Elle l'en remercia beaucoup. Alors, il dit:

«Mais... c'est presque une dette! J'ai été si fâché.

--De quoi donc? reprit-elle. Je ne comprends pas!

--A table! fit Arnoux, en le saisissant par le bras; puis, dans

l'oreille: Vous n'êtes guère malin, vous!»

Rien n'était plaisant comme la salle à manger, peinte d'une couleur

vert d'eau. A l'un des bouts, une nymphe de pierre trempait son orteil

dans un bassin en forme de coquille. Par les fenêtres ouvertes, on

apercevait tout le jardin avec la longue pelouse que flanquait un

vieux pin d'Écosse, aux trois quarts dépouillé; des massifs de fleurs

la bombaient inégalement; et, au delà du fleuve, se développaient, en

large demi-cercle, le bois de Boulogne, Neuilly, Sèvres, Meudon. Devant

la grille, en face, un canot à la voile prenait des bordées.

On causa d'abord de cette vue que l'on avait, puis du paysage en

général; et les discussions commençaient quand Arnoux donna l'ordre à

son domestique d'atteler l'américaine vers les neuf heures et demie.

Une lettre de son caissier le rappelait.

«Veux-tu que je m'en retourne avec toi? dit Mme Arnoux.

--Mais certainement! et, en lui faisant un beau salut: Vous savez bien,

Madame, qu'on ne peut vivre sans vous!»

Tous la complimentèrent d'avoir un si bon mari.

«Ah! c'est que je ne suis pas seule!» répliqua-t-elle doucement, en

montrant sa petite fille.

Puis, la conversation ayant repris sur la peinture, on parla d'un

Ruysdaël, dont Arnoux espérait des sommes considérables, et Pellerin

lui demanda s'il était vrai que le fameux Saül Mathias, de Londres, fût

venu, le mois passé, lui en offrir vingt-trois mille francs.

«Rien de plus vrai! et, se tournant vers Frédéric: C'est même le

monsieur que je promenais l'autre jour à l'Alhambra, bien malgré moi,

je vous assure, car ces Anglais ne sont pas drôles!»

Frédéric, soupçonnant dans la lettre de Mlle Vatnaz quelque histoire

de femme, avait admiré l'aisance du sieur Arnoux à trouver un moyen

honnête de déguerpir; mais son nouveau mensonge, absolument inutile,

lui fit écarquiller les yeux.

Le marchand ajouta, d'un air simple:

«Comment l'appelez-vous donc, ce grand jeune homme, votre ami?

--Deslauriers,» dit vivement Frédéric.

Et, pour réparer les torts qu'il se sentait à son endroit, il le vanta

comme une intelligence supérieure.

«Ah! vraiment? Mais il n'a pas l'air si brave garçon que l'autre, le

commis de roulage.»

Frédéric maudit Dussardier. Elle allait croire qu'il frayait avec les

gens du commun.

Ensuite, il fut question des embellissements de la Capitale, des

quartiers nouveaux, et le bonhomme Oudry vint à citer, parmi les grands

spéculateurs, M. Dambreuse.

Frédéric, saisissant l'occasion de se faire valoir, dit qu'il le

connaissait. Mais Pellerin se lança dans une catilinaire contre les

épiciers; vendeurs de chandelles ou d'argent, il n'y voyait pas de

différence. Puis, Rosenwald et Burrieu devisèrent porcelaines; Arnoux

causait jardinage avec Mme Oudry; Sombaz, loustic de la vieille école,

s'amusait à blaguer son époux; il l'appelait Odry, comme l'acteur,

déclara qu'il devait descendre d'Oudry, le peintre des chiens, car la

bosse des animaux était visible sur son front. Il voulut même lui tâter

le crâne, l'autre s'en défendait à cause de sa perruque; et le dessert

finit avec des éclats de rire.

Quand on eut pris le café, sous les tilleuls, en fumant, et fait

plusieurs tours dans le jardin, on alla se promener le long de la

rivière.

La compagnie s'arrêta devant un pêcheur, qui nettoyait des anguilles,

dans une boutique à poisson. Mlle Marthe voulut les voir. Il vida sa

boîte sur l'herbe; et la petite fille se jetait à genoux pour les

rattraper, riait de plaisir, criait d'effroi. Toutes furent perdues.

