Il advint naguères à Lille que ung grand clerc et prescheur de l'ordre

Saint Dominicque convertit, par sa sainte et doulce predicacion, la

femme d'un bouchier, par telle et si bonne façon qu'elle l'aimoit plus

que tout le monde, et n'avoit jamais au cueur bien ne en soy parfaicte

liesse s'elle n'estoit emprès luy. Mais maistre moyne en la parfin

s'ennuya d'elle, et estoit sur son corps dependant, ce qu'il luy feist

grand pièce après, et eust trèsbien voulu qu'elle se fust deportée de si

souvent le visiter; dont elle estoit tant mal contente que plus ne

povoit, mesmes le reboutement qu'il luy faisoit trop plus avant en son

amour l'enracinoit. Damp moyne, ce voyant, luy defendit sa chambre, et

chargea bien expressement à son clerc qu'il ne la souffrist plus entrer

dedans, quelque chose qu'elle luy dye. S'elle fut plus mal contente que

par avant, ce ne fut pas de merveille, car elle estoit ainsi que

forcenée. Et si vous me demandez à quel propos damp moyne ce faisoit, je

vous respons que ce n'estoit pas par devocion ne pour vouloir qu'il eust

de devenir chaste; mais la cause est qu'il en avoit racointée une plus

belle, plus jeune beaucop, et plus riche, qui desjà estoit tant privée

qu'elle avoit la clef de sa chambre. Tant fist toutesfoiz que la

bouchière ne venoit plus vers luy comme elle avoit de coustume; si avoit

trop meilleur et plus seur loysir sa dame nouvelle de venir gaingner les

pardons en sa chambre et paier le disme, comme les femmes d'Ostellerie,

dont cy dessus est touché. Ung jour fut prest de faire bonne chère en la

chambre de maistre moyne, après disner, où sa dame promist de comparoir

et faire apporter sa porcion, tant de vin comme de viande. Et car aucuns

de ses frères de léens estoient assez de son mestier, il en invita deux

ou troys tout secretement; et Dieu scet la grand chère qu'on fist à ce

disner, qui ne se passa point sans boire d'autant. Or devez vous savoir

que nostre bouchière cognoissoit assez les gens de ces prescheurs,

qu'elle veoit passer devant sa maison, qui portoient puis du vin, puis

des pastez, et puis des tartres, et tant de choses que merveilles. Si ne

se peut tenir de demander quelle feste on fait à leur hostel? Et il luy

fut respondu que ces biens sont pour ung tel, c'est assavoir son moyne,

qui a gens de bien au disner. «Et qui sont ilz? dit elle.--Ma foy je ne

scay, dit il; je porte mon vin jusques à l'huys tant seullement, et là

vient nostre maistre qui me descharge; je ne sçay qui y est.--Voire, dit

elle, c'est la secrète compaignie. Or bien allez vous en et les servez

bien.» Tantost passa ung aultre serviteur qu'elle interroga

pareillement, qui luy dist comme son compaignon, mais plus avant, car il

dit: «Je pense qu'il y a une damoiselle qui ne veult pas estre veue ne

congneue.» Elle pensa tantost ce qui estoit; si cuida bien enrager, tant

estoit mal contente, et disoit en soy mesmes qu'elle fera le guet sur

celle qui luy fait tort de son amy, et qui luy a baillé le bout. Et

s'elle la peut rencontrer, ce ne sera pas sans luy dire sa leçon, et

egratigner le visage. Si se mist au chemin en intencion d'executer ce

qu'elle avoit conclud. Quand elle fut venue au lieu desiré, moult luy

tardoit de rencontrer celle qu'elle hayt plus que personne; si n'eut pas

tant de constance que d'attendre qu'elle saillist de la chambre où elle

avoit fait maintes bonnes chères, mais s'advisa de prendre une eschalle

que ung couvreur avoit laissée lez son ouvrage tantdiz qu'il estoit allé

disner; elle dressa ceste échelle à l'endroit de la cheminée de la

cuisine de l'ostel, où elle vouloit estre pour saluer la compaignie, car

bien savoir que aultrement n'y pourroit entrer. Ceste eschelle mise à

point comme elle la voulut avoir, elle monta jusques à la cheminée, à

l'entour de laquelle elle lya très bien une moyenne corde qu'elle

trouva d'adventure. Et cela fait, trèsbien, comme luy sembloit, elle se

bouta dedans la dicte cheminée, et se commença à descendre et ung peu

avaler; mais le pis fut qu'elle demoura en chemin, sans se pouvoir

ravoir, ne monter, ne avaler, quelque peine qu'elle y mist, et ce à

l'occasion de son derrière qui estoit beaucop gros et pesant, et de sa

corde qui rompit, par quoy ne se povoit ressourdre. Si estoit, Dieu

scet, en merveilleux desplaisir, et ne savoit que faire ne que dire. Si

s'advisa qu'elle attendroit le couvreur et qu'elle se mettroit en sa

mercy, et l'appellera quand il viendra querre son eschelle et sa corde.

Elle fut bien trompée, car le couvreur ne vint à l'oeuvre jusques au

lendemain bien matin, pource qu'il fist trop grand pluye, dont elle eut

bien sa part, car elle fut toute percée. Quand vint sur le soir, bien

tart, nostre bouchière oyt gens deviser en la cuisine; si commença à

hucher, dont ilz furent bien esbahiz et effraiez, et ne savoient qui les

huchoit ne où elle estoit. Toutesfoiz, quelque esbahiz qu'ilz fussent,

ilz entendirent encores ung peu: s'ilz oyrent la voix du par avant,

arrière hucher très aigrement; si cuidèrent que ce fut ung esperit, et

le vindrent annuncer à leur maistre, qui estoit en dortouer, et ne fut

pas si vaillant d'y venir veoir que c'estoit, mais il mist tout à

demain. Pensez la belle patience que ceste bonne femme eut, qui fut

toute la nuyt en ceste cheminée. Et de sa bonne adventure, il ne pleut

long temps aussi fort, ne si bien. Lendemain, assez matin, nostre

couvreur revint à l'oeuvre pour recouvrer la perte que la pluye luy fist

le jour devant. Il fut tout esbahy de veoir son eschelle ailleurs qu'il

ne la laissa, et la cheminée lyée de sa corde: si ne savoit qui ce avoit

fait ne à quoy. Si s'advisa d'aller querre sa corde, et monta à mont son

eschelle, et vint jusques à la cheminée, et destacha sa corde; et de

bien venir, bouta sa teste dedans la cheminée, où il vit nostre

bouchière plus simple qu'un chat baigné, dont il fut très esbahy. «Et

que faictes vous icy, dame? dit il; voulez vous desrober les pouvres

religieux de ceans?--Helas! mon amy, dist elle, par ma foy, nenny. Je

vous requier, aidez moy à saillir d'icy, et je vous donneray ce que me

vouldrez demander.--A! je m'en garderay bien, dist le couvreur, si je ne

sçay dont vous y venez.--Je le vous diray, puis qu'il vous plaist, dit

elle; mais je vous prie, qu'il n'en soit nouvelle.» Lors luy compta tout

du long les amours d'elle et du moyne, et la cause dont elle venoit là.

Le couvreur eut pitié d'elle, si fist tant, à quelque meschef que ce

fut, moyennant sa corde, qu'il la tira dehors, et la mena en bas. Et

elle luy promist que, si tenoit bonne bouche, elle luy donneroit de la

char et de boeuf et de mouton pour fournir son mesnage pour toute ceste

année, ce qu'elle fist. Et l'autre tint si secret son cas que chascun en

fut adverty.

