Frédéric possédait dans sa commode toutes sortes de provisio

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ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUSTAVE FLAUBERT

III

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE

I

PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE SAINT-BENOIT, 7

1885

TOUS DROITS RÉSERVÉS

PREMIÈRE PARTIE

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE

I

Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, _la Ville-de-Montereau_,

près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.

Des gens arrivaient hors d'haleine; des barriques, des câbles,

des corbeilles de linge gênaient la circulation; les matelots ne

répondaient à personne; on se heurtait; les colis montaient entre les

deux tambours, et le tapage s'absorbait dans le bruissement de la

vapeur, qui, s'échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout

d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l'avant, tintait sans

discontinuer.

Enfin le navire partit; et les deux berges, peuplées de magasins, de

chantiers et d'usines, filèrent comme deux larges rubans que l'on

déroule.

Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album

sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le

brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait

pas les noms; puis il embrassa, dans un dernier coup d'œil, l'île

Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame; et bientôt, Paris disparaissant, il

poussa un grand soupir.

M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à

Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller

_faire son droit_. Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé

au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage; il en

était revenu la veille seulement; et il se dédommageait de ne pouvoir

séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la

plus longue.

Le tumulte s'apaisait; tous avaient pris leur place; quelques-uns,

debout, se chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait

avec un râle lent et rythmique son panache de fumée noire; des

gouttelettes de rosée coulaient sur les cuivres; le pont tremblait

sous une petite vibration intérieure, et les deux roues, tournant

rapidement, battaient l'eau.

La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des

trains de bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues,

ou bien, dans un bateau sans voiles, un homme assis pêchait; puis les

brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait

à droite le cours de la Seine peu à peu s'abaissa, et il en surgit une

autre, plus proche, sur la rive opposée.

Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits

à l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des

murs neufs, des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des

vases de géraniums, espacés régulièrement sur des terrasses où l'on

pouvait s'accouder. Plus d'un, en apercevant ces coquettes résidences,

si tranquilles, enviait d'en être le propriétaire, pour vivre là

jusqu'à la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une

femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une excursion

maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient

leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait

des petits verres.

Frédéric pensait à la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan d'un

drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait

que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir.

Il se déclama des vers mélancoliques; il marchait sur le pont à pas

rapides; il s'avança jusqu'au bout, du côté de la cloche;--et, dans

un cercle de passagers et de matelots, il vit un monsieur qui contait

des galanteries à une paysanne, tout en lui maniant la croix d'or

qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard d'une quarantaine

d'années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une jaquette

de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et

son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir

de Russie, rehaussées de dessins bleus.

La présence de Frédéric ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui

plusieurs fois, en l'interpellant par des clins d'œil; ensuite il

offrit des cigares à tous ceux qui l'entouraient. Mais, ennuyé de cette

compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin. Frédéric le suivit.

La conversation roula d'abord sur les différentes espèces de tabacs,

puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges

donna des conseils au jeune homme; il exposait des théories, narrait

des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant tout cela d'un

ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertissante.

Il était républicain; il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des

théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres,

qu'il appelait familièrement par leurs prénoms; Frédéric lui confia

bientôt ses projets; il les encouragea.

Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il

marmotta vite un long calcul, afin de savoir «combien chaque coup de

piston, à tant de fois par minute, devait, etc.»--Et, la somme trouvée,

il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux

affaires.

Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista pas à

l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine:

«Jacques Arnoux, propriétaire de _l'Art industriel_, boulevard

Montmartre.»

Un domestique ayant un galon d'or à la casquette vint lui dire:

«Si Monsieur voulait descendre? Mademoiselle pleure.»

Il disparut.

_L'Art industriel_ était un établissement hybride, comprenant un

journal de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric avait vu ce

titre-là, plusieurs fois, à l'étalage du libraire de son pays natal,

sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux se développait

magistralement.

Le soleil dardait d'aplomb, en faisant reluire les gabillots de fer

autour des mâts, les plaques du bastingage et la surface de l'eau; elle

se coupait à la proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au bord

des prairies. A chaque détour de la rivière, on retrouvait le même

rideau de peupliers pâles. La campagne était toute vide. Il y avait

dans le ciel de petits nuages blancs arrêtés,--et l'ennui, vaguement

épandu, semblait alanguir la marche du bateau et rendre l'aspect des

voyageurs plus insignifiant encore.

A part quelques bourgeois, aux Premières, c'étaient des ouvriers,

des gens de boutique avec leurs femmes et leurs enfants. Comme on

avait coutume alors de se vêtir sordidement en voyage, presque tous

portaient de vieilles calottes grecques ou des chapeaux déteints,

de maigres habits noirs, râpés par le frottement du bureau, ou des

redingotes ouvrant la capsule de leurs boutons pour avoir trop servi

au magasin; çà et là, quelque gilet à châle laissait voir une chemise

de calicot, maculée de café; des épingles de chrysocale piquaient des

cravates en lambeaux; des sous-pieds cousus retenaient des chaussons

de lisière; deux ou trois gredins qui tenaient des bambous à ganse de

cuir lançaient des regards obliques, et des pères de famille ouvraient

de gros yeux, en faisant des questions. Ils causaient debout, ou

bien accroupis sur leurs bagages; d'autres dormaient dans des coins;

plusieurs mangeaient. Le pont était sali par des écales de noix, des

bouts de cigares, des pelures de poires, des détritus de charcuterie

apportée dans du papier; trois ébénistes, en blouse, stationnaient

devant la cantine; un joueur de harpe en haillons se reposait, accoudé

sur son instrument; on entendait par intervalles le bruit du charbon de

terre dans le fourneau, un éclat de voix, un rire;--et le capitaine,

sur la passerelle, marchait d'un tambour à l'autre, sans s'arrêter.

Frédéric, pour rejoindre sa place, poussa la grille des Premières,

dérangea deux chasseurs avec leurs chiens.

Ce fut comme une apparition:

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule; ou du moins il

ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses

yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête; il fléchit

involontairement les épaules; et, quand il se fut mis plus loin, du

même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui

palpitaient au vent, derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant

la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient

presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline

claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle

était en train de broder quelque chose; et son nez droit, son menton,

toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite

et de gauche pour dissimuler sa manœuvre; puis il se planta tout près

de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une

chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de

sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il

considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose

extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé?

Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes

qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait; et le désir de la

possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde,

dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la

main une petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient

des larmes, venait de s'éveiller; elle la prit sur ses genoux.

«Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt; sa

mère ne l'aimerait plus; on lui pardonnait trop ses caprices.» Et

Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une

découverte, une acquisition.

Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être; elle avait

ramené des îles cette négresse avec elle.

Un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le

bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer,

durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les

pieds, dormir dedans! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à

peu, il allait tomber dans l'eau, Frédéric fit un bond et le rattrapa.

Elle lui dit:

«Je vous remercie, monsieur.»

Leurs yeux se rencontrèrent.

«Ma femme, es-tu prête?» cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le

capot de l'escalier.

Mlle Marthe courut vers lui, et, cramponnée à son cou, elle tirait

ses moustaches. Les sons d'une harpe retentirent, elle voulut voir la

musique; et bientôt le joueur d'instrument, amené par la négresse,

entra dans les Premières. Arnoux le reconnut pour un ancien modèle; il

le tutoya, ce qui surprit les assistants. Enfin le harpiste rejeta ses

longs cheveux derrière ses épaules, étendit les bras et se mit à jouer.

C'était une romance orientale, où il était question de poignards, de

fleurs et d'étoiles. L'homme en haillons chantait cela d'une voix

mordante; les battements de la machine coupaient la mélodie à fausse

mesure; il pinçait plus fort: les cordes vibraient, et leurs sons

métalliques semblaient exhaler des sanglots, et comme la plainte d'un

amour orgueilleux et vaincu. Des deux côtés de la rivière, des bois

s'inclinaient jusqu'au bord de l'eau; un courant d'air frais passait;

Mme Arnoux regardait au loin d'une manière vague. Quand la musique

s'arrêta, elle remua les paupières plusieurs fois, comme si elle

sortait d'un songe.

Le harpiste s'approcha d'eux, humblement. Pendant qu'Arnoux cherchait

de la monnaie, Frédéric allongea vers la casquette sa main fermée,

et, l'ouvrant avec pudeur, il y déposa un louis d'or. Ce n'était pas

la vanité qui le poussait à faire cette aumône devant elle, mais une

pensée de bénédiction où il l'associait, un mouvement de cœur presque

religieux.

Arnoux, en lui montrant le chemin, l'engagea cordialement à descendre.

Frédéric affirma qu'il venait de déjeuner; il se mourait de faim, au

contraire; et il ne possédait plus un centime au fond de sa bourse.

Ensuite il songea qu'il avait bien le droit, comme un autre, de se

tenir dans la chambre.

Autour des tables rondes, des bourgeois mangeaient, un garçon de café

circulait; M. et Mme Arnoux étaient dans le fond, à droite; il s'assit

sur la longue banquette de velours, ayant ramassé un journal qui se

trouvait là.

Ils devaient, à Montereau, prendre la diligence de Châlons. Leur voyage

en Suisse durerait un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa faiblesse

pour son enfant. Il chuchota dans son oreille une gracieuseté, sans

doute, car elle sourit. Puis il se dérangea pour fermer derrière son

cou le rideau de la fenêtre.

Le plafond, bas et tout blanc, rabattait une lumière crue. Frédéric, en

face, distinguait l'ombre de ses cils. Elle trempait ses lèvres dans

son verre, cassait un peu de croûte entre ses doigts; le médaillon de

lapis-lazuli, attaché par une chaînette d'or à son poignet, de temps

à autre sonnait contre son assiette. Ceux qui étaient là, pourtant,

n'avaient pas l'air de la remarquer.

Quelquefois, par les hublots, on voyait glisser le flanc d'une barque

qui accostait le navire pour prendre ou déposer des voyageurs. Les gens

attablés se penchaient aux ouvertures et nommaient les pays riverains.

Arnoux se plaignait de la cuisine: il se récria considérablement devant

l'addition, et il la fit réduire. Puis il emmena le jeune homme à

l'avant du bateau pour boire des grogs. Mais Frédéric s'en retourna

bientôt sous la tente, où Mme Arnoux était revenue. Elle lisait un

mince volume à couverture grise. Les deux coins de sa bouche se

relevaient par moments, et un éclair de plaisir illuminait son front.

Il jalousa celui qui avait inventé ces choses dont elle paraissait

occupée. Plus il la contemplait, plus il sentait entre elle et lui

se creuser des abîmes. Il songeait qu'il faudrait la quitter tout à

l'heure, irrévocablement, sans en avoir arraché une parole, sans lui

laisser même un souvenir!

Une plaine s'étendait à droite; à gauche un herbage allait doucement

rejoindre une colline où l'on apercevait des vignobles, des noyers,

un moulin dans la verdure, et des petits chemins au delà, formant des

zigzags sur la roche blanche qui touchait au bord du ciel. Quel bonheur

de monter côte à côte, le bras autour de sa taille, pendant que sa

robe balayerait les feuilles jaunies, en écoutant sa voix, sous le

rayonnement de ses yeux! Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient

qu'à descendre; et cette chose bien simple n'était pas plus facile,

cependant, que de remuer le soleil!

Un peu plus loin, on découvrit un château, à toit pointu, avec des

tourelles carrées. Un parterre de fleurs s'étalait devant sa façade;

et des avenues s'enfonçaient, comme des voûtes noires, sous les hauts

tilleuls. Il se la figura passant au bord des charmilles. A ce moment,

une jeune dame et un jeune homme se montrèrent sur le perron, entre les

caisses d'orangers. Puis tout disparut.

La petite fille jouait autour de lui. Frédéric voulut la baiser. Elle

se cacha derrière sa bonne; sa mère la gronda de n'être pas aimable

pour le monsieur qui avait sauvé son châle. Était-ce une ouverture

indirecte?

«Va-t-elle enfin me parler?» se demandait-il.

Le temps pressait. Comment obtenir une invitation chez Arnoux? Et

il n'imagina rien de mieux que de lui faire remarquer la couleur de

l'automne, en ajoutant:

«Voilà bientôt l'hiver, la saison des bals et des dîners!»

Mais Arnoux était tout occupé de ses bagages. La côte de Surville

apparut, les deux ponts se rapprochaient, on longea une corderie,

ensuite une rangée de maisons basses; il y avait, en dessous, des

marmites de goudron, des éclats de bois; et des gamins couraient sur le

sable, en faisant la roue. Frédéric reconnut un homme avec un gilet à

manches, il lui cria:

«Dépêche-toi.»

On arrivait. Il chercha péniblement Arnoux dans la foule des passagers,

et l'autre répondit en lui serrant la main:

«Au plaisir, cher monsieur!»

Quand il fut sur le quai, Frédéric se retourna. Elle était près du

gouvernail, debout. Il lui envoya un regard où il avait tâché de mettre

toute son âme; comme s'il n'eût rien fait, elle demeura immobile. Puis,

sans égard aux salutations de son domestique:

«Pourquoi n'as-tu pas amené la voiture jusqu'ici?»

Le bonhomme s'excusait.

«Quel maladroit! Donne-moi de l'argent!»

Et il alla manger dans une auberge.

Un quart d'heure après, il eut envie d'entrer comme par hasard dans la

cour des diligences. Il la verrait encore, peut-être?

«A quoi bon?» se dit-il.

Et l'américaine l'emporta. Les deux chevaux n'appartenaient pas à sa

mère. Elle avait emprunté celui de M. Chambrion, le receveur, pour

l'atteler auprès du sien. Isidore, parti la veille, s'était reposé à

Bray jusqu'au soir et avait couché à Montereau, si bien que les bêtes

rafraîchies trottaient lestement.

Des champs moissonnés se prolongeaient à n'en plus finir. Deux lignes

d'arbres bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient; et

peu à peu, Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et

les autres pays, tout son voyage lui revint à la mémoire, d'une

façon si nette qu'il distinguait maintenant des détails nouveaux, des

particularités plus intimes; sous le dernier volant de sa robe, son

pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron; la

tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les petits glands

rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement.

Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n'aurait voulu

rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L'univers venait tout

à coup de s'élargir. Elle était le point lumineux où l'ensemble des

choses convergeait;--et, bercé par le mouvement de la voiture, les

paupières à demi closes, le regard dans les nuages, il s'abandonnait à

une joie rêveuse et infinie.

A Bray, il n'attendit pas qu'on eût donné l'avoine, il alla devant, sur

la route, tout seul. Arnoux l'avait appelée «Marie!» Il cria très haut:

«Marie!» Sa voix se perdit dans l'air.

Une large couleur de pourpre enflammait le ciel à l'occident. De

grosses meules de blé, qui se levaient au milieu des chaumes,

projetaient des ombres géantes. Un chien se mit à aboyer dans une

ferme, au loin. Il frissonna, pris d'une inquiétude sans cause.

Quand Isidore l'eut rejoint, il se plaça sur le siège pour conduire.

Sa défaillance était passée. Il était bien résolu à s'introduire,

n'importe comment, chez les Arnoux, et à se lier avec eux. Leur maison

devait être amusante, Arnoux lui plaisait d'ailleurs; puis, qui sait?

Alors, un flot de sang lui monta au visage: ses tempes bourdonnaient,

il fit claquer son fouet, secoua les rênes, et il menait les chevaux

d'un tel train, que le vieux cocher répétait:

«Doucement! mais doucement! vous les rendrez poussifs.»

Peu à peu Frédéric se calma, et il écouta parler son domestique.

On attendait Monsieur avec grande impatience. Mlle Louise avait pleuré

pour partir dans la voiture.

«Qu'est-ce donc, Mlle Louise?

--La petite à M. Roque, vous savez?

--Ah! j'oubliais!» répliqua Frédéric, négligemment.

Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient plus. Ils boitaient l'un et

l'autre; et neuf heures sonnaient à Saint-Laurent lorsqu'il arriva sur

la place d'Armes, devant la maison de sa mère. Cette maison, spacieuse,

avec un jardin donnant sur la campagne, ajoutait à la considération de

Mme Moreau, qui était la personne du pays la plus respectée.

Elle sortait d'une vieille famille de gentilshommes, éteinte

maintenant. Son mari, un plébéien que ses parents lui avaient fait

épouser, était mort d'un coup d'épée, pendant sa grossesse, en lui

laissant une fortune compromise. Elle recevait trois fois la semaine

et donnait de temps à autre un beau dîner. Mais le nombre des bougies

était calculé d'avance, et elle attendait impatiemment ses fermages.

Cette gêne, dissimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant,

sa vertu s'exerçait sans étalage de pruderie, sans aigreur. Ses

moindres charités semblaient de grandes aumônes. On la consultait

sur le choix des domestiques, l'éducation des jeunes filles, l'art

des confitures, et Monseigneur descendait chez elle dans ses tournées

épiscopales.

Mme Moreau nourrissait une haute ambition pour son fils. Elle n'aimait

pas à entendre blâmer le Gouvernement, par une sorte de prudence

anticipée. Il aurait besoin de protections d'abord; puis, grâce à

ses moyens, il deviendrait conseiller d'État, ambassadeur, ministre.

Ses triomphes au collège de Sens légitimaient cet orgueil; il avait

remporté le prix d'honneur.

Quand il entra dans le salon, tous se levèrent à grand bruit, on

l'embrassa; et avec les fauteuils et les chaises on fit un large

demi-cercle autour de la cheminée. M. Gamblin lui demanda immédiatement

son opinion sur Mme Lafarge. Ce procès, la fureur de l'époque, ne

manqua pas d'amener une discussion violente; Mme Moreau l'arrêta, au

regret toutefois de M. Gamblin; il la jugeait utile pour le jeune

homme, en sa qualité de futur jurisconsulte, et il sortit du salon,

piqué.

Rien ne devait surprendre dans un ami du père Roque! A propos du père

Roque, on parla de M. Dambreuse, qui venait d'acquérir le domaine de

la Fortelle. Mais le percepteur avait entraîné Frédéric à l'écart,

pour savoir ce qu'il pensait du dernier ouvrage de M. Guizot. Tous

désiraient connaître ses affaires; et Mme Benoît s'y prit adroitement

en s'informant de son oncle. Comment allait ce bon parent? Il ne

donnait plus de ses nouvelles. N'avait-il pas un arrière-cousin en

Amérique?

La cuisinière annonça que le potage de Monsieur était servi. On se

retira par discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls, dans la salle, sa

mère lui dit, à voix basse:

«Eh bien?»

Le vieillard l'avait reçu très cordialement, mais sans montrer ses

intentions.

Mme Moreau soupira.

«Où est-elle, à présent?» songeait-il.

La diligence roulait, et, enveloppée dans le châle, sans doute, elle

appuyait contre le drap du coupé sa belle tête endormie.

Ils montaient dans leurs chambres quand un garçon du _Cygne de la

Croix_ apporta un billet.

«Qu'est-ce donc?

--C'est Deslauriers qui a besoin de moi, dit-il.

--Ah! ton camarade! fit Mme Moreau avec un ricanement de mépris.

L'heure est bien choisie, vraiment!»

Frédéric hésitait. Mais l'amitié fut plus forte. Il prit son chapeau.

«Au moins, ne sois pas longtemps!» lui dit sa mère.

II

Le père de Charles Deslauriers, ancien capitaine de ligne,

démissionnaire en 1818, était revenu se marier à Nogent, et, avec

l'argent de la dot, avait acheté une charge d'huissier, suffisant à

peine pour le faire vivre. Aigri par de longues injustices, souffrant

de ses vieilles blessures, et toujours regrettant l'Empereur, il

dégorgeait sur son entourage les colères qui l'étouffaient. Peu

d'enfants furent plus battus que son fils. Le gamin ne cédait pas,

malgré les coups. Sa mère, quand elle tâchait de s'interposer, était

rudoyée comme lui. Enfin, le capitaine le plaça dans son étude, et

tout le long du jour, il le tenait courbé sur son pupitre à copier des

actes, ce qui lui rendit l'épaule droite visiblement plus forte que

l'autre.

En 1833, d'après l'invitation de M. le président, le capitaine vendit

son étude. Sa femme mourut d'un cancer. Il alla vivre à Dijon; ensuite

il s'établit marchand d'hommes à Troyes; et, ayant obtenu pour

Charles une demi-bourse, le mit au collège de Sens, où Frédéric le

reconnut. Mais l'un avait douze ans, l'autre quinze; d'ailleurs, mille

différences de caractère et d'origine les séparaient.

Frédéric possédait dans sa commode toutes sortes de provisions, des

choses recherchées, un nécessaire de toilette, par exemple. Il aimait à

dormir tard le matin, à regarder les hirondelles, à lire des pièces de

théâtre, et, regrettant les douceurs de la maison, il trouvait rude la

vie de collège.

Elle semblait bonne au fils de l'huissier. Il travaillait si bien,

qu'au bout de la seconde année, il passa dans la classe de troisième.

Cependant, à cause de sa pauvreté, ou de son humeur querelleuse, une

sourde malveillance l'entourait. Mais un domestique, une fois, l'ayant

appelé enfant de gueux, en pleine cour des Moyens, il lui sauta à la

gorge et l'aurait tué, sans trois maîtres d'études qui intervinrent.

Frédéric, emporté d'admiration, le serra dans ses bras. A partir de ce

jour, l'intimité fut complète. L'affection d'un _grand_, sans doute,

flatta la vanité du petit, et l'autre accepta comme un bonheur ce

dévouement qui s'offrait.

Son père, pendant les vacances, le laissait au collège. Une traduction

de Platon ouverte par hasard l'enthousiasma. Alors il s'éprit

d'études métaphysiques; et ses progrès furent rapides, car il les

abordait avec des forces jeunes et dans l'orgueil d'une intelligence

qui s'affranchit; Jouffroy, Cousin, Laromiguière, Malebranche, les

Écossais, tout ce que la bibliothèque contenait, y passa. Il avait eu

soin d'en voler la clef, pour se procurer des livres.

Les distractions de Frédéric étaient moins sérieuses. Il dessina dans

la rue des Trois-Rois la généalogie du Christ, sculptée sur un poteau,

puis le portail de la cathédrale. Après les drames moyen âge, il entama

les mémoires: Froissart, Comines, Pierre de l'Estoile, Brantôme.

Les images que ces lectures amenaient à son esprit l'obsédaient si

fort, qu'il éprouvait le besoin de les reproduire. Il ambitionnait

d'être un jour le Walter Scott de la France. Deslauriers méditait un

vaste système de philosophie, qui aurait les applications les plus

lointaines.

Ils causaient de tout cela, pendant les récréations, dans la cour, en

face de l'inscription morale peinte sous l'horloge; ils en chuchotaient

dans la chapelle, à la barbe de saint Louis; ils en rêvaient dans le

dortoir, d'où l'on domine un cimetière. Les jours de promenade, ils se

rangeaient derrière les autres, et ils parlaient interminablement.

Ils parlaient de ce qu'ils feraient plus tard, quand ils seraient

sortis du collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage avec

l'argent que Frédéric prélèverait sur sa fortune, à sa majorité.

Puis ils reviendraient à Paris, ils travailleraient ensemble, ne se

quitteraient pas; et, comme délassement à leurs travaux, ils auraient

des amours de princesses dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes

orgies avec des courtisanes illustres. Des doutes succédaient à leurs

emportements d'espoir. Après des crises de gaieté verbeuse, ils

tombaient dans des silences profonds.

Les soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins

pierreux au bord des vignes, ou sur la grande route en pleine

campagne, et que les blés ondulaient au soleil, tandis que des

senteurs d'angélique passaient dans l'air, une sorte d'étouffement

les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis, enivrés. Les

autres, en manches de chemise, jouaient aux barres ou faisaient partir

des cerfs-volants. Le pion les appelait, on s'en revenait, en suivant

les jardins que traversaient de petits ruisseaux, puis les boulevards

ombragés par les vieux murs; les rues désertes sonnaient sous leurs

pas; la grille s'ouvrait, on remontait l'escalier; et ils étaient

tristes comme après de grandes débauches.

M. le censeur prétendait qu'ils s'exaltaient mutuellement. Cependant,

si Frédéric travailla dans les hautes classes, ce fut par les

exhortations de son ami; et, aux vacances de 1837, il l'emmena chez sa

mère.

Le jeune homme déplut à Mme Moreau. Il mangeait extraordinairement,

il refusa d'assister le dimanche aux offices, il tenait des discours

républicains; enfin, elle crut savoir qu'il avait conduit son fils

dans des lieux déshonnêtes. On surveilla leurs relations. Ils ne

s'en aimèrent que davantage; et les adieux furent pénibles, quand

Deslauriers, l'année suivante, partit du collège, pour étudier le droit

à Paris.

Frédéric comptait bien l'y rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis

deux ans; et, leurs embrassades étant finies, ils allèrent sur les

ponts afin de causer plus à l'aise.

Le capitaine, qui tenait maintenant un billard à Villenauxe, s'était

fâché rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et

même il lui avait coupé les vivres, tout net. Mais comme il voulait

concourir plus tard pour une chaire de professeur à l'École et qu'il

n'avait pas d'argent, Deslauriers acceptait à Troyes une place de

maître clerc chez un avoué. A force de privations, il économiserait

quatre mille francs; et, s'il ne devait rien toucher de la succession

maternelle, il aurait toujours de quoi travailler librement, pendant

trois années, en attendant une position. Il fallait donc abandonner

leur vieux projet de vivre ensemble dans la capitale, pour le présent

du moins.

Frédéric baissa la tête. C'était le premier de ses rêves qui

s'écroulait.

«Console-toi, dit le fils du capitaine, la vie est longue; nous sommes

jeunes. Je te rejoindrai! N'y pense plus!»

Il le secouait par les mains, et, pour le distraire, lui fit des

questions sur son voyage.

Frédéric n'eut pas grand'chose à narrer. Mais, au souvenir de Mme

Arnoux, son chagrin s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une

pudeur. Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours,

ses manières, ses relations; et Deslauriers l'engagea fortement à

cultiver cette connaissance.

Frédéric, dans ces derniers temps, n'avait rien écrit; ses opinions

littéraires étaient changées: il estimait par-dessus tout la passion;

Werther, René, Franck, Lara, Lélia et d'autres plus médiocres

l'enthousiasmaient presque également. Quelquefois la musique lui

semblait seule capable d'exprimer ses troubles intérieurs; alors, il

rêvait des symphonies; ou bien la surface des choses l'appréhendait, et

il voulait peindre. Il avait composé des vers, pourtant; Deslauriers

les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce.

Quant à lui, il ne donnait plus dans la métaphysique. L'économie

sociale et la Révolution française le préoccupaient. C'était, à

présent, un grand diable de vingt-deux ans, maigre, avec une large

bouche, l'air résolu. Il portait, ce soir-là, un mauvais paletot de

lasting; et ses souliers étaient blancs de poussière, car il avait fait

la route de Villenauxe à pied, exprès pour voir Frédéric.

Isidore les aborda. Madame priait Monsieur de revenir, et, craignant

qu'il n'eût froid, elle lui envoyait son manteau.

«Reste donc!» dit Deslauriers.

Et ils continuèrent à se promener d'un bout à l'autre des deux ponts

qui s'appuient sur l'île étroite, formée par le canal et la rivière.

Quand ils allaient du côté de Nogent, ils avaient, en face, un pâté

de maisons s'inclinant quelque peu; à droite, l'église apparaissait

derrière les moulins de bois dont les vannes étaient fermées; et, à

gauche, les haies d'arbustes, le long de la rive, terminaient des

jardins, que l'on distinguait à peine. Mais, du côté de Paris, la

grande route descendait en ligne droite, et des prairies se perdaient

au loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse et d'une

clarté blanchâtre. Des odeurs de feuillage humide montaient jusqu'à

eux; la chute de la prise d'eau, cent pas plus loin, murmurait, avec ce

gros bruit doux que font les ondes dans les ténèbres.

Deslauriers s'arrêta, et il dit:

«Ces bonnes gens qui dorment tranquilles, c'est drôle! Patience! un

nouveau 89 se prépare! On est las de constitutions, de chartes, de

subtilités, de mensonges! Ah! si j'avais un journal ou une tribune,

comme je vous secouerais tout cela! Mais, pour entreprendre n'importe

quoi, il faut de l'argent! Quelle malédiction que d'être le fils d'un

cabaretier et de perdre sa jeunesse à la quête de son pain!»

Il baissa la tête, se mordit les lèvres, et il grelottait sous son

vêtement mince.

Frédéric lui jeta la moitié de son manteau sur les épaules. Ils s'en

enveloppèrent tous deux; et, se tenant par la taille, ils marchaient

dessous, côte à côte.

«Comment veux-tu que je vive là-bas, sans toi?» disait Frédéric.

L'amertume de son ami avait ramené sa tristesse. «J'aurais fait quelque

chose avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu? L'amour est la

pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires

produisent les œuvres sublimes. Quant à chercher celle qu'il me

faudrait, j'y renonce! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me

repoussera. Je suis de la race des déshérités, et je m'éteindrai avec

un trésor qui était de strass ou de diamant, je n'en sais rien.»

L'ombre de quelqu'un s'allongea sur les pavés, en même temps qu'ils

entendirent ces mots:

«Serviteur, messieurs!»

Celui qui les prononçait était un petit homme, habillé d'une ample

redingote brune, et coiffé d'une casquette laissant paraître sous la

visière un nez pointu.

«M. Roque? dit Frédéric.

--Lui-même!» reprit la voix.

Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait d'inspecter

ses pièges à loup, dans son jardin, au bord de l'eau.

«Et vous voilà de retour dans nos pays? Très bien! j'ai appris cela par

ma fillette. La santé est toujours bonne, j'espère? Vous ne partez pas

encore?»

Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric.

Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas; le père Roque vivait en

concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il

fût le croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse.

«Le banquier qui demeure rue d'Anjou?» reprit Deslauriers. «Sais-tu ce

que tu devrais faire, mon brave?»

Isidore les interrompit encore une fois. Il avait ordre de ramener

Frédéric, définitivement. Madame s'inquiétait de son absence.

«Bien, bien! on y va,» dit Deslauriers; «il ne découchera pas.»

Et, le domestique étant parti:

«Tu devrais prier ce vieux de t'introduire chez les Dambreuse; rien

n'est utile comme de fréquenter une maison riche! Puisque tu as un

habit noir et des gants blancs, profites-en! Il faut que tu ailles dans

ce monde-là! Tu m'y mèneras plus tard. Un homme à millions, pense donc!

Arrange-toi pour lui plaire, et à sa femme aussi. Deviens son amant!»

Frédéric se récriait.

«Mais je te dis là des choses classiques, il me semble? Rappelle-toi

Rastignac dans _la Comédie humaine!_ Tu réussiras, j'en suis sûr!»

Frédéric avait tant de confiance en Deslauriers, qu'il se sentit

ébranlé, et oubliant Mme Arnoux, ou la comprenant dans la prédiction

faite sur l'autre, il ne put s'empêcher de sourire.

Le clerc ajouta:

«Dernier conseil: passe tes examens! Un titre est toujours bon; et

lâche-moi franchement tes poètes catholiques et sataniques, aussi

avancés en philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton désespoir

est bête. De très grands particuliers ont eu des commencements plus

difficiles, à commencer par Mirabeau. D'ailleurs, notre séparation ne

sera pas si longue. Je ferai rendre gorge à mon filou de père. Il est

temps que je m'en retourne, adieu! As-tu cent sous pour que je paye mon

dîner?»

Frédéric lui donna dix francs, le reste de la somme prise le matin à

Isidore.

Cependant à vingt toises des ponts, sur la rive gauche, une lumière

brillait dans la lucarne d'une maison basse.

Deslauriers l'aperçut. Alors, il dit emphatiquement, tout en retirant

son chapeau:

«Vénus, reine des cieux, serviteur! Mais la Pénurie est la mère de la

Sagesse. Nous a-t-on assez calomniés pour ça, miséricorde!»

Cette allusion à une aventure commune les mit en joie. Ils riaient très

haut, dans les rues.

Puis, ayant soldé sa dépense à l'auberge, Deslauriers reconduisit

Frédéric jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu;--et, après une longue

étreinte, les deux amis se séparèrent.

III

Deux mois plus tard, Frédéric, débarqué un matin rue Coq-Héron, songea

immédiatement à faire sa grande visite.

Le hasard l'avait servi. Le père Roque était venu lui apporter un

rouleau de papiers, en le priant de les remettre lui-même chez M.

Dambreuse; et il accompagnait l'envoi d'un billet décacheté, où il

présentait son jeune compatriote.

Mme Moreau parut surprise de cette démarche. Frédéric dissimula le

plaisir qu'elle lui causait.

M. Dambreuse s'appelait de son vrai nom le comte d'Ambreuse; mais, dès

1825, abandonnant peu à peu sa noblesse et son parti, il s'était tourné

vers l'industrie; et, l'oreille dans tous les bureaux, la main dans

toutes les entreprises, à l'affût des bonnes occasions, subtil comme

un Grec et laborieux comme un Auvergnat, il avait amassé une fortune

que l'on disait considérable; de plus, il était officier de la Légion

d'honneur, membre du conseil général de l'Aube, député, pair de France

un de ces jours; complaisant du reste, il fatiguait le ministre par

ses demandes continuelles de secours, de croix, de bureaux de tabac;

et, dans ses bouderies contre le pouvoir, il inclinait au centre

gauche. Sa femme, la jolie Mme Dambreuse, que citaient les journaux de

modes, présidait les assemblées de charité. En cajolant les duchesses,

elle apaisait les rancunes du noble faubourg et laissait croire que M.

Dambreuse pouvait encore se repentir et rendre des services.

Le jeune homme était troublé en allant chez eux.

«J'aurais mieux fait de prendre mon habit. On m'invitera sans doute au

bal pour la semaine prochaine? Que va-t-on me dire?»

L'aplomb lui revint en songeant que M. Dambreuse n'était qu'un

bourgeois, et il sauta gaillardement de son cabriolet sur le trottoir

de la rue d'Anjou.

Quand il eut poussé une des deux portes cochères, il traversa la cour,

gravit le perron et entra dans un vestibule pavé en marbre de couleur.

Un double escalier droit, avec un tapis rouge à baguettes de cuivre,

s'appuyait contre les hautes murailles en stuc luisant. Il y avait, au

bas des marches, un bananier dont les feuilles larges retombaient sur

le velours de la rampe. Deux candélabres de bronze tenaient des globes

de porcelaine suspendus à des chaînettes; les soupiraux des calorifères

béants exhalaient un air lourd; et l'on n'entendait que le tic tac

d'une grande horloge, dressée à l'autre bout du vestibule, sous une

panoplie.

Un timbre sonna; un valet parut, et introduisit Frédéric dans une

petite pièce, où l'on distinguait deux coffres-forts, avec des casiers

remplis de cartons. M. Dambreuse écrivait au milieu, sur un bureau à

cylindre.

Il parcourut la lettre du père Roque, ouvrit avec son canif la toile

qui enfermait les papiers, et les examina.

De loin, à cause de sa taille mince, il pouvait sembler jeune encore.

Mais ses rares cheveux blancs, ses membres débiles et surtout la pâleur

extraordinaire de son visage, accusaient un tempérament délabré. Une

énergie impitoyable reposait dans ses yeux glauques, plus froids que

des yeux de verre. Il avait les pommettes saillantes, et des mains à

articulations noueuses.

Enfin, s'étant levé, il adressa au jeune homme quelques questions sur

des personnes de leur connaissance, sur Nogent, sur ses études; puis il

le congédia en s'inclinant. Frédéric sortit par un autre corridor, et

se trouva dans le bas de la cour, auprès des remises.

Un coupé bleu, attelé d'un cheval noir, stationnait devant le perron.

La portière s'ouvrit, une dame y monta, et la voiture, avec un bruit

sourd, se mit à rouler sur le sable.

Frédéric, en même temps qu'elle, arriva de l'autre côté, sous la porte

cochère. L'espace n'étant pas assez large, il fut contraint d'attendre.

La jeune femme, penchée en dehors du vasistas, parlait tout bas au

concierge. Il n'apercevait que son dos, couvert d'une mante violette.

Cependant, il plongeait dans l'intérieur de la voiture, tendue de reps

bleu, avec des passementeries et des effilés de soie. Les vêtements de

la dame l'emplissaient; il s'échappait de cette petite boîte capitonnée

un parfum d'iris, et comme une vague senteur d'élégances féminines. Le

cocher lâcha les rênes, le cheval frôla la borne brusquement, et tout

disparut.

Frédéric s'en revint à pied, en suivant les boulevards.

Il regrettait de n'avoir pu distinguer Mme Dambreuse.

Un peu plus haut que la rue Montmartre, un embarras de voitures lui fit

tourner la tête; et, de l'autre côté, en face, il lut sur une plaque de

marbre:

JACQUES ARNOUX.

Comment n'avait-il pas songé à elle, plus tôt? La faute venait

de Deslauriers, et il s'avança vers la boutique, il n'entra pas,

cependant; il attendit qu'Elle parût.

Les hautes glaces transparentes offraient aux regards, dans une

disposition habile, des statuettes, des dessins, des gravures,

des catalogues, des numéros de l'_Art industriel_; et les prix de

l'abonnement étaient répétés sur la porte, que décoraient à son milieu

les initiales de l'éditeur. On apercevait, contre les murs, de grands

tableaux dont le vernis brillait, puis, dans le fond, deux bahuts,

chargés de porcelaines, de bronzes, de curiosités alléchantes; un petit

escalier les séparait, fermé dans le haut par une portière de moquette;

et un lustre en vieux saxe, un tapis vert sur le plancher, avec une

table en marqueterie, donnaient à cet intérieur plutôt l'apparence

d'un salon que d'une boutique.

Frédéric faisait semblant d'examiner les dessins. Après des hésitations

infinies, il entra.

Un employé souleva la portière et répondit que Monsieur ne serait

pas «au magasin» avant cinq heures. Mais si la commission pouvait se

transmettre...

«Non! je reviendrai,» répliqua doucement Frédéric.

Les jours suivants furent employés à se chercher un logement; et il

se décida pour une chambre au second étage, dans un hôtel garni, rue

Saint-Hyacinthe.

En portant sous son bras un buvard tout neuf, il se rendit à

l'ouverture des cours. Trois cents jeunes gens, nu-tête, emplissaient

un amphithéâtre où un vieillard en robe rouge dissertait d'une voix

monotone; des plumes grinçaient sur le papier. Il retrouvait dans cette

salle l'odeur poussiéreuse des classes, une chaire de forme pareille,

le même ennui! Pendant quinze jours, il y retourna. Mais on n'était pas

encore à l'article 3, qu'il avait lâché le Code civil, et il abandonna

les Institutes à la _Summa divisio personarum_.

Les joies qu'il s'était promises n'arrivaient pas; et, quand il eut

épuisé un cabinet de lecture, parcouru les collections du Louvre,

et plusieurs fois de suite été au spectacle, il tomba dans un

désœuvrement sans fond.

Mille choses nouvelles ajoutaient à sa tristesse. Il lui fallait

compter son linge et subir le concierge, rustre à tournure d'infirmier,

qui venait le matin retaper son lit, en sentant l'alcool et en

grommelant. Son appartement, orné d'une pendule d'albâtre, lui

déplaisait. Les cloisons étaient minces; il entendait les étudiants

faire du punch, rire, chanter.

Las de cette solitude, il rechercha un de ses anciens camarades nommé

Baptiste Martinon; et il le découvrit dans une pension bourgeoise de la

rue Saint-Jacques, bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de

terre.

En face de lui, une femme en robe d'indienne reprisait des chaussettes.

Martinon était ce qu'on appelle un fort bel homme: grand, joufflu, la

physionomie régulière et des yeux bleuâtres à fleur de tête; son père,

un gros cultivateur, le destinait à la magistrature,--et, voulant déjà

paraître sérieux, il portait sa barbe taillée en collier.

Comme les ennuis de Frédéric n'avaient point de cause raisonnable et

qu'il ne pouvait arguer d'aucun malheur, Martinon ne comprit rien à ses

lamentations sur l'existence. Lui, il allait tous les matins à l'École,

se promenait ensuite dans le Luxembourg, prenait le soir sa demi-tasse

au café, et, avec quinze cents francs par an et l'amour de cette

ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux.

«Quel bonheur!» exclama intérieurement Frédéric.

Il avait fait à l'École une autre connaissance, celle de M. de

Cisy, enfant de grande famille et qui semblait une demoiselle, à la

gentillesse de ses manières.

M. de Cisy s'occupait de dessin, aimait le gothique. Plusieurs fois

ils allèrent ensemble admirer la Sainte-Chapelle et Notre-Dame.

Mais la distinction du jeune patricien recouvrait une intelligence

des plus pauvres. Tout le surprenait; il riait beaucoup à la moindre

plaisanterie, et montrait une ingénuité si complète, que Frédéric le

prit d'abord pour un farceur, et finalement le considéra comme un

nigaud.

Les épanchements n'étaient donc possibles avec personne; et il

attendait toujours l'invitation des Dambreuse.

Au jour de l'an, il leur envoya des cartes de visite, mais il n'en

reçut aucune.

Il était retourné à l'_Art industriel_.

Il y retourna une troisième fois, et il vit enfin Arnoux qui se

disputait au milieu de cinq à six personnes et répondit à peine à

son salut; Frédéric en fut blessé. Il n'en chercha pas moins comment

parvenir jusqu'à Elle.

Il eut d'abord l'idée de se présenter souvent, pour marchander des

tableaux. Puis il songea à glisser dans la boîte du journal quelques

articles «très forts», ce qui amènerait des relations. Peut-être

valait-il mieux courir droit au but, déclarer son amour? Alors, il

composa une lettre de douze pages, pleines de mouvements lyriques

et d'apostrophes; mais il la déchira, et ne fit rien, ne tenta

rien,--immobilisé par la peur de l'insuccès.

Au-dessus de la boutique d'Arnoux, il y avait au premier étage trois

fenêtres, éclairées chaque soir. Des ombres circulaient par derrière,

une surtout; c'était la sienne;--et il se dérangeait de très loin pour

regarder ces fenêtres et contempler cette ombre.

Une négresse, qu'il croisa un jour dans les Tuileries tenant une petite

fille par la main, lui rappela la négresse de Mme Arnoux. Elle devait y

venir comme les autres; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries,

son cœur battait, espérant la rencontrer. Les jours de soleil, il

continuait sa promenade jusqu'au bout des Champs-Élysées.

Des femmes, nonchalamment assises dans des calèches, et dont les voiles

flottaient au vent, défilaient près de lui, au pas ferme de leurs

chevaux, avec un balancement insensible qui faisait craquer les cuirs

vernis. Les voitures devenaient plus nombreuses, et, se ralentissant

à partir du Rond-Point, elles occupaient toute la voie. Les crinières

étaient près des crinières, les lanternes près des lanternes; les

étriers d'acier, les gourmettes d'argent, les boucles de cuivre,

jetaient çà et là des points lumineux entre les culottes courtes,

les gants blancs, et les fourrures qui retombaient sur le blason des

portières. Il se sentait comme perdu dans un monde lointain. Ses yeux

erraient sur les têtes féminines; et de vagues ressemblances amenaient

à sa mémoire Mme Arnoux. Il se la figurait, au milieu des autres, dans

un de ces petits coupés, pareils au coupé de Mme Dambreuse.--Mais

le soleil se couchait, et le vent froid soulevait des tourbillons

de poussière. Les cochers baissaient le menton dans leurs cravates,

les roues se mettaient à tourner plus vite, le macadam grinçait; et

tous les équipages descendaient au grand trot la longue avenue, en se

frôlant, se dépassant, s'écartant les uns des autres, puis, sur la

place de la Concorde, se dispersaient. Derrière les Tuileries, le ciel

prenait la teinte des ardoises. Les arbres du jardin formaient deux

masses énormes, violacées par le sommet. Les becs de gaz s'allumaient;

et la Seine, verdâtre dans toute son étendue, se déchirait en moires

d'argent contre les piles des ponts.

Il allait dîner, moyennant quarante-trois sols le cachet, dans un

restaurant, rue de la Harpe.

Il regardait avec dédain le vieux comptoir d'acajou, les serviettes

tachées, l'argenterie crasseuse et les chapeaux suspendus contre la

muraille. Ceux qui l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils

causaient de leurs professeurs, de leurs maîtresses. Il s'inquiétait

bien des professeurs! Est-ce qu'il avait une maîtresse! Pour éviter

leurs joies, il arrivait le plus tard possible. Des restes de

nourriture couvraient toutes les tables. Les deux garçons fatigués

dormaient dans des coins, et une odeur de cuisine, de quinquet et de

tabac emplissait la salle déserte.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1 · 第 1 / 17 段