lui-même. Alors, il sortait. Il s'en allait dans les prairies, à
moitié couvertes durant l'hiver par les débordements de la Seine. Des
lignes de peupliers les divisent. Çà et là, un petit pont s'élève.
Il vagabondait jusqu'au soir, roulant les feuilles jaunes sous ses
pas, aspirant la brume, sautant les fossés; à mesure que ses artères
battaient plus fort, des désirs d'action furieuse l'emportaient; il
voulait se faire trappeur en Amérique, servir un pacha en Orient,
s'embarquer comme matelot; et il exhalait sa mélancolie dans de longues
lettres à Deslauriers.
Celui-là se démenait pour percer. La conduite lâche de son ami et
ses éternelles jérémiades lui semblaient stupides. Bientôt, leur
correspondance devint presque nulle. Frédéric avait donné tous ses
meubles à Deslauriers, qui gardait son logement. Sa mère lui en parlait
de temps à autre; un jour enfin, il déclara son cadeau, et elle le
grondait, quand il reçut une lettre.
«Qu'est-ce donc? dit-elle, tu trembles?
--Je n'ai rien!» répliqua Frédéric.
Deslauriers lui apprenait qu'il avait recueilli Sénécal; et depuis
quinze jours, ils vivaient ensemble. Donc, Sénécal s'étalait,
maintenant, au milieu des choses qui provenaient de chez Arnoux! Il
pouvait les vendre, faire des remarques dessus, des plaisanteries.
Frédéric se sentit blessé jusqu'au fond de l'âme. Il monta dans sa
chambre. Il avait envie de mourir.
Sa mère l'appela. C'était pour le consulter, à propos d'une plantation
dans le jardin.
Ce jardin, en manière de parc anglais, était coupé à son milieu par
une clôture de bâtons, et la moitié appartenait au père Roque, qui en
possédait un autre, pour les légumes, sur le bord de la rivière. Les
deux voisins, brouillés, s'abstenaient d'y paraître aux mêmes heures.
Mais, depuis que Frédéric était revenu, le bonhomme s'y promenait plus
souvent et n'épargnait pas les politesses au fils de Mme Moreau. Il
le plaignait d'habiter une petite ville. Un jour, il raconta que M.
Dambreuse avait demandé de ses nouvelles. Une autre fois, il s'étendit
sur la coutume de Champagne, où le ventre anoblissait.
«Dans ce temps-là, vous auriez été un seigneur, puisque votre mère
s'appelait de Fouvens. Et on a beau dire, allez! c'est quelque chose,
un nom! Après tout, ajouta-t-il, en le regardant d'un air malin, cela
dépend du garde des sceaux.»
Cette prétention d'aristocratie jurait singulièrement avec sa personne.
Comme il était petit, sa grande redingote marron exagérait la longueur
de son buste. Quand il ôtait sa casquette, on apercevait un visage
presque féminin avec un nez extrêmement pointu; ses cheveux de couleur
jaune ressemblaient à une perruque; il saluait le monde très bas, en
frisant les murs.
Jusqu'à cinquante ans, il s'était contenté des services de Catherine,
une Lorraine du même âge que lui, et fortement marquée de petite
vérole. Mais, vers 1834, il ramena de Paris une belle blonde à figure
moutonnière, à «port de reine». On la vit bientôt se pavaner avec de
grandes boucles d'oreilles, et tout fut expliqué, par la naissance
d'une fille, déclarée sous les noms d'Élisabeth-Olympe-Louise Roque.
Catherine, dans sa jalousie, s'attendait à exécrer cette enfant. Au
contraire, elle l'aima. Elle l'entoura de soins, d'attentions et de
caresses, pour supplanter sa mère et la rendre odieuse, entreprise
facile, car Mme Éléonore négligeait complètement la petite, préférant
bavarder chez les fournisseurs. Dès le lendemain de son mariage,
elle alla faire une visite à la sous-préfecture, ne tutoya plus
les servantes, et crut devoir, par bon ton, se montrer sévère
pour son enfant. Elle assistait à ses leçons; le professeur, un
vieux bureaucrate de la mairie, ne savait pas s'y prendre. L'élève
s'insurgeait, recevait des gifles, et allait pleurer sur les genoux
de Catherine, qui lui donnait invariablement raison. Alors, les deux
femmes se querellaient; M. Roque les faisait taire. Il s'était marié
par tendresse pour sa fille, et ne voulait pas qu'on la tourmentât.