Arnoux les paya.

Il eut, ensuite, l'idée de faire une promenade en canot.

Un côté de l'horizon commençait à pâlir, tandis que, de l'autre, une

large couleur orange s'étalait dans le ciel et était plus empourprée au

faîte des collines, devenues complètement noires. Mme Arnoux se tenait

assise sur une grosse pierre, ayant cette lueur d'incendie derrière

elle. Les autres personnes flânaient, çà et là; Hussonnet, au bas de la

berge, faisait des ricochets sur l'eau.

Arnoux revint, suivi par une vieille chaloupe, où malgré les

représentations les plus sages il empila ses convives. Elle sombrait;

il fallut débarquer.

Déjà les bougies brûlaient dans le salon, tout tendu de perse, avec

des girandoles en cristal contre les murs. La mère Oudry s'endormait

doucement dans un fauteuil, et les autres écoutaient M. Lefaucheux,

dissertant sur les gloires du barreau. Mme Arnoux était seule près de

la croisée, Frédéric l'aborda.

Ils causèrent de ce que l'on disait. Elle admirait les orateurs;

lui, il préférait la gloire des écrivains. Mais on devait sentir,

reprit-elle, une plus forte jouissance à remuer les foules directement,

soi-même, à voir que l'on fait passer dans leur âme tous les sentiments

de la sienne. Ces triomphes ne tentaient guère Frédéric, qui n'avait

point d'ambition.

«Ah! pourquoi? dit-elle. Il faut en avoir un peu!»

Ils étaient l'un près de l'autre, debout, dans l'embrasure de la

croisée. La nuit, devant eux, s'étendait comme un immense voile sombre,

piqué d'argent. C'était la première fois qu'ils ne parlaient pas de

choses insignifiantes. Il vint même à savoir ses antipathies et ses

goûts: certains parfums lui faisaient mal, les livres d'histoire

l'intéressaient, elle croyait aux songes.

Il entama le chapitre des aventures sentimentales. Elle plaignait

les désastres de la passion, mais était révoltée par les turpitudes

hypocrites; et cette droiture d'esprit se rapportait si bien à la

beauté régulière de son visage, qu'elle semblait en dépendre.

Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute.

Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands

rayons de soleil qui descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait

sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument; et, dans ces

muets transports, pareils à des élans de reconnaissance, il aurait

voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle

intérieur l'enlevait comme hors de lui; c'était une envie de se

sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort

qu'il ne pouvait l'assouvir.

Il ne partit pas avec les autres, Hussonnet non plus. Ils devaient

s'en retourner dans la voiture; et l'américaine attendait au bas du

perron, quand Arnoux descendit dans le jardin, pour cueillir des roses.

Puis, le bouquet étant lié avec un fil, comme les tiges dépassaient

inégalement, il fouilla dans sa poche, pleine de papiers, en prit un au

hasard, les enveloppa, consolida son œuvre avec une forte épingle et

il l'offrit à sa femme, avec une certaine émotion.

«Tiens, ma chérie, excuse-moi de t'avoir oubliée!»

Mais elle poussa un petit cri; l'épingle, sottement mise, l'avait

blessée, et elle remonta dans sa chambre. On l'attendit près d'un quart

d'heure. Enfin elle reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture.

«Et ton bouquet? dit Arnoux.

--Non! non! ce n'est pas la peine!»

Frédéric courait pour l'aller prendre; elle lui cria:

«Je n'en veux pas!»

Mais il l'apporta bientôt, disant qu'il venait de le remettre dans

l'enveloppe, car il avait trouvé les fleurs à terre. Elle les enfonça

dans le tablier de cuir, contre le siège, et l'on partit.

Frédéric, assis près d'elle, remarqua qu'elle tremblait horriblement.

Puis, quand on eut passé le pont, comme Arnoux tournait à gauche:

«Mais non! tu te trompes! par là, à droite!»

Elle semblait irritée; tout la gênait. Enfin, Marthe ayant fermé les

yeux, elle tira le bouquet et le lança par la portière, puis saisit au

bras Frédéric, en lui faisant signe, avec l'autre main, de n'en jamais

parler.

Ensuite, elle appliqua son mouchoir contre ses lèvres, et ne bougea

plus.

Les deux autres, sur le siège, causaient imprimerie, abonnés. Arnoux,

qui conduisait sans attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne.

Alors, on s'enfonça dans de petits chemins. Le cheval marchait au pas;

les branches des arbres frôlaient la capote. Frédéric n'apercevait de

Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l'ombre; Marthe s'était allongée sur

elle, et il lui soutenait la tête.

«Elle vous fatigue!» dit sa mère.

Il répondit:

«Non! oh non!»

De longs tourbillons de poussière se levaient; on traversait Auteuil;

toutes les maisons étaient closes; un réverbère, çà et là, éclairait

l'angle d'un mur, puis on rentrait dans les ténèbres; une fois, il

s'aperçut qu'elle pleurait.

Était-ce un remords? un désir? quoi donc? Ce chagrin, qu'il ne savait

pas, l'intéressait comme une chose personnelle; maintenant, il y avait

entre eux un lien nouveau, une espèce de complicité; et il lui dit, de

la voix la plus caressante qu'il put:

«Vous souffrez?

--Oui, un peu,» reprit-elle.

La voiture roulait, et les chèvrefeuilles et les seringas débordaient

les clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs

amollissantes. Les plis nombreux de sa robe couvraient ses pieds. Il

lui semblait communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant

étendu entre eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant ses

jolis cheveux bruns, la baisa au front, doucement.

«Vous êtes bon! dit Mme Arnoux.

--Pourquoi?

--Parce que vous aimez les enfants.

--Pas tous!»

Il n'ajouta rien, mais il étendit la main gauche de son côté et la

laissa toute grande ouverte,--s'imaginant qu'elle allait faire comme

lui, peut-être, et qu'il rencontrerait la sienne. Puis il eut honte,

et la retira.

On arriva bientôt sur le pavé. La voiture allait plus vite, les becs de

gaz se multiplièrent, c'était Paris. Hussonnet, devant le Garde-Meuble,

sauta du siège. Frédéric attendit pour descendre que l'on fût arrivé

dans la cour; puis il s'embusqua au coin de la rue de Choiseul, et

aperçut Arnoux qui remontait lentement vers les boulevards.

Dès le lendemain, il se mit à travailler de toutes ses forces.

Il se voyait dans une cour d'assises, par un soir d'hiver, à la fin

des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante

fait craquer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures

déjà, résumant toutes ses preuves, en découvrant de nouvelles, et

sentant à chaque phrase, à chaque mot, à chaque geste, le couperet de

la guillotine, suspendu derrière lui, se relever; puis, à la tribune

de la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de tout un

peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées, les écrasant d'une

riposte, avec des foudres et des intonations musicales dans la voix,

ironique, pathétique, emporté, sublime. Elle serait là, quelque part,

au milieu des autres, cachant sous son voile ses pleurs d'enthousiasme;

ils se retrouveraient ensuite;--et les découragements, les calomnies

et les injures ne l'atteindraient pas, si elle disait: «Ah! cela est

beau!» en lui passant sur le front ses mains légères.

Ces images fulguraient, comme des phares, à l'horizon de sa vie. Son

esprit, excité, devint plus leste et plus fort. Jusqu'au mois d'août,

il s'enferma, et fut reçu à son dernier examen.

Deslauriers, qui avait eu tant de mal à lui seriner encore une fois le

deuxième à la fin de décembre et le troisième en février, s'étonnait

de son ardeur. Alors, les vieux espoirs revinrent. Dans dix ans, il

fallait que Frédéric fût député; dans quinze, ministre; pourquoi pas?

Avec son patrimoine qu'il allait toucher bientôt, il pouvait, d'abord,

fonder un journal; ce serait le début; ensuite, on verrait. Quant à

lui, il ambitionnait toujours une chaire à l'École de droit; et il

soutint sa thèse pour le doctorat d'une façon si remarquable, qu'elle

lui valut les compliments des professeurs.

Frédéric passa la sienne trois jours après. Avant de partir en

vacances, il eut l'idée d'un pique-nique, pour clore les réunions du

samedi.

Il s'y montra gai. Mme Arnoux était maintenant près de sa mère, à

Chartres. Mais il la retrouverait bientôt, et finirait par être son

amant.

Deslauriers, admis le jour même à la parlotte d'Orsay, avait fait un

discours fort applaudi. Quoiqu'il fût sobre, il se grisa, et dit au

dessert à Dussardier:

«Tu es honnête, toi! Quand je serai riche, je t'instituerai mon

régisseur.»

Tous étaient heureux; Cisy ne finirait pas son droit; Martinon allait

continuer son stage en province, où il serait nommé substitut; Pellerin

se disposait à un grand tableau figurant _le Génie de la Révolution_;

Hussonnet, la semaine prochaine, devait lire au directeur des

Délassements le plan d'une pièce, et ne doutait pas du succès:

«Car la charpente du drame, on me l'accorde! Les passions, j'ai assez

roulé ma bosse pour m'y connaître; quant aux traits d'esprit, c'est mon

métier!»

Il fit un saut, retomba sur les deux mains, et marcha quelque temps

autour de la table, les jambes en l'air.

Cette gaminerie ne dérida pas Sénécal. Il venait d'être chassé de sa

pension, pour avoir battu un fils d'aristocrate. Sa misère augmentant,

il s'en prenait à l'ordre social, maudissait les riches; et il

s'épancha dans le sein de Regimbart, lequel était de plus en plus

désillusionné, attristé, dégoûté. Le Citoyen se tournait, maintenant,

vers les questions budgétaires, et accusait la Camarilla de perdre des

millions en Algérie.

Comme il ne pouvait dormir sans avoir stationné à l'estaminet

Alexandre, il disparut dès onze heures. Les autres se retirèrent plus

tard; et Frédéric, en faisant ses adieux à Hussonnet, apprit que Mme

Arnoux avait dû revenir la veille.

Il alla donc aux Messageries changer sa place pour le lendemain, et,

vers six heures du soir, se présenta chez elle. Son retour, lui dit le

concierge, était différé d'une semaine. Frédéric dîna seul, puis flâna

sur les boulevards.

Des nuages roses, en forme d'écharpe, s'allongeaient au delà des toits;

on commençait à relever les tentes des boutiques; des tombereaux

d'arrosage versaient une pluie sur la poussière, et une fraîcheur

inattendue se mêlait aux émanations des cafés, laissant voir par

leurs portes ouvertes, entre des argenteries et des dorures, des

fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes glaces. La foule

marchait lentement. Il y avait des groupes d'hommes causant au milieu

du trottoir; et des femmes passaient, avec une mollesse dans les yeux

et ce teint de camélia que donne aux chairs féminines la lassitude des

grandes chaleurs. Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait les

maisons. Jamais Paris ne lui avait semblé si beau. Il n'apercevait,

dans l'avenir, qu'une interminable série d'années toutes pleines

d'amour.

Il s'arrêta devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin à regarder

l'affiche; et, par désœuvrement, prit un billet.

On jouait une vieille féerie. Les spectateurs étaient rares; et, dans

les lucarnes du paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus,

tandis que les quinquets de la rampe formaient une seule ligne de

lumières jaunes. La scène représentait un marché d'esclaves à Pékin,

avec clochettes, tamtams, sultanes, bonnets pointus et calembours.

Puis, la toile baissée, il erra dans le foyer, solitairement, et admira

sur le boulevard, au bas du perron, un grand landau vert, attelé de

deux chevaux blancs, tenus par un cocher en culotte courte.

Il regagnait sa place, quand, au balcon, dans la première loge

d'avant-scène, entrèrent une dame et un monsieur. Le mari avait un

visage pâle, bordé d'un filet de barbe grise, la rosette d'officier, et

cet aspect glacial qu'on attribue aux diplomates.

Sa femme, de vingt ans plus jeune pour le moins, ni grande ni petite,

ni laide ni jolie, portait ses cheveux blonds tirebouchonnés à

l'anglaise, une robe à corsage plat, et un large éventail de dentelle

noire. Pour que des gens d'un pareil monde fussent venus au spectacle

dans cette saison, il fallait supposer un hasard, ou l'ennui de passer

leur soirée en tête-à-tête. La dame mordillait son éventail, et le

monsieur bâillait. Frédéric ne pouvait se rappeler où il avait vu cette

figure.

A l'entr'acte suivant, comme il traversait un couloir, il les

rencontra tous les deux; sur le vague salut qu'il fit, M. Dambreuse,

le reconnaissant, l'aborda et s'excusa, tout de suite, de négligences

impardonnables. C'était une allusion aux cartes de visites nombreuses,

envoyées d'après les conseils du Clerc. Toutefois il confondait les

époques, croyant que Frédéric était à sa seconde année de droit. Puis

il l'envia de partir pour la campagne. Il aurait eu besoin de se

reposer, mais les affaires le retenaient à Paris.

Mme Dambreuse, appuyée sur son bras, inclinait la tête légèrement; et

l'aménité spirituelle de son visage contrastait avec son expression

chagrine de tout à l'heure.

«On y trouve pourtant de belles distractions! dit-elle; aux derniers

mots de son mari. Comme ce spectacle est bête! n'est-ce pas, monsieur?»

Et tous trois restèrent debout, à causer théâtres et pièces nouvelles.

Frédéric, habitué aux grimaces des bourgeoises provinciales, n'avait vu

chez aucune femme une pareille aisance de manières, cette simplicité,

qui est un raffinement, et où les naïfs aperçoivent l'expression d'une

sympathie instantanée.

On comptait sur lui, dès son retour; M. Dambreuse le chargea de ses

souvenirs pour le père Roque.

Frédéric ne manqua pas, en rentrant, de conter cet accueil à

Deslauriers.

«Fameux! reprit le Clerc, et ne te laisse pas entortiller par ta maman!

Reviens tout de suite!»

Le lendemain de son arrivée, après leur déjeuner, Mme Moreau emmena son

fils dans le jardin.

Elle se dit heureuse de lui voir un état, car ils n'étaient pas aussi

riches que l'on croyait; la terre rapportait peu; les fermiers payaient

mal; elle avait même été contrainte de vendre sa voiture. Enfin, elle

lui exposa leur situation.

Dans les premiers embarras de son veuvage, un homme astucieux, M.

Roque, lui avait fait des prêts d'argent, renouvelés, prolongés malgré

elle. Il était venu les réclamer tout à coup; et elle avait passé

par ses conditions, en lui cédant à un prix dérisoire la ferme de

Presles. Dix ans plus tard, son capital disparaissait dans la faillite

d'un banquier, à Melun. Par horreur des hypothèques et pour conserver

des apparences utiles à l'avenir de son fils, comme le père Roque se

présentait de nouveau, elle l'avait écouté encore une fois. Mais elle

était quitte, maintenant. Bref, il leur restait environ dix mille

francs de rente, dont deux mille trois cents à lui, tout son patrimoine!

«Ce n'est pas possible!» s'écria Frédéric.

Elle eut un mouvement de tête signifiant que cela était très possible.

Mais son oncle lui laisserait quelque chose?

Rien n'était moins sûr! Et ils firent un tour de jardin, sans parler.

Enfin elle l'attira contre son cœur, et, d'une voix que les larmes

étouffaient:

«Ah! mon pauvre garçon! Il m'a fallu abandonner bien des rêves!»

Il s'assit sur le banc, à l'ombre du grand acacia.

Ce qu'elle lui conseillait, c'était de se mettre clerc chez M.

Prouharam, avoué, lequel lui céderait son étude; s'il la faisait bien

valoir, il pourrait la revendre, et trouver un bon parti.

Frédéric n'entendait plus. Il regardait machinalement, par-dessus la

haie, dans l'autre jardin, en face.

Une petite fille d'environ douze ans, et qui avait les cheveux rouges,

se trouvait là, toute seule. Elle s'était fait des boucles d'oreilles

avec des baies de sorbier; son corset de toile grise laissait à

découvert ses épaules, un peu dorées par le soleil; des taches de

confitures maculaient son jupon blanc;--et il y avait comme une grâce

de jeune bête sauvage dans toute sa personne, à la fois nerveuse et

fluette. La présence d'un inconnu l'étonnait, sans doute, car elle

s'était brusquement arrêtée, avec son arrosoir à la main, en dardant

sur lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide.

«C'est la fille de M. Roque, dit Mme Moreau. Il vient d'épouser sa

servante et de légitimer son enfant.»

VI

Ruiné, dépouillé, perdu!

Il était resté sur le banc, comme étourdi par une commotion. Il

maudissait le sort, il aurait voulu battre quelqu'un; et, pour

renforcer son désespoir, il sentait peser sur lui une sorte d'outrage,

un déshonneur;--car Frédéric s'était imaginé que sa fortune paternelle

monterait un jour à quinze mille livres de rente, et il l'avait fait

savoir, d'une façon indirecte, aux Arnoux. Il allait donc passer pour

un hâbleur, un drôle, un obscur polisson, qui s'était introduit chez

eux dans l'espérance d'un profit quelconque! Et elle, Mme Arnoux,

comment la revoir, maintenant?

Cela, d'ailleurs, était complètement impossible, n'ayant que trois

mille francs de rente! Il ne pouvait loger toujours au quatrième, avoir

pour domestique le portier, et se présenter avec de pauvres gants noirs

bleuis du bout, un chapeau gras, la même redingote pendant un an.

Non, non! jamais! Cependant, l'existence était intolérable sans elle.

Beaucoup vivaient bien qui n'avaient pas de fortune, Deslauriers entre

autres;--et il se trouva lâche d'attacher une pareille importance à

des choses médiocres. La misère, peut-être, centuplerait ses facultés.

Il s'exalta, en pensant aux grands hommes qui travaillent dans les

mansardes. Une âme comme celle de Mme Arnoux devait s'émouvoir à ce

spectacle, et elle s'attendrirait. Ainsi, cette catastrophe était un

bonheur, après tout; comme ces tremblements de terre qui découvrent des

trésors, elle lui avait révélé les secrètes opulences de sa nature.

Mais il n'existait au monde qu'un seul endroit pour les faire valoir:

Paris! car, dans ses idées, l'art, la science et l'amour (ces trois

faces de Dieu, comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la

Capitale.

Il déclara le soir, à sa mère, qu'il y retournerait. Mme Moreau fut

surprise et indignée. C'était une folie, une absurdité. Il ferait mieux

de suivre ses conseils, c'est-à-dire de rester près d'elle, dans une

étude. Frédéric haussa les épaules: «Allons donc!» se trouvant insulté

par cette proposition.

Alors, la bonne dame employa une autre méthode. D'une voix tendre et

avec de petits sanglots, elle se mit à lui parler de sa solitude, de

sa vieillesse, des sacrifices qu'elle avait faits. Maintenant qu'elle

était plus malheureuse, il l'abandonnait. Puis, faisant allusion à sa

fin prochaine:

«Un peu de patience, mon Dieu! bientôt tu seras libre!»

Ces lamentations se répétèrent vingt fois par jour, durant trois mois;

et, en même temps, les délicatesses du foyer le corrompaient; il

jouissait d'avoir un lit plus mou, des serviettes sans déchirures;

si bien que, lassé, énervé, vaincu enfin par la terrible force de la

douceur, Frédéric se laissa conduire chez maître Prouharam.

Il n'y montra ni science ni aptitude. On l'avait considéré jusqu'alors

comme un jeune homme de grands moyens, qui devait être la gloire du

département. Ce fut une déception publique.

D'abord il s'était dit: «Il faut avertir Mme Arnoux,» et, pendant une

semaine, il avait médité des lettres dithyrambiques, et de courts

billets, en style lapidaire et sublime. La crainte d'avouer sa

situation le retenait. Puis il songea qu'il valait mieux écrire au

mari. Arnoux connaissait la vie et saurait le comprendre. Enfin, après

quinze jours d'hésitation:

«Bah! je ne dois plus les revoir; qu'ils m'oublient! Au moins, je

n'aurai pas déchu dans son souvenir! Elle me croira mort, et me

regrettera... peut-être.»

Comme les résolutions excessives lui coûtaient peu, il s'était juré ne

jamais revenir à Paris, et même de ne point s'informer de Mme Arnoux.

Cependant, il regrettait jusqu'à la senteur du gaz et au tapage des

omnibus. Il rêvait à toutes les paroles qu'on lui avait dites, au

timbre de sa voix, à la lumière de ses yeux,--et, se considérant comme

un homme mort, il ne faisait plus rien, absolument.

Il se levait très tard, et regardait par sa fenêtre les attelages

de rouliers qui passaient. Les six premiers mois, surtout, furent

abominables.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1 · 第 7 / 17 段