cas advenuz et perpetrez, habilles et suffisans d'estre adjoustez à
l'ystoire presente, je vous compteray, en brefz termes, en quelle façon
fut deceu le plus jaloux de cest royaume pour son temps. Je croy assez
qu'il n'a pas esté seul entaché de ce mal; mais toutesfoiz, car il le
fut oultre l'enseigne, je ne le saroie passer sans vous faire savoir le
gracieux tour qu'on luy fist. Ce bon jaloux dont je vous compte estoit
très grand historien et avoit beaucoup veu, leu et releu de diverses
histoires; mais la fin principale à quoy tendoit son exercice et tout
son estude, estoit de savoir et cognoistre les façons et manières et
quoy et comment femmes pevent decepvoir leurs mariz. Et car, la Dieu
mercy, les histoires anciennes, comme Matheolet, Juvenal, les Quinze
Joyes de mariage, et aultres pluseurs dont je ne scay le compte, font
mencion de diverses tromperies, cauteles, abusions et deceptions en cest
estat advenues. Nostre jaloux les avoit tousjours entre ses mains, et
n'en estoit pas mains assotté qu'un follastre de sa massue; toutesfoiz
lysoit, tousjours estudioit, et d'iceulx livres fist ung petit extrait
pour luy, ou quel estoient emprinses, descriptes et notées pluseurs
manières de tromperies, au pourchaz et emprinses de femmes, et ès
personnes de leurs mariz executées. Et ce fist-il tendant à fin d'estre
mieulx premuny et sur sa garde si sa femme à l'adventure vouloit user de
telles querelles en son livre croniquées et registrées. Qu'il ne gardast
sa femme d'aussi près comme ung jaloux Ytalien, si faisoit, et si
n'estoit pas encores bien asseuré, tant estoit fort feru du maudit mal
de jalousie. En cest estat et aise delectable fut ce bon homme trois ou
quatre ans avecques sa femme, laquelle pour tout passetemps n'avoit
aultre loisir d'estre hors de sa presence infernale, sinon allant et
retournant de la messe, accompaignée d'une vieille serpente qui d'elle
avoit la charge. Ung gentil compaignon, oyant la renommée de ce
gouvernement, vint rencontrer ung jour ceste bonne damoiselle, qui
gracieuse et belle à bon escient estoit; et luy dist le plus
gracieusement que oncques peut le bon vouloir qu'il avoit de luy faire
service, plaignant et souspirant pour l'amour d'elle sa maudicte
fortune, d'estre allyée au plus jaloux que la terre soustiene, et
disant au surplus qu'elle estoit la seule en vie pour qui plus vouldroit
faire. «Et pource que je ne vous puis pas icy dire combien je suis à
vous, et pluseurs aultres choses dont j'espere que ne serez que
contente, s'il vous plaist, je le mettray par escript et demain le vous
bailleray, vous suppliant que mon petit service, partant de bon vouloir
et entier, ne soit pas refusé.» Elle l'escouta voluntiers; mais, pour la
presence du Dangier, qui trop près estoit, guères ne respondit;
toutesfoiz elle fut contente de veoir ses lettres quand elles viendront.
L'amoureux print congé assez joyeux et à bonne cause; et la damoiselle,
comme elle estoit doulce et gracieuse, le congya; mais la vieille qui la
suyvoit ne faillit pas de demander quel parlement avoit esté entre elle
et celuy qui s'en va. «Il m'a, dit-elle, apporté nouvelle de ma mère,
dont je suis bien joyeuse, car elle est en bon point.» La vieille
n'enquist plus avant; si vindrent à l'ostel. L'aultre au lendemain,
garny d'unes lettres Dieu scet comment dictées, vint rencontrer sa dame,
et tant subitement et subtilement les luy bailla que oncques le guet de
la vieille serpente n'en eut la cognoissance. Ces lettres furent
ouvertes par celle qui voluntiers les vit quand elle fut à part. Le
contenu en gros estoit comment il estoit esprins de l'amour d'elle, et
que jamais ung seul jour de bien n'aroit si temps et loisir prestez ne
luy sont pour plus au long l'en advertir, requerant en conclusion
qu'elle luy veille de sa grace jour et lieu assigner convenable à ce
faire, ensembles et response à ce contenu. Elle fist unes lettres par
lesquelles très gracieusement s'excusoit de vouloir en amours entretenir
aultre que celuy auquel elle doit et foy et loyauté; néantmains
toutesfoiz, pourtant qu'il est tant fort esprins d'amours à cause
d'elle, qu'elle ne vouldroit pour rien qu'il n'en fust guerdonné, elle
seroit très contente d'oyr ce qu'il luy vouldroit dire, si nullement
povoit ou savoit; mais certes nenny; tant près la tient son mary, qu'il
ne la laisse d'ung pas sinon à l'heure de la messe, qu'elle vient à
l'église, gardée et plus que gardée par la plus pute veille qui jamais
aultruy destourba. Ce gentil compaignon, tout aultrement habillé en
point que le jour precedent, vint rencontrer sa dame, qui très bien le
congneut; et au passer qu'il fist assez près d'elle receut de sa main sa
lettre dessus dicte. S'il avoit faim de veoir le contenu, ce n'estoit
pas de merveille; il se trouva en ung destour où tout à son aise et beau
loisir vit et congneut l'estat de sa besongne, qui luy sembloit estre en
bon train. Si regarda qu'il ne luy fault que lieu pour venir au dessus
et à chef de sa bonne entreprise, pour laquelle achever il ne finoit
nuyt ne jour de adviser et penser comment il se pourroit conduire. Il
s'advisa d'un trèsbon tour en la parfin, qui ne fait pas à oublier: car
il s'en vint à une sienne bonne amye qui demouroit entre l'eglise où sa
dame alloit à la messe et l'ostel d'elle; et luy compta sans rien celer
le fait de ses amours, luy priant que à ce besoing luy veille aider et
secourir. «Ce que je pourroye faire pour vous, dist-elle, ne pensez pas
que je ne m'y employe de trèsbon cueur.--Je vous mercye, dit-il; et
seriez vous contente qu'elle venist céans parler à moy?--Ma foy, dit
elle, pour l'amour de vous, il me plaist bien.--Et bien! dit il, s'il
est en moy de vous faire autant de service, pensez que j'aray
cognoissance de ceste courtoisie.» Il ne fut oncques aise tant qu'il
eust rescript à sa dame et baillé ses lettres, qui contenoient qu'il
avoit tant fait à une telle «qui est ma très grande amye, femme de bien,
loyalle et secrète, et qui vous ame et cognoist bien, qu'elle nous
baillera sa maison pour deviser. Et véez cy que j'ai advisé: je seray
demain en la chambre d'enhault, qui descouvre sur la rue, et si aray
emprès de moy ung grand seau d'eaue et de cendres entremeslées, dont je
vous affubleray tout à coup que vous passerez. Et si seray en habit si
descogneu que vostre veille ne ame du monde n'ara garde de moy
cognoistre. Quand vous serez en ce point atournée, vous ferez bien de
l'esbahie et vous sauverez en ceste maison; et par vostre Dangier
manderez querre une aultre robe; et tantdiz qu'elle sera au chemin, nous
parlerons ensemble.» Pour abréger, ces lettres furent baillées, et la
response fut rendue par celle qui fut contente. Or fut venu ce jour, et
la damoiselle affublée par son serviteur du seau d'eaue et de cendres,
voire par telle façon que son couvrechef, sa robe et le surplus de ses
habillemens furent tous gastez et percez. Et Dieu scet qu'elle fist bien
de l'esbahie et de la malcontente; et comme elle estoit estollée, elle
se bouta en l'ostel, ignorant d'y avoir cognoissance. Tantost qu'elle
vit la dame, elle se plaindit de son meschef, et n'est pas à vous dire
le dueil qu'elle menoit de ceste adventure. Maintenant plaint sa robe,
maintenant son couvrechef, et l'aultre foiz son tixu; bref, qui l'oyoit,
il sembloit que le monde fust finé. Et Dangier sa meschine, qui
enrageoit d'angaigne, avoit ung coulteau en sa main dont elle nestoioit
sa robe le mieulx qu'elle savoit. «Nenny, nenny, m'amye, vous perdés
vostre peine, ce n'est pas chose à nettoyer si en haste; vous n'y sariez
faire chose maintenant qui valust rien; il fault que j'aye une aultre
robe et ung aultre couvrechef, il n'y a point d'aultre remède; allez à
l'ostel et les m'apportez, et vous avancez de retourner, que nous ne
perdons la messe avecques tout nostre mal.» La vieille, voyant la chose
estre necessaire, n'osa desdire sa maistresse; si print et robe et
couvrechef soubz son manteau, et à l'ostel s'en va. Elle n'eut pas si
tost tourné les talons que sa maistresse ne fut guidée en la chambre où
son serviteur estoit, qui voluntiers la vit en cotte simple et en
cheveulx. Et, tantdiz qu'ilz se devisèrent, nous retournerons à parler
de la vieille qui revint à l'ostel, où elle trouva son maistre, qui
n'attendit pas qu'elle parlast, mais demanda incontinent: «Qu'avez vous
fait de ma femme, et où est elle?--Je l'ay laissée, dit-elle, chés une
telle, et en tel lieu.--Et à quel propos?» dit-il. Lors elle luy monstra
robe et couvrechef, et luy compta l'adventure de la tyne d'eaue et des
cendres, disant qu'elle vient querir aultres habillemens, car en ce
point sa maistresse n'osoit partir dont elle estoit. «Est ce cela?
dit-il; nostre dame, ce tour n'estoit pas en mon livre! Allez, allez, je
voy bien que c'est.» Il eust voluntiers dit qu'il estoit coux, et creez
que si estoit-il à ceste heure; et ne l'en sceut oncques garder livre ne
brevet où pluseurs tours estoient enregistrez. Et fait assez à penser
qu'il retint si bien ce derrenier qu'oncques depuis de sa memoire ne
partit, et ne luy fut nesung besoing que à ceste cause il l'escripsist,
tant en eut fresche souvenance le pou de bons jours qu'il vesquit.
LA XXXVIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LOAN.
N'a guères que ung marchant de Tours, pour festoyer son curé et aultres
gens de bien, achatta une belle et grosse lemproye, et l'envoya à son
hostel, et chargea trèsbien sa femme de la mettre à point, ainsi
qu'elle savoit bien faire. «Et faictes, dist-il, que le disner soit
prest à douze heures, car j'ameneray nostre curé, et aucuns aultres
qu'il luy nomma.--Tout sera prest, dit-elle, amenez qui vous vouldrez.»
Elle mist à point ung grand tas de bon poisson; et quand vint à la
lemproie, elle la souhaicta aux Cordeliers, à son amy, et dist en soy
mesmes: «Ha, frère Bernard, que n'estez vous cy! Par ma foy, vous n'en
partiriez tant qu'auriez tasté de la lemproye, ou, se mieulx vous
plaisoit, vous l'emporteriez en vostre chambre; et je ne fauldroye pas
de vous y faire compaignie.» A trèsgrant regret mettoit ceste bonne
femme la main à ceste lemproye, voire pour son mary, et ne faisoit que
penser comment son cordelier la pourroit avoir. Tant pensa et advisa
qu'elle conclud de luy envoyer par une vieille qui savoit de son secret,
ce qu'elle fist, et luy manda qu'elle viendroit ennuyt soupper et
coucher avecques luy. Quand maistre cordelier vit celle belle lemproye
et entendit la venue de sa dame, pensez qu'il fut joyeux et bien aise;
et dist bien à la vieille, s'il peut finer de bon vin, que la lemproye
ne sera pas frustrée du droit qu'elle a, puis qu'on la mengeue. La
vieille retourna de son message et dist sa charge. Environ douze heures,
véez cy nostre marchant venir, le curé et aucuns aultres bons
compaignons, pour devorer ceste lemproye, qui estoit bien hors de leur
commendement. Quand ilz furent trestous en l'ostel du marchant, il les
mena trestouz en la cuisine pour leur monstrer la grosse lemproye dont
il les veult festoier; et appella sa femme, et luy dist: «Monstrez nous
nostre lemproye, je veil savoir à ces gens si j'ay eu bon
marché.--Quelle lemproye? dit elle.--La lemproye que je vous fiz bailler
pour nostre disner, avecques cest aultre poisson.--Je n'ay point veu de
lemproye, dit elle; je cuide, moy, que vous songez. Véezcy une carpe,
deux brochez et je ne scay quelx aultres poissons; mais je ne viz
aujourd'uy lemproye.--Comment, dit il, et pensez vous que je soye
yvre?--Ma foy ouy, dirent lors et le curé et les aultres, nous n'en
pensasmes aujourd'uy mains; vous estes un peu trop chiche pour acheter
lemproye maintenant.--Par Dieu, dist la femme, il se farse de vous, ou
il a songé d'une lemproye, car seurement je ne viz de cest an lemproye.»
Et bon mary de soy courroucer, et dit: «Vous avez menty, paillarde, ou
vous l'avez mengée, ou vous l'avez cachée quelque part; je vous promectz
qu'oncques si chère lemproye ne fut pour vous. «Puis se vira vers le
curé et les aultres, et juroit la mort bieu et ung cent de sermens qu'il
avoit baillé à sa femme une lemproye qui luy cousta ung franc. Et ilz,
pour encores plus le tourmenter et faire enrager, faisoient semblant de
le non croire, et tenoient termes comme s'ilz fussent mal contens, et
disoient: «Nous estions priez de disner cheux ung tel et cheux ung tel,
et si avons tout laissé pour venir icy, cuidans menger de la lemproye;
mais ad ce que nous voyons, elle ne nous fera jà mal. L'oste, qui
enrageoit tout vif, print ung baston et marchoit vers sa femme pour la
tresbien frotter, si les aultres ne l'eussent tenu, qui l'emmenèrent à
force hors de son hostel, et misrent peine de le rappaiser le mieulx
qu'ilz sceurent, quand ilz le virent ainsi troublé. Puis qu'ilz eurent
failly à la lemproye, le curé mist la table et firent la meilleure chère
qu'ilz sceurent. La bonne damoiselle à la lemproye manda l'une de ses
voisines qui vefve estoit, mais belle femme et en bon point, et la fist
disner avec elle. Et, quand elle vit son point, elle dist: «Ma bonne
voisine, il seroit bien en vous de me faire ung service et un
tressingulier plaisir; et si tant vouliez faire pour moy, il vous seroit
tellement par moy desservy que vous en devriez estre contente.--Et que
vous plaist il que je face? dit l'aultre.--Je le vous diray, dit elle:
mon mary est si trèsrude à ses besongnes de nuyt que c'est grand
merveille; et de fait, la nuyt passée, il m'a tellement retournée que,
par ma foy, je ne l'oseroye bonnement ennuyt attendre. Si vous prie que
vous veillez tenir ma place, et si jamais puis rien faire pour vous, me
trouverez preste de corps et de biens.» La bonne voisine, pour luy faire
plaisir et service, fut contente de tenir son lieu, dont elle fut
beaucop et largement mercyée. Or devez vous savoir que nostre marchant à
la lemproye, quand il vint puis le disner, il fist trèsgrande et grosse
garnison de bonnes verges de boul qu'il apporta secrètement en sa
maison, et auprès de son lit il les caicha, disant en soy mesmes que sa
femme ennuyt en sera trop bien servie. Il ne scéut ce faire si celéement
que sa femme ne s'en donna tresbien garde, qui n'en pensoit pas mains,
cognoissant assez par longue expérience la cruaulté de son mary, lequel
ne souppa pas à l'ostel, mais tarda tant dehors qu'il pensa bien qu'il
la trouveroit nue et couchée. Mais il faillit à son emprinse, car quand
vint sur le soir et tard, elle fit despouillier sa voisine et couchier
en sa place, en la chargeant expressément que elle ne responde mot à son
mary quand il viendra, mais contreface la muette et la malade. Et si
fist encores plus, car elle estaindit le feu de léens, tant en la
cuisine comme en la chambre. Et ce fait, à sa voisine chargea que
tantost que son mary sera levé le matin, qu'elle s'en voise en sa
maison. Elle, lui promist que si feroit elle. La voisine ainsi logée et
couchée, aux Cordeliers s'en va la vaillant femme pour menger la
lemproye et gaigner les pardons, comme assez avoit de coustume. Tantdiz
qu'elle se festiera léens, nous dirons du marchant, qui après soupper
s'en vint à son hostel, esprins d'ire et de maltalent à cause de la
lemproye; et pour executer ce qu'en son pardedans avoit conclud, il vint
saisir ses verges et en sa main les tint, cherchant partout de la
chandele, dont il ne scéut oncques recouvrer; mesmes en la cheminée
faillit il au feu trouver. Quand il vit ce, il se coucha sans dire mot,
et dormit jusques sur le jour, qu'il se leva et s'abilla, et print ses
verges et baptit tant la lieutenante de sa femme que à pou qu'il ne la
cravanta, en luy ramantevant la lemproye, et la mist en tel point
qu'elle saignoit de tous costez, mesmes les draps du lit estoient tant
sanglans qu'il sembloit que ung beuf y fut escorché; mais la pouvre
martire n'osoit pas dire ung mot, ne monstrer le visage. Ses verges luy
faillirent, et fut lassé; si s'en alla hors de l'ostel. Et la pouvre
femme, qui s'attendoit d'estre festoyée de l'amoureux jeu et gracieux
passetemps, s'en alla tantost après à sa maison, plaindre son mal et son
martire, non pas sans menacer et sa voisine bien maudire. Tantdiz que le
mary estoit dehors, revint des Cordeliers sa bonne femme, qui trouva sa
chambre de verges toute jonchée, son lit dérompu et desfroissié et ses
draps tous ensanglantez; si cogneut bien tantost que sa voisine avoit eu
afaire de son corps, comme elle pensoit bien; et sans tarder ne faire
arrest refist son lit et d'aultres beaulx draps et frez le rempara, et
sa chambre nettoya, et puis vers sa voisine s'en alla, qu'elle trouva en
piteux point; et ne fault pas dire qu'elle ne trouva bien à qui parler.
Au plus tost qu'elle peut en son hostel s'en retourna, et de tous poins
se deshabilla, et ou beau lit qu'elle avoit mis à point se coucha, et
dormit trèsbien jusques ad ce que son mary retourna de la ville comme
sanchié de son courroux, pource qu'il s'en estoit vengé, et vint à sa
femme, qu'il trouva ou lit faisant la dormeveille: «Et qu'est cecy,
madamoiselle, dist il, n'est il pas temps de lever?--Emy, dit elle, et
est il jour? Par mon serment, je ne vous ay pas oy lever; j'estoye
entrée en ung songe qui m'a tenue ainsi longuement.--Je croy, dit il,
que vous songiez de la lemproye, ne faisiez pas? Ce ne seroit pas trop
grand merveille, car je la vous ay bien ramantue à ce matin.--Par dieu,
dit elle, il ne me souvenoit de vous ne de vostre lemproye.--Comment,
dit il, l'avez vous si tost oublyée?--Oublyée, dit elle, ung songe ne
m'arreste rien.--Et a ce esté songe, dit il, de ceste poingnée de verges
que j'ay usée sur vous n'a pas deux heures.--Sur moy? dit elle.--Voire
vrayement, sur vous, dit-il. Je scay bien qu'il y appert largement, et
aux draps de nostre lit avecques.--Par ma foy, beaulx amys, dit elle, je
ne scay que vous avez fait ou songié, mais quant à moy il me souvient
très bien qu'aujourduy, au matin, vous feistes de trèsbon appétit le jeu
d'amours; aultre chose ne scay je; aussi bien povez vous avoir songé de
m'avoir fait aultre chose comme vous feistes hier de m'avoir baillé la
lemproye.--Ce seroit ung estrange songe, dit il; monstrez vous ung peu
que je vous voye.» Elle osta la couverture et reversa, et toute nue se
monstra, sans tache ne blesseure quelconque. Voit aussi les draps beaulx
et blancs sans souilleure ne tache. Si fut plus esbahy qu'on ne vous
saroit dire, et se print à muser et largement penser; et en ce point
longuement se tint. Mais toutesfoiz à chef de pièce il dist: «Par mon
serment, m'amye, je vous cuidoye à ce matin avoir trèsfort jusques au
sang batue, mais je voy bien qu'il n'en est rien, si ne sçay qu'il m'est
advenu.--Dya, dit elle, ostez vous hors d'ymaginacion de ceste baterie,
car vous ne me touchastes oncques, vous le povez veoir; faictes vostre
compte, vous l'avez songé.--Je cognois, dist il lors, que vous dictes
voir; si vous requier qu'il me soit pardonné, car je sçay bien que j'euz
hier tort de vous dire villannie devant les estrangiers que j'amenay
céans.--Il vous est legierement pardonné, dit elle, mais toutesfoiz
advisez bien que vous ne soyez plus si legier ne si hastif en voz
affaires.--Non seray je, dit il, m'amye.» Ainsi qu'avez oy fut le
marchant par sa femme trompé, cuidant avoir songé avoir acheté la
lamproye et le surplus fait ou compte dessus dit.
LA XXXIXe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE SAINT POL.
Ung gentil chevalier des marches de Haynau, riche, puissant, vaillant,
et trèsbeau compaignon, fut amoureux d'une trèsbelle dame assez et
longuement; fut aussi tant en sa grace, et si privé d'elle, que
toutesfoiz que bon luy sembloit se rendoit en ung lieu de son hostel à
part et destourné, où elle luy venoit faire compagnie; et là devisoient
tout à leur beau loisir de leurs gracieuses amours. Et n'estoit ame qui
rien scéust de leur très plaisant passe temps, sinon une damoiselle qui
servoit ceste dame, qui bonne bouche trèslonguement porta; et tant les
servoit à gré en tous leurs affaires qu'elle estoit digne d'ung grand
guerdon en recevoir. Elle avoit aussi tant de vertu que non pas
seulement sa maistresse avoit gaignée par la servir comme dit est, et
aultrement, mais le mary de sa dame ne l'amoit pas mains que sa femme,
tant la trouvoit loyalle, bonne, et diligente. Advint ung jour que ceste
dame sentent son serviteur le chevalier dessusdit en son hostel, devers
lequel elle ne povoit aller si tost qu'elle eust bien voulu, à cause de
son mary qui les destournoit, dont elle estoit bien desplaisante,
s'advisa de luy mander par la damoiselle qu'il eust encores ung peu de
pacience, et que au plustost qu'elle saroit se desarmer de son mary
qu'elle viendra vers luy. Ceste damoiselle vint vers le chevalier qui sa
dame attendoit, et dist sa charge. Et il, qui gracieux estoit, la mercya
beaucop de ce messaige, et la fist seoir auprès de luy, puis la baisa
deux ou trois foiz très doulcement; elle l'endura voluntiers, qui bailla
courage au chevalier de proceder au surplus, dont il ne fut pas reffusé.
Cela fait, elle revint à sa maistresse, et luy dist que son amy
n'attendoit qu'elle: «Helas! dit elle, je scay bien qu'il est vray, mais
monseigneur ne se veult coucher; ilz sont cy je ne sçay quelz gens que
je ne puis laisser. Dieu les maudye! j'aymasse mieulx estre vers luy. Il
luy ennuye bien, fait pas, d'estre ainsi seul?--Par ma foy, creez que
oy, dit elle, mais l'espoir de vostre venue le conforte, et attend tant
plus aise.--Je vous en croy, mais toutesfoiz il est là seul, et sans
chandelle, et sont plus de deux heures qu'il y est; il ne peut estre
qu'il ne soit beaucop ennuyé. Si vous prie, m'amye, que vous retournez
encores vers luy une foiz pour m'excuser, et luy faictes compaignie ung
espace; et entretant, si Dieu plaist, le dyable emportera ces gens qui
nous tiennent cy.--Je feray ce qu'il vous plaira, madame; mais il me
semble qu'il est si content de vous qu'il ne vous fault jà excuser, et
aussi se je y alloye vous demourriez icy toute seule de femmes, et
pourroit monseigneur demander pour moy, et l'on ne me saroit où
trouver.--Ne vous chaille de cela, dist elle, j'en feray bien s'il vous
mande; il me desplaist que mon amy est seul; allez veoir qu'il fait, je
vous en prie.--Je y vois, puis qu'il vous plaist», dit elle. S'elle fut
bien joyeuse de ceste ambassade, il ne le fault jà demander; mais pour
couvrir sa volunté, elle en fist l'excusance et le refus à sa
maistresse. Elle fust tantost vers le chevalier attendant, qui la receut
joieusement; si lui dist:--«Monseigneur, madame m'envoie encores icy
s'excuser devers vous pource que tant vous fait attendre, et croyez
qu'elle en est la plus courroucée.--Vous luy direz, dit il, qu'elle face
tout à loisir, et qu'elle ne se haste de rien pour moy, car vous
tiendrez son lieu.» Lors de rechef la baise et acole, et ne la souffrit
partir tant qu'il eut besognié deux foiz, qui guères ne luy coustèrent;
car alors il estoit frez et jeune et homme fort à cela. Ceste damoiselle
print bien en pacience sa bonne adventure, et eust bien voulu avoir
souvent une telle rencontre, sans le prejudice de sa maistresse. Et
quand vint au partir, elle pria au chevalier que sa maistresse n'en
sceust rien. «Vous n'avez garde, dit il.--Je vous en requier», dist
elle. Et puis s'en vint à sa maistresse, qui demanda tantost que fait
son amy? «Il est là, dit elle, et vous attend.--Voire, dit elle, et est
il point mal content?--Nenny, dit elle, puis qu'il a compaignie. Il vous
scet trèsbon gré que vous m'y avez envoyée; et si ceste attente estoit
souvent à faire, il seroit content m'avoir pour deviser et passer temps;
et par ma foy je y voys voluntiers, car c'est le plus plaisant homme de
jamais; et Dieu scet qu'il le fait bon oyr maudire ces gens qui vous
retiennent, excepté monseigneur: à luy ne vouldroit il toucher.--Saint
Jehan! dit elle, je voudroye que luy et la compaignie fussent en la
rivière, et je fusse dont vous venez.» Tant passