N'a guères que ung bon homme, laboureur et marchant et tenant sa

residence en ung bon village de la chastellenie de Lille, trouva façon

et manière, au pourchaz de luy et de ses bons amis, d'avoir à femme une

trèsbelle jeune fille qui n'estoit pas des plus riches; et aussi

n'estoit son mary, mais trèsconvoiteux estoit et homme de grand

diligence, et qui fort tiroit d'acquerre et gaigner. Et elle d'aultre

part mettoit peine d'entretenir le mesnage selon le desirier de son

mary, qui à ceste cause l'avoit beaucop en grace, lequel à mains de

regret alloit souvent es affaires de sa marchandise, sans avoir doubte

ne suspicion qu'elle feist aultre chose que bien. Mais le pouvre homme

sur ceste fiance tant y alla et tant la laissa seule, que ung gentil

compaignon s'approucha, et pour abreger fist tant à pou de jours qu'il

fut son lieutenant, dont guères ne se doubtoit celuy qui cuidoit avoir

du monde la meilleur femme, et qui plus pensast à l'accroissement de son

honneur et de sa chevance. Ainsi n'estoit pas, car elle abandonna tost

l'amour qu'elle luy devoit, et ne luy challut du prouffit ne du

dommage; ce seulement luy suffisoit qu'elle se trouvast avecques son

amy, dont il en advint ung jour ce qui s'ensuyt. Nostre bon marchant

dessusdit estant dehors, comme il avoit de coustume, sa femme le fist

tantost savoir à son amy, qui n'eust pas failly voluntiers à son

mandement, mais vint tout incontinent. Et affin qu'il ne perdist temps,

au plustost qu'oncques peut ne sceust s'approucha de sa dame, et luy

mist en terme pluseurs et divers propos amoureux; et pour conclusion, le

desiré plaisir ne luy fut pas escondit néant plus que autresfoiz, dont

le nombre n'estoit pas petit. De mal venir, tout à ce beau cop que ces

amours se faisoient, véez bon mary d'arriver, qui trouve la compagnie en

besoigne, dont il fut bien esbahy, car il n'eust pas pensé que sa femme

fust telle. «Qu'est ce cy? dist il; par la mort bieu, ribauld, je vous

tueray tout roidde.» Et l'aultre, qui se treuve surprins et en meffait

present achopé, ne savoit sa contenance; mais car il le savoit diseteux

et fort souffreteux, il luy dist tout subit: «Ha! Jehan, mon amy, je

vous cry mercy, pardonnez moy si je vous ay rien meffait, et par ma foy

je vous donray six rasures de blé.--Par dieu, dit il, je n'en feray

rien; vous passerez par mes mains et auray la vie de vostre corps, si je

n'en ay douze rasures. Et la bonne femme, qui oyoit ce débat, pour y

mettre le bien comme elle estoit tenue, s'advança de parler et dist à

son mary: «Et Jehan, beau sire, laissez luy achever ce qu'il a

commencé, je vous requier, et vous aurez huit rasures. N'ara pas? dit

elle, en se virant vers son amy.--J'en suis content, dit il, mais, par

ma foy, c'est trop, ad ce que le blé est cher.--Est ce trop? dist le

vaillant homme; et par la mort bieu, je me repens bien que je n'ay dit

plus hault, car vous avez forfait une emende, s'il venoit à la

cognoissance de la justice, qui vous seroit beaucop plus tauxée;

pourtant faictes vostre compte que j'en aray douze rasures, ou vous

passerez par là.--Et vrayement, dit sa femme, Jehan, vous avez tort de

me desdire; il me semble que vous devez estre content à ces huit

rasures, et pensez y que c'est ung grand tas de blé.--Ne m'en parlez

plus, dit il, j'en auray douze rasures, ou je le tueray et vous

aussi.--A dya, dit le compaignon, vous estes ung fort marchant; et au

mains puis qu'il fault que vous aiez tout à vostre dit, j'auray terme de

paier.--Cela veil je bien, mais j'aray mes douze rasieres.» La noise

s'appaisa; et fut prins jour de paier à deux termes, les six rasures au

lendemain, et les aultres à la saint Remy prouchainement venant, et ce

par l'ordonnance de sa femme comme moien, qui dist à son mary: «Or ça,

vous estes content, n'est ce pas, de recevoir vostre blé comme j'ay

dit.--Oy, vrayement, dit il.--Or vous en allez, dit elle, tant qu'il ayt

achevé ce qu'il avoit encommencé quand vous sourvenistes; aultrement son

marché seroit nul, que vous l'entendez, car je l'ay mis en devis, s'il

vous en soubvient.--Saint Jehan, il est ainsi, dit le bon compaignon;

je n'yray pas à l'encontre de mon mot, dist le bon marchand. Jà Dieu ne

veille que en marché que je face on me trouve trompeur ne mensongier.

Vous achèverez ce qu'avez entreprins, et j'aray mes douze rasieres de

blé aux termes dessusdictz. Veez là nostre marchié, n'est pas?--Oy,

vrayement, dit sa femme.--Et adieu donc, dist il; mais toutesfoiz qu'il

n'y ait pas faulte que je n'aye demain six rasieres de blé.--Ne vous

doubtez, dit l'aultre, je vous tiendray promesse.» Ainsi se partit ce

vaillant homme de sa maison, joyeux en son courage, pour ces douze

rasieres de blé qu'il doit avoir. Et sa femme et son amy recommencèrent

de plus belle. Du payer soit à l'adventure, combien toutesfoiz qu'il me

fut dit depuis que le blé fut payé et délivré au jour et terme dessus

dictz.

LA XLIVe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

Comme il est aujourduy largement de prestres et curez qui sont si

gentilz compaignons que nulles des folies que font et commettent les

gens laiz ne leur sont impossibles ne difficiles, avoit n'a guères en

ung bon village de Picardie ung maistre curé qui faisoit rage d'amer

par amours. Et entre les autres femmes et belles filles de sa parroiche,

il choisit et enoeilla une trèsbelle jeune et gente fille à marier, et

ne fut pas si peu hardy qu'il ne luy comptast tout du long son cas. De

fait, son bel et asseuré langage, cent mille promesses et auttretant de

bourdes, la menèrent ad ce qu'elle estoit assez comme contente d'obéyr à

ce curé, qui n'eust pas esté ung petit dommage, tant estoit belle,

gente, et de plaisans manières; et n'avoit en elle que une faulte,

c'estoit qu'elle n'estoit pas des plus subtilles du monde. Toutesfoiz je

ne sçay dont luy vint cest advis ne manière de respondre; elle dist ung

jour à son curé, qui chauldement poursuyvoit sa besogne, qu'elle

n'estoit pas conseillée de faire ce qu'il requéroit tant qu'elle fust à

marier; car si par adventure, comme il advient chacun jour, elle faisoit

ung enfant, elle seroit à tousjours mès femme deshonorée et reprouchée

de son père, de sa mère, de ses frères, et de tout son lignage; laquelle

chose elle ne pourroit souffrir, et n'a pas cueur pour soustenir et

porter le desplaisir et ennuy qu'endurer luy conviendroit à ceste

occasion: «Et pourtant hors de ce propos, si je suis quelque jour

mariée, parlez à moy, je feray ce que je pourray pour vous, et non

aultrement; affin que vous ne vous y attendez point je le vous dy, et

m'en creez une fois pour toutes.» Monseigneur le curé ne fut pas trop

joyeux de ceste response absolue; et ne scet penser de quel courage, ne

à quel propos elle part; toutesfoiz luy, qui estoit prins ou las

d'amours et féru bien à bon escient, ne veult pas pourtant sa queste

abandonner; si dit à sa dame: «Or ça, m'amye, estez vous en ce fermée et

conclue que de riens faire pour moy si vous n'estes mariée?--Certes oy,

dit elle.--Et si vous estiez mariée, dit il, et j'en estoie le moien et

la cause, en ariez vous après cognoissance, en moy tenant loyaulment et

sans faulseté ce que m'avez promis?--Par ma foy, dit elle, oy, et de

rechef le vous promectz.--Or bien grant mercy, dit il, faictes bonne

chère, car je vous promectz seurement qu'il ne demourra pas à mon

pourchaz ne à ma chevance que vous ne le soyez, et de bref, car je suis

seur que vous ne le desirez pas tant que je faiz; et affin que vous

voiez à l'oeil que je suis celuy qui veil emploier et corps et biens en

vostre service, vous verrez comment je me conduiray en ceste

besoigne.--Or bien, dit elle, monseigneur le curé, l'on verra comment

vous ferez.» Sur ce se fist la despartie; et bon curé, qui avoit le feu

d'amours, ne fut depuis guères aise tant qu'il eut trouvé le père de sa

dame, et se mist en langage avecques luy de pluseurs et diverses

matères; et en la fin il vint et cheut à parler de sa fille, et luy va

dire bon curé: «Mon voisin, je me donne grand merveille, si font aussi

pluseurs voz voisins et amys, que vous ne mariez vostre fille, et à quel

propos vous la tenez tant d'emprès vous, et si savez toutesfoiz que la

garde est périlleuse. Non pas, Dieu me veille garder que je dye ou

voulsisse dire qu'elle ne soit toute bonne; mais vous en voiez tous les

jours mesadvenir puis qu'on les tient oultre le terme deu. Pardonnez-moy

toutesfoiz que si fiablement vous ouvre et descouvre mon courage; car

l'amour que je vous porte, la foy aussy que je vous doy, en tant que je

suis vostre pasteur indigne, me semonnent et obligent de ce faire.--Par

dieu! monseigneur le curé, dist le bon homme, vous ne me dictes chose

que je ne cognoisse estre vraye; et tant que je puis vous mercye; et ne

pensez pas ce que je la tiens si longuement avecques moy c'est malgré

moy; car quand son bien viendra, par ma foy, je me traveilleray pour

elle comme je doy. Vous ne voulez pas que je luy pourchasse ung mary,

mais s'il en vient ung qui soit homme de bien, je feray comme ung bon

père doit faire.--Vous dictes trèsbien, dit le curé, et par ma foy, vous

ne povez mieulx faire que de vous en despescher, car c'est grand chose

de veoir ses enfans allyez en sa plaine vie. Et que diriez vous d'un

tel, le filz d'un tel vostre voisin? par ma foy, il me semble bon homme,

bon mesnagier, et ung grand laboureur.--Saint Jehan, dit le bon homme,

je n'en dy que tout bien; quant à moy je le cognois pour ung bon jeune

homme et bon laboureur. Son père et sa mère et tous ses parens sont gens

de bien; et quand ilz feroient cest honneur à ma fille que de la

requerre à mariage pour luy, je leur en respondroye tellement qu'ilz

devroient estre contens par raison.--Ainsi m'aïst Dieu, dist le curé,

l'on ne dist jamais mieulx, et pleust à Dieu que la chose en fust ores

bien faicte ainsi comme je le desire; et pource que je sçay à la verité

que ceste allyance seroit le bien des parties, je m'y veil emploier; et

sur ce adieu vous dy.» Si ce maistre curé avoit bien fait son personnage

au père de sa dame, il ne le fist pas mains mal au père du jeune homme

qu'il avoit mis en bouche à son beau père qui sera s'il peut; et luy va

faire ung grand premisse, que son filz estoit en eage de marier, et

qu'il le deust pieça estre; et cent mille raisons luy amène par

lesquelles il dit et veult conclure que le monde est perdu si son filz

n'est tantost maryé. «Monseigneur le curé, dit ce segond bon homme, je

scay que vous dictes au plus près de verité; et en conscience, si je

fusse aussi bien à l'avantage que j'ay esté puis ne sçay quants ans, il

ne fust pas encores à marier; car c'est une des choses en ce monde que

plus je desire; mais faulte d'argent l'en a retardé, et c'est force

qu'il ait encores pacience jusques ad ce que nostre seigneur nous envoye

plus de bien que encores n'avons.--A dya, dit le curé, je vous entens

bien, il ne vous fault que de l'argent.--Par ma foy non, dit il; si j'en

eusse comme aultresfoiz ay eu, je luy querroye tantost une femme.--J'ay

regardé en moy, dit le curé, pource que je vouldroye le bien et

avancement de vostre filz, que la fille d'un tel, c'est assavoir sa

dame, seroit trop bien sa charge; elle est belle et bonne, et a son

père bien de quoy, et tant en sçay je il luy veult trèsbien aider, et

qui n'est pas pou de chose, c'est ung sage homs, de bon conseil, et bon

amy, et à qui vous et vostre filz ariez ung grand recours et trèsbon

secours. Quen dictes vous?--Certainement, dit le bon homme, pleust à

Dieu que mon filz fust si eureux que d'avoir allyance en si bon hostel;

et certes si je pensoye en aucune fasson qu'il y peust parvenir, et je

fusse fourny d'argent aussi bien que je ne suis mye, je y emploiroye

tous mes amis, car je sçay tout de vray qu'il ne saroit en ceste marche

mieulx trouver.--Je n'ay pas donc, dit le curé, mal choisy. Et que

diriez vous se je parloie de ceste besoigne au père, et je la conduisoie

tellement qu'elle sortist à effect desiré, et je vous faisoie encores

avecques ce le plaisir que de vous prester jusques a vingt frans jusques

à ung terme que nous deviserons?--Par ma foy, dit le bon homme,

monseigneur le curé, vous m'offrez plus de biens que je ne vaulx ne

qu'en moy n'est du deservir. Mais s'ainsi le faisiez, vous m'obligeriez

à tousjours mès à vostre service.--Et vrayement, dit le curé, je ne vous

ay dit chose que je ne face; et faictes bonne chère, car j'espère ceste

besongne mener à fin.» Pour abreger, maistre curé, esperant de joyr de

sa dame quand elle seroit mariée, conduisit les besoignes en tel estat,

et par le moien des vingt francs qu'il presta, ce mariage fut fait et

passé et vint le jour des nopces. Or est il de coustume que l'espousé

et l'espousée se confessent à tel jour. Si vint l'espousé premier, et se

confessa à ce curé; et quand il eut fait, il se tire ung petit arrière

de luy, disant ses oroisons et paternostres. Et véez cy l'espousée qui

se mect à genoux devant le curé et se confesse. Quand elle eut tout dit,

il parla voire si hault que l'espousé, qui n'estoit pas loing,

l'entendit tout du long, et dist: «M'amye, je vous prie qu'il vous

souvienne maintenant, car il est heure, de la promesse que me feistes

n'a guères; vous me promistes que quand vous seriez mariée que je vous

chevaulcheroye; or l'estes vous, Dieu mercy, par mon moien et pourchaz,

et moyennant mon argent que j'ay presté.--Monseigneur le curé, dit elle,

je vous tiendray ce que je vous ay promis, se Dieu plaist, n'en faictes

nulle doubte.--Je vous en mercie», dit il; puis luy bailla l'absolucion,

après ceste devote confession, et la laissa courre. Mais l'espousé, qui

avoit oy ces parolles, n'estoit pas bien à son aise. Toutesfoiz il

n'estoit pas heure de faire le courroucié. Après que toutes les

solennitez de l'eglise furent passées, et que tout fut retourné à

l'ostel, et que l'heure de coucher approuchoit, l'espousé vint à ung

sien compaignon qu'il amoit trèsbien, et luy pria qu'il luy feist

garnison d'une grosse poignée de verges, et qu'il la mist secrètement

soubz le chevet de son lit, et l'autre le fist. Quand il fut heure,

l'espousée fut couchée, comme il est de coustume, et tint le coing du

lit, sans mot dire. L'espousé vint assez tost après, et se mect à

l'autre bort du lit sans l'approucher, ne mot dire; et à lendemain se

lève sans aultre chose faire, et caiche ses verges dessoubz son lit.

Quand il fut hors de la chambre, véezcy bonnes matrones qui viennent, et

trouvent l'espousée ou lit, et ne fut pas sans demander comment c'est

portée la nuyt, et qu'il luy semble de son mary. «Ma foy, dit elle,

véezlà sa place, là loing, monstrant le bort du lit, et véezcy la

mienne; il n'approucha ennuyt de plus près et aussi n'ay je de luy.