Souvent elle portait une robe blanche en lambeaux avec un pantalon
garni de dentelles; et, aux grandes fêtes, sortait vêtue comme une
princesse, afin de mortifier un peu les bourgeois, qui empêchaient
leurs marmots de la fréquenter, vu sa naissance illégitime.
Elle vivait seule, dans son jardin, se balançait à l'escarpolette,
courait après les papillons, puis tout à coup s'arrêtait à contempler
les cétoines s'abattant sur les rosiers. C'étaient ces habitudes, sans
doute, qui donnaient à sa figure une expression à la fois de hardiesse
et de rêverie. Elle avait la taille de Marthe, d'ailleurs, si bien que
Frédéric lui dit, dès leur seconde entrevue:
«Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle?»
La petite personne leva la tête, et répondit:
«Je veux bien!»
Mais la haie de bâtons les séparait l'un de l'autre.
«Il faut monter dessus, dit Frédéric.
--Non, enlève-moi!»
Il se pencha par-dessus la haie et la saisit au bout de ses bras, en
la baisant sur les deux joues; puis il la remit chez elle, par le même
procédé, qui se renouvela les fois suivantes.
Sans plus de réserve qu'une enfant de quatre ans, sitôt qu'elle
entendait venir son ami, elle s'élançait à sa rencontre, ou bien, se
cachant derrière un arbre, elle poussait un jappement de chien, pour
l'effrayer.
Un jour que Mme Moreau était sortie, il la fit monter dans sa chambre.
Elle ouvrit tous les flacons d'odeur et se pommada les cheveux
abondamment; puis, sans la moindre gêne, elle se coucha sur le lit où
elle restait tout de son long, éveillée.
«Je m'imagine que je suis ta femme,» disait-elle.
Le lendemain, il l'aperçut tout en larmes. Elle avoua «qu'elle pleurait
ses péchés», et, comme il cherchait à les connaître, elle répondit en
baissant les yeux:
«Ne m'interroge pas davantage!»
La première communion approchait; on l'avait conduite le matin à
confesse.
Le sacrement ne la rendit guère plus sage. Elle entrait parfois dans de
véritables colères; on avait recours à M. Frédéric pour la calmer.
Souvent il l'emmenait avec lui dans ses promenades. Tandis qu'il
rêvassait en marchant, elle cueillait des coquelicots au bord des blés,
et, quand elle le voyait plus triste qu'à l'ordinaire, elle tâchait
de le consoler par de gentilles paroles. Son cœur, privé d'amour, se
rejeta sur cette amitié d'enfant; il lui dessinait des bonshommes, lui
contait des histoires et se mit à lui faire des lectures.
Il commença par les _Annales romantiques_, un recueil de vers et de
prose, alors célèbre. Puis, oubliant son âge, tant son intelligence le
charmait, il lut successivement _Atala_, _Cinq-Mars_, _les Feuilles
d'automne_. Mais, une nuit (le soir même, elle avait entendu _Macbeth_,
dans la simple traduction de Letourneur), elle se réveilla en criant:
«La tache! la tache!» ses dents claquaient, elle tremblait, et, fixant
des yeux épouvantés sur sa main droite, elle la frottait en disant:
«Toujours une tache!» Enfin arriva le médecin qui prescrivit d'éviter
les émotions.
Les bourgeois ne virent là-dedans qu'un pronostic défavorable pour ses
mœurs. On disait que «le fils Moreau» voulait en faire plus tard une
actrice.
Bientôt il fut question d'un autre événement, à savoir l'arrivée de
l'oncle Barthélemy. Mme Moreau lui donna sa chambre à coucher, et
poussa la condescendance jusqu'à servir du gras les jours maigres.
Le vieillard fut médiocrement aimable. C'étaient de perpétuelles
comparaisons entre le Havre et Nogent, dont il trouvait l'air lourd,
le pain mauvais, les rues mal pavées, la nourriture médiocre et les
habitants des paresseux. «Quel pauvre commerce chez vous!» Il blâma
les extravagances de défunt son frère, tandis que, lui, il avait
amassé vingt-sept mille livres de rente! Enfin, il partit au bout de
la semaine, et sur le marche-pied de la voiture, lâcha ces mots peu
rassurants:
«Je suis toujours bien aise de vous savoir dans une bonne position.
