Le premier jour, quand on lui offrit des gâteaux, il leva les épaules

dédaigneusement, en disant que cela convenait aux femmes; et il ne

parut guère plus gracieux les fois suivantes. Du moment que les idées

atteignaient une certaine hauteur, il murmurait: «Oh! pas d'utopies,

pas de rêves!» En fait d'art (bien qu'il fréquentât les ateliers, où

quelquefois il donnait, par complaisance, une leçon d'escrime), ses

opinions n'étaient point transcendantes. Il comparait le style de M.

Marast à celui de Voltaire et Mlle Vatnaz à Mme de Staël, à cause d'une

ode sur la Pologne, «où il y avait du cœur». Enfin Regimbart assommait

tout le monde et particulièrement Deslauriers, car le Citoyen était

un familier d'Arnoux. Or le clerc ambitionnait de fréquenter cette

maison, espérant y faire des connaissances profitables. «Quand donc m'y

mèneras-tu?» disait-il. Arnoux se trouvait surchargé de besogne, ou

bien il partait en voyage; puis, ce n'était pas la peine, les dîners

allaient finir.

S'il avait fallu risquer sa vie pour son ami, Frédéric l'eût fait. Mais

comme il tenait à se montrer le plus avantageusement possible, comme

il surveillait son langage, ses manières et son costume jusqu'à venir

au bureau de l'_Art industriel_ toujours irréprochablement ganté, il

avait peur que Deslauriers, avec son vieil habit noir, sa tournure de

procureur et ses discours outrecuidants ne déplût à Mme Arnoux, ce

qui pouvait le compromettre, le rabaisser lui-même auprès d'elle. Il

admettait bien les autres, mais celui-là, précisément, l'aurait gêné

mille fois plus. Le Clerc s'apercevait qu'il ne voulait pas tenir

sa promesse, et le silence de Frédéric lui semblait une aggravation

d'injure.

Il aurait voulu le conduire absolument, le voir se développer d'après

l'idéal de leur jeunesse; et sa fainéantise le révoltait, comme une

désobéissance et comme une trahison. D'ailleurs Frédéric, plein de

l'idée de Mme Arnoux, parlait de son mari souvent; et Deslauriers

commença une intolérable _scie_, consistant à répéter son nom cent

fois par jour, à la fin de chaque phrase, comme un tic d'idiot. Quand

on frappait à sa porte, il répondait: «Entrez, Arnoux!» Au restaurant,

il demandait un fromage de Brie «à l'instar d'Arnoux»; et, la nuit,

feignant d'avoir un cauchemar, il réveillait son compagnon en hurlant:

«Arnoux! Arnoux!» Enfin, un jour, Frédéric, excédé, lui dit d'une voix

lamentable:

«Mais laisse-moi tranquille avec Arnoux!

--Jamais! répondit le clerc.

Toujours lui! lui partout! ou brûlante ou glacée,

L'image de l'Arnoux...

--Tais-toi donc!» s'écria Frédéric en levant le poing.

Il reprit doucement:

«C'est un sujet qui m'est pénible, tu sais bien.

--Oh! pardon, mon bonhomme, répliqua Deslauriers en s'inclinant très

bas, on respectera désormais les nerfs de Mademoiselle! Pardon encore

une fois. Mille excuses!»

Ainsi fut terminée la plaisanterie.

Mais trois semaines après, un soir, il lui dit:

«Eh bien, je l'ai vue tantôt, Mme Arnoux!

--Où donc?

--Au palais, avec Balandard, avoué; une femme brune, n'est-ce pas, de

taille moyenne?»

Frédéric fit un signe d'assentiment. Il attendait que Deslauriers

parlât. Au moindre mot d'admiration, il se serait épanché largement,

il était tout prêt à le chérir; l'autre se taisait toujours; enfin,

n'y tenant plus, il lui demanda d'un air indifférent ce qu'il pensait

d'elle.

Deslauriers la trouvait «pas mal, sans avoir pourtant rien

d'extraordinaire».

«Ah! tu trouves,» dit Frédéric.

Arriva le mois d'août, époque de son deuxième examen. D'après l'opinion

courante, quinze jours devaient suffire pour en préparer les matières.

Frédéric, ne doutant pas de ses forces, avala d'emblée les quatre

premiers livres du Code de procédure, les trois premiers du Code pénal,

plusieurs morceaux d'Instruction criminelle et une partie du Code

civil, avec les annotations de M. Poncelet. La veille, Deslauriers lui

fit faire une récapitulation qui se prolongea jusqu'au matin; et, pour

mettre à profit le dernier quart d'heure, il continua à l'interroger

sur le trottoir, tout en marchant.

Comme plusieurs examens se passaient simultanément, il y avait beaucoup

de monde dans la cour, entre autres Hussonnet et Cisy; on ne manquait

pas de venir à ces épreuves quand il s'agissait des camarades. Frédéric

endossa la robe noire traditionnelle; puis il entra suivi de la foule,

avec trois autres étudiants, dans une grande pièce, éclairée par des

fenêtres sans rideaux et garnie de banquettes, le long des murs. Au

milieu, des chaises de cuir entouraient une table, décorée d'un tapis

vert. Elle séparait les candidats de MM. les examinateurs en robe

rouge, tous portant des chausses d'hermine sur l'épaule, avec des

toques à galons d'or sur le chef.

Frédéric se trouvait l'avant-dernier dans la série, position mauvaise.

A la première question sur la différence entre une convention et un

contrat, il définit l'une pour l'autre; et le professeur, un brave

homme, lui dit: «Ne vous troublez pas, monsieur, remettez-vous!»

puis, ayant fait deux demandes faciles, suivies de réponses obscures,

il passa enfin au quatrième. Frédéric fut démoralisé par ce piètre

commencement. Deslauriers, en face, dans le public, lui faisait signe

que tout n'était pas encore perdu; et à la deuxième interrogation sur

le droit criminel, il se montra passable. Mais, après la troisième,

relative au testament mystique, l'examinateur étant resté impassible

tout le temps, son angoisse redoubla; car Hussonnet joignait les mains

comme pour applaudir, tandis que Deslauriers prodiguait les haussements

d'épaules. Enfin, le moment arriva où il fallut répondre sur la

Procédure! Il s'agissait de la tierce opposition. Le professeur, choqué

d'avoir entendu des théories contraires aux siennes, lui demanda d'un

ton brutal:

«Et vous, monsieur, est-ce votre avis? Comment conciliez-vous le

principe de l'article 1351 du Code civil avec cette voie d'attaque

extraordinaire?»

Frédéric se sentait un grand mal de tête, pour avoir passé la nuit

sans dormir. Un rayon de soleil, entrant par l'intervalle d'une

jalousie, le frappait au visage. Debout derrière la chaise, il se

dandinait et tirait sa moustache.

«J'attends toujours votre réponse!» reprit l'homme à la toque d'or.

Et comme le geste de Frédéric l'agaçait sans doute:

«Ce n'est pas dans votre barbe que vous la trouverez!»

Ce sarcasme causa un rire dans l'auditoire; le professeur, flatté,

s'amadoua. Il lui fit deux questions encore sur l'ajournement et sur

l'affaire sommaire, puis baissa la tête en signe d'approbation; l'acte

public était fini. Frédéric rentra dans le vestibule.

Pendant que l'huissier le dépouillait de sa robe, pour la repasser à un

autre immédiatement, ses amis l'entourèrent, en achevant de l'ahurir

avec leurs opinions contradictoires sur le résultat de l'examen. On

le proclama bientôt d'une voix sonore, à l'entrée de la salle: «Le

troisième était... ajourné!»

«Emballé! dit Hussonnet, allons-nous-en!»

Devant la loge du concierge, ils rencontrèrent Martinon, rouge, ému,

avec un sourire dans les yeux et l'auréole du triomphe sur le front. Il

venait de subir sans encombre son dernier examen. Restait seulement la

thèse. Avant quinze jours, il serait licencié. Sa famille connaissait

un ministre, «une belle carrière» s'ouvrait devant lui.

«Celui-là t'enfonce tout de même,» dit Deslauriers.

Rien n'est humiliant comme de voir les sots réussir dans les

entreprises où l'on échoue. Frédéric, vexé, répondit qu'il s'en

moquait. Ses prétentions étaient plus hautes; et, comme Hussonnet

faisait mine de s'en aller, il le prit à l'écart pour lui dire:

«Pas un mot de tout cela, chez eux, bien entendu!»

Le secret était facile, puisque Arnoux, le lendemain, partait en voyage

pour l'Allemagne.

Le soir, en rentrant, le Clerc trouva son ami singulièrement changé: il

pirouettait, sifflait; et, l'autre s'étonnant de cette humeur, Frédéric

déclara qu'il n'irait pas chez sa mère; il emploierait ses vacances à

travailler.

A la nouvelle du départ d'Arnoux, une joie l'avait saisi. Il pouvait

se présenter là-bas, tout à son aise, sans crainte d'être interrompu

dans ses visites. La conviction d'une sécurité absolue lui donnerait

du courage. Enfin il ne serait pas éloigné, il ne serait pas séparé

d'Elle! Quelque chose de plus fort qu'une chaîne de fer l'attachait à

Paris, une voix intérieure lui criait de rester.

Des obstacles s'y opposaient. Il les franchit en écrivant à sa mère;

il confessait d'abord son échec, occasionné par des changements faits

dans le programme,--un hasard, une injustice;--d'ailleurs, tous les

grands avocats (il citait leurs noms) avaient été refusés à leurs

examens. Mais il comptait se présenter de nouveau au mois de novembre.

Or, n'ayant pas de temps à perdre, il n'irait point à la maison cette

année; et il demandait, outre l'argent d'un trimestre, deux cent

cinquante francs, pour des répétitions de droit, fort utiles;--le

tout enguirlandé de regrets, condoléances, chatteries et protestations

d'amour filial.

Mme Moreau, qui l'attendait le lendemain, fut chagrinée doublement.

Elle cacha la mésaventure de son fils, et lui répondit de «venir tout

de même». Frédéric ne céda pas. Une brouille s'ensuivit. A la fin de

la semaine, néanmoins, il reçut l'argent du trimestre avec la somme

destinée aux répétitions, et qui servit à payer un pantalon gris perle,

un chapeau de feutre blanc et une badine à pomme d'or.

Quand tout cela fut en sa possession:

«C'est peut-être une idée de coiffeur que j'ai eue?» songea-t-il.

Et une grande hésitation le prit:

Pour savoir s'il irait chez Mme Arnoux, il jeta par trois fois, dans

l'air, des pièces de monnaie. Toutes les fois, le présage fut heureux.

Donc, la fatalité l'ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de

Choiseul.

Il monta vivement l'escalier, tira le cordon de la sonnette; elle ne

sonna pas; il se sentait près de défaillir.

Puis il ébranla, d'un coup furieux, le lourd gland de soie rouge. Un

carillon retentit, s'apaisa par degrés; et l'on n'entendait plus rien.

Frédéric eut peur.

Il colla son oreille contre la porte; pas un souffle! Il mit son œil

au trou de la serrure, et il n'apercevait dans l'antichambre que deux

pointes de roseau, sur la muraille, parmi les fleurs du papier. Enfin,

il tournait les talons, quand il se ravisa. Cette fois, il donna un

petit coup, léger. La porte s'ouvrit; et sur le seuil, les cheveux

ébouriffés, la face cramoisie et l'air maussade, Arnoux lui-même parut.

«Tiens! Qui diable vous amène? Entrez!»

Il l'introduisit, non dans le boudoir ou dans sa chambre, mais dans la

salle à manger, où l'on voyait sur la table une bouteille de vin de

Champagne avec deux verres; et d'un ton brusque:

«Vous avez quelque chose à me demander, cher ami?

--Non! rien! rien!» balbutia le jeune homme, cherchant un prétexte à sa

visite.

Enfin, il dit qu'il était venu savoir de ses nouvelles, car il le

croyait en Allemagne, sur le rapport d'Hussonnet.

«Nullement! reprit Arnoux. Quelle linotte que ce garçon-là, pour

entendre tout de travers!»

Afin de dissimuler son trouble, Frédéric marchait de droite et de

gauche, dans la salle. En heurtant le pied d'une chaise, il fit tomber

une ombrelle posée dessus; le manche d'ivoire se brisa.

«Mon Dieu! s'écria-t-il, comme je suis chagrin d'avoir brisé l'ombrelle

de Mme Arnoux.»

A ce mot, le marchand releva la tête, et eut un singulier sourire.

Frédéric, prenant l'occasion qui s'offrait de parler d'elle, ajouta

timidement:

«Est-ce que je ne pourrai pas la voir?»

Elle était dans son pays, près de sa mère malade.

Il n'osa faire de questions sur la durée de cette absence. Il demanda

seulement quel était le pays de Mme Arnoux.

«Chartres! Cela vous étonne?

--Moi? non! pourquoi? Pas le moins du monde!»

Ils ne trouvèrent, ensuite, absolument rien à se dire. Arnoux, qui

s'était fait une cigarette, tournait autour de la table, en soufflant.

Frédéric, debout contre le poêle, contemplait les murs, l'étagère, le

parquet; et des images charmantes défilaient dans sa mémoire, devant

ses yeux plutôt. Enfin il se retira.

Un morceau de journal, roulé en boule, traînait par terre, dans

l'antichambre; Arnoux le prit; et, se haussant sur la pointe des pieds,

il l'enfonça dans la sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste

interrompue. Puis, en lui donnant une poignée de main:

«Avertissez le concierge, s'il vous plaît, que je n'y suis pas!»

Et il referma la porte sur son dos, violemment.

Frédéric descendit l'escalier marche à marche. L'insuccès de cette

première tentative le décourageait sur le hasard des autres. Alors

commencèrent trois mois d'ennui. Comme il n'avait aucun travail, son

désœuvrement renforçait sa tristesse.

Il passait des heures à regarder, du haut de son balcon, la rivière

qui coulait entre les quais grisâtres, noircis, de place en place,

par la bavure des égouts, avec un ponton de blanchisseuses amarré

contre le bord, où des gamins quelquefois s'amusaient, dans la vase,

à faire baigner un caniche. Ses yeux délaissant à gauche le pont de

pierre de Notre-Dame et trois ponts suspendus, se dirigeaient toujours

vers le quai aux Ormes, sur un massif de vieux arbres, pareils aux

tilleuls du port de Montereau. La tour Saint-Jacques, l'hôtel de ville,

Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint-Paul se levaient en face, parmi les

toits confondus,--et le génie de la colonne de Juillet resplendissait

à l'orient comme une large étoile d'or, tandis qu'à l'autre extrémité

le dôme des Tuileries arrondissait, sur le ciel, sa lourde masse bleue.

C'était par derrière, de ce côté-là, que devait être la maison de Mme

Arnoux.

Il rentrait dans sa chambre; puis, couché sur son divan, s'abandonnait

à une méditation désordonnée: plans d'ouvrage, projets de conduite,

élancements vers l'avenir. Enfin, pour se débarrasser de lui-même, il

sortait.

Il remontait, au hasard, le quartier latin, si tumultueux d'habitude,

mais désert à cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs

familles. Les grands murs des collèges, comme allongés par le silence,

avaient un aspect plus morne encore; on entendait toutes sortes de

bruits paisibles, des battements d'ailes dans des cages, le ronflement

d'un tour, le marteau d'un savetier; et les marchands d'habits, au

milieu des rues, interrogeaient de l'œil chaque fenêtre, inutilement.

Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses

carafons remplis; les journaux demeuraient en ordre sur la table

des cabinets de lecture; dans l'atelier des repasseuses, des linges

frissonnaient sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il

s'arrêtait à l'étalage d'un bouquiniste; un omnibus, qui descendait en

frôlant le trottoir, le faisait se retourner; et, parvenu devant le

Luxembourg, il n'allait pas plus loin.

Quelquefois, l'espoir d'une distraction l'attirait vers les boulevards.

Après de sombres ruelles exhalant des fraîcheurs humides, il arrivait

sur de grandes places désertes, éblouissantes de lumière, et où les

monuments dessinaient au bord du pavé des dentelures d'ombre noire.

Mais les charrettes, les boutiques recommençaient, et la foule

l'étourdissait,--le dimanche surtout,--quand, depuis la Bastille

jusqu'à la Madeleine, c'était un immense flot ondulant sur l'asphalte,

au milieu de la poussière, dans une rumeur continue; il se sentait

tout écœuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la

satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur! Cependant,

la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de

les regarder.

Il allait tous les jours à l'_Art industriel_;--et pour savoir quand

reviendrait Mme Arnoux, il s'informait de sa mère très longuement. La

réponse d'Arnoux ne variait pas; «le mieux se continuait,» sa femme,

avec la petite, serait de retour la semaine prochaine. Plus elle

tardait à revenir, plus Frédéric témoignait d'inquiétude,--si bien

qu'Arnoux, attendri par tant d'affection, l'emmena cinq ou six fois

dîner au restaurant.

Frédéric, dans ces longs tête-à-tête, reconnut que le marchand de

peinture n'était pas fort spirituel. Arnoux pouvait s'apercevoir de ce

refroidissement; et puis c'était l'occasion de lui rendre, un peu, ses

politesses.

Voulant donc faire les choses très bien, il vendit à un brocanteur

tous ses habits neufs, moyennant la somme de quatre-vingts francs; et,

l'ayant grossie de cent autres qui lui restaient, il vint chez Arnoux

le prendre pour dîner. Regimbart s'y trouvait. Ils s'en allèrent aux

Trois-Frères-Provençaux.

Le Citoyen commença par retirer sa redingote, et, sûr de la déférence

des deux autres, écrivit la carte. Mais il eut beau se transporter

dans la cuisine pour parler lui-même au chef, descendre à la cave

dont il connaissait tous les coins, et faire monter le maître de

l'établissement, auquel il «donna un savon», il ne fut content ni des

mets, ni des vins, ni du service! A chaque plat nouveau, à chaque

bouteille différente, dès la première bouchée, la première gorgée, il

laissait tomber sa fourchette, ou repoussait au loin son verre; puis

s'accoudant sur la nappe de toute la longueur de son bras, il s'écriait

qu'on ne pouvait plus dîner à Paris! Enfin, ne sachant qu'imaginer

pour sa bouche, Regimbart se commanda des haricots à l'huile, «tout

bonnement», lesquels, bien qu'à moitié réussis, l'apaisèrent un peu.

Puis il eut, avec le garçon, un dialogue, roulant sur les anciens

garçons des Provençaux:

«Qu'était devenu Antoine? Et un nommé Eugène? Et Théodore, le petit,

qui servait toujours en bas? Il y avait dans ce temps-là une chère

autrement distinguée, et des têtes de Bourgogne comme on n'en reverra

plus!»

Ensuite, il fut question de la valeur des terrains dans la banlieue,

une spéculation d'Arnoux, infaillible. En attendant, il perdait ses

intérêts. Puisqu'il ne voulait vendre à aucun prix, Regimbart lui

découvrirait quelqu'un; et ces deux messieurs firent, avec un crayon,

des calculs jusqu'à la fin du dessert.

On s'en alla prendre le café, passage du Saumon, dans un estaminet,

à l'entre-sol. Frédéric assista, sur ses jambes, à d'interminables

parties de billard, abreuvées d'innombrables chopes;--et il resta là,

jusqu'à minuit, sans savoir pourquoi, par lâcheté, par bêtise, dans

l'espérance confuse d'un événement quelconque favorable à son amour.

Quand donc la reverrait-il? Frédéric se désespérait. Mais, un soir,

vers la fin de novembre, Arnoux lui dit:

«Ma femme est revenue hier, vous savez!»

Le lendemain, à cinq heures, il entrait chez elle.

Il débuta par des félicitations, à propos de sa mère, dont la maladie

avait été si grave.

«Mais non! Qui vous l'a dit?

--Arnoux!»

Elle fit un «ah!» léger, puis ajouta qu'elle avait eu d'abord des

craintes sérieuses, maintenant disparues.

Elle se tenait près du feu, dans la bergère de tapisserie. Il était

sur le canapé avec son chapeau entre ses genoux; et l'entretien fut

pénible, elle l'abandonnait à chaque minute; il ne trouvait pas de

joint pour y introduire ses sentiments. Mais, comme il se plaignait

d'étudier la chicane, elle répliqua: «Oui..., je conçois..., les

affaires...!» en baissant la figure, absorbée tout à coup par des

réflexions.

Il avait soif de les connaître, et même ne songeait pas à autre chose.

Le crépuscule amassait de l'ombre autour d'eux.

Elle se leva, ayant une course à faire, puis reparut avec une capote

de velours, et une mante noire, bordée de petit-gris. Il osa offrir de

l'accompagner.

On n'y voyait plus; le temps était froid et un lourd brouillard,

estompant la façade des maisons, puait dans l'air. Frédéric le humait

avec délices; car il sentait à travers la ouate du vêtement la forme

de son bras; et sa main, prise dans un gant chamois à deux boutons,

sa petite main qu'il aurait voulu couvrir de baisers, s'appuyait sur

sa manche. A cause du pavé glissant, ils oscillaient un peu; il lui

semblait qu'ils étaient tous les deux comme bercés par le vent, au

milieu d'un nuage.

L'éclat des lumières, sur le boulevard, le remit dans la réalité.

L'occasion était bonne, le temps pressait. Il se donna jusqu'à la rue

de Richelieu pour déclarer son amour. Mais, presque aussitôt, devant un

magasin de porcelaines, elle s'arrêta net, en lui disant:

«Nous y sommes, je vous remercie! A jeudi, n'est-ce pas, comme

d'habitude?»

Les dîners recommencèrent; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses

langueurs augmentaient.

La contemplation de cette femme l'énervait, comme l'usage d'un parfum

trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament,

et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau

d'exister.

Les prostituées qu'il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices

poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les

bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes

lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes

violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires,

les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant

drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux

dans sa chevelure noire. A l'éventaire des marchandes, les fleurs

s'épanouissaient pour qu'elle les choisît en passant; dans la montre

des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne

semblaient attendre son pied; toutes les rues conduisaient vers sa

maison: les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener

plus vite; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec

toutes ses voix, bruissait, comme un immense orchestre, autour d'elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraînait

vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des

dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht

parmi les archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes,

qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées.

Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux; et son

amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait

aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait à

deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles

ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un

corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand

escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes

d'autruche, dans une robe de brocart. D'autres fois il la rêvait en

pantalon de soie jaune, sur les coussins d'un harem;--et tout ce qui

était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique,

l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient à sa pensée d'une façon

brusque et insensible.

Quant à essayer d'en faire sa maîtresse, il était sûr que toute

tentative serait vaine.

Un soir, Dittmer, qui arrivait, la baisa sur le front; Lovarias fit de

même, en disant:

«Vous permettez, n'est-ce pas, selon le privilège des amis?»

Frédéric balbutia:

«Il me semble que nous sommes tous des amis?

--Pas tous des vieux!» reprit-elle.

C'était le repousser d'avance, indirectement.

Que faire, d'ailleurs? Lui dire qu'il l'aimait? Elle l'éconduirait

sans doute; ou bien, s'indignant, le chasserait de sa maison! Or, il

préférait toutes les douleurs à l'horrible chance de ne plus la voir.

Il enviait le talent des pianistes, les balafres des soldats. Il

souhaitait une maladie dangereuse, espérant de cette façon l'intéresser.

Une chose l'étonnait, c'est qu'il n'était pas jaloux d'Arnoux; et il

ne pouvait se la figurer autrement que vêtue,--tant sa pudeur semblait

naturelle, et reculait son sexe dans une ombre mystérieuse.

Cependant, il songeait au bonheur de vivre avec elle, de la tutoyer,

de lui passer la main sur les bandeaux longuement, ou de se tenir par

terre, à genoux, les deux bras autour de sa taille, à boire son âme

dans ses yeux! Il aurait fallu, pour cela, subvertir la destinée;

et, incapable d'action, maudissant Dieu et s'accusant d'être lâche,

il tournait dans son désir, comme un prisonnier dans son cachot.

Une angoisse permanente l'étouffait. Il restait pendant des heures

immobile, ou bien, il éclatait en larmes; et, un jour qu'il n'avait pas

eu la force de se contenir, Deslauriers lui dit:

«Mais, saprelotte! qu'est-ce que tu as?»

Frédéric souffrait des nerfs. Deslauriers n'en crut rien. Devant une

pareille douleur, il avait senti se réveiller sa tendresse, et il le

réconforta. Un homme comme lui se laisser abattre, quelle sottise!

Passe encore dans la jeunesse, mais plus tard, c'est perdre son temps.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1 · 第 5 / 17 段