuses! vous faites erreur!--N'est-ce pas, madame

Alexandre, monsieur a dit: M. Ledoux?»

Et interpellant le garçon:

«Vous l'avez entendu, vous-même, comme moi?»

Pour se venger de son maître, sans doute, le garçon se contenta de

sourire.

Frédéric se fit ramener vers les boulevards, indigné du temps perdu,

furieux contre le Citoyen, implorant sa présence comme celle d'un dieu,

et bien résolu à l'extraire du fond des caves les plus lointaines.

Sa voiture l'agaçait, il la renvoya; ses idées se brouillaient; puis

tous les noms des cafés qu'il avait entendu prononcer par cet imbécile

jaillirent de sa mémoire à la fois, comme les mille pièces d'un feu

d'artifice: café Gascard, café Grimbert, café Halbout, estaminet

Bordelais, Havanais, Havrais, Bœuf à la mode, brasserie Allemande,

Mère Morel; et il se transporta dans tous successivement. Mais dans

l'un Regimbart venait de sortir; dans un autre il viendrait peut-être;

dans un troisième, on ne l'avait pas vu depuis six mois; ailleurs,

il avait commandé, hier, un gigot pour samedi. Enfin, chez Vautier,

limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le garçon.

«Connaissez-vous M. Regimbart?

--Comment, monsieur, si je le connais? C'est moi qui ai l'honneur de le

servir. Il est en haut; il achève de dîner!»

Et, la serviette sous le bras, le maître de l'établissement, lui-même,

l'aborda:

«Vous demandez M. Regimbart, monsieur? il était ici à l'instant.»

Frédéric poussa un juron, mais le limonadier affirma qu'il le

trouverait chez Bouttevilain, infailliblement.

«Je vous en donne ma parole d'honneur! il est parti un peu plus tôt

que de coutume, car il a un rendez-vous d'affaires avec des messieurs.

Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Bouttevilain, rue

Saint-Martin, 92, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour,

entre-sol, porte à droite!»

Enfin, il l'aperçut à travers la fumée des pipes, seul, au fond de

l'arrière buvette après le billard, une chope devant lui, le menton

baissé et dans une attitude méditative.

«Ah! il y a longtemps que je vous cherchais, vous!»

Sans s'émouvoir, Regimbart lui tendit deux doigts seulement, et comme

s'il l'avait vu la veille, il débita plusieurs phrases insignifiantes

sur l'ouverture de la session.

Frédéric l'interrompit, en lui disant de l'air le plus naturel qu'il

put:

«Arnoux va bien?»

La réponse fut longue à venir, Regimbart se gargarisait avec son

liquide.

«Oui, pas mal!

--Où demeure-t-il donc, maintenant?

--Mais... rue Paradis-Poissonnière, répondit le Citoyen étonné.

--Quel numéro?

--Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle!»

Frédéric se leva.

«Comment, vous partez?

--Oui, oui, j'ai une course, une affaire que j'oubliais! Adieu!»

Frédéric alla de l'estaminet chez Arnoux, comme soulevé par un vent

tiède et avec l'aisance extraordinaire que l'on éprouve dans les songes.

Il se trouva bientôt à un second étage, devant une porte dont la

sonnette retentissait; une servante parut; une seconde porte s'ouvrit;

Mme Arnoux était assise près du feu. Arnoux fit un bond et l'embrassa.

Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans à peu près; sa

fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l'autre côté

de la cheminée.

«Permettez-moi de vous présenter ce monsieur-là», dit Arnoux, en

prenant son fils par les aisselles.

Et il s'amusa quelques minutes à le faire sauter en l'air, très haut,

pour le recevoir au bout de ses bras.

«Tu vas le tuer! ah! mon Dieu! finis donc!» s'écriait Mme Arnoux.

Mais Arnoux, jurant qu'il n'y avait pas de danger continuait, et même

zézéyait des caresses en patois marseillais, son langage natal: «Ah!

brave pichoûn, mon poulit rossignolet!!» Puis il demanda à Frédéric

pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu'il avait pu

faire là-bas, ce qui le ramenait.