--Tu n'auras rien!» dit Mme Moreau en rentrant dans la salle.
Il n'était venu que sur ses instances; et, huit jours durant, elle
avait sollicité de sa part une ouverture, trop clairement peut-être.
Elle se repentait d'avoir agi, et restait dans son fauteuil, la tête
basse, les lèvres serrées. Frédéric, en face d'elle, l'observait; et
ils se taisaient tous les deux, comme il y avait cinq ans, au retour de
Montereau. Cette coïncidence, s'offrant même à sa pensée, lui rappela
Mme Arnoux.
A ce moment, des coups de fouet retentirent sous la fenêtre, en même
temps qu'une voix l'appelait.
C'était le père Roque, seul dans sa tapissière. Il allait passer toute
la journée à la Fortelle, chez M. Dambreuse, et proposa cordialement à
Frédéric de l'y conduire.
«Vous n'avez pas besoin d'invitation avec moi; soyez sans crainte!»
Frédéric eut envie d'accepter. Mais comment expliquerait-il son séjour
définitif à Nogent? Il n'avait pas un costume d'été convenable; enfin
que dirait sa mère? Il refusa.
Dès lors, le voisin se montra moins amical. Louise grandissait; Mme
Éléonore tomba malade dangereusement; et la liaison se dénoua au grand
plaisir de Mme Moreau, qui redoutait pour l'établissement de son fils
la fréquentation de pareilles gens.
Elle rêvait de lui acheter le greffe du tribunal; Frédéric ne
repoussait pas trop cette idée. Maintenant, il l'accompagnait à la
messe, il faisait le soir sa partie d'impériale, il s'accoutumait à
la province, s'y enfonçait;--et même son amour avait pris comme une
douceur funèbre, un charme assoupissant. A force d'avoir versé sa
douleur dans ses lettres, de l'avoir mêlée à ses lectures, promenée
dans la campagne et partout épandue, il l'avait presque tarie, si bien
que Mme Arnoux était pour lui comme une morte dont il s'étonnait de ne
pas connaître le tombeau, tant cette affection était devenue tranquille
et résignée.
Un jour, le 12 décembre 1845, vers neuf heures du matin, la cuisinière
monta une lettre dans sa chambre. L'adresse, en gros caractères, était
d'une écriture inconnue; et Frédéric, sommeillant, ne se pressa pas de
la décacheter. Enfin il lut:
«Justice de paix du Havre, 3e arrondissement.
«Monsieur,
«M. Moreau, votre oncle, étant mort _ab intestat_...»
Il héritait!
Comme si un incendie eût éclaté derrière le mur, il sauta hors de son
lit, pieds nus, en chemise: il se passa la main sur le visage, doutant
de ses yeux, croyant qu'il rêvait encore, et, pour se raffermir dans la
réalité, il ouvrit la fenêtre toute grande.
Il était tombé de la neige; les toits étaient blancs;--et même il
reconnut dans la cour un baquet à lessive, qui l'avait fait trébucher
la veille au soir.
Il relut la lettre trois fois de suite; rien de plus vrai! toute la
fortune de l'oncle! Vingt-sept mille livres de rente!--et une joie
frénétique le bouleversa à l'idée de revoir Mme Arnoux. Avec la netteté
d'une hallucination, il s'aperçut auprès d'elle, chez elle, lui
apportant quelque cadeau dans du papier de soie, tandis qu'à la porte
stationnerait son tilbury, non, un coupé plutôt! un coupé noir, avec
un domestique en livrée brune; il entendait piaffer son cheval et le
bruit de la gourmette se confondant avec le murmure de leurs baisers.
Cela se renouvellerait tous les jours, indéfiniment. Il les recevrait
chez lui dans sa maison; la salle à manger serait en cuir rouge, le
boudoir en soie jaune, des divans partout! et quelles étagères! quels
vases de Chine! quels tapis! Ces images arrivaient si tumultueusement
qu'il sentait la tête lui tourner. Alors, il se rappela sa mère; et il
descendit, tenant toujours la lettre à sa main.
Mme Moreau tâcha de contenir son émotion et eut une défaillance.