LA XLIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

Ung gentil chevalier de Haynau, sage, subtil et trèsgrand voyageur,

après la mort de sa très bonne femme et sage, pour les biens qu'il avoit

trouvez en mariage ne sceut passer son temps sans soy lyer comme il fut

par avant, car il espousa une trèsbelle et gente damoiselle, non pas des

plus subtiles du monde; car, à la verité dire, elle estoit ung peu

lourde en la taille, et c'estoit en elle qui plus plaisoit à son mary,

pource qu'il esperoit par ce point mieulx la duyre et tourner à la

fasson qu'avoir la vouldroit. Il mist sa cure et son estude à la

fassonner, et de fait elle luy obéissoit et complaisoit comme il le

desiroit, si bien qu'il ne sceut mieulx demander. Et entre aultres

choses, toutesfoiz qu'il vouloit faire l'amoureux jeu, qui n'estoit pas

si souvent qu'elle eust bien voulu, il luy faisoit vestir ung très beau

jaserant, dont elle estoit bien esbahie; et de prinsault lui demanda

bien à quel propos il la faisoit armer. Et il luy respondit qu'on ne se

doit point trouver à l'assault amoureux sans armes. Et fut contente de

vestir se jaserant; et n'avoit aultre regret que monseigneur n'avoir

l'assault plus au cueur, combien que ce luy estoit assez grand peine

s'aucun plaisir ne fust ensuy. Et si vous demandez à quel propos son

seigneur ainsi la gouvernoit, je vous respons que la cause qui à ce

faire le mouvoit estoit affin que madame ne désire pas tant l'assault

amoureux, pour la peine et empeschement de ce jaserant. Mais combien

qu'il fust bien sage, il s'abusoit de trop; car si le jaserant à chacun

assault luy eust cassé et doz et ventre, si n'eust elle pas refusé le

vestir, tant luy estoit et doulx et plaisant ce qui s'ensuyvoit. Ceste

manière de faire dura beaucop, et tant que monseigneur fut mandé pour

servir son prince en la guerre, et en aultre assault que le dessusdit.

Si print congié de madame et s'en alla où il fut mandé. Elle demoura à

l'ostel en la garde et conduicte d'un ancien gentil homme et d'aucunes

damoiselles qui la servoient. Or devez vous savoir qu'en cest hostel

avoit gentil compaignon clerc, qui trèsbien chantoit et jouoit de la

harpe, et avoit la charge de la despense. Et aprés disner s'esbatoit

voluntiers de la harpe; à quoy madame prenoit trèsgrand plaisir, et se

rendoit souvent vers luy au son de la harpe. Tant y ala et tant s'i

trouva que le clerc la pria d'amours; et elle, désirant de vestir son

jaserant, ne l'escondit pas, ainçois luy dist: «Venez vers moy à tele

heure et en telle chambre, et je vous feray response telle que vous

serez content.» Elle fut beaucop merciée, et à l'heure assignée, nostre

clerc ne faillit pas devenir hurter où madame luy dist, qui l'attendoit

de pié coy, le beau jaserant en son doz. Elle ouvrit la chambre, et le

clerc la vit armée; si cuida que ce fust aultry qui fust embusché léens

pour luy faire desplaisir; dont il fut si trèseffrayé que, de la grand

paour qu'il eut, il chéut à la reverse et descompta ne sçay quants

degreez si trèsroiddement qu'à pou qu'il ne se rompit le col. Mais

toutesfoiz il n'eut garde, tant bien luy aida Dieu et sa bonne querelle.

Madame, qui le vit en ce point et dangier, fut très desplaisante et mal

contente; si vint en bas et luy aida à sourdre, et luy demanda dont luy

venoit ceste paour. Et il luy compta et dist que vrayement il cuydoit

estre deceu. «Vous n'avez garde, dit elle, je ne suis pas armée pour

vous faire mal»; et en ce disant, montèrent arrière les degrez, et

entrèrent en la chambre. «Madame, dit le clerc, je vous pry, dictes moy,

s'il vous plaist, qui vous meut de vestir ce jaserant.» Et elle, comme

ung peu faisant la honteuse, luy respondit: «Et vous le savez bien.--Par

ma foy, sauf vostre grace, madame, dit il, se je le sceusse je ne le

demandasse pas.--Monseigneur, dit elle, quand il me veult baiser et

parler d'amours, il me fait en ce point habiller, et je sçay bien que

vous venez icy à ceste cause; et pour ce me suys mise en point.--Madame,

dit il, vous avez raison; et aussi vous me faictes souvenir que c'est la

manière des chevaliers d'en ce point faire adouber leurs dames. Mais les

clercs ont tout aultre manière de faire, qui à mon advis est trop plus

belle et plus aisée.--Et quelle est elle, dist la dame, je vous

prie?--Je la vous monstreray», dit il. Lors la fist despoiller de son

jaserant et du surplus de ses habillemens jusques à la belle chemise, et

il pareillement se deshabilla, et misrent à point le beau lit qui là

estoit, et se coucherent tout dedans et se désarmèrent de leurs chemises

et passèrent temps deux ou trois heures bien plaisamment. Et avant

partir, le gentil clerc monstra à madame la coustume des clercs, quelle

beaucop loa et trop plus que celle des chevaliers. Assez et souvent se

rencontrèrent depuis en la fasson dessusdicte, sans qu'il en fust

nouvelle, quoy que madame fust pou subtille. A chef de pièce,

monseigneur retourna de la guerre, dont madame ne fut pas trop joyeuse

en son pardedans, quelque semblant qu'elle monstrast au pardehors. Et à

l'heure de disner, et car el savoit sa venue, il fut servy, Dieu scet

comment. Ce disner se passa; et quand vint à dire graces, monseigneur se

mist en son reng, et madame print son quartier. Tantost que graces

furent achevées et dictes, monseigneur, pour faire du mesnagier et du

gentil compaignon, dist à madame: «Allez tost en nostre chambre et

vestez vostre jaserant.» Et elle, recordant du bon temps qu'elle avoit

eu avec son clerc, respondit tout subit: «Ha! monseigneur, la coustume

des clercs vault mieulx.--La coustume des clercs! dit-il. Et savez vous

leur coustume?» Si se commença à fumer, et coleur changer, et se doubta

de ce qui estoit, combien qu'il n'en sceut oncques rien, car il fut tout

à coup mis hors de sa doubte. Madame ne fut pas si beste qu'elle

n'aperceust bien que monseigneur n'estoit pas content de ce qu'elle

avoit dit, si s'advisa de trouver le ver: «Monseigneur, je vous ay dit

que la coustume des clercs vault mieulx, et encores le vous dy je.--Et

quelle est elle? dit il.--Ilz boivent après grâces.--Voire dya, dit il,

saint Jehan! vous dictes vray, c'est leur coustume voirement, qui n'est

pas mauvaise; et pource que vous la prisez tant, nous la tiendrons

doresenavant. Si firent apporter du vin et beurent, et puis madame alla

vestir son jaserant, dont elle se fust bien passée, car le gentil clerc

luy avoit monstré aultre fasson de faire qui trop mieulx luy plaisoit.

Comme vous avez oy fut monseigneur par madame en sa response abusé. Et

fault dire que le sens subit qui luy vint à mémoire à ce coup luy

descendit en la vertu du clerc, qui depuis luy monstra foison d'aultres

tours, dont monseigneur en la parfin se trouva noz amis.

LA XLIIe NOUVELLE.

RACOMPTÉE PAR MÉRIADECH.

L'an cinquante derrenier passé, le clerc d'un village du diocèse de

Noyon, pour impetrer et gaigner les pardons qui furent à Romme, qui sont

tels que chascun sçait, se mist à chemin, en la compaignie de pluseurs

gens de bien de Noyon, de Compiengne, et des lieux voisins. Mais avant

son departement disposa de ses besoignes bien et surement: premièrement

de sa femme et de son mesnage, et le fait de sa coustrerie recommenda à

ung jeune gentil clerc pour la desservir jusques à son retour. En assez

bref temps il vint à Romme lui et sa compaignie, et firent chacun leur

devocion et pelerinage le mains mal qu'ilz sceurent; mais vous devez

savoir que nostre clerc trouva d'adventure à Romme ung de ses

compaignons d'escole du temps passé, qui estoit ou service d'un grand

cardinal, et en grand autorité, qui fut trèsjoieux de l'avoir trouvé,

pour l'accointance qu'il avoit à luy, et luy demanda de son estat. Et

l'autre luy compta tout du long tout premier comment il estoit, hélas!

maryé, son nombre d'enfans, et comment il estoit clerc d'une parroiche.

«Ha! dit son compaignon, par mon créateur, il me desplaist bien que vous

estes maryé.--Pourquoy? dit l'autre.--Je le vous diray, dit il; ung tel

cardinal m'a chargé expressément que je luy trouve un serviteur pour

estre son notaire, qui soit de nostre marche; et croiez que ce seroit

trèsbien vostre fait, pour estre tost et largement pourveu, se ce ne

fust vostre mariage, qui vous fera repatrier, et espoire plus grans bien

perdre que vous n'y arez.--Par ma foy, dit le clerc, mon mariage n'y

fait rien, mon compaignon; car, à vous dire vérité, je me suis party de

nostre pays soubz umbre du pardon qui est à present icy. Mais creez que

ce n'a pas esté ma principale intention, car j'ay conclud d'aller jouer

deux ou trois ans par pays; et ce pendant ce temps si Dieu vouloit

prendre ma famme, jamais je ne fu si eureux. Et pourtant je vous requier

que vous soyez mon moyen vers ce cardinal que je le serve; et, par ma

foy, je feray tant que vous n'arez jà reprouche pour moy; et s'ainsi le

faictes vous me ferez le plus grand service que jamais compaignon fist à

autre.--Puis que vous avez ceste volunté, dist son compaignon, je vous

serviray à ceste heure, et vous logeray pour avoir bon temps, se à vous

ne tient.--Et, mon amy, je vous mercie», dit l'autre. Pour abreger,

nostre clerc fut logié avecques ce cardinal, laquelle chose il manda à

sa femme, l'ensemble et son intencion, que n'est pas de retourner par

delà si tost qu'il luy dist au partir. Elle se conforta, et luy

rescripst qu'elle fera le mieulx qu'elle pourra. Ou service de ce

cardinal se maintint et conduisit gentement nostre bon clerc, et fist

tant à chef de pièce qu'il gaigna son maistre, lequel n'avoit pas pou de

regret qu'il n'estoit habile à tenir bénéfices, car largement l'en eust

pourveu. Pendant le temps que nostre dit clerc estoit ainsi en grace que

dit est, le curé de son village alla de vie à mort, et ainsi vaca son

benefice, qui estoit ou mois du pape, dont le coustre, tenant le lieu de

son compaignon estant à Romme, se pensa qu'au plus tost qu'il pourroit

qu'il courroit à Romme et feroit tant à l'ayde de son compaignon qu'il

auroit ceste cure. Il ne dormit pas, car en pou de jours, après maintes

peines et travaulx, tant fist qu'il se trouva à Romme, et n'eut oncques

bien tant qu'il eust trouvé son compaignon, le clerc servant le

cardinal. Après grosses recognoissances et d'ung costé et d'aultre, le

clerc demanda de sa femme, et l'autre, esperant de luy faire ung

trèsgrand plaisir, et affin que la besoigne dont il le veult requerre en

vaille mieulx, luy respondit qu'elle estoit morte; dont il mentoit, car

je tien qu'à ceste heure elle saroit bien tanser son mary. «Dictes vous

doncques que ma femme est morte, dit le clerc, et je prie à Dieu qu'il

luy pardonne ses pechez.--Oy vrayement, dit l'autre, la pestilence de

l'année passée avecques aultres pluseurs l'emporta.» Or faindoit il

ceste bourde, qui depuis luy fut cher vendue, pource qu'il savoit que

le clerc ne s'estoit party de son pais qu'à l'occasion de sa femme, qui

estoit trop peu paisible, et que plus plaisant nouvelle d'elle ne luy

pourroit on apporter que de sa mort. Et à la vérité ainsi en estoit il,

mais le rapport fut faulx. «Et qui vous amaine en ce pais? dist il,

après pluseurs et diverses devises.--Je le vous diray, mon compaignon et

mon amy. Il est vrai que le curé de nostre ville est trespassé; si vien

vers vous pour que par vostre bon moien je puisse parvenir à son

benefice. Si vous prie tant que puis que me veillez aider à ce besoing.

Je sçay bien qu'il est en vous de le me faire avoir, à l'aide de

monseigneur vostre maistre.» Le clerc, pensant sa femme estre morte et

la cure de sa ville vacquer, conclud en soy mesmes que il happera ce

benefice, et aultres encores, s'il y peut parvenir. Mais toutesfoiz il

ne le dit pas à son compaignon, ainçois luy dist qu'il ne tiendroit pas

à luy qu'il ne soit curé de leur ville, dont il fut beaucop mercyé. Tout

autrement alla, car au lendemain nostre saint père, à la requeste du

cardinal maistre de nostre clerc, luy donna ceste cure. Si s'en vint ce

clerc à son compaignon, quand il sceut ces nouvelles, et luy dist: «Ha!

mon amy, par ma foy, vostre fait est rompu, dont me desplaist bien.--Et

comment? dit l'aultre.--La cure de nostre ville est donnée, dit il, mais

je ne sçay à qui. Monseigneur mon maistre vous a cuidé aider, mais il

n'a pas esté en sa puissance de faire vostre fait.» Qui fut bien mal

content, ce fut celuy qui estoit venu de si loing perdre sa peine et

despendre son argent, dont ce ne fut pas dommaige. Si print congié bien

piteux de son compaignon, et s'en retourna en son pais, sans soy vanter

de la bourde qu'il a semée. Or retournons à nostre clerc, qui estoit

plus gay que une mitaine de la mort de sa femme, et de la cure de leur

ville que nostre saint père, à la requeste de son maistre, luy avoit

donnée pour recompense. Et disons comment il devint prestre à Romme, et

y chanta sa bien devote première messe, et print congié de son maistre

pour une espace de temps, à venir par deçà à leur ville prendre

possession de sa cure. A l'entrée qu'il fist de leur ville, de son

boneur la première personne qu'il rencontra ce fut sa femme, dont il fut

bien esbahy, je vous en asseure, et encores beaucop plus courroucé. «Et

qu'est ce cy, dist il, m'amye? et on m'avoit dit que vous estiez

trespassée.--Je m'en suis bien gardée, dit elle. Vous le dictes, ce croy

je, pource que l'eussez bien voulu; et vous l'avez bien monstre, qui

m'avez laissée l'espace de cinq ans à tout une grant tas de petiz

enfans.--M'amye, dit il, je suis bien joyeux de vous veoir en bon point,

et en loe Dieu de tout mon cueur; maudit soit qui m'en apporta aultres

nouvelles!--Ainsi soit il, dit elle.--Or je vous diray, m'amye: je ne

puis arrester pour maintenant; force est que je m'en aille hastivement

devers monseigneur de Noyon, pour une besongne qui luy touche; mais au

plus bref que je pourray je vous verray.» Il se partit de sa femme et

prend son chemin devers Noyon, mais Dieu scet s'il pensa en chemin à son

pouvre fait: «Hélas! dit il, or suis je homme deffait et deshonoré:

prestre, clerc, et maryé! Je croy que je suis le premier maleureux de

cest estat.» Il vint devers monseigneur de Noyon, qui fut bien esbahy

d'oyr son cas, et ne le sceut conseiller; si le renvoya à Romme. Quand

il y fut venu, il compta à son maistre, du long et du lé, la verité de

son adventure, qui en fut trèsamèrement desplaisant. Au lendemain il

compta à nostre saint père, en la presence du colliège des cardinaux et

de tout le conseil, l'adventure de son homme qu'il avoit fait curé. Si

fut ordonné qu'il demourra prestre et maryé et curé aussi. Et demourra

avec sa femme en la façon que ung homme maryé honorablement et sans

reprouche, et seront ses enfans legitimez et non bastards, jà soit que

le père soit prestre. Mais au surplus, s'il est trouvé qu'il aille

aultre part que à sa femme, il perdra son benefice. Ainsi qu'avez oy fut

ce galant puny par faulx donner à entendre de son compaignon; et fut

contraint de venir demourer sur son benefice, et qui plus et pis est,

avecques sa femme, dont il se fust bien passé si l'eglise ne l'eust

ordonné.

LA XLIIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE FIENNES.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I · 第 17 / 22 段