«Moi, à présent, cher ami, je suis marchand de faïences. Mais causons

de vous!»

Frédéric allégua un long procès, la santé de sa mère; il insista

beaucoup là-dessus, afin de se rendre intéressant. Bref, il se fixait à

Paris, définitivement cette fois; et il ne dit rien de l'héritage--dans

la peur de nuire à son passé.

Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron; deux

oreillers se touchaient contre le traversin; une bouillotte chauffait

dans les charbons; et l'abat-jour de la lampe, posée au bord de la

commode, assombrissait l'appartement. Mme Arnoux avait une robe de

chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une

main sur l'épaule du petit garçon, elle défaisait, de l'autre, le lacet

de la brassière; le mioche, en chemise, pleurait tout en se grattant la

tête, comme M. Alexandre fils.

Frédéric s'était attendu à des spasmes de joie;--mais les passions

s'étiolent quand on les dépayse; et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans

le milieu où il l'avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque

chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n'être pas la

même. Le calme de son cœur le stupéfiait. Il s'informa des anciens

amis, de Pellerin, entre autres.

«Je ne le vois pas souvent», dit Arnoux.

Elle ajouta:

«Nous ne recevons plus, comme autrefois!»

Était-ce pour l'avertir qu'on ne lui ferait aucune invitation? Mais

Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n'être pas venu

dîner avec eux, à l'improviste; et il expliqua pourquoi il avait changé

d'industrie.

«Que voulez-vous faire, dans une époque de décadence comme la nôtre? La

grande peinture est passée de mode! d'ailleurs, on peut mettre de l'art

partout. Vous savez, moi, j'aime le beau! il faudra un de ces jours que

je vous mène à ma fabrique.»

Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelques-uns de ses produits

dans son magasin à l'entre-sol.

Les plats, les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le

plancher. Contre les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage

pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques

dans le style de la Renaissance, tandis qu'au milieu une double

étagère, montant jusqu'au plafond, supportait des vases à contenir la

glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites jardinières et

de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère

pompadour. Les démonstrations d'Arnoux ennuyaient Frédéric qui avait

froid et faim.

Il courut au café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant,

il se disait:

«J'étais bien bon là-bas avec mes douleurs! A peine si elle m'a

reconnu! quelle bourgeoise!»

Et, dans un brusque épanouissement de santé, il se fit des résolutions

d'égoïsme. Il se sentait le cœur dur comme la table où ses coudes

posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du monde,

sans peur. L'idée des Dambreuse lui vint; il les utiliserait; puis

il se rappela Deslauriers. «Ah! ma foi, tant pis!» Cependant, il lui

envoya, par un commissionnaire, un billet lui donnant rendez-vous le

lendemain au Palais-Royal, afin de déjeuner ensemble.

La fortune n'était pas si douce pour celui-là.

Il s'était présenté au concours d'agrégation avec une thèse _sur

le droit de tester_, où il soutenait qu'on devait le restreindre

autant que possible;--et, son adversaire l'excitant à lui faire dire

des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que les examinateurs

bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu'il tirât au sort, pour

sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s'était livré à des

théories déplorables; les vieilles contestations devaient se produire

comme les nouvelles; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son

bien parce qu'il n'en peut fournir les titres qu'après trente et un ans

révolus? C'était donner la sécurité de l'honnête homme à l'héritier

du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient consacrées par une

extension de ce droit, qui était la tyrannie, l'abus de la force! Il

s'était même écrié:

«Abolissons-le; et les Franks ne pèseront plus sur les Gaulois, les

Anglais sur les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs

sur les Arabes, les blancs sur les nègres, la Pologne...»

Le président l'avait interrompu:

«Bien! bien! monsieur! nous n'avons que faire de vos opinions

politiques, vous vous représenterez plus tard!»

Deslauriers n'avait pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre

XX du IIIe livre du Code civil était devenu pour lui une montagne

d'achoppement. Il élaborait un grand ouvrage sur la _Prescription,

considérée comme base du droit civil et du droit naturel des peuples_;

et il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus, Merlin, Vazeille,

Savigny, Troplong, et autres lectures considérables. Afin de s'y livrer

plus à l'aise, il s'était démis de sa place de maître-clerc. Il vivait

en donnant des répétitions, en fabriquant des thèses; et, aux séances

de la Parlotte, il effrayait par sa virulence le parti conservateur,

tous les jeunes doctrinaires issus de M. Guizot,--si bien qu'il avait,

dans un certain monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de

défiance pour sa personne.

Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle

rouge, comme celui de Sénécal autrefois.

Le respect humain, à cause du public qui passait, les empêcha de

s'étreindre longuement, et ils allèrent jusque chez Véfour, bras

dessus, bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond

des yeux. Puis, dès qu'ils furent seuls, Deslauriers s'écria:

«Ah! saprelotte, nous allons nous la repasser douce, maintenant!»

Frédéric n'aima point cette manière de s'associer, tout de suite, à sa

fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas assez

pour lui seul.

Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu à peu ses travaux, son

existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur.

Tout lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une

canaille. Pour un verre mal rincé, il s'emporta contre le garçon, et,

sur le reproche anodin de Frédéric:

«Comme si j'allais me gêner pour de pareils cocos, qui vous gagnent

jusqu'à des six et huit mille francs par an, qui sont électeurs,

éligibles peut-être! Ah non, non!

Puis, d'un air enjoué:

«Mais j'oublie que je parle à un capitaliste, à un Mondor, car tu es un

Mondor, maintenant!»

Et, revenant sur l'héritage, il exprima cette idée: que les successions

collatérales (chose injuste en soi, bien qu'il se réjouît de celle-là)

seraient abolies, un de ces jours, à la prochaine révolution.

«Tu crois? dit Frédéric.

--Compte dessus! répondit-il. Ça ne peut pas durer! on souffre trop!

Quand je vois dans la misère des gens comme Sénécal...

--Toujours le Sénécal! pensa Frédéric.

--Quoi de neuf, du reste? Es-tu encore amoureux de Mme Arnoux! C'est

passé, hein?»

Frédéric, ne sachant que répondre, ferma les yeux en baissant la tête.

A propos d'Arnoux, Deslauriers lui apprit que son journal appartenait

maintenant à Hussonnet, lequel l'avait transformé. Cela s'appelait

«_L'Art_, institut littéraire, société par actions de cent francs

chacune; capital social: quarante mille francs», avec la faculté pour

chaque actionnaire de pousser là sa copie; car «la société a pour

but de publier les œuvres des débutants, d'épargner au talent, au

génie peut-être, les crises douloureuses qui abreuvent, etc., tu vois

la blague!» Il y avait cependant quelque chose à faire, c'était de

hausser le ton de ladite feuille, puis tout à coup, gardant les mêmes

rédacteurs et promettant la suite du feuilleton, de servir aux abonnés

un journal politique; les avances ne seraient pas énormes.

«Qu'en penses-tu, voyons! veux-tu t'y mettre?»

Frédéric ne repoussa pas la proposition. Mais il fallait attendre le

règlement de ses affaires.

«Alors, si tu as besoin de quelque chose...

«Merci, mon petit!» dit Deslauriers.

Ensuite, ils fumèrent des puros, accoudés sur la planche de velours, au

bord de la fenêtre. Le soleil brillait, l'air était doux, des troupes

d'oiseaux voletant s'abattaient dans le jardin; les statues de bronze

et de marbre, lavées par la pluie, miroitaient; des bonnes en tablier

causaient assises sur des chaises; et l'on entendait les rires des

enfants, avec le murmure continu que faisait la gerbe du jet d'eau.

Frédéric s'était senti troublé par l'amertume de Deslauriers;

mais, sous l'influence du vin qui circulait dans ses veines, à

moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage,

il n'éprouvait plus qu'un immense bien-être, voluptueusement

stupide,--comme une plante saturée de chaleur et d'humidité.

Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin, vaguement.

Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire:

«Ah! c'était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout là-bas sur une

table, poussait le peuple à la Bastille! On vivait dans ce temps-là, on

pouvait s'affirmer, prouver sa force! De simples avocats commandaient

à des généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu'à

présent...»

Il se tut, puis tout à coup:

«Bah! l'avenir est gros!»

Et tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de

Barthélemy:

Elle reparaîtra, la terrible Assemblée

Dont, après quarante ans, votre tête est troublée,

Colosse qui sans peur marche d'un pas puissant.

«Je ne sais plus le reste! Mais il est tard, si nous partions?»

Et il continua, dans la rue, à exposer ses théories.

Frédéric, sans l'écouter, observait à la devanture des marchands les

étoffes et les meubles convenables, pour son installation; et ce fut

peut-être la pensée de Mme Arnoux qui le fit s'arrêter à l'étalage d'un

brocanteur, devant trois assiettes de faïence. Elles étaient décorées

d'arabesques jaunes, à reflets métalliques, et valaient cent écus la

pièce. Il les fit mettre de côté.

«Moi, à ta place, dit Deslauriers, je m'achèterais plutôt de

l'argenterie,» décelant, par cet amour du cossu, l'homme de mince

origine.

Dès qu'il fut seul, Frédéric se rendit chez le célèbre Pomadère, où

il se commanda trois pantalons, deux habits, une pelisse de fourrure

et cinq gilets; puis chez un bottier, chez un chemisier, et chez un

chapelier, ordonnant partout qu'on se hâtât le plus possible.

Trois jours après, le soir, à son retour du Havre, il trouva chez lui

sa garde-robe complète; et, impatient de s'en servir, il résolut de

faire à l'instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était trop

tôt, huit heures à peine.

«Si j'allais chez les autres?» se dit-il.

Arnoux, seul, devant sa glace, était en train de se raser. Il lui

proposa de le conduire dans un endroit où il s'amuserait, et, au nom de

M. Dambreuse:

«Ah! ça se trouve bien! Vous verrez là de ses amis; venez donc! ce sera

drôle!»

Frédéric s'excusait, Mme Arnoux reconnut sa voix et lui souhaita le

bonjour à travers la cloison, car sa fille était indisposée, elle-même

souffrante; et l'on entendait le bruit d'une cuiller contre un verre,

et tout ce frémissement de choses délicatement remuées qui se fait

dans la chambre d'un malade. Puis Arnoux disparut pour dire adieu à sa

femme. Il entassait les raisons:

«Tu sais bien que c'est sérieux! Il faut que j'y aille, j'y ai besoin,

on m'attend.

«Va, va, mon ami. Amuse-toi!»

Arnoux héla un fiacre.

«Palais-Royal! galerie Montpensier, 7.»

Et, se laissant tomber sur les coussins:

«Ah! comme je suis las, mon cher! j'en crèverai. Du reste, je peux bien

vous le dire, à vous.»

Il se pencha vers son oreille, mystérieusement:

«Je cherche à retrouver le rouge de cuivre des Chinois.»

Et il expliqua ce qu'étaient la couverte et le petit feu.

Arrivé chez Chevet, on lui remit une grande corbeille, qu'il fit porter

sur le fiacre. Puis il choisit pour «sa pauvre femme» du raisin, des

ananas, différentes curiosités de bouche et recommanda qu'elles fussent

envoyées de bonne heure, le lendemain.

Ils allèrent ensuite chez un costumier; c'était d'un bal qu'il

s'agissait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une veste

pareille, une perruque rouge; Frédéric un domino; et ils descendirent

rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage par des

lanternes de couleur.

Dès le bas de l'escalier, on entendait le bruit des violons.

«Où diable me menez-vous? dit Frédéric.

--Chez une bonne fille! n'ayez pas peur!»

Un groom leur ouvrit la porte, et ils entrèrent dans l'antichambre, où

des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des

chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, la traversait

en ce moment-là. C'était Mlle Rose-Annette Bron, la maîtresse du lieu.

«Eh bien? dit Arnoux.

--C'est fait! répondit-elle.

--Ah! merci, mon ange!

Et il voulut l'embrasser.

«Prends donc garde, imbécile! tu vas gâter mon maquillage!»

Arnoux présenta Frédéric.

«Tapez là-dedans, monsieur, soyez le bienvenu!»

Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier

emphatiquement:

«Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis!»

Frédéric fut d'abord ébloui par les lumières; il n'aperçut que de

la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se

balançait aux sons d'un orchestre caché par des verdures, entre des

murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et

là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes,

dont les globes dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient

des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins;--et

en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une

troisième, un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son

chevet.

Les danses s'arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme

de joie, à la vue d'Arnoux s'avançant avec son panier sur la tête;

les victuailles faisaient bosse au milieu.--«Gare au lustre!» Frédéric

leva les yeux: c'était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique

de l'_Art industriel_; le souvenir des anciens jours passa dans sa

mémoire; mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet

air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant

lui, en écartant les deux bras pour marquer l'étonnement; et il

reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui

le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié

alsacien, moitié nègre, le bohème l'accablait de félicitations,

l'appelant son colonel. Frédéric, décontenancé par toutes ces

personnes, ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un

pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.

Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en

villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d'âge mûr, en

costumes de roulier, de débardeur ou de matelot.

Frédéric, s'étant rangé contre le mur, regarda le quadrille devant lui.

Un vieux beau, vêtu, comme un doge vénitien, d'une longue simarre

de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette, qui portait un habit

vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons d'or. Le

couple en face se composait d'un Arnaute chargé de yatagans et d'une

Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une

caille, en manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa

chevelure qui lui descendait jusqu'aux jarrets, une grande blonde,

marcheuse à l'Opéra, s'était mise en femme sauvage; et, par-dessus son

maillot de couleur brune, n'avait qu'un pagne de cuir, des bracelets

de verroterie, et un diadème de clinquant, d'où s'élevait une haute

gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard, affublé d'un

habit noir grotesquement large, battait la mesure avec son coude

sur sa tabatière. Un petit berger Watteau, azur et argent comme un

clair de lune, choquait sa houlette contre le thyrse d'une Bacchante,

couronnée de raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des

cothurnes à rubans d'or. De l'autre côté, une Polonaise, en spencer

de velours nacarat, balançait son jupon de gaze sur ses bas de soie

gris-perle, pris dans des bottines roses cerclées de fourrure blanche.

Elle souriait à un quadragénaire ventru, déguisé en enfant de chœur,

et qui gambadait très haut, levant d'une main son surplis et retenant

de l'autre sa calotte rouge. Mais la reine, l'étoile, c'était Mlle

Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait riche

maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste

de velours noir uni; et son large pantalon de soie ponceau, collant sur

la croupe et serré à la taille par une écharpe de cachemire, avait,

tout le long de la couture, des petits camélias blancs naturels. Sa

mine pâle, un peu bouffie et à nez retroussé, semblait plus insolente

encore par l'ébouriffure de sa perruque où tenait un chapeau d'homme,

en feutre gris, plié d'un coup de poing sur l'oreille droite; et,

dans les bonds qu'elle faisait, ses escarpins à boucles de diamants

atteignaient presque au nez de son voisin, un grand baron moyen

âge tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait aussi un Ange,

un glaive d'or à la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui,

allant, venant, perdant à toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne

comprenait rien aux figures et embarrassait la contredanse.

Frédéric, en regardant ces personnes, éprouvait un sentiment d'abandon,

un malaise. Il songeait encore à Mme Arnoux et il lui semblait

participer à quelque chose d'hostile se tramant contre elle.

Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l'aborda. Elle haletait un

peu, et son hausse-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement

sous son menton.

«Et vous; monsieur, dit-elle, vous ne dansez pas?»

Frédéric s'excusa, il ne savait pas danser.

«Vraiment! mais avec moi? bien sûr?»

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1 · 第 9 / 17 段