«Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité! Qu'est-ce que

cela veut dire, la réalité? Les uns voient noir, d'autres bleu, la

multitude voit bête. Rien de moins naturel que Michel-Ange, rien

de plus fort! Le souci de la vérité extérieure dénote la bassesse

contemporaine; et l'art deviendra, si l'on continue, je ne sais quelle

rocambole au-dessous de la religion comme poésie, et de la politique

comme intérêt. Vous n'arriverez pas à son but,--oui, son but!--qui est

de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites œuvres,

malgré toutes vos finasseries d'exécution. Voilà les tableaux de

Bassolier, par exemple: c'est joli, coquet, propret, et pas lourd!

Ça peut se mettre dans la poche, se prendre en voyage! Les notaires

achètent ça vingt mille francs; il y a pour trois sous d'idées; mais,

sans l'idée, rien de grand! sans grandeur, pas de beau! L'Olympe est

une montagne! Le plus crâne monument, ce sera toujours les Pyramides.

Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un

sauvage qu'un coiffeur!»

Frédéric, en écoutant ces choses, regardait Mme Arnoux. Elles tombaient

dans son esprit comme des métaux dans une fournaise, s'ajoutaient à sa

passion et faisaient de l'amour.

Il était assis trois places au-dessous d'elle, sur le même côté. De

temps à autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour

adresser quelques mots à sa petite fille; et, comme elle souriait

alors, une fossette se creusait dans sa joue, ce qui donnait à son

visage un air de bonté plus délicate.

Au moment des liqueurs, elle disparut. La conversation devint très

libre; M. Arnoux y brilla, et Frédéric fut étonné du cynisme de ces

hommes. Cependant, leur préoccupation de la femme établissait entre eux

et lui comme une égalité, qui le haussait dans sa propre estime.

Rentré au salon, il prit, par contenance, un des albums traînant sur la

table. Les grands artistes de l'époque l'avaient illustré de dessins,

y avaient mis de la prose, des vers, ou simplement leurs signatures;

parmi les noms fameux, il s'en trouvait beaucoup d'inconnus, et les

pensées curieuses n'apparaissaient que sous un débordement de sottises.

Toutes contenaient un hommage plus ou moins direct à Mme Arnoux.

Frédéric aurait eu peur d'écrire une ligne à côté.

Elle alla chercher dans son boudoir le coffret à fermoirs d'argent

qu'il avait remarqué sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari,

un ouvrage de la Renaissance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent, sa

femme le remerciait; il fut pris d'attendrissement, et lui donna devant

le monde un baiser.

Ensuite, tous causèrent çà et là, par groupes; le bonhomme Meinsius

était avec Mme Arnoux, sur une bergère, près du feu; elle se penchait

vers son oreille, leurs têtes se touchaient;--et Frédéric aurait

accepté d'être sourd, infirme et laid pour un nom illustre et des

cheveux blancs, enfin pour avoir quelque chose qui l'intronisât dans

une intimité pareille. Il se rongeait le cœur, furieux contre sa

jeunesse.

Mais elle vint dans l'angle du salon où il se tenait, lui demanda s'il

connaissait quelques-uns des convives, s'il aimait la peinture, depuis

combien de temps il étudiait à Paris. Chaque mot qui sortait de sa

bouche semblait à Frédéric être une chose nouvelle, une dépendance

exclusive de sa personne. Il regardait attentivement les effilés de sa

coiffure, caressant par le bout son épaule nue; et il n'en détachait

pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair

féminine; cependant, il n'osait lever ses paupières, pour la voir plus

haut, face à face.

Rosenwald les interrompit, en priant Mme Arnoux de chanter quelque

chose. Il préluda, elle attendait; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un

son pur, long, filé, monta dans l'air.

Frédéric ne comprit rien aux paroles italiennes.

Cela commençait sur un rythme grave, tel qu'un chant d'église, puis,

s'animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout à

coup; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large

et paresseuse.

Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard

perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières

en avançant le front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans les

cordes basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle

tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule; sa poitrine

se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des

roulades se renversait mollement comme sous des baisers aériens; elle

lança trois notes aiguës, redescendit, en jeta une plus haute encore,

et, après un silence, termina par un point d'orgue.

Rosenwald n'abandonna pas le piano. Il continua de jouer, pour

lui-même. De temps à autre, un des convives disparaissait. A onze

heures, comme les derniers s'en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin,

sous prétexte de le reconduire. Il était de ces gens qui se disent

malades quand ils n'ont pas _fait leur tour_ après dîner.

Mme Arnoux s'était avancée dans l'antichambre; Dittmer et Hussonnet

la saluaient, elle leur tendit la main; elle la tendit également à

Frédéric; et il éprouva comme une pénétration à tous les atomes de sa

peau.

Il quitta ses amis; il avait besoin d'être seul. Son cœur débordait.

Pourquoi cette main offerte? Était-ce un geste irréfléchi, ou un

encouragement? «Allons donc! je suis fou!» Qu'importait d'ailleurs,

puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter tout à son aise, vivre dans

son atmosphère.

Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde passait,

en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades

grises, leurs fenêtres closes; et il songeait dédaigneusement à tous

ces êtres humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la

voir, et dont pas un même ne se doutait qu'elle vécût! Il n'avait

plus conscience du milieu, de l'espace, de rien; et, battant le sol

du talon, en frappant avec sa canne les volets des boutiques, il

allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraîné. Un air humide

l'enveloppa; il se reconnut au bord des quais.

Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de

longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle

était de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait

soutenu par les grandes masses d'ombre qui se levaient de chaque côté

du fleuve. Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des

redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au delà, sur

les toits; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement; un

vent léger soufflait.

Il s'était arrêté au milieu du pont Neuf, et, tête nue, poitrine

ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de

lui-même quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui

l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge

d'une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l'eût

appelé.

Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous

semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté

extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. Il

se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand

poète;--et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce

métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa

vocation! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir

infaillible.

Quand il eut refermé sa porte, il entendit quelqu'un qui ronflait, dans

le cabinet noir, près de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait

plus.

Son visage s'offrait à lui dans la glace. Il se trouva beau;--et resta

une minute à se regarder.

V

Le lendemain, avant midi, il s'était acheté une boîte de couleurs, des

pinceaux, un chevalet. Pellerin consentit à lui donner des leçons, et

Frédéric l'emmena dans son logement pour voir si rien ne manquait parmi

ses ustensiles de peinture.

Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil.

Le clerc dit en le montrant:

«C'est lui! le voilà! Sénécal!»

Ce garçon déplut à Frédéric. Son front était rehaussé par la coupe de

ses cheveux taillés en brosse. Quelque chose de dur et de froid perçait

dans ses yeux gris; et sa longue redingote noire, tout son costume

sentait le pédagogue et l'ecclésiastique.

D'abord, on causa des choses du jour, entre autres du _Stabat_ de

Rossini; Sénécal, interrogé, déclara qu'il n'allait jamais au théâtre.

Pellerin ouvrit la boîte de couleurs.

«Est-ce pour toi, tout cela? dit le clerc.

--Mais sans doute!

--Tiens! quelle idée!»

Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de mathématiques

feuilletait un volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même,

et lisait à voix basse des passages, tandis que Pellerin et Frédéric

examinaient ensemble la palette, le couteau, les vessies, puis ils

vinrent à s'entretenir du dîner chez Arnoux.

«Le marchand de tableaux? demanda Sénécal. Joli monsieur, vraiment!»

«Pourquoi donc?» dit Pellerin.

Sénécal répliqua:

«Un homme qui bat monnaie avec des turpitudes politiques!»

Et il se mit à parler d'une lithographie célèbre, représentant toute

la famille royale livrée à des occupations édifiantes: Louis-Philippe

tenait un code, la reine un paroissien, les princesses brodaient, le

duc de Nemours ceignait un sabre; M. de Joinville montrait une carte

géographique à ses jeunes frères; on apercevait, dans le fond, un lit

à deux compartiments. Cette image, intitulée _Une bonne famille_,

avait fait les délices des bourgeois, mais l'affliction des patriotes.

Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur, répondit que

toutes les opinions se valaient; Sénécal protesta. L'Art devait

exclusivement viser à la moralisation des masses! Il ne fallait

reproduire que des sujets poussant aux actions vertueuses; les autres

étaient nuisibles.

«Mais ça dépend de l'exécution? cria Pellerin. Je peux faire des

chefs-d'œuvre!

--Tant pis pour vous, alors! on n'a pas le droit...

--Comment?

--Non! monsieur, vous n'avez pas le droit de m'intéresser à des choses

que je réprouve! Qu'avons-nous besoin de laborieuses bagatelles, dont

il est impossible de tirer aucun profit, de ces Vénus, par exemple,

avec tous vos paysages? Je ne vois pas là d'enseignement pour le

peuple! Montrez-nous ses misères, plutôt! enthousiasmez-nous pour

ses sacrifices! Eh! bon Dieu, les sujets ne manquent pas: la ferme,

l'atelier...»

Pellerin en balbutiait d'indignation, et, croyant avoir trouvé un

argument:

«Molière, l'acceptez-vous?

--Soit! dit Sénécal. Je l'admire comme précurseur de la Révolution

française.

--Ah! la Révolution! Quel art! Jamais il n'y a eu d'époque plus

pitoyable!

--Pas de plus grande, monsieur!»

Pellerin se croisa les bras, et, le regardant en face:

«Vous m'avez l'air d'un fameux garde national!»

Son antagoniste, habitué aux discussions, répondit:

«Je _n'en_ suis pas! et je la déteste autant que vous! Mais, avec

des principes pareils, on corrompt les foules! Ça fait le compte du

Gouvernement, du reste! il ne serait pas si fort sans la complicité

d'un tas de farceurs comme celui-là.»

Le peintre prit la défense du marchand, car les opinions de Sénécal

l'exaspéraient. Il osa même soutenir que Jacques Arnoux était un

véritable cœur d'or, dévoué à ses amis, chérissant sa femme.

«Oh! oh! si on lui offrait une bonne somme, il ne la refuserait pas

pour servir de modèle.»

Frédéric devint blême.

«Il vous a donc fait bien du tort, monsieur?

--A moi? non! Je l'ai vu, une fois, au café, avec un ami. Voilà tout.»

Sénécal disait vrai. Mais il se trouvait agacé, quotidiennement,

par les réclames de l'_Art industriel_. Arnoux était, pour lui,

le représentant d'un monde qu'il jugeait funeste à la démocratie.

Républicain austère, il suspectait de corruption toutes les élégances,

n'ayant d'ailleurs aucun besoin, et étant d'une probité inflexible.

La conversation eut peine à reprendre. Le peintre se rappela bientôt

son rendez-vous, le répétiteur ses élèves; et, quand ils furent sortis,

après un long silence, Deslauriers fit différentes questions sur Arnoux.

«Tu m'y présenteras plus tard, n'est-ce pas, mon vieux?

--Certainement,» dit Frédéric.

Puis ils avisèrent à leur installation. Deslauriers avait obtenu, sans

peine, une place de second clerc chez un avoué, pris à l'École de droit

son inscription, acheté les livres indispensables,--et la vie qu'ils

avaient tant rêvée commença.

Elle fut charmante, grâce à la beauté de leur jeunesse. Deslauriers

n'ayant parlé d'aucune convention pécuniaire, Frédéric n'en parla pas.

Il subvenait à toutes les dépenses, rangeait l'armoire, s'occupait du

ménage; mais, s'il fallait donner une mercuriale au concierge, le clerc

s'en chargeait, continuant, comme au collège, son rôle de protecteur et

d'aîné.

Séparés tout le long du jour, ils se retrouvaient le soir. Chacun

prenait sa place au coin du feu et se mettait à la besogne. Ils ne

tardaient pas à l'interrompre. C'étaient des épanchements sans fin, des

gaietés sans cause, et des disputes quelquefois, à propos de la lampe

qui filait ou d'un livre égaré, colères d'une minute, que des rires

apaisaient.

La porte du cabinet au bois restant ouverte, ils bavardaient de loin,

dans leur lit.

Le matin, ils se promenaient en manches de chemise sur leur terrasse;

le soleil se levait, des brumes légères passaient sur le fleuve,

on entendait un glapissement dans le marché aux fleurs à côté;--et

les fumées de leurs pipes tourbillonnaient dans l'air pur, qui

rafraîchissait leurs yeux encore bouffis; ils sentaient, en l'aspirant,

un vaste espoir épandu.

Quand il ne pleuvait pas, le dimanche, ils sortaient ensemble; et, bras

dessus bras dessous, ils s'en allaient par les rues. Presque toujours

la même réflexion leur survenait à la fois, ou bien ils causaient, sans

rien voir autour d'eux. Deslauriers ambitionnait la richesse, comme

moyen de puissance sur les hommes. Il aurait voulu remuer beaucoup

de monde, faire beaucoup de bruit, avoir trois secrétaires sous ses

ordres, et un grand dîner politique une fois par semaine. Frédéric se

meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur des divans de

cachemire, au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres;--et

ces choses rêvées devenaient à la fin tellement précises, qu'elles le

désolaient comme s'il les avait perdues.

«A quoi bon causer de tout cela, disait-il, puisque jamais nous ne

l'aurons!

--Qui sait?» reprenait Deslauriers.

Malgré ses opinions démocratiques, il l'engageait à s'introduire chez

les Dambreuse. L'autre objectait ses tentatives.

«Bah! retournes-y! On t'invitera!»

Ils reçurent, vers le milieu du mois de mars, parmi des notes assez

lourdes, celles du restaurateur qui leur apportait à dîner. Frédéric,

n'ayant point la somme suffisante, emprunta cent écus à Deslauriers;

quinze jours plus tard, il réitéra la même demande, et le clerc le

gronda pour les dépenses auxquelles il se livrait chez Arnoux.

Effectivement, il n'y mettait point de modération. Une vue de Venise,

une vue de Naples et une autre de Constantinople occupant le milieu

des trois murailles, des sujets équestres d'Alfred de Dreux çà et

là, un groupe de Pradier sur la cheminée, des numéros de l'_Art

industriel_ sur le piano, et des cartonnages par terre dans les angles,

encombraient le logis d'une telle façon, qu'on avait peine à poser un

livre, à remuer les coudes. Frédéric prétendait qu'il lui fallait tout

cela pour sa peinture.

Il travaillait chez Pellerin. Mais souvent Pellerin était en

courses,--ayant coutume d'assister à tous les enterrements et

événements dont les journaux devaient rendre compte;--et Frédéric

passait des heures entièrement seul dans l'atelier. Le calme de cette

grande pièce, où l'on n'entendait que le trottinement des souris, la

lumière qui tombait du plafond, et jusqu'au ronflement du poêle, tout

le plongeait d'abord dans une sorte de bien-être intellectuel. Puis

ses yeux, abandonnant son ouvrage, se portaient sur les écaillures de

la muraille, parmi les bibelots de l'étagère, le long des torses où la

poussière amassée faisait comme des lambeaux de velours; et, tel qu'un

voyageur perdu au milieu d'un bois et que tous les chemins ramènent à

la même place, continuellement, il retrouvait au fond de chaque idée le

souvenir de Mme Arnoux.

Il se fixait des jours pour aller chez elle; arrivé au second étage,

devant sa porte, il hésitait à sonner. Des pas se rapprochaient; on

ouvrait, et, à ces mots: «Madame est sortie,» c'était une délivrance,

et comme un fardeau de moins sur son cœur.

Il la rencontra, pourtant. La première fois, il y avait trois dames

avec elle; une autre après-midi, le maître d'écriture de Mlle Marthe

survint. D'ailleurs, les hommes que recevait Mme Arnoux ne lui

faisaient point de visites. Il n'y retourna plus, par discrétion.

Mais il ne manquait pas, pour qu'on l'invitât aux dîners du jeudi, de

se présenter à l'_Art industriel_, chaque mercredi, régulièrement;

et il y restait après tous les autres, plus longtemps que Regimbart,

jusqu'à la dernière minute, en feignant de regarder une gravure, de

parcourir un journal. Enfin Arnoux lui disait: «Êtes-vous libre, demain

soir?» Il acceptait avant que la phrase fût achevée. Arnoux semblait

le prendre en affection. Il lui montra l'art de reconnaître les vins,

à brûler le punch, à faire des salmis de bécasses; Frédéric suivait

docilement ses conseils,--aimant tout ce qui dépendait de Mme Arnoux,

ses meubles, ses domestiques, sa maison, sa rue.

Il ne parlait guère pendant ces dîners; il la contemplait. Elle avait

à droite, contre la tempe, un petit grain de beauté; ses bandeaux

étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et toujours comme un

peu humides sur les bords; elle les flattait de temps à autre, avec

deux doigts seulement. Il connaissait la forme de chacun de ses ongles,

il se délectait à écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle

passait auprès des portes, il humait en cachette la senteur de son

mouchoir; son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses

particulières, importantes comme des œuvres d'art, presque animées

comme des personnes; toutes lui prenaient le cœur et augmentaient sa

passion.

Il n'avait pas eu la force de la cacher à Deslauriers. Quand il

revenait de chez Mme Arnoux, il le réveillait comme par mégarde, afin

de pouvoir causer d'elle.

Deslauriers, qui couchait dans le cabinet au bois, près de la fontaine,

poussait un long bâillement. Frédéric s'asseyait au pied de son

lit. D'abord il parlait du dîner, puis il racontait mille détails

insignifiants, où il voyait des marques de mépris ou d'affection. Une

fois, par exemple, elle avait refusé son bras, pour prendre celui de

Dittmer, et Frédéric se désolait.

«Ah! quelle bêtise!»

Ou bien elle l'avait appelé son «ami».

«Vas-y gaiement, alors!

--Mais je n'ose pas, disait Frédéric.

--Eh bien, n'y pense plus! Bonsoir.»

Deslauriers se retournait vers la ruelle et s'endormait. Il ne

comprenait rien à cet amour, qu'il regardait comme une dernière

faiblesse d'adolescence; et, son intimité ne lui suffisant plus, sans

doute, il imagina de réunir leurs amis communs une fois la semaine.

Ils arrivaient le samedi, vers neuf heures. Les trois rideaux

d'algérienne étaient soigneusement tirés; la lampe et quatre bougies

brûlaient; au milieu de la table, le pot à tabac, tout plein de pipes,

s'étalait entre les bouteilles de bière, la théière, un flacon de

rhum et des petits fours. On discutait sur l'immortalité de l'âme, on

faisait des parallèles entre les professeurs.

Hussonnet, un soir, introduisit un grand jeune homme habillé d'une

redingote trop courte des poignets, et la contenance embarrassée.

C'était le garçon qu'ils avaient réclamé au poste, l'année dernière.

N'ayant pu rendre à son maître le carton de dentelles perdu dans

la bagarre, celui-ci l'avait accusé de vol, menacé des tribunaux;

maintenant, il était commis dans une maison de roulage. Hussonnet,

le matin, l'avait rencontré au coin d'une rue; et il l'amenait, car

Dussardier, par reconnaissance, voulait voir «l'autre».

Il tendit à Frédéric le porte-cigares encore plein, et qu'il avait

gardé religieusement avec l'espoir de le rendre. Les jeunes gens

l'invitèrent à revenir. Il n'y manqua pas.

Tous sympathisaient. D'abord, leur haine du Gouvernement avait la

hauteur d'un dogme indiscutable. Martinon seul tâchait de défendre

Louis-Philippe. On l'accablait sous les lieux communs traînant dans les

journaux: l'embastillement de Paris, les lois de septembre, Pritchard,

lord Guizot,--si bien que Martinon se taisait, craignant d'offenser

quelqu'un. En sept ans de collège, il n'avait pas mérité de pensum,

et à l'École de droit, il savait plaire aux professeurs. Il portait

ordinairement une grosse redingote couleur mastic avec des claques en

caoutchouc; mais il apparut un soir dans une toilette de marié: gilet

de velours à châle, cravate blanche, chaîne d'or.

L'étonnement redoubla quand on sut qu'il sortait de chez M. Dambreuse.

En effet, le banquier Dambreuse venait d'acheter au père Martinon une

partie de bois considérable; le bonhomme lui ayant présenté son fils,

il les avait invités à dîner tous les deux.

«Y avait-il beaucoup de truffes, demanda Deslauriers, et as-tu pris la

taille à son épouse, entre deux portes, _sicut decet_?»

Alors, la conversation s'engagea sur les femmes. Pellerin n'admettait

pas qu'il y eût de belles femmes (il préférait les tigres); d'ailleurs,

la femelle de l'homme était une créature inférieure dans la hiérarchie

esthétique:

«Ce qui vous séduit est particulièrement ce qui la dégrade comme idée;

je veux dire les seins, les cheveux...

--Cependant, objecta Frédéric, de longs cheveux noirs, avec de grands

yeux noirs...

--Oh! connu! s'écria Hussonnet. Assez d'Andalouses sur la pelouse! des

choses antiques? serviteur! Car enfin, voyons, pas de blagues! une

lorette est plus amusante que la Vénus de Milo! Soyons Gaulois, nom

d'un petit bonhomme! et Régence si nous pouvons!

Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire!

Il faut passer de la brune à la blonde!--Est-ce votre avis, père

Dussardier?»

Dussardier ne répondit pas. Tous le pressèrent pour connaître ses goûts.

«Eh bien, fit-il en rougissant, moi, je voudrais aimer la même,

toujours!»

Cela fut dit d'une telle façon, qu'il y eut un moment de silence,

les uns étant surpris de cette candeur, et les autres y découvrant,

peut-être, la secrète convoitise de leur âme.

Sénécal posa sur le chambranle sa chope de bière, et déclara

dogmatiquement que, la prostitution étant une tyrannie et le mariage

une immoralité, il valait mieux s'abstenir. Deslauriers prenait les

femmes comme une distraction, rien de plus. M. de Cisy avait à leur

endroit toute espèce de crainte.

Élevé sous les yeux d'une grand'mère dévote, il trouvait la compagnie

de ces jeunes gens alléchante comme un mauvais lieu et instructive

comme une Sorbonne. On ne lui ménageait pas les leçons; et il se

montrait plein de zèle, jusqu'à vouloir fumer, en dépit des maux

de cœur qui le tourmentaient chaque fois, régulièrement. Frédéric

l'entourait de soins. Il admirait la nuance de ses cravates, la

fourrure de son paletot et surtout ses bottes, minces comme des gants

et qui semblaient insolentes de netteté et de délicatesse; sa voiture

l'attendait en bas dans la rue.

Un soir qu'il venait de partir, et que la neige tombait, Sénécal se

mit à plaindre son cocher. Puis il déclama contre les gants jaunes, le

Jockey-Club. Il faisait plus de cas d'un ouvrier que de ces messieurs.

«Moi, je travaille, au moins! je suis pauvre!

--Cela se voit,» dit à la fin Frédéric, impatienté.

Le répétiteur lui garda rancune pour cette parole.

Mais, Regimbart ayant dit qu'il connaissait un peu Sénécal, Frédéric,

voulant faire une politesse à l'ami d'Arnoux, le pria de venir aux

réunions du samedi, et la rencontre fut agréable aux deux patriotes.

Ils différaient cependant.

Sénécal--qui avait un crâne en pointe--ne considérait que les systèmes.

Regimbart, au contraire, ne voyait dans les faits que les faits. Ce

qui l'inquiétait principalement, c'était la frontière du Rhin. Il

prétendait se connaître en artillerie, et se faisait habiller par le

tailleur de l'École polytechnique.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1 · 第 4 / 17 段