Frédéric la prit dans ses bras et la baisa au front.
«Bonne mère, tu peux racheter ta voiture maintenant. Ris donc, ne
pleure plus, sois heureuse!»
Dix minutes après, la nouvelle circulait jusqu'aux faubourgs. Alors,
Mme Benoist, M. Gamblin, M. Chambion, tous les amis, accoururent.
Frédéric s'échappa une minute pour écrire à Deslauriers. D'autres
visites survinrent. L'après-midi se passa en félicitations. On en
oubliait la femme Roque, qui était cependant «très bas.»
Le soir, quand ils furent seuls, tous les deux, Mme Moreau dit à son
fils qu'elle lui conseillait de s'établir à Troyes, avocat. Étant plus
connu dans son pays que dans un autre, il pourrait plus facilement y
trouver des partis avantageux.
«Ah! c'est trop fort!» s'écria Frédéric.
A peine avait-il son bonheur entre les mains qu'on voulait le lui
prendre. Il signifia sa résolution formelle d'habiter Paris.
«Pour quoi y faire?
--Rien!»
Mme Moreau, surprise de ses façons, lui demanda ce qu'il voulait
devenir.
«Ministre!» répliqua Frédéric.
Et il affirma qu'il ne plaisantait nullement, qu'il prétendait se
lancer dans la diplomatie, que ses études et ses instincts l'y
poussaient. Il entrerait d'abord au Conseil d'État, avec la protection
de M. Dambreuse.
«Tu le connais donc?
--Mais oui! par M. Roque!
--Cela est singulier,» dit Mme Moreau.
Il avait réveillé dans son cœur ses vieux rêves d'ambition. Elle s'y
abandonna intérieurement, et ne reparla plus des autres.
S'il eût écouté son impatience, Frédéric fût parti à l'instant même. Le
lendemain, toutes les places dans les diligences étaient retenues; il
se rongea jusqu'au lendemain, à sept heures du soir.
Ils s'asseyaient pour dîner, quand tintèrent à l'église trois longs
coups de cloche; et la domestique, entrant, annonça que Mme Éléonore
venait de mourir.
Cette mort, après tout, n'était un malheur pour personne, pas même pour
son enfant. La jeune fille ne s'en trouverait que mieux, plus tard.
Comme les deux maisons se touchaient, on entendait un grand
va-et-vient, un bruit de paroles; et l'idée de ce cadavre près d'eux
jetait quelque chose de funèbre sur leur séparation. Mme Moreau, deux
ou trois fois, s'essuya les yeux. Frédéric avait le cœur serré.
Le repas fini, Catherine l'arrêta entre deux portes. Mademoiselle
voulait absolument le voir. Elle l'attendait dans le jardin. Il sortit,
enjamba la haie, et, tout en se cognant aux arbres quelque peu, se
dirigea vers la maison de M. Roque. Des lumières brillaient à une
fenêtre au second étage; puis une forme apparut dans les ténèbres, et
une voix chuchota:
«C'est moi.»
Elle lui sembla plus grande qu'à l'ordinaire, à cause de sa robe noire,
sans doute. Ne sachant par quelle phrase l'aborder, il se contenta de
lui prendre les mains en soupirant:
«Ah! ma pauvre Louise!»
Elle ne répondit pas. Elle le regarda profondément, pendant longtemps.
Frédéric avait peur de manquer la voiture; il croyait entendre un
roulement tout au loin, et, pour en finir:
«Catherine m'a prévenu que tu avais quelque chose...
--Oui, c'est vrai, je voulais vous dire...»
Ce _vous_ l'étonna; et, comme elle se taisait encore:
«Eh bien, quoi?
--Je ne sais plus. J'ai oublié! Est-ce vrai que vous partez?
--Oui, tout à l'heure.»
Elle répéta:
«Ah! tout à l'heure?... tout à fait?... nous ne nous reverrons plus?»
Des sanglots l'étouffaient.
«Adieu! adieu! embrasse-moi donc!»
Et elle le serra dans ses bras avec emportement.
DEUXIÈME PARTIE
I
Quand il fut à sa place, dans le coupé, au fond, et que la diligence
s'ébranla, emportée par les cinq chevaux détalant à la fois, il sentit
une ivresse le submerger. Comme un architecte qui fait le plan d'un
palais, il arrangea, d'avance, sa vie. Il l'emplit de délicatesses et
de splendeurs; elle montait jusqu'au ciel; une prodigalité de choses y
apparaissait; et cette contemplation était si profonde, que les objets
extérieurs avaient disparu.
Au bas de la côte de Sourdun, il s'aperçut de l'endroit où l'on était.
On n'avait fait que cinq kilomètres, tout au plus! Il fut indigné. Il
abattit le vasistas pour voir la route. Il demanda plusieurs fois au
conducteur dans combien de temps, au juste, on arriverait. Il se calma
cependant, et il restait dans son coin, les yeux ouverts.
La lanterne, suspendue au siège du postillon, éclairait les croupes
des limoniers. Il n'apercevait au delà que les crinières des autres
chevaux, qui ondulaient comme des vagues blanches; leurs haleines
formaient un brouillard de chaque côté de l'attelage; les chaînettes
de fer sonnaient, les glaces tremblaient dans leurs châssis; et la
lourde voiture, d'un train égal, roulait sur le pavé. Çà et là, on
distinguait le mur d'une grange, ou bien une auberge, toute seule.
Parfois en passant dans les villages, le four d'un boulanger projetait
des lueurs d'incendie, et la silhouette monstrueuse des chevaux courait
sur l'autre maison en face. Aux relais, quand on avait dételé, il se
faisait un grand silence pendant une minute. Quelqu'un piétinait en
haut, sous la bâche, tandis qu'au seuil d'une porte, une femme, debout,
abritait sa chandelle avec sa main. Puis, le conducteur sautant sur le
marche-pied, la diligence repartait.
A Mormans, on entendit sonner une heure et un quart.
«C'est donc aujourd'hui, pensa-t-il, aujourd'hui même, tantôt!»
Mais peu à peu ses espérances et ses souvenirs, Nogent, la rue de
Choiseul, Mme Arnoux, sa mère, tout se confondait.
Un bruit sourd de planches le réveilla, on traversait le pont de
Charenton, c'était Paris. Alors, ses deux compagnons, ôtant l'un sa
casquette, l'autre son foulard, se couvrirent de leur chapeau et
causèrent. Le premier, un gros homme rouge, en redingote de velours,
était un négociant; le second venait dans la capitale pour consulter un
médecin;--et, craignant de l'avoir incommodé pendant la nuit, Frédéric
lui fit spontanément des excuses, tant il avait l'âme attendrie par le
bonheur.
Le quai de la gare se trouvant inondé, sans doute, on continua tout
droit, et la campagne recommença. Au loin, de hautes cheminées d'usines
fumaient. Puis on tourna dans Ivry. On monta une rue; tout à coup il
aperçut le dôme du Panthéon.
La plaine, bouleversée, semblait de vagues ruines. L'enceinte des
fortifications y faisait un renflement horizontal; et, sur les
trottoirs en terre, qui bordaient la route, de petits arbres sans
branches étaient défendus par des lattes hérissées de clous. Des
établissements de produits chimiques alternaient avec des chantiers
de marchands de bois. De hautes portes, comme il y en a dans les
fermes, laissaient voir, par leurs battants entr'ouverts, l'intérieur
d'ignobles cours pleines d'immondices, avec des flaques d'eau sale
au milieu. De longs cabarets couleur sang de bœuf portaient à leur
premier étage, entre les fenêtres, deux queues de billard en sautoir
dans une couronne de fleurs peintes; çà et là, une bicoque de plâtre à
moitié construite était abandonnée. Puis, la double ligne de maisons
ne discontinua plus; et, sur la nudité de leurs façades, se détachait,
de loin en loin, un gigantesque cigare de fer blanc, pour indiquer
un débit de tabac. Des enseignes de sage-femme représentaient une
matrone en bonnet, dodelinant un poupon dans une courte-pointe garnie
de dentelles. Des affiches couvraient l'angle des murs, et, aux trois
quarts déchirées, tremblaient au vent comme des guenilles. Des ouvriers
en blouse passaient, et des haquets de brasseurs, des fourgons de
blanchisseuses, des carrioles de bouchers; une pluie fine tombait, il
faisait froid, le ciel était pâle, mais deux yeux qui valaient pour lui
le soleil resplendissaient derrière la brume.
On s'arrêta longtemps à la barrière, car des coquetiers, des
rouliers et un troupeau de moutons y faisaient de l'encombrement. Le
factionnaire, la capote rabattue, allait et venait devant sa guérite
pour se réchauffer. Le commis de l'octroi grimpa sur l'impériale, et
une fanfare de cornet à piston éclata. On descendit le boulevard au
grand trot, les palonniers battants, les traits flottants. La mèche
du long fouet claquait dans l'air humide. Le conducteur lançait son
cri sonore: «Allume! allume! ohé!» et les balayeurs se rangeaient, les
piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas,
on croisait des tombereaux, des cabriolets, des omnibus. Enfin la
grille du Jardin des plantes se déploya.
La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une
fraîcheur s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces,
savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux
et des émanations intellectuelles; il eut un attendrissement en
apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu'au seuil des marchands
de vin garni de paille, jusqu'aux décrotteurs avec leurs boîtes,
jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes
trottinaient sous des parapluies; il se penchait pour distinguer leur
figure; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.
Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait
plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et
le quai Montebello, on prit le quai Napoléon; il voulut voir ses
fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le pont
Neuf, on descendit jusqu'au Louvre; et, par les rues Saint-Honoré,
Croix-des-Petits-Champs et du Bouloi on atteignit la rue Coq-Héron, et
l'on entra dans la cour de l'hôtel.
Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement
possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre; il
souriait à l'idée de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre,
le nom chéri;--il leva les yeux. Plus de vitrines, plus de tableaux,
rien!
Il courut à la rue de Choiseul. M. et Mme Arnoux n'y habitaient pas, et
une voisine gardait la loge du portier; Frédéric l'attendit; enfin il
parut, ce n'était plus le même. Il ne savait point leur adresse.
Frédéric entra dans un café, et, tout en déjeunant, consulta l'Almanach
du Commerce. Il y avait trois cents Arnoux, mais pas de Jacques Arnoux!
Où donc logeaient-ils? Pellerin devait le savoir.
Il se transporta tout en haut du faubourg Poissonnière, à son atelier.
La porte n'ayant ni sonnette ni marteau, il donna de grands coups de
poing, et il appela, cria. Le vide seul lui répondit.
Il songea ensuite à Hussonnet. Mais où découvrir un pareil homme? Une
fois il l'avait accompagné jusqu'à la maison de sa maîtresse, rue de
Fleurus. Parvenu dans la rue de Fleurus, Frédéric s'aperçut qu'il
ignorait le nom de la demoiselle.
Il eut recours à la Préfecture de police. Il erra d'escalier en
escalier, de bureau en bureau. Celui des renseignements se fermait. On
lui dit de repasser le lendemain.
Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu'il put découvrir,
pour savoir si l'on ne connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait
plus le commerce.
Enfin, découragé, harassé, malade, il s'en revint à son hôtel et se
coucha. Au moment où il s'allongeait entre ses draps, une idée le fit
bondir de joie:
«Regimbart! quel imbécile je suis de n'y avoir pas songé!»
Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue Notre-Dame-des-Victoires
devant la boutique d'un rogomiste où Regimbart avait coutume de prendre
le vin blanc. Elle n'était pas encore ouverte; il fit un tour de
promenade aux environs, et, au bout d'une demi-heure, s'y présenta de
nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s'élança dans la rue. Il crut
même apercevoir au loin son chapeau; un corbillard et des voitures de
deuil s'interposèrent. L'embarras passé, la vision avait disparu.
Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours à
onze heures précises chez un petit restaurateur de la place Gaillon.
Il s'agissait de patienter; et, après une interminable flânerie de la
Bourse à la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase, Frédéric, à onze
heures précises, entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d'y
trouver son Regimbart.
«Connais pas!» dit le gargotier d'un ton rogue.
Frédéric insistait; il reprit:
«Je ne le connais plus, monsieur!» avec un haussement de sourcils
majestueux et des oscillations de la tête qui décelaient un mystère.
Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de
l'estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans
un cabriolet, s'enquit près du cocher s'il n'y avait point quelque
part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre.
Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans un
établissement de ce nom-là, et à sa question: «M. Regimbart, s'il vous
plaît? le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux: