en faisant trembler sur la boue de longs reflets jaunâtres. Des ombres
glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était
gras, la brume tombait, et il lui semblait que les ténèbres humides,
l'enveloppant, descendaient indéfiniment dans son cœur.
Un remords le prit. Il retourna aux cours. Mais comme il ne connaissait
rien aux matières élucidées, des choses très simples l'embarrassèrent.
Il se mit à écrire un roman intitulé: _Sylvio, le fils du pêcheur._
La chose se passait à Venise. Le héros, c'était lui-même; l'héroïne,
Mme Arnoux. Elle s'appelait Antonia;--et, pour l'avoir, il assassinait
plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait
sous son balcon, où palpitaient à la brise les rideaux en damas
rouge du boulevard Montmartre. Les réminiscences trop nombreuses
dont il s'aperçut le découragèrent; il n'alla pas plus loin, et son
désœuvrement redoubla.
Alors, il supplia Deslauriers de venir partager sa chambre. Ils
s'arrangeraient pour vivre avec ses deux mille francs de pension; tout
valait mieux que cette existence intolérable. Deslauriers ne pouvait
encore quitter Troyes. Il l'engageait à se distraire, et à fréquenter
Sénécal.
Sénécal était un répétiteur de mathématiques, homme de forte tête et
de convictions républicaines, un futur Saint-Just, disait le clerc.
Frédéric avait monté trois fois ses cinq étages, sans en recevoir
aucune visite. Il n'y retourna plus.
Il voulut s'amuser. Il se rendit aux bals de l'Opéra. Ces gaietés
tumultueuses le glaçaient dès la porte. D'ailleurs, il était retenu par
la crainte d'un affront pécuniaire, s'imaginant qu'un souper avec un
domino entraînait à des frais considérables, était une grosse aventure.
Il lui semblait, cependant, qu'on devait l'aimer! Quelquefois, il
se réveillait le cœur plein d'espérance, s'habillait soigneusement
comme pour un rendez-vous, et il faisait dans Paris des courses
interminables. A chaque femme qui marchait devant lui, ou qui
s'avançait à sa rencontre, il se disait: «La voilà!» C'était, chaque
fois, une déception nouvelle. L'idée de Mme Arnoux fortifiait ces
convoitises. Il la trouverait peut-être sur son chemin; et il
imaginait, pour l'aborder, des complications du hasard, des périls
extraordinaires dont il la sauverait.
Ainsi les jours s'écoulaient, dans la répétition des mêmes ennuis
et des habitudes contractées. Il feuilletait des brochures sous les
arcades de l'Odéon, allait lire la _Revue des Deux Mondes_ au café,
entrait dans une salle du Collège de France, écoutait pendant une heure
une leçon de chinois ou d'économie politique. Toutes les semaines,
il écrivait longuement à Deslauriers, dînait de temps en temps avec
Martinon, voyait quelquefois M. de Cisy.
Il loua un piano et composa des valses allemandes.
Un soir, au théâtre du Palais-Royal, il aperçut, dans une loge
d'avant-scène, Arnoux près d'une femme. Était-ce elle? L'écran de
taffetas vert, tiré au bord de la loge, masquait son visage. Enfin
la toile se leva; l'écran s'abattit. C'était une longue personne, de
trente ans environ, fanée et dont les grosses lèvres découvraient, en
riant, des dents splendides. Elle causait familièrement avec Arnoux et
lui donnait des coups d'éventail sur les doigts. Puis une jeune fille
blonde, les paupières un peu rouges comme si elle venait de pleurer,
s'assit entre eux. Arnoux resta dès lors à demi penché sur son épaule,
en lui tenant des discours qu'elle écoutait sans répondre. Frédéric
s'ingéniait à découvrir la condition de ces femmes, modestement
habillées de robes sombres, à cols plats rabattus.
A la fin du spectacle, il se précipita dans les couloirs. La foule les
remplissait. Arnoux, devant lui, descendait l'escalier marche à marche,
donnant le bras aux deux femmes.
Tout à coup, un bec de gaz l'éclaira. Il avait un crêpe à son chapeau.
Elle était morte, peut-être? Cette idée tourmenta Frédéric si
fortement, qu'il courut le lendemain à l'_Art industriel_, et, payant
vite une des gravures étalées devant la montre, il demanda au garçon de
boutique comment se portait M. Arnoux.
Le garçon répondit:
«Mais très bien!»
Frédéric ajouta en pâlissant:
«Et Madame?
--Madame aussi!»
Frédéric oublia d'emporter sa gravure.
L'hiver se termina. Il fut moins triste au printemps, se mit à préparer
son examen, et, l'ayant subi d'une façon médiocre, partit ensuite pour
Nogent.
Il n'alla point à Troyes voir son ami, afin d'éviter les observations
de sa mère. Puis, à la rentrée, il abandonna son logement et prit, sur
le quai Napoléon, deux pièces, qu'il meubla. L'espoir d'une invitation
chez les Dambreuse l'avait quitté; sa grande passion pour Mme Arnoux
commençait à s'éteindre.
IV
Un matin du mois de décembre, en se rendant au cours de procédure,
il crut remarquer dans la rue Saint-Jacques plus d'animation qu'à
l'ordinaire. Les étudiants sortaient précipitamment des cafés, ou,
par les fenêtres ouvertes, ils s'appelaient d'une maison à l'autre;
les boutiquiers, au milieu du trottoir, regardaient d'un air inquiet;
les volets se fermaient; et quand il arriva dans la rue Soufflot, il
aperçut un grand rassemblement autour du Panthéon.
Des jeunes gens, par bandes inégales de cinq à douze, se promenaient
en se donnant le bras et abordaient des groupes plus considérables qui
stationnaient çà et là; au fond de la place, contre les grilles, des
hommes en blouse péroraient, tandis que, le tricorne sur l'oreille
et les mains derrière le dos, des sergents de ville erraient le long
des murs, en faisant sonner les dalles sous leurs fortes bottes.
Tous avaient un air mystérieux, ébahi; on attendait quelque chose
évidemment; chacun retenait au bord des lèvres une interrogation.
Frédéric se trouvait auprès d'un jeune homme blond, à figure avenante,
et portant moustache et barbiche comme un raffiné du temps de Louis
XIII. Il lui demanda la cause du désordre.
«Je n'en sais rien, reprit l'autre, ni eux non plus! C'est leur mode à
présent! quelle bonne farce!»
Et il éclata de rire.
Les pétitions pour la Réforme, que l'on faisait signer dans la garde
nationale, jointes au recensement Humann, d'autres événements encore,
amenaient depuis six mois, dans Paris, d'inexplicables attroupements;
et même ils se renouvelaient si souvent, que les journaux n'en
parlaient plus.
«Cela manque de galbe et de couleur,» continua le voisin de Frédéric.
«Ie cuyde, messire, que nous avons dégénéré! A la bonne époque de Loys
onzième, voire de Benjamin Constant, il y avait plus de mutinerie parmi
les escholiers. Ie les treuve pacifiques comme moutons, bêtes comme
cornichons, et idoines à estre épiciers, Pasque-Dieu! Et voilà ce qu'on
appelle la Jeunesse des écoles!»
Il écarta les bras, largement, comme Frédérick Lemaître dans _Robert
Macaire_.
«Jeunesse des écoles, je te bénis!»
Ensuite, apostrophant un chiffonnier, qui remuait des écailles
d'huîtres contre la borne d'un marchand de vin:
«En fais-tu partie, toi, de la Jeunesse des écoles?»
Le vieillard releva une face hideuse où l'on distinguait, au milieu
d'une barbe grise, un nez rouge et deux yeux avinés stupides.
«Non! tu me parais plutôt _un de ces hommes à figure patibulaire que
l'on voit, dans divers groupes, semant l'or à pleines mains_... Oh!
sème, mon patriarche, sème! Corromps-moi avec les trésors d'Albion!
_Are you English?_ Je ne repousse pas les présents d'Artaxercès!
Causons un peu de l'union douanière.»
Frédéric sentit quelqu'un lui toucher à l'épaule; il se retourna.
C'était Martinon, prodigieusement pâle.
«Eh bien! fit-il en poussant un gros soupir, encore une émeute!»
Il avait peur d'être compromis, se lamentait. Des hommes en blouse,
surtout, l'inquiétaient, comme appartenant à des sociétés secrètes.
«Est-ce qu'il y a des sociétés secrètes! dit le jeune homme à
moustaches. C'est une vieille blague du Gouvernement, pour épouvanter
les bourgeois!»
Martinon l'engagea à parler plus bas, dans la crainte de la police.
«Vous croyez encore à la police, vous? Au fait, que savez-vous,
monsieur, si je ne suis pas moi-même un mouchard?»
Et il le regarda d'une telle manière, que Martinon, fort ému, ne
comprit point d'abord la plaisanterie. La foule les poussait, et ils
avaient été forcés, tous les trois, de se mettre sur le petit escalier
conduisant, par un couloir, dans le nouvel amphithéâtre.
Bientôt la multitude se fendit d'elle-même; plusieurs têtes se
découvrirent; on saluait l'illustre professeur Samuel Rondelot, qui,
enveloppé de sa grosse redingote, levant en l'air ses lunettes d'argent
et soufflant de son asthme, s'avançait à pas tranquilles, pour faire
son cours. Cet homme était une des gloires judiciaires du XIXe siècle,
le rival des Zachariæ, des Ruhdorff. Sa dignité nouvelle de pair de
France n'avait modifié en rien ses allures. On le savait pauvre, et un
grand respect l'entourait.
Cependant, du fond de la place, quelques-uns crièrent:
«A bas Guizot!
--A bas Pritchard!
--A bas les vendus!
--A bas Louis-Philippe!»
La foule oscilla, et, se pressant contre la porte de la cour qui
était fermée, elle empêchait le professeur d'aller plus loin. Il
s'arrêta devant l'escalier. On l'aperçut bientôt sur la dernière des
trois marches. Il parla; un bourdonnement couvrit sa voix. Bien qu'on
l'aimât tout à l'heure, on le haïssait maintenant, car il représentait
l'autorité. Chaque fois qu'il essayait de se faire entendre, les cris
recommençaient. Il fit un grand geste pour engager les étudiants à
le suivre. Une vocifération universelle lui répondit. Il haussa les
épaules dédaigneusement et s'enfonça dans le couloir. Martinon avait
profité de sa place pour disparaître en même temps.
«Quel lâche! dit Frédéric.
--Il est prudent!» reprit l'autre.
La foule éclata en applaudissements. Cette retraite du professeur
devenait une victoire pour elle. A toutes les fenêtres, des curieux
regardaient. Quelques-uns entonnaient _la Marseillaise_; d'autres
proposaient d'aller chez Béranger.
«Chez Laffitte!
--Chez Chateaubriand!
--Chez Voltaire!» hurla le jeune homme à moustaches blondes.
Les sergents de ville tâchaient de circuler, en disant le plus
doucement qu'ils pouvaient:
«Partez, messieurs, partez, retirez-vous!»
Quelqu'un cria:
«A bas les assommeurs!»
C'était une injure usuelle depuis les troubles du mois de septembre.
Tous la répétèrent. On huait, on sifflait les gardiens de l'ordre
public; ils commençaient à pâlir; un d'eux n'y résista plus, et,
avisant un petit jeune homme qui s'approchait de trop près, en lui
riant au nez, il le repoussa si rudement, qu'il le fit tomber cinq pas
plus loin, sur le dos, devant la boutique du marchand de vin. Tous
s'écartèrent; mais presque aussitôt il roula lui-même, terrassé par
une sorte d'Hercule dont la chevelure, telle qu'un paquet d'étoupes,
débordait sous une casquette en toile cirée.
Arrêté depuis quelques minutes au coin de la rue Saint-Jacques, il
avait lâché bien vite un large carton qu'il portait pour bondir vers
le sergent de ville et, le tenant renversé sous lui, il labourait sa
face à grands coups de poing. Les autres sergents accoururent. Le
terrible garçon était si fort, qu'il en fallut quatre, au moins, pour
le dompter. Deux le secouaient par le collet, deux autres le tiraient
par les bras, un cinquième lui donnait, avec le genou, des bourrades
dans les reins, et tous l'appelaient brigand, assassin, émeutier.
La poitrine nue et les vêtements en lambeaux, il protestait de son
innocence; il n'avait pu, de sang-froid, voir battre un enfant.
«Je m'appelle Dussardier! chez MM. Valinçart frères, dentelles et
nouveautés, rue de Cléry. Où est mon carton? Je veux mon carton!» Il
répétait: «Dussardier!... rue de Cléry. Mon carton!»
Il s'apaisa pourtant, et, d'un air stoïque, se laissa conduire vers le
poste de la rue Descartes. Un flot de monde le suivit. Frédéric et le
jeune homme à moustaches marchaient immédiatement par derrière, pleins
d'admiration pour le commis et révoltés contre la violence du Pouvoir.
A mesure que l'on avançait, la foule devenait moins grosse.
Les sergents de ville, de temps à autre, se retournaient d'un air
féroce; et les tapageurs n'ayant plus rien à faire, les curieux rien à
voir, tous s'en allaient peu à peu. Des passants, que l'on croisait,
considéraient Dussardier et se livraient tout haut à des commentaires
outrageants. Une vieille femme, sur sa porte, s'écria même qu'il
avait volé un pain; cette injustice augmenta l'irritation des deux
amis. Enfin on arriva devant le corps de garde. Il ne restait qu'une
vingtaine de personnes. La vue des soldats suffit pour les disperser.
Frédéric et son camarade réclamèrent, hardiment, celui qu'on venait de
mettre en prison. Le factionnaire les menaça, s'ils insistaient, de les
y fourrer eux-mêmes. Ils demandèrent le chef du poste, et déclinèrent
leur nom avec leur qualité d'élèves en droit, affirmant que le
prisonnier était leur condisciple.
On les fit entrer dans une pièce toute nue, où quatre bancs
s'allongeaient contre les murs de plâtre, enfumés. Au fond, un guichet
s'ouvrit. Alors parut le robuste visage de Dussardier, qui, dans le
désordre de sa chevelure, avec ses petits yeux francs et son nez carré
du bout, rappelait confusément la physionomie d'un bon chien.
«Tu ne nous reconnais pas? dit Hussonnet.
C'était le nom du jeune homme à moustaches.
«Mais..., balbutia Dussardier.
--Ne fais donc plus l'imbécile, reprit l'autre; on sait que tu es,
comme nous, élève en droit.»
Malgré leurs clignements de paupières, Dussardier ne devinait rien. Il
parut se recueillir, puis tout à coup:
«A-t-on trouvé mon carton?»
Frédéric leva les yeux, découragé. Hussonnet répliqua.
«Ah! ton carton, où tu mets tes notes de cours? Oui, oui! rassure-toi!»
Ils redoublaient leur pantomime. Dussardier comprit enfin qu'ils
venaient pour le servir; et il se tut, craignant de les compromettre.
D'ailleurs, il éprouvait une sorte de honte en se voyant haussé au rang
social d'étudiant et le pareil de ces jeunes hommes qui avaient des
mains si blanches.
«Veux-tu faire dire quelque chose à quelqu'un?» demanda Frédéric.
«Non, merci, à personne!
--Mais ta famille?»
Il baissa la tête sans répondre; le pauvre garçon était bâtard. Les
deux amis restaient étonnés de son silence.
«As-tu de quoi fumer?» reprit Frédéric.
Il se palpa, puis retira du fond de sa poche les débris d'une
pipe,--une belle pipe en écume de mer, avec un tuyau en bois noir, un
couvercle d'argent et un bout d'ambre.
Depuis trois ans, il travaillait à en faire un chef-d'œuvre. Il avait
eu soin d'en tenir le fourneau constamment serré dans une gaine de
chamois, de la fumer le plus lentement possible, sans jamais la poser
sur du marbre, et, chaque soir, de la suspendre au chevet de son lit.
A présent, il en secouait les morceaux dans sa main dont les ongles
saignaient; et, le menton sur la poitrine, les prunelles fixes, béant,
il contemplait ces ruines de sa joie avec un regard d'une ineffable
tristesse.
«Si nous lui donnions des cigares, hein?» dit tout bas Hussonnet, en
faisant le geste d'en atteindre.
Frédéric avait déjà posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.
«Prends donc! Adieu, bon courage!»
Dussardier se jeta sur les deux mains qui s'avançaient. Il les serrait
frénétiquement, la voix entrecoupée par des sanglots.
«Comment?... à moi!... à moi!...»
Les deux amis se dérobèrent à sa reconnaissance, sortirent, et allèrent
déjeuner ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.
Tout en séparant le beefsteak, Hussonnet apprit à son compagnon qu'il
travaillait dans les journaux de modes et fabriquait des réclames pour
l'_Art industriel_.
«Chez Jacques Arnoux, dit Frédéric.
--Vous le connaissez?
--Oui! non!... C'est-à-dire je l'ai vu, je l'ai rencontré.»
Il demanda négligemment à Hussonnet s'il voyait quelquefois sa femme.
«De temps à autre,» reprit le bohème.
Frédéric n'osa poursuivre ses questions; cet homme venait de prendre
une place démesurée dans sa vie; il paya la note du déjeuner, sans
qu'il y eût de la part de l'autre aucune protestation.
La sympathie était mutuelle; ils échangèrent leurs adresses, et
Hussonnet l'invita cordialement à l'accompagner jusqu'à la rue de
Fleurus.
Ils étaient au milieu du jardin quand l'employé d'Arnoux, retenant son
haleine, contourna son visage dans une grimace abominable et se mit
à faire le coq. Alors tous les coqs qu'il y avait aux environs lui
répondirent par des cocoricos prolongés.
«C'est un signal,» dit Hussonnet.
Ils s'arrêtèrent près du théâtre Bobino, devant une maison où l'on
pénétrait par une allée. Dans la lucarne d'un grenier, entre des
capucines et des pois de senteur, une jeune femme se montra, nu-tête,
en corset, et appuyant ses deux bras contre le bord de la gouttière.
«Bonjour, mon ange, bonjour, bibiche,» fit Hussonnet, en lui envoyant
des baisers.
Il ouvrit la barrière d'un coup de pied, et disparut.
Frédéric l'attendit toute la semaine. Il n'osait aller chez lui, pour
n'avoir point l'air impatient de se faire rendre à déjeuner; mais il
le chercha par tout le quartier latin. Il le rencontra un soir, et
l'emmena dans sa chambre sur le quai Napoléon.
La causerie fut longue; ils s'épanchèrent. Hussonnet ambitionnait la
gloire et les profits du théâtre. Il collaborait à des vaudevilles non
reçus, «avait des masses de plans», tournait le couplet; il en chanta
quelques-uns. Puis, remarquant dans l'étagère un volume de Hugo et un
autre de Lamartine, il se répandit en sarcasmes sur l'école romantique.
Ces poètes-là n'avaient ni bon sens ni correction, et n'étaient pas
Français, surtout! Il se vantait de savoir sa langue et épluchait
les phrases les plus belles avec cette sévérité hargneuse, ce goût
académique qui distinguent les personnes d'humeur folâtre quand elles
abordent l'art sérieux.
Frédéric fut blessé dans ses prédilections; il avait envie de rompre.
Pourquoi ne pas hasarder, tout de suite, le mot d'où son bonheur
dépendait? Il demanda au garçon de lettres s'il pouvait le présenter
chez Arnoux.
La chose était facile, et ils convinrent du jour suivant.
Hussonnet manqua le rendez-vous; il en manqua trois autres. Un samedi,
vers quatre heures, il apparut. Mais, profitant de la voiture, il
s'arrêta d'abord au Théâtre-Français pour avoir un coupon de loge; il
se fit descendre chez un tailleur, chez une couturière; il écrivait des
billets chez les concierges. Enfin ils arrivèrent boulevard Montmartre.
Frédéric traversa la boutique, monta l'escalier. Arnoux le reconnut
dans la glace placée devant son bureau; et, tout en continuant à
écrire, lui tendit la main par-dessus l'épaule.
Cinq ou six personnes, debout, emplissaient l'appartement étroit,
qu'éclairait une seule fenêtre donnant sur la cour; un canapé en damas
de laine brune occupait au fond l'intérieur d'une alcôve, entre deux
portières d'étoffe semblable. Sur la cheminée couverte de paperasses,
il y avait une Vénus en bronze; deux candélabres, garnis de bougies
roses, la flanquaient parallèlement. A droite, près d'un cartonnier, un
homme dans un fauteuil lisait le journal, en gardant son chapeau sur sa
tête; les murailles disparaissaient sous des estampes et des tableaux,
gravures précieuses ou esquisses de maîtres contemporains, ornées de
dédicaces qui témoignaient pour Jacques Arnoux de l'affection la plus
sincère.
«Cela va toujours bien?» fit-il en se tournant vers Frédéric.
Et, sans attendre sa réponse, il demanda bas à Hussonnet.
«Comment l'appelez-vous, votre ami?»
Puis tout haut:
«Prenez donc un cigare, sur le cartonnier, dans la boîte.»
_L'Art industriel_, posé au point central de Paris, était un lieu de
rendez-vous commode, un terrain neutre où les rivalités se coudoyaient
familièrement.
On y voyait, ce jour-là, Anténor Braive, le portraitiste des rois;
Jules Burrieu, qui commençait à populariser par ses dessins les guerres
d'Algérie; le caricaturiste Sombaz, le sculpteur Vourdat, d'autres
encore, et aucun ne répondait aux préjugés de l'étudiant. Leurs
manières étaient simples, leurs propos libres. Le mystique Lovarias
débita un conte obscène; et l'inventeur du paysage oriental, le fameux
Dittmer, portait une camisole de tricot sous son gilet, et prit
l'omnibus pour s'en retourner.
Il fut d'abord question d'une nommée Apollonie, un ancien modèle, que
Burrieu prétendait avoir reconnue sur le boulevard, dans une daumont.
Hussonnet expliqua cette métamorphose par la série de ses entreteneurs.
«Comme ce gaillard-là connaît les filles de Paris!» dit Arnoux.
«Après vous, s'il en reste, sire,» répliqua le bohème, avec un salut
militaire, pour imiter le grenadier offrant sa gourde à Napoléon.
Puis on discuta quelques toiles, où la tête d'Apollonie avait servi.
Les confrères absents furent critiqués. On s'étonnait du prix de leurs
œuvres; et tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment,
lorsque entra un homme de taille moyenne, l'habit fermé par un seul
bouton, les yeux vifs, l'air un peu fou.
«Quel tas de bourgeois vous êtes!» dit-il. «Qu'est-ce que cela fait,
miséricorde! Les vieux qui confectionnaient des chefs-d'œuvre ne
s'inquiétaient pas du million. Corrège, Murillo»...
«Ajoutez Pellerin», dit Sombaz.
Mais sans relever l'épigramme, il continua de discourir avec tant de
véhémence qu'Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois:
«Ma femme a besoin de vous, jeudi. N'oubliez pas!»
Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur Mme Arnoux. Sans
doute, on pénétrait chez elle par le cabinet près du divan? Arnoux
pour prendre un mouchoir, venait de l'ouvrir; Frédéric avait aperçu,
dans le fond, un lavabo. Mais une sorte de grommellement sortit du
coin de la cheminée; c'était le personnage qui lisait son journal,
dans le fauteuil. Il avait cinq pieds neuf pouces, les paupières un
peu tombantes, la chevelure grise, l'air majestueux--et s'appelait
Regimbart.
«Qu'est-ce donc, citoyen? dit Arnoux.
--Encore une nouvelle canaillerie du Gouvernement!»
Il s'agissait de la destitution d'un maître d'école; Pellerin reprit
son parallèle entre Michel-Ange et Shakespeare. Dittmer s'en allait.
Arnoux le rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque.
Alors, Hussonnet, croyant le moment favorable:
«Vous ne pourriez pas m'avancer, mon cher patron?...»
Mais Arnoux s'était rassis et gourmandait un vieillard d'aspect
sordide, en lunettes bleues.
«Ah! vous êtes joli, père Isaac! Voilà trois œuvres décriées,
perdues! Tout le monde se fiche de moi! On les connaît maintenant!
Que voulez-vous que j'en fasse? Il faudra que je les envoie en
Californie!... au diable! Taisez-vous!»
La spécialité de ce bonhomme consistait à mettre au bas de ces tableaux
des signatures de maîtres anciens. Arnoux refusait de le payer; il le
congédia brutalement. Puis, changeant de manières, il salua un monsieur
décoré, gourmé, avec favoris et cravate blanche.
Le coude sur l'espagnolette de la fenêtre, il lui parla pendant
longtemps, d'un air mielleux. Enfin, il éclata:
«Eh! je ne suis pas embarrassé d'avoir des courtiers, monsieur le
comte!»
Le gentilhomme s'étant résigné, Arnoux lui solda vingt-cinq louis, et,
dès qu'il fut dehors:
«Sont-ils assommants, ces grands seigneurs!
--Tous des misérables!» murmura Regimbart.
A mesure que l'heure avançait, les occupations d'Arnoux redoublaient;
il classait des articles, décachetait des lettres, alignait des
comptes; au bruit du marteau dans le magasin, sortait pour surveiller
les emballages, puis reprenait sa besogne; et, tout en faisant courir
sa plume de fer sur le papier, il ripostait aux plaisanteries. Il
devait dîner le soir chez son avocat, et partait le lendemain pour la
Belgique.