l'hémicycle des Beaux-Arts, l'exposition prochaine. Pellerin
déblatérait contre l'Institut. Les cancans, les discussions
s'entre-croisaient. L'appartement, bas de plafond, était si rempli,
qu'on ne pouvait remuer; et la lumière des bougies roses passait dans
la fumée des cigares comme des rayons de soleil dans la brume.
La porte, près du divan, s'ouvrit, et une grande femme mince
entra,--avec des gestes brusques qui faisaient sonner sur sa robe en
taffetas noir toutes les breloques de sa montre.
C'était la femme entrevue, l'été dernier, au Palais-Royal.
Quelques-uns, l'appelant par son nom, échangèrent avec elle des
poignées de main. Hussonnet avait enfin arraché une cinquantaine de
francs; la pendule sonna sept heures; tous se retirèrent.
Arnoux dit à Pellerin de rester, et conduisit Mlle Vatnaz dans le
cabinet.
Frédéric n'entendait pas leurs paroles; ils chuchotaient. Cependant, la
voix féminine s'éleva:
«Depuis six mois que l'affaire est faite, j'attends toujours!»
Il y eut un long silence, Mlle Vatnaz reparut. Arnoux lui avait encore
promis quelque chose.
«Oh! oh! plus tard, nous verrons!
--Adieu, homme heureux!» dit-elle en s'en allant.
Arnoux rentra vivement dans le cabinet, écrasa du cosmétique sur ses
moustaches, haussa ses bretelles pour tendre ses sous-pieds; et, tout
en se lavant les mains:
«Il me faudrait deux dessus de porte, à deux cent cinquante la pièce,
genre Boucher, est-ce convenu?
--Soit, dit l'artiste, devenu rouge.
--Bon! et n'oubliez pas ma femme!»
Frédéric accompagna Pellerin jusqu'au haut du faubourg Poissonnière, et
lui demanda la permission de venir le voir quelquefois, faveur qui fut
accordée gracieusement.
Pellerin lisait tous les ouvrages d'esthétique pour découvrir la
véritable théorie du Beau, convaincu, quand il l'aurait trouvée, de
faire des chefs-d'œuvre. Il s'entourait de tous les auxiliaires
imaginables, dessins, plâtres, modèles, gravures; et il cherchait, se
rongeait; il accusait le temps, ses nerfs, son atelier, sortait dans
la rue pour rencontrer l'inspiration, tressaillait de l'avoir saisie,
puis abandonnait son œuvre et en rêvait une autre qui devait être plus
belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire et perdant ses
jours en discussions, croyant à mille niaiseries, aux systèmes, aux
critiques, à l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière
d'art, il n'avait, à cinquante ans, encore produit que des ébauches.
Son orgueil robuste l'empêchait de subir aucun découragement, mais il
était toujours irrité, et dans cette exaltation à la fois factice et
naturelle qui constitue les comédiens.
On remarquait en entrant chez lui deux grands tableaux, où les premiers
tons, posés çà et là, faisaient sur la toile blanche des taches de
brun, de rouge et de bleu. Un réseau de lignes à la craie s'étendait
par-dessus, comme les mailles vingt fois reprises d'un filet; il
était même impossible d'y rien comprendre. Pellerin expliqua le sujet
de ces deux compositions en indiquant avec le pouce les parties qui
manquaient. L'une devait représenter _la Démence de Nabuchodonosor_,
l'autre _l'Incendie de Rome par Néron_. Frédéric les admira.
Il admira des académies de femmes échevelées, des paysages où les
troncs d'arbre tordus par la tempête foisonnaient, et surtout des
caprices à la plume, souvenirs de Callot, de Rembrandt ou de Goya, dont
il ne connaissait pas les modèles. Pellerin n'estimait plus ces travaux
de sa jeunesse; maintenant, il était pour le grand style; il dogmatisa
sur Phidias et Winckelmann, éloquemment. Les choses autour de lui
renforçaient la puissance de sa parole: on voyait une tête de mort sur
un prie-Dieu, des yatagans, une robe de moine; Frédéric l'endossa.
Quand il arrivait de bonne heure, il le surprenait dans son mauvais
lit de sangle, que cachait un lambeau de tapisserie; car Pellerin se
couchait tard, fréquentant les théâtres avec assiduité. Il était servi
par une vieille femme en haillons, dînait à la gargote et vivait sans
maîtresse. Ses connaissances, ramassées pêle-mêle, rendaient ses
paradoxes amusants. Sa haine contre le commun et le bourgeois débordait
en sarcasmes d'un lyrisme superbe, et il avait pour les maîtres une
telle religion, qu'elle le montait presque jusqu'à eux.
Mais pourquoi ne parlait-il jamais de Mme Arnoux? Quant à son mari,
tantôt il l'appelait un bon garçon, d'autres fois un charlatan.
Frédéric attendait ses confidences.
Un jour en feuilletant un de ses cartons, il trouva dans le portrait
d'une bohémienne quelque chose de Mlle Vatnaz, et, comme cette personne
l'intéressait, il voulut savoir sa position.
Elle avait été, croyait Pellerin, d'abord institutrice en province;
maintenant, elle donnait des leçons et tâchait d'écrire dans les
petites feuilles.
D'après ses manières avec Arnoux, on pouvait, selon Frédéric, la
supposer sa maîtresse.
«Ah! bah! il en a d'autres!»
Alors, le jeune homme, en détournant son visage qui rougissait de honte
sous l'infamie de sa pensée, ajouta d'un air crâne:
«Sa femme le lui rend, sans doute?
--Pas du tout! elle est honnête!»
Frédéric eut un remords, et se montra plus assidu au journal.
Les grandes lettres composant le nom d'Arnoux sur la plaque de
marbre, au haut de la boutique, lui semblaient toutes particulières
et grosses de significations, comme une écriture sacrée. Le large
trottoir, descendant, facilitait sa marche, la porte tournait presque
d'elle-même; et la poignée, lisse au toucher, avait la douceur et comme
l'intelligence d'une main dans la sienne. Insensiblement, il devint
aussi ponctuel que Regimbart.
Tous les jours, Regimbart s'asseyait au coin du feu, dans son fauteuil,
s'emparait du _National_, ne le quittait plus, et exprimait sa pensée
par des exclamations ou de simples haussements d'épaules. De temps
à autre, il s'essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en
boudin, et qu'il portait sur sa poitrine, entre deux boutons de sa
redingote verte. Il avait un pantalon à plis, des souliers-bottes,
une cravate longue; et son chapeau à bords retroussés le faisait
reconnaître, de loin, dans les foules.
A huit heures du matin, il descendait des hauteurs de Montmartre,
pour prendre le vin blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son
déjeuner, que suivaient plusieurs parties de billard, le conduisait
jusqu'à trois heures. Il se dirigeait alors vers le passage des
Panoramas, pour prendre l'absinthe. Après la séance chez Arnoux, il
entrait à l'estaminet Bordelais, pour prendre le vermout; puis, au lieu
de rejoindre sa femme, souvent il préférait dîner seul, dans un petit
café de la place Gaillon, où il voulait qu'on lui servît «des plats
de ménage, des choses naturelles!» Enfin, il se transportait dans un
autre billard, et y restait jusqu'à minuit, jusqu'à une heure du matin,
jusqu'au moment où le gaz éteint et les volets fermés, le maître de
l'établissement, exténué, le suppliait de sortir.
Et ce n'était pas l'amour des boissons qui attirait dans ces endroits
le citoyen Regimbart, mais l'habitude ancienne d'y causer politique;
avec l'âge, sa verve était tombée, il n'avait plus qu'une morosité
silencieuse. On aurait dit, à voir le sérieux de son visage, qu'il
roulait le monde dans sa tête. Rien n'en sortait; et personne, même de
ses amis, ne lui connaissait d'occupations, bien qu'il se donnât pour
tenir un cabinet d'affaires.
Arnoux paraissait l'estimer infiniment. Il dit un jour à Frédéric:
«Celui-là en sait long, allez! C'est un homme fort!»
Une autre fois, Regimbart étala sur son pupitre des papiers concernant
des mines de kaolin en Bretagne; Arnoux s'en rapportait à son
expérience.
Frédéric se montra plus cérémonieux pour Regimbart,--jusqu'à lui offrir
l'absinthe de temps à autre; et quoiqu'il le jugeât stupide, souvent il
demeurait dans sa compagnie pendant une grande heure, uniquement parce
que c'était l'ami de Jacques Arnoux.
Après avoir poussé dans leurs débuts des maîtres contemporains, le
marchand de tableaux, homme de progrès, avait tâché, tout en conservant
des allures artistiques, d'étendre ses profits pécuniaires. Il
recherchait l'émancipation des arts, le sublime à bon marché. Toutes
les industries du luxe parisien subirent son influence, qui fut bonne
pour les petites choses, et funeste pour les grandes. Avec sa rage de
flatter l'opinion, il détourna de leur voie les artistes habiles,
corrompit les forts, épuisa les faibles et illustra les médiocres;
il en disposait par ses relations et par sa revue. Les rapins
ambitionnaient de voir leurs œuvres à sa vitrine et les tapissiers
prenaient chez lui des modèles d'ameublement. Frédéric le considérait
à la fois comme millionnaire, comme dilettante, comme homme d'action.
Bien des choses pourtant l'étonnaient, car le sieur Arnoux était
malicieux dans son commerce.
Il recevait du fond de l'Allemagne ou de l'Italie une toile achetée à
Paris quinze cents francs, et, exhibant une facture qui la portait à
quatre mille, la revendait trois mille cinq cents, par complaisance.
Un de ses tours ordinaires avec les peintres était d'exiger comme
pot-de-vin une réduction de leur tableau, sous prétexte d'en publier
la gravure; il vendait toujours la réduction et jamais la gravure ne
paraissait. A ceux qui se plaignaient d'être exploités, il répondait
par une tape sur le ventre. Excellent, d'ailleurs, il prodiguait les
cigares, tutoyait les inconnus, s'enthousiasmait pour une œuvre ou
pour un homme, et, s'obstinant alors, ne regardant à rien, multipliait
les courses, les correspondances, les réclames. Il se croyait fort
honnête, et, dans son besoin d'expansion, racontait naïvement ses
indélicatesses.
Une fois, pour vexer un confrère qui inaugurait un autre journal de
peinture par un grand festin, il pria Frédéric d'écrire sous ses yeux,
un peu avant l'heure du rendez-vous, des billets où l'on désinvitait
les convives.
«Cela n'attaque pas l'honneur, vous comprenez?»
Et le jeune homme n'osa lui refuser ce service.
Le lendemain, en entrant avec Hussonnet dans son bureau, Frédéric vit
par la porte (celle qui s'ouvrait sur l'escalier) le bas d'une robe
disparaître.
«Mille excuses! dit Hussonnet. Si j'avais cru qu'il y eût des femmes...
--Oh! pour celle-là, c'est la mienne, reprit Arnoux. Elle montait me
faire une petite visite, en passant.
--Comment? dit Frédéric.
--Mais oui! elle s'en retourne chez elle, à la maison.»
Le charme des choses ambiantes se retira tout à coup. Ce qu'il y
sentait confusément épandu venait de s'évanouir, ou plutôt n'y avait
jamais été. Il éprouvait une surprise infinie et comme la douleur d'une
trahison.
Arnoux, en fouillant dans son tiroir, souriait. Se moquait-il de lui?
Le commis déposa sur la table une liasse de papiers humides.
«Ah! les affiches! s'écria le marchand. Je ne suis pas près de dîner ce
soir!»
Regimbart prenait son chapeau.
«Comment, vous me quittez?
--Sept heures!» dit Regimbart.
Frédéric le suivit.
Au coin de la rue Montmartre, il se retourna; il regarda les fenêtres
du premier étage; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se
rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées! Où donc
vivait-elle? Comment la rencontrer maintenant? La solitude se rouvrait
autour de son désir plus immense que jamais!
«Venez-vous la prendre? dit Regimbart.
--Prendre qui?
--L'absinthe!»
Et, cédant à ses obsessions, Frédéric se laissa conduire à l'estaminet
Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur le coude, considérait
la carafe, il jetait les yeux de droite et de gauche. Mais il aperçut
le profil de Pellerin sur le trottoir; il cogna vivement contre le
carreau, et le peintre n'était pas assis que Regimbart lui demanda
pourquoi on ne le voyait plus à l'_Art industriel_.
«Que je crève, si j'y retourne! C'est une brute, un bourgeois, un
misérable, un drôle!»
Ces injures flattaient la colère de Frédéric. Il en était blessé
cependant, car il lui semblait qu'elles atteignaient un peu Mme Arnoux.
«Qu'est-ce donc qu'il vous a fait!» dit Regimbart.
Pellerin battit le sol avec son pied, et souffla fortement, au lieu de
répondre.
Il se livrait à des travaux clandestins, tels que portraits aux
deux crayons ou pastiches de grands maîtres pour les amateurs peu
éclairés; et, comme ces travaux l'humiliaient, il préférait se taire,
généralement. Mais «la crasse d'Arnoux» l'exaspérait trop. Il se
soulagea.
D'après une commande, dont Frédéric avait été le témoin, il lui
avait apporté deux tableaux. Le marchand, alors, s'était permis des
critiques! Il avait blâmé la composition, la couleur et le dessin, le
dessin surtout, bref, à aucun prix n'en avait voulu. Mais, forcé par
l'échéance d'un billet, Pellerin les avait cédés au juif Isaac; et,
quinze jours plus tard, Arnoux lui-même les vendait à un Espagnol, pour
deux mille francs.
«Pas un sou de moins! Quelle gredinerie! et il en fait bien d'autres,
parbleu! Nous le verrons un de ces matins, en cour d'assises.
--Comme vous exagérez! dit Frédéric d'une voix timide.
--Allons! bon! j'exagère!» s'écria l'artiste, en donnant sur la table
un grand coup de poing.
Cette violence rendit au jeune homme tout son aplomb. Sans doute, on
pouvait se conduire plus gentiment; cependant, si Arnoux trouvait ces
deux toiles...
«Mauvaises! lâchez le mot! Les connaissez-vous? Est-ce votre métier?
Or, vous savez, mon petit, moi, je n'admets pas cela, les amateurs!
--Eh! ce ne sont pas mes affaires! dit Frédéric.
--Quel intérêt avez-vous donc à le défendre?» reprit froidement
Pellerin.
Le jeune homme balbutia:
«Mais... parce que je suis son ami.
--Embrassez-le de ma part! bonsoir!»
Et le peintre sortit furieux, sans parler, bien entendu, de sa
consommation.
Frédéric s'était convaincu lui-même, en défendant Arnoux. Dans
l'échauffement de son éloquence, il fut pris de tendresse pour cet
homme intelligent et bon, que ses amis calomniaient et qui maintenant
travaillait tout seul, abandonné. Il ne résista pas au singulier besoin
de le revoir immédiatement. Dix minutes après, il poussait la porte du
magasin.
Arnoux élaborait, avec son commis, des affiches monstres pour une
exposition de tableaux.
«Tiens! qui vous ramène?»
Cette question bien simple embarrassa Frédéric; et, ne sachant que
répondre, il demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son
calepin, un petit calepin en cuir bleu.
«Celui où vous mettez vos lettres de femmes?» dit Arnoux.
Frédéric, en rougissant comme une vierge, se défendit d'une telle
supposition.
«Vos poésies, alors?» répliqua le marchand.
Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur,
la bordure; et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air
de méditation, et surtout par ses mains qui se promenaient sur les
affiches,--de grosses mains, un peu molles, à ongles plats. Enfin,
Arnoux se leva; et, en disant: «C'est fait!» il lui passa la main sous
le menton, familièrement. Cette privauté déplut à Frédéric, il se
recula; puis il franchit le seuil du bureau, pour la dernière fois de
son existence, croyait-il. Mme Arnoux, elle-même, se trouvait comme
diminuée par la vulgarité de son mari.
Il reçut, dans la même semaine, une lettre où Deslauriers annonçait
qu'il arriverait à Paris, jeudi prochain. Alors, il se rejeta
violemment sur cette affection plus solide et plus haute. Un pareil
homme valait toutes les femmes. Il n'aurait plus besoin de Regimbart,
de Pellerin, d'Hussonnet, de personne! Afin de mieux loger son ami, il
acheta une couchette de fer, un second fauteuil, dédoubla sa literie;
et le jeudi matin, il s'habillait pour aller au-devant de Deslauriers,
quand un coup de sonnette retentit à sa porte. Arnoux entra.
«Un mot, seulement! Hier, on m'a envoyé de Genève une belle truite;
nous comptons sur vous, tantôt, à sept heures juste... C'est rue de
Choiseul, 24 bis. N'oubliez pas!»
Frédéric fut obligé de s'asseoir. Ses genoux chancelaient. Il se
répétait: «Enfin! enfin!» Puis il écrivit à son tailleur, à son
chapelier, à son bottier; et il fit porter ces trois billets par trois
commissionnaires différents. La clef tourna dans la serrure et le
concierge parut avec une malle sur l'épaule.
Frédéric, en apercevant Deslauriers, se mit à trembler comme une femme
adultère sous le regard de son époux.
«Qu'est-ce donc qui te prend? dit Deslauriers, tu dois cependant avoir
reçu de moi une lettre?»
Frédéric n'eut pas la force de mentir.
Il ouvrit les bras et se jeta sur sa poitrine.
Ensuite, le clerc conta son histoire. Son père n'avait pas voulu rendre
ses comptes de tutelle, s'imaginant que ces comptes-là se prescrivaient
par dix ans. Mais, fort en procédure, Deslauriers avait enfin arraché
tout l'héritage de sa mère, sept mille francs nets, qu'il tenait là,
sur lui, dans un vieux portefeuille.
«C'est une réserve, en cas de malheur. Il faut que j'avise à les placer
et à me caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui, vacance
complète, et tout à toi, mon vieux!
--Oh! ne te gêne pas! dit Frédéric. Si tu avais ce soir quelque chose
d'important...
--Allons donc! Je serais un fier misérable...»
Cette épithète, lancée au hasard, toucha Frédéric en plein cœur, comme
une allusion outrageante.
Le concierge avait disposé sur la table, auprès du feu, des côtelettes,
de la galantine, une langouste, un dessert, et deux bouteilles de vin
de Bordeaux. Une réception si bonne émut Deslauriers.
«Tu me traites comme un roi, ma parole!»
Ils causèrent de leur passé, de l'avenir; et, de temps à autre, ils se
prenaient les mains par-dessus la table, en se regardant une minute
avec attendrissement. Mais un commissionnaire apporta un chapeau neuf.
Deslauriers remarqua, tout haut, combien la coiffe était brillante.
Puis le tailleur, lui-même, vint remettre l'habit auquel il avait donné
un coup de fer.
«On croirait que tu vas te marier,» dit Deslauriers.
Une heure après, un troisième individu survint et retira d'un grand
sac noir une paire de bottes vernies, splendides. Pendant que Frédéric
les essayait, le bottier observait narquoisement la chaussure du
provincial.
«Monsieur n'a besoin de rien?
--Merci, répliqua le clerc,» en rentrant sous sa chaise ses vieux
souliers à cordons.
Cette humiliation gêna Frédéric. Il reculait à faire son aveu. Enfin,
il s'écria, comme saisi par une idée:
«Ah! saprelotte, j'oubliais!
--Quoi donc?
--Ce soir, je dîne en ville!
--Chez les Dambreuse? Pourquoi ne m'en parles-tu jamais dans les
lettres?»
Ce n'était pas chez les Dambreuse, mais chez les Arnoux.
«Tu aurais dû m'avertir! dit Deslauriers. Je serais venu un jour plus
tard.
--Impossible! répliqua brusquement Frédéric. On ne m'a invité que ce
matin, tout à l'heure.»
Et, pour racheter sa faute et en distraire son ami, il dénoua les
cordes emmêlées de sa malle, il arrangea dans la commode toutes ses
affaires, il voulait lui donner son propre lit, coucher dans le cabinet
au bois. Puis, dès quatre heures, il commença les préparatifs de sa
toilette.
«Tu as bien le temps!» dit l'autre.
Enfin, il s'habilla, il partit.
«Voilà les riches!» pensa Deslauriers.
Et il alla dîner rue Saint-Jacques, chez un petit restaurateur qu'il
connaissait.
Frédéric s'arrêta plusieurs fois dans l'escalier, tant son cœur
battait fort. Un de ses gants trop juste éclata; et, tandis qu'il
enfonçait la déchirure sous la manchette de sa chemise, Arnoux, qui
montait par derrière, le saisit au bras et le fit entrer.
L'antichambre, décorée à la chinoise, avait une lanterne peinte,
au plafond, et des bambous dans les coins. En traversant le salon,
Frédéric trébucha contre une peau de tigre. On n'avait point allumé les
flambeaux, mais deux lampes brûlaient dans le boudoir tout au fond.
Mlle Marthe vint dire que sa maman s'habillait. Arnoux l'enleva jusqu'à
la hauteur de sa bouche pour la baiser; puis, voulant choisir lui-même
dans la cave certaines bouteilles de vin, il laissa Frédéric avec
l'enfant.
Elle avait grandi beaucoup depuis le voyage de Montereau. Ses cheveux
bruns descendaient en longs anneaux frisés sur ses bras nus. Sa robe,
plus bouffante que le jupon d'une danseuse, laissait voir ses mollets
roses, et toute sa gentille personne sentait frais comme un bouquet.
Elle reçut les compliments du monsieur avec des airs de coquette, fixa
sur lui ses yeux profonds, puis, se coulant parmi les meubles, disparut
comme un jeune chat.
Il n'éprouvait plus aucun trouble. Les globes des lampes, recouverts
d'une dentelle en papier, envoyaient un jour laiteux et qui
attendrissait la couleur des murailles, tendues de satin mauve.
A travers les lames du garde-feu, pareil à un gros éventail, on
apercevait des charbons dans la cheminée; il y avait, contre la
pendule, un coffret à fermoirs d'argent. Çà et là, des choses intimes
traînaient: une poupée au milieu de la causeuse, un fichu contre le
dossier d'une chaise, et, sur la table à ouvrage, un tricot de laine
d'où pendaient en dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas.
C'était un endroit paisible, honnête et familier tout ensemble.
Arnoux rentra; et, par l'autre portière, Mme Arnoux parut. Comme elle
se trouvait enveloppée d'ombre, il ne distingua d'abord que sa tête.
Elle avait une robe de velours noir et, dans les cheveux, une longue
bourse algérienne en filet de soie rouge qui, s'entortillant à son
peigne, lui tombait sur l'épaule gauche.
Arnoux présenta Frédéric.
«Oh! je reconnais Monsieur parfaitement», répondit-elle.
Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps: Dittmer,
Lovarias, Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris,
deux critiques d'art collègues d'Hussonnet, un fabricant de papier,
et enfin l'illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant
de la grande peinture, qui portait gaillardement avec sa gloire ses
quatre-vingts années et son gros ventre.
Lorsqu'on passa dans la salle à manger, Mme Arnoux prit son bras.
Une chaise était restée vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait, tout en
l'exploitant. D'ailleurs, il redoutait sa terrible langue--si bien
que, pour l'attendrir, il avait publié dans l'_Art industriel_ son
portrait accompagné d'éloges hyperboliques; et Pellerin, plus sensible
à la gloire qu'à l'argent, apparut vers huit heures, tout essoufflé.
Frédéric s'imagina qu'ils étaient réconciliés depuis longtemps.
La compagnie, les mets, tout lui plaisait. La salle, telle qu'un
parloir moyen âge, était tendue de cuir battu; une étagère hollandaise
se dressait devant un râtelier de chibouques; et, autour de la table,
les verres de Bohême, diversement colorés, faisaient au milieu des
fleurs et des fruits comme une illumination dans un jardin.
Il eut à choisir entre dix espèces de moutarde. Il mangea du daspachio,
du cari, du gingembre, des merles de Corse, des lasagnes romaines;
il but des vins extraordinaires, du lip-fraoli et du tokay. Arnoux
se piquait effectivement de bien recevoir. Il courtisait en vue des
comestibles tous les conducteurs de malle-poste, et il était lié avec
des cuisiniers de grandes maisons qui lui communiquaient des sauces.
Mais la causerie surtout amusait Frédéric. Son goût pour les voyages
fut caressé par Dittmer, qui parla de l'Orient; il assouvit sa
curiosité des choses du théâtre en écoutant Rosenwald causer de
l'Opéra; et l'existence atroce de la bohême lui parut drôle, à travers
la gaieté d'Hussonnet, lequel narra, d'une manière pittoresque, comment
il avait passé tout un hiver, n'ayant pour nourriture que du fromage de
Hollande. Puis, une discussion entre Lovarias et Burrieu, sur l'école
florentine, lui révéla des chefs-d'œuvre, lui ouvrit des horizons, et
il eut du mal à contenir son enthousiasme quand Pellerin s'écria: