nonnains. A ce propos il advint naguères que ung maistre jacobin tant
hanta, visita et fréquenta en une bonne maison de dames de religion de
ce royaume, qu'il parvint à son intencion, laquelle estoit de coucher
avec une des dames de léens. Et Dieu scet puis qu'il eut ce bien s'il
estoit diligent et soigneux de se trouver vers celle qu'il amoit plus
que tout le demourant du monde; et tant y continua sa hantise que
l'abbesse de léens et pluseurs des religieuses se parceurent de ce qui
estoit, dont elles furent bien mal contentes. Mais toutesfoiz, pour
eviter esclandre, elles n'en dirent mot, voire au religieux, mais trop
bien chantèrent la leczon à la religieuse nonnain, laquelle se sceut
bien excuser; mais l'abbesse qui veoit cler et estoit bien percevante,
cogneut tantost à ses responses et excusances, aux manières qu'elle
tenoit et aux apparences qu'elle avoit veues, qu'elle estoit coulpable
du fait; si voulut pourvoir de remède, car elle fist tenir bien de
court, à cause de ceste religieuse, toutes les aultres, fermer les huys
des cloistres et des aultres lieux de léens, et tellement fist que le
pouvre jacobin ne povoit plus venir veoir sa dame. Si luy en
desplaisoit, et à elle aussi, il ne le fault pas demander. Et vous dy
bien qu'ilz pensoient et jour et nuyt par quelle façon et moien ilz se
pourroient rencontrer; mais ilz n'y savoient engin trouver, tant faisoit
faire le guet sus eulx madame l'abbesse. Or advint toutesfoiz ung jour
que une des niepces de madame l'abbesse se marioit, et faisoit sa feste
en l'abbaye; et y avoit grosse assemblée des gens du païs; et estoit
madame l'abbesse fort empeschée de festoyer les gens de bien qui
estoyent venuz à la feste faire honneur à sa niepce. Si s'advisa bon
jacobin qu'il viendroit veoir sa dame, et que à l'adventure pourroit il
estre si eureux que de la trouver en belle. Il y vint, comme il proposa,
et de fait trouva ce qu'il queroit, et à cause de la grosse assemblée,
et de l'empeschement que l'abbesse et ses guettes avoient, il eut bien
loisir de dire à sa dame ses doléances et regretter le bon temps passé;
et elle qui beaucop le amoit le vit trèsvoluntiers, et si en elle eust
esté elle luy eust fait aultre chère. Entre aultres parolles il luy dit:
«Hélas! m'amye, vous savez qu'il a jà long temps que point ne sommes
devisez ainsi que nous soulions; je vous requier, s'il est possible,
tantdiz que l'ostel de céens est fort donné à aultre choses que à nous
guetter, que vous me diez où je pourray parler à vous à part.--Ainsi
m'aist Dieu, dit-elle, mon amy, je ne le desire pas mains que vous.
Mais je ne sçay penser ne lieu ne place ou ce se puisse faire; car tout
le monde est par céens, et ne seroit pas en moy d'entrer en ma chambre,
tant y a d'estrangiers logez qui sont venuz à ceste feste; mais je vous
diray que vous ferez. Vous savés bien le grand jardin de céens, faictes
pas?--Saint Jehan! oy, dit-il.--Au coing de ce jardin, dit-elle, a ung
trèsbeau préau bien encloz de belles hayes fortes et espesses, et au
milieu ung grant poirier, qui rendent le lieu umbragé et couvert. Vous
en yrez là et m'attendrez; et tantost que je pourray eschapper je feray
ma diligence de me trouver bientost vers vous.» Elle fut beaucop
merciée, et dit maistre jacobin qu'il s'i en va tout droit. Or devez
vous savoir que ung jeune galant venu à la feste n'estoit guères loing
de ces deux amans, si oy et entendit toute leur conclusion; si s'advisa,
car il savoit le préau, qu'il s'i viendra embuscher pour veoir les armes
qui s'i feront. Il se mist hors de la presse, et tant que piez le
peurent porter, il s'en court devers ce préau, et fist tant qu'il y fut
devant le jacobin. Et luy là venu, il monte sur ce beau poirier qui
estoit large et ramu, trèsbien vestu de fueilles et de poires, et s'i
ambuscha si bien qu'il n'estoit pas aisié à veoir. Il n'y eut guères
esté que véezcy bon jacobin qui attrotte, regardant derrière lui si ame
le suyvoit. Et Dieu scet qu'il fut bien joyeux de se trouver en ce beau
lieu, et se garda bien de lever les yeulx contre mont le poirier; car
jamais ne se fust doubté qu'il y eust quelqu'ung; mais tousjours avoit
l'oeil vers le chemin qu'il estoit venu. Tant regarda qu'il vit sa dame
venir le grand pas, qui fut tost d'emprès luy; si se firent grand feste,
et bon jacobin d'oster sa goune et son scapulaire, et de baiser et
accoler bien serrément la belle nonnain. Ilz vouldrent faire ce pour
quoy ilz estoient venuz: et se mist chacun en point, et en ce faisant
commence à dire la nonnain: «Pardieu, mon amy frère Aubry, je vuil bien
que vous sachez que vous avez aujourd'uy à dame et en vostre
commandement ung des beaulx corps de nostre religion; et je vous en fais
juge, vous le voiez: regardez quelz tetins, quel ventre, quelles
cuisses, et du surplus il n'y a que dire.--Par ma foy, dist frère Aubry,
seur Jehanne m'amye, je cognois ce que vous dictes; mais aussi vous
povez dire que vous avez à serviteur ung des beaulx religieux de tout
nostre ordre, aussi bien fourny de ce que ung homme doit avoir que nul
de ce royaume.» Et à ces motz mist la main au baston dont il vouloit
faire ses armes, et le brandissoit voyant sa dame, en luy disant: «Qu'en
dictes-vous? que vous en semble? n'est-il pas beau? vault-il pas bien
une belle fille?--Certes oy, dit-elle.--Et aussi l'arez vous.--Et vous
arez, dist lors celuy qui estoit dessus le poirier, sur eulz, tous des
meilleures poires du poirier.» Lors prend à ses deux mains les brances
du poirier, et fait tumber en bas sur eulx et ou préau des poires
trèslargement, dont frère Aubry fut tout effraié qu'à peu s'il eut sens
ne loisir de reprendre sa goune; si s'en picque tant qu'il peut sans
attendre, et ne fut oncques asseuré tant qu'il fut hors de léens. Et la
nonnain, qui fut autant ou plus effrayée que luy, ne sceut si tost se
mettre au chemin que le galant qui estoit sur le poirier ne fut
descendu, qui la va prandre par la main et luy defendit le partir, et
luy dist: «M'amye, ainsi n'en yrez vous; il vous fault bien premier
paier le fruictier.» Elle, qui estoit prinse et soupprinse, vit bien que
le refuz n'estoit pas de saison, et fut contente que le fruictier fist
ce que frère Aubry avoit laissié en train.
LA XLVIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
En Prouvence avoit naguères ung president de haulte et bien eureuse
renommée, qui trèsgrand clerc et prudent estoit, vaillant aux armes,
discret en conseil; et en bref dire, en lui estoient tous les biens de
quoy l'on pourroit jamais loer homme. D'une chose tant seulement estoit
noté dont il n'estoit pas cause, mais estoit celuy à qui plus en
desplaisoit; et la raison y estoit bonne. Et pour dire la note que de
luy estoit, c'estoit qu'il estoit coupault par faulte d'avoir femme
aultre que bonne. Le bon seigneur veoit et cognoissoit la desloyauté de
sa femme, et la trouvoit encline de tous poincts à sa puterie; et
quelque sens que Dieu luy eust donné, il ne savoit remède à son cas,
fors de soy taire et faire du mort; car il n'avoit pas si peu leu et veu
en son temps qu'il ne sceust vrayement que correction n'a point de lieu
à femme de tel estat. Toutesfoiz vous povez penser que ung homme de
courage et vertueux, comme cestuy estoit, ne vivoit pas bien à son aise,
mais fault dire et conclure que son dolent cueur portoit la paste au
four de ceste maladie infortune. Et car au pardehors avoit manère et
semblant de rien savoir et percevoir le gouvernement de sa femme, ung de
ses serviteurs le vint trouver un jour en sa chambre, à part, et luy va
dire par grand sens: «Monseigneur, je suis celuy qui vous vouldroye
advenir, comme je doy, de tout ce qui peut especialement toucher à
vostre honneur; je me suis prins et donné garde du gouvernement de
madame vostre femme, mais je vous asseure qu'elle vous garde trèsmal la
loyaulté qu'elle vous a promise: car seurement un tel (qui luy nomma)
tient vostre lieu bien souvent.» Le bon president, sachant aussi bien ou
mieulx l'estat de sa femme que son serviteur qui faisoit ce rapport, luy
respondit trèsfièrement: «Ha! ribauld, je sçay bien que vous mentez de
tout ce que me dictes; je cognois trop ma femme, elle n'est pas telle,
non. Et vous ay-je nourry pour me rapporter une telle bourde, voire de
celle qui tant est bonne et loyale? Et vrayement vous ne m'en ferez
plus: dictes que je vous doys, et vous en allez tost, et ne vous trouvez
jamais devant moy, si cher que vous amez vostre vie.» Le pouvre
serviteur, qui cuidoit faire grand plaisir à son maistre de son
adventure, dist qu'il luy devoit. Il le receut et s'en alla. Nostre
president, voyant encores de plus en plus rafrescher la desloyauté de sa
femme, estoit tant mal content et si trèsfort troublé qu'on ne pourroit
plus. Si ne savoit que penser ne ymaginer par quelle façon il s'en
pourroit honestement descharger. Si s'advisa, comme Dieu le voult, ou
comme fortune le consentit, que sa femme devoit aller à unes nopces
assez tost; et si ce qu'il pense peut advenir il sera du monde le mieulx
fortuné. Il vint à ung varlet qui la garde avoit de ses chevaulx, et
d'une belle mule qu'il avoit, et luy dit: «Garde bien que tu ne bailles
à boire à ma mule de nuyt ne de jour, tant que je le te diray; et à
chacune foiz que tu luy donneras son avene si mectz parmy une bonne
poignée de sel; et garde que n'en sonnez mot.--Non feray-je, dit le
varlet, et si feray ce que vous me commendez.» Quand le jour des nopces
de la cousine de madame la presidente approucha, elle dist au bon
president: «Monseigneur, si c'estoit votre plaisir, je me trouveroye
voluntiers aux nopces de ma cousine, qui se feront dimenche en ung tel
lieu.--Trèsbien, m'amye, j'en suis bien content; allez, Dieu vous
conduyse.--Je vous mercie, monseigneur, dit-elle, mais je ne sçay
bonnement comment y aller; je n'y menasse point voluntiers mon chariot,
pour le tant pou que ay à y estre; vostre hacquenée aussi est tant
desfrayée que je n'oseroie pas bien emprendre le chemin sur elle.--Et
bien! m'amie, si prenez ma mule; elle est trèsbelle et si va bien et
doulx, et est aussi seure du pié que je n'en trouvay oncques point.--Et,
par ma foy, monseigneur, dit-elle, je vous en mercye, vous estes bon
mary.» Le jour de partir vint, et se firent prestz les serviteurs de
madame la presidente et ses femmes qui la devoient servir et
accompaigner; pareillement vont venir à cheval deux ou troys gorgyas qui
la devoient accompagner, qui demandent se madame est preste, et elle
leur fait savoir qu'elle viendra maintenant. Elle fut preste et vint en
bas, et luy fut amenée la belle mule au montouer, qui n'avoit beu de
viij. jours; et enrageoit de soif, tant avoit mengé de sel. Quand elle
fut montée, les gorgias se misrent devant, qui faisoient fringuer leurs
chevaulx, et estoit rage qu'ilz faisoient bien et hault. Et se pourroit
bien faire que aucuns de la compaignie savoient bien que madame savoit
faire. En la compaignie de ces gentilz gorgyas, de ses serviteurs et de
ses femmes, passa madame par la ville, et se vint trouver aux champs; et
tant alla qu'elle vint à ung destroit auprès duquel passe la grosse
rivière du Rosne, qui en cel endroit est tant roidde que merveilles. Et
comme ceste mule, qui de viij. jours n'avoit beu, perceut la rivière,
courant sans demander pont ne passage, elle de plain vol saulta dedans à
tout sa charge, qui estoit du precieux corps de madame. Ceulx qui la
virent la regardèrent trèsbien; mais aultre secours ne luy firent, car
aussi il n'estoit pas en eulx; si fut madame noyée, dont ce fut grand
dommage. Et la mule, quand elle eut beu son saoul, naigea tant par le
Rosne qu'elle trouva la rive, si fut sauvée. La compaignie fut moult
troublée, qui eut perdu madame; si s'en retourna en la ville. Et vint
ung des serviteurs de monseigneur le president le trouver en sa chambre,
qui n'attendoit aultre chose que les nouvelles qu'il luy dist, et luy va
dire tout plorant la piteuse adventure de madame sa maistresse. Le bon
president, plus joyeux en cueur qu'oncques triste ne fut, se monstra
trèsdesplaisant; et de fait se laissa cheoir du hault de luy, menant
trèspiteus dueil en regretant sa bonne femme. Il maudisoit sa mule, les
belles nopces qui firent sa femme partir ce jour. «Et Dieu! dit-il, ce
vous est grand reprouche qui estiez tant de gens et n'avez sceu
rescourre la pouvre femme qui trèstant vous amoit; vous estes lasches et
meschans, et l'avez bien monstré.» Le serviteur s'excusa et les aultres
aussi, le mains mal qu'ilz sceurent; et laissa monseigneur le president,
qui loa Dieu à joinctes mains de ce qu'il est quicte de sa femme. Quand
point fut, il fist faire ses funérailles comme il appartint; mais
croiez, combien qu'encorez il fust en eage, il n'eut garde de se
rebouter en mariage, craignant le dangier où tant avoit esté.
LA XLVIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Ung gentil compaignon devint amoureux d'une jeune damoiselle qui n'a
guères estoit mariée; et le mains mal qu'il sceut, après qu'il eut
trouvé façon d'avoir vers elle accointance, il compta son cas, et au
rapport qu'il fist, il sembloit fort malade; et à la verité dire, aussi
estoit-il bien picqué. Elle fut bien si gracieuse qu'elle luy bailla
bonne audience, et pour la première foiz il se partit trèscontent de la
response qu'il eut. S'il estoit bien feru au paravant, encores fut il
plus touché au vif quand il eut dit son fait; si ne dormoit ne nuyt ne
jour, de force de penser à sa dame et de trouver la façon et manière de
parvenir à sa grace. Il retourna à sa queste quand il vit son point; et
Dieu scet, s'il avoit bien parlé la première foiz, que encores fist-il
mieulx son personnage à la deuxiesme, et si trouva de son boneur sa dame
assez encline à passer sa requeste, dont il ne fut pas moyennement
joyeux. Et car il n'avoit pas tousjours ne le temps ne le loisir de se
trouver vers elle, il luy dist à ceste foiz la bonne volunté qu'il avoit
de luy faire service et en quelle façon. Il en fut mercyé de celle, qui
estoit tant gracieuse qu'on ne pourroit plus. Bref il trouva en elle
tant de courtoisie en maintien et parler qu'il n'en sceust plus demander
par raison; si se cuida avancer de la baiser, mais il en fut refusé de
tous poins; mesme quand vint au partir et au dire adieu, il n'en peut
oncques finer, dont il fut trèsesbahy. Et quand il fut en sus d'elle, il
se doubta beaucop de point parvenir à son intencion, veu qu'il ne povoit
obtenir d'elle ung seul baiser. Il se confortoit d'aultre costé des
gracieuses parolles qu'il eut au dire adieu, et de l'espoir qu'elle luy
baille. Il revint comme aultresfoiz à sa queste; et pour abreger, tant y
alla et tant y vint qu'il eut heure assignée de dire à sa dame, à part,
le surplus de ce qu'il ne vouldroit dire sinon entre eulx deux. Et, car
temps estoit, il print congé d'elle, si l'embrassa bien doulcement et la
voulut baiser; et elle s'en defend trèsbien et luy dit assez rudement:
«Ostez, ostez-vous, et me laissez, je n'ay cure d'estre baisée.» Il
s'excusa le plus gracieusement que oncques sceut, et sur ce se partit.
«Et qu'est cecy? dist-il en soy-mesmes; je ne vy jamais ceste manière en
femme: elle me fait la meilleure chère du monde, et si m'a desjà accordé
tout ce que je luy ay osé requerre; mais encores n'ay je peu finer d'un
pouvre baiser.» Quand il fut heure, il vint où sa dame luy avoit dit,
et fist tout ce pour quoy il y vint tout à son beau loisir: car il
coucha entre ses braz toute la belle nuyt, et fist tout ce qu'il voulut,
fors seullement baiser, et de cela n'eust-il jamais finé. «Et je
n'entens point ceste manière de faire, disoit-il en son pardedens; ceste
femme est contente que je couche avecques elle et que je face tout ce
qu'il me plaist; mais du baiser je n'en fineroye neant plus que de la
vraye croix? Par la mort bieu! je ne sçay entendre cecy; il fault qu'il
y ait aucun mistère; il est force que je le sache.» Ung jour entre les
aultres, qu'il estoit avecques sa dame à goguettes, et qu'ilz estoient
beaucoup dehet tous deux: «M'amye, dist-il, je vous requier que vous me
dictes la cause qui vous meut de moy tenir si grand rigueur quand je
vous veil baiser. Vous m'avez de vostre grace baillé la joyssance de
vostre beau et gracieux corps tout entièrement, et d'un petit baiser
vous me faictes le refus!--Par ma foy, mon amy, dit-elle, vous dictes
voir, le baiser vous ay refusé, et ne vous y attendez point, vous n'en
finerez jamais; et la raison y est bonne, si la vous diray: Il est vray,
quand j'espousay mon mary, que je luy promis de la bouche tant
seullement beaucop de belles choses. Et car ma bouche est celle qui luy
a juré et promis de luy estre bonne, je suis celle qui luy veil
entretenir, et ne souffreroye pour mourir qu'aultre de luy y touchast;
elle est sienne et à nul aultre; et ne vous attendez d'en rien avoir.
Mais mon derrière ne luy a rien promis ne juré; faictes de luy et du
surplus de moy, ma bouche hors, ce qu'il vous plaise; je le vous
habandonne.» L'autre commença à rire trèsfort, et dist: «M'amye, je vous
mercye, vous dictes trèsbien, et si vous sçay grand gré que vous avez la
franchise de bien garder vostre promesse.--Jà Dieu ne veille, dist-elle,
que je luy face faulte.» En la façon que avez oy fut ceste femme
abustinée: le mary avoit la bouche seullement, et son amy le surplus; et
si d'adventure le mary se servoit aucunes foiz des aultres membres, ce
n'estoit que par manière d'emprunt, car ilz estoient à son amy par le
don de sa dicte femme. Mais il avoit ceste advantage, que sa femme
estoit contente qu'il emprint sur ce qu'elle avoit donné à son amy; mais
pour rien n'eust souffert que l'amy eust joy de ce que à son mary avoit
donné.
LA XLIXe NOUVELLE.
PAR PIERRE DAVID.
J'ay bien scéu que n'a guères, en la ville d'Arras, avoit ung bon
marchant auquel il mescheut d'avoir femme espousée qui n'estoit point de
meilleur au monde: car elle ne tenoit serre, tant qu'elle peust veoir
son cop, et qu'elle trouvast à qui, neant plus que une vieille
arbaleste. Ce bon marchant se donna garde du gouvernement de sa femme;
il en fut aussi adverty par aucuns ses plus prives amis et voisins. Si
se bouta en une bien grande frenesie et parfonde melencolie, dont il ne
valut pas mieulx. Puis s'advisa qu'il esprouveroit s'il savoit par bonne
façon s'il pourrait veoir ce qu'il scet que bien peu luy plaira;
c'estoit de veoir venir en son hostel, devers sa femme; ung ou pluseurs
de ceulx qu'on dit qui sont les lieutenans. Si fainit ung jour d'aller
dehors, et s'embuscha en une chambre de son hostel dont luy seul avoit
la clef. Et destournoit la dicte chambre sur la rue, sur la court, et
par aucuns secrez pertus et treilliz regardoit en plusieurs aultres
lieux et chambres de léens. Tantost que la bonne femme pensa que son
mary estoit dehors, elle fist prestement savoir à une de ses amys qu'il
vensist vers elle; et il obéyt comme il devoit, car il suyvit pié à pié
la meschine qui le vint querre. Le mary, qui, comme dit est, estoit en
sa chambre, vit trèsbien entrer celuy qui venoit tenir son lieu; mais il
ne dit mot, car il veult veoir plus avant s'il peut. Quand l'amoureux
fut léens, la dame le mena par léans par la main tout devisant en sa
chambre, et serra l'huys, et se commencent à baiser et à accoler, et
faire la plus grand chère de jamais; et bonne damoiselle de despoiller
sa robe, et se mectre en cotte simple; et le bon compaignon de la
prendre à bons braz de corps, et faire ce pourquoy il vint. Et tout ce
veoit à l'oeil le pouvre mary par une petite treille; pensez s'il estoit
à son aise; mesme estoit-il si près d'eulz qu'il entendoit plainement
tout ce qu'ilz disoient. Quand les armes d'entre la bonne femme et son
serviteur furent achevées, ilz se mirent sur une couche qui estoit en la
chambre, et se commencent à deviser de pluseurs choses. Et comme le
serviteur regardast sa dame, qui tant belle estoit que merveilles, il la
commence à rebaiser, et dit en baisant: «M'amye, à qui est ceste belle
bouche?--C'est à vous, mon bel amy, dit-elle.--Et je vous en mercie,
dit-il. Et ces beaulx yeulx?--A vous aussi, dit-elle.--Et ce beau tetin
qui tant est bien troussé, n'est-il pas de mon compte? dit-il.--Oy, par
ma foy, dit-elle, il est à vous, et non à aultre.» Il mect après la main
au ventre et à son devant, où il n'avoit que redire, et luy demanda: «A
qui est cecy, m'amye?--Il ne le fault jà demander, on scet bien que tout
est vostre.» Il vint après gecter la main sur son gros derrière, et luy
demanda en soubariant: «Et à qui est cecy?--Il est à mon mary, dit-elle,
c'est sa part; mais tout le demourant est vostre.--Et vrayement, dit-il,
je vous en mercie beaucop. Je ne me doy pas plaindre, vous m'avez très
bien party; et aussi d'aultre costé, par ma foy, pensez que je suis tout
entier vostre.--Je le sçay bien», dit elle. Et après ces offres
recommencèrent leurs armes de plus belle; et ce fait, le serviteur se
partit de léans. Le pouvre mary, qui tout avoit veu et oy, n'en povoit
plus, s'il n'enraigeoit tout vif; toutesfoiz, pour mieulx faire que
laisser, il avala ceste première, et au lendemain fist trèsbien son
personnage, faisant semblant qu'il vient de dehors. Et quand vint au
disner, il dist qu'il vouloit avoir au disner, dimenche prochain venant,
son père et sa mère, telz et telles de ses parens et cousines; et
qu'elle face garnison de vivres, et qu'ilz soient bien aises à ce jour.
Elle se chargea de ce faire et il de les inviter. Ce dimenche vint, le
disner fut prest, et ceulx qui mandez y furent comparurent, et print
chacun place comme leur hoste l'ordonnoit, qui estoit debout et sa femme
aussi, qui servirent du premier mes. Quand le premier mes fut assis,
l'oste, qui secrètement avoit fait faire une robe pour sa femme de gros
bureau gris, et à l'endroit du derrière fist mectre une pièce de bonne
escarlate, à manière de tasseau, dist à sa femme: «Venez jusques en la
chambre»; il se mect devant et elle le suyt. Quand ilz y furent, il luy
fist despoiller sa robe et va prendre celle de bureau dessusdicte et luy
dit: «Or vestez ceste robe.» Elle la regarde et voit qu'elle est de gros
bureau; si en est toute esbahie et ne scet penser qu'il fault à son
mary, ne pourquoy il la veult ainsi habiller. «Et à quel propos me
voulez-vous ainsi housser? dit-elle.--Ne vous chaille, dit-il, je veil
que vous la vestez.--Ma foy, dit elle, je n'en tien compte, je ne la
vestiray jamais. Faictes-vous du fol? Vous voulez-vous bien faire farcer
de vous et de moy devant tant de gens.--Il n'y a ne fol ne sage, dit
il, vous la vestirez.--Au mains, dit-elle, que je sache pour quoy.--Vous
le sarez, dit-il, cy après.» Pour abreger, force fut qu'elle endossast
ceste robe, qui estoit bien estrange à regarder. Et en ce point fut
amenée à la table, où la pluspart de ses amys et parens estoient. Mais
pensez qu'ilz furent bien esbahiz de la veoir ainsi habillée; et creez
qu'elle estoit bien honteuse; et si la force eust esté sienne, elle ne
fust pas là venue. Droit là fut bien qui demanda que signifioit cest
habillement. Et le mary respondit qu'ilz pensent trestous de faire bonne
chère, et que après disner ilz le sceroient. Mais vous devez savoir que
la bonne femme houssée du bureau ne mengea chose qui bien luy feist; et
luy jugeoit le cueur que le mistère de sa housserie luy feroit ennuy. Et
encore eust-elle esté plus troublée d'assez s'elle eust sceu du tasseau
d'escarlate; mais nenny. Le disner se passa, et fut la table ostée, les
grâces dictes, et chacun debout. Lors le mary se mect avant et commence
à dire: «Vous telz qui cy estes, s'il vous plaist, je vous diray en bref
la cause pourquoy j'ay vestu ma femme de cest habillement. Il est vray
que jà pieçà j'ay esté adverty que vostre fille qui cy est me gardoit
trèsmal la loyaulté qu'elle me promist en la main du prestre;
toutesfoiz, quelque chose que l'on m'ait dit, je ne l'ay pas creu
legerement, mais l'ay voulu esprouver; et qu'il soit vray, il n'y a que
six jours que je faindy d'aller dehors, et m'enbuschay en ma chambre là
hault. Je n'y eu guères esté que véezcy venir ung tel, que ma femme
mena tantost en sa chambre, où ilz firent ce que mieulx leur pleut.
Entre leurs aultres devises, l'homme luy demanda de sa bouche, de ses
yeulx, de ses mains, de son tetin, de son ventre, de son devant et de
ses cuisses, à qui tout ce bagage estoit. Et elle luy respondit: «A
vous, mon amy.» Et quand vint à son derrière, il luy dist: «Et à qui est
cecy, m'amye?--A mon mary», dist elle. Lors, pource que je l'ay trouvée
telle, je l'ay en ce point habillée: elle a dit que d'elle il n'y a rien
mien que le derrière, si l'ay houssé comme il appartient à mon estat; le
demourant ay-je houssé de vesture qui est deue à femme desloyale et
deshonorée, car elle est telle; je la vous rends.» La compaignie fut
bien esbahie d'oyr ce propos, et la pouvre femme bien honteuse. Mais
toutesfoiz, quoy qu'il fust, oncques puis avecques son mary ne se
trouva, ains deshonorée et reprouchée entre ses amys depuis demoura.
LA Le NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA SALLE, PREMIER MAISTRE D'HOSTEL DE MONSEIGNEUR LE
DUC.
Comme jeunes gens se mettent à voyager et prennent plaisir à veoir et
sercher les adventures du monde, il y eut n'a guères au pays de Lannoys
le filz d'un laboureur qui fut depuis l'eage de dix ans jusques à l'eage
de vingt et six tousjours hors du pays; et puis son partement jusques à
son retour, oncque son père ne sa mère n'en eurent une seule nouvelle:
si pensèrent pluseurs foiz qu'il fust mort. Il revint après toutesfoiz,
et Dieu scet la joye qui fust en l'ostel, et comment il fut festoié à
son retour du tant pou de biens que Dieu leur avoit donné. Mais qui le
vit voluntiers et en fist grand feste, sa grand mère, la mère de son
père, luy faisoit plus grand chère et estoit la plus joyeuse de son
retour; elle le baisa plus de cinquante foiz, et ne cessoit de loer Dieu
qu'il leur avoit rendu leur beau filz et retourné en si beau point.
Après ceste grande chère, l'heure vint de dormir; mais il n'y avoit à
l'ostel que deux lictz: l'un estoit pour le père et la mère et l'autre
pour la grand mère. Si fut ordonné que leur filz coucheroit avecques sa
taye, dont elle fut joyeuse; mais il s'en fust bien passé, combien que
pour obéir il fut content de prendre la pacience pour ceste nuyt. Comme
il estoit couché avec sa taye, ne sçay de quoy il luy sourvint, il monta
dessus. «Et que veulz-tu faire? dit-elle.--Ne vous chaille, dit-il, ne
dictes mot.» Quand elle vit qu'il vouloit besoigner à bon escient, elle
commence de crier tant qu'elle peut après son filz, qui dormoit en la
chambre au plus près; si se leve de son lit et se va plaindre à luy de
son filz, en plorant tendrement. Quand l'autre entendit la plainte de sa
mère et l'inhumanité de son filz, il se leva sur piez trèscouroussié et
mal meu, et dit qu'il l'occira. Le filz, oye ceste menace, si sault sus,
et s'en picque par derrière et se sauve. Son père le suyt, mais c'est
pour néant: il n'estoit pas si radde du pyé comme luy; il vit qu'il
perdoit sa peine, si revint à l'ostel et trouva sa mère lamentant à
cause de l'offense que son filz avoit faicte. «Ne vous chaille, dit-il,
ma mère, je vous en vengeray bien.» Ne sçay quants jours après ce père
vint trouver son filz, qui jouoit à la paulme en la ville de Laon; et
tantost qu'il le vit, il tire bonne dague et marche vers luy et l'en
cuide ferir. Le filz se destourna, et son père fut tenu. Aucuns qui là
estoient sceurent bien que c'estoit le père et le filz. Si dit l'un au
filz: «Et vien çà; qu'as tu meffait à ton père, qui te veult tuer?--Ma
foy, dist-il, rien. Il a le plus grand tort de jamais; il me veult tout
le mal du monde pour une pouvre foiz que j'ay voulu rouciner sa mère;
il a rouciné la mienne plus de cing cens foiz, et je n'en parlay oncques
ung seul mot.» Tous ceux qui oyrent ceste response commencèrent à rire
de grand cueur et dirent bien qu'il estoit bon homme. Si s'efforcèrent à
ceste occasion de faire sa paix à son père, et tant si employèrent
qu'ils en vindrent au bout, et fut tout pardonné d'un costé et d'aultre.
FIN DU TOME PREMIER.
[Décoration]
* * * * *
NOTES.
TOME I.
P. xxj. Dans le manuscrit, la dédicace suit la table; mais j'ai adopté
de préférence l'ordre des éditions imprimées.
P. xxij. _De Dijon_, etc. Cette date, qui me paroît une erreur évidente,
est reproduite très exactement d'après le manuscrit; mais elle est d'une
écriture un peu plus récente que celle du manuscrit lui-même, et d'une
encre plus pâle. L'édition de Verard ne donne pas de date, mais
l'éditeur (sans doute) a ajouté à la dédicace les mots: _Et notez que
par toutes les nouvelles où il est dit par monseigneur, il est entendu
par monseigneur le Daulphin, lequel depuis a succédé à la couronne, et
est le roy Loys unsiesme, car il estoit lors ès pays du duc de
Bourgoingne._ Voyez ce que j'ai dit à ce sujet dans l'Introduction.
P. xxvj. _La dousiesme nouvelle._ Il manque ici au manuscrit un cahier
de quatre feuillets qui contenoit les titres des nouvelles 12e à 96e
inclusivement; j'ai suppléé cette lacune d'après l'édition de Verard.
P. 1. _La première nouvelle._ Ce conte se trouve dans un fabliau
probablement du treizième siècle, intitulé _Des deux changeors_, et
imprimé dans la collection de Barbazan, t. III, p. 254, et aussi dans le
Pecorone, nov. 11. Brantôme, dans ses _Dames galantes_, le raconte comme
une aventure qui étoit véritablement arrivée à Louis, duc d'Orléans, et
à sa maîtresse Mariette d'Enghien, mère du bâtard comte de Dunois.
P. 6, l. 3. _Serure._ Le manuscrit lit _ceruse_, qui n'est probablement
qu'une erreur de l'écrivain.
P. 8, l. 12. _Meiser._ _Penser_, Verard.
P. 9. _La secunde nouvelle._ On ne trouve ce conte dans aucun ouvrage
plus ancien que _Les Cent Nouvelles nouvelles_; mais Malespini l'a imité
dans les _Ducento Novelle_, nov. 37.