«Elles furent bien esbahies et plus y pensèrent les unes que les

aultres; toutesfoiz elles s'accordèrent ad ce qu'il l'a laissie par

devocion, et n'en fut plus parlé pour ceste foiz. La deuxiesme nuyt

vint, et se coucha l'espousée en sa place du jour devant, et le mary

arrière en la sienne, fourny de ses verges; et ne luy fist aultre chose,

dont elle n'estoit pas contente, et ne faillit pas de le dire au

lendemain à ses matrones, qui ne scevent que penser. Les aucunes

disoient: «Espoir qu'il n'est pas homme, il le fault esprouver, car

jusques à la IIIJe nuyt il a continué ceste manière. Si fault dire qu'il

y ait à dire en son fait; pourtant si la nuyt qui vient il ne vous fait

aultre chose, dirent elles à l'espousée, tirez vers luy, si l'accolez et

le baisez, et luy demandez si on ne fait aultre chose en mariage. Et

s'il vous demande quelle chose vous voulez qu'il vous face, dictes luy

que vous voulez qu'il vous chevauche, et vous orrez, qu'il vous

dira.--Je le feray», dit elle. Elle ne faillit pas; car quand elle fut

couchée en sa place de tousjours, le mary reprint son quartier et ne

s'avançoit aultrement qu'il avoit fait les nuiz passées. Si se vira tost

vers luy et le print à bon braz de corps et luy commence à dire: «Et

venez çà, mon mary, est ce la bonne chère que vous me ferez? Véezcy jà

la cinquiesme nuyt que je suis avecques vous, et si ne m'avez daigné

approucher; et par ma foy, si je ne cuidasse qu'on feist aultre chose en

mariage, je ne m'y fusse jà boutée.--Et quelle chose, dist lors, vous a

l'on dit que l'on face en mariage?--On m'a dit, dit elle, qu'on y

chevauche l'un l'autre; si vous prie que vous me chevauchez.--Chevaucher,

dit il, cela ne vouldroye je pas faire encores, ne suis je pas si mal

gracieux.--Hélas, je vous prie que vous si facez, car on le fait en

mariage.--Le voulez vous? dit il.--Je vous en requier, dit elle; et

en ce disant le baisa trèsdoulcement.--Par ma foy, dit il, je le faiz

à grand regret, mais puis que vous le voulez le feray, mais je sçay

bien que vous ne vous en loerez jà.» Lors prend, sans plus mot

dire, ses verges de garnison, et descouvre madamoiselle et l'en batit

trèsbien et dos et ventre, jambes et cuissez, tant que le sang en

sailloit de tous costez. Elle crie, elle plore, elle se demaine, c'est

grand pitié que de la veoir; elle maudit qui oncques luy fist requerre

d'estre chevauchée: «Je le vous disoye bien», dit lors son mary. Après

la prend entre ses braz, et la roucina trèsbien, qui luy fist oublier

la douleur des verges. «Et comment appelle on, dit elle, ce que vous

m'avez maintenant fait?--On l'appelle, dit il, souffle en cul.--Souffle

en cul! dit elle, le nom n'est pas si beau que de chevauchier; mais la

manière de le faire vault trop mieulx d'assez, et puisque je le scay, je

sceray bien doresenavant duquel je vous doy requerre.» Or devez vous

savoir que monseigneur le curé tendoit tousjours l'oreille quand sa

nouvelle mariée viendroit à l'eglise, pour luy ramantevoir ses

besoignes, et luy souvenir de sa promesse. Le jour qu'elle y vint, se

pourmenoit et se tenoit près du benoistier; et quand elle fut près, il

luy bailla de l'eaue beneite, et luy dist assez bas:--«M'amye, vous

m'avez promis que je vous chevaucheroie quand vous seriez mariée; vous

l'estes, Dieu mercy, si seroit heure de penser quand ce pourroit

estre.--Chevaucher? dit elle, j'aymeroie par dieu mieulx que vous fussez

noyé, voire pendu; ne me parlez point de chevaucher. Mais je suis

contente que vous me soufflez ou cul, si vous voulez.--Et je feray, dit

le curé, voz fièvres quartaines, paillarde que vous estes, qui tant

estes et orde et sale et malhonneste: ay je tant fait pour vous que

d'estre guerdonné pour vous souffler ou cul?» Ainsi mal content se

partit monseigneur le curé de la nouvelle mariée, qui se va mettre en

son siége pour oyr la devote messe que le bon curé vouldra dire. En la

fasson qu'avez oy dessus perdit monseigneur le curé son adventure de

joir de sa dame, dont il fut cause et non aultre, pource qu'il parla

trop hault à elle le jour qu'il la confessa; car son mary qui l'oyt

l'empescha en la fasson que dessus, par faire acroire à sa femme que la

fasson de roucyner s'appelle souffle en cul.

LA XLVe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

Combien que nulle des histoires précédentes n'aye touché ou racompté

aucun cas advenu es marches d'Ytalie, mais seullement face mencion des

advenues en France, Alemaigne, Angleterre, Flandres et Brabant, si

s'estendra elle toutesfoiz, à cause de la fresche advenue, à ung cas à

Romme naguères advenu et connus, qui fut tel: A Romme avoit ung

Escossois de l'eage d'environ vingt à XXII ans, lequel par l'espace de

XIIIJ ans se maintint et conduisit en l'estat et habillement de femme,

sans ce que dedans le dit terme il fust venu à la coignoissance

publicque qu'il fust homme; et se faisoit appeler donne Margarite, et

n'y avoit guères bon hostel en la ville de Romme à rate de temps où il

n'eust son tour et cognoissance, et specialement estoit il bien venu des

femmes, comme entre les chambrières, meschines de bas estat, et aussi

des aucunes des plus grandes de Romme. Et affin de vous descouvrir

l'industrie de ce bon Escossois, il trouva fasson d'apprendre à blanchir

les draps linges, et s'appelloit la lavendière; et soubz ceste umbre,

hantoit, comme dessus est dit, par toutes bonnes maisons de Romme, car

il n'y avoit femme qui sceust l'art de blanchir draps comme il faisoit.

Mais vous devez savoir qu'encores savoit il bien plus; car puis qu'il se

trouvoit en quelque part à descouvert avecques quelque belle fille, il

luy monstroit qu'il estoit homme. Il demouroit bien souvent au couscher,

à cause de faire la buée, ung jour, deux jours, ès maisons dessus

dictes; et le faisoit on coucher avecques la chambrière et aucunes foiz

avecques la fille; et bien souvent et le plus, la maistresse, si son

mary n'y estoit, vouloit bien avoir sa compaignie. Et Dieu scet s'il

avoit bien le temps, et moyennant le labour de son corps, il estoit bien

venu par tout; et n'y avoit bien souvent meschine ne chambrière qui ne

se combatist pour luy bailler la moitié de son lit. Les bourgois mesmes

de Romme, à la relacion de leurs femmes, le voient trèsvoluntiers en

leurs maisons; et s'ilz alloient quelque part dehors, trèsbien leur

plaisoit que donne Margarite aidast à garder le mesnage avecques leurs

femmes; et qui plus est la faisoient coucher avecques elles, tant la

sentoient bonne et honeste, comme dessus est dit. Par l'espace de XIIIJ

ans continua donne Margarite sa manière de faire. Mais fortune bailla la

cognoissance de l'abus de son estat dessus dit par la bouche d'une

jeune fille, qui dist à son père qu'elle avoit couché avec elle et luy

dist qu'elle l'avoit assaillie, et luy dist veritablement qu'elle estoit

homme. Ce père feist preuve à la relacion de sa fille de donne

Margarite; elle fut regardée par ceulx de la justice, qui trouvèrent

qu'elle avoit tous telz membres et oustilz que les hommes portent, et

que vrayement elle estoit homme, et non pas femme. Si ordonnèrent qu'on

le mectroit sur ung chariot et qu'on le mainroit par la ville de Romme,

de quarrefour en quarrefour, et là monstreroit on, voyant chacun, ses

genitoires. Ainsi en fut fait, et Dieu scet que la pouvre donne

Margarite estoit honteuse et soupprinse. Mais vous devez savoir que

comme le chariot venist en ung quarrefour, et qu'on faisoit ostension

des denrées de donne Margarite, ung Rommain qui le vit dist tout hault:

«Regardez quel galioffe: il a couché plus de vingt nuiz avecques ma

femme.» Et le dirent aussi pluseurs aultres comme luy; pluseurs ne le

dirent point qui bien le savoient, mais pour leur honneur ilz s'en

teurent. En la fasson que vous oyez fut puny nostre pouvre Escossois qui

la femme contrefist; et après ceste punicion il fut banny de Romme, dont

les femmes furent bien desplaisantes: car oncques si bonne lavendière ne

fut, et avoyent bien grand regret que si meschantement l'avoient perdu.

LA XLVIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE THIEUGES.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I · 第 18 / 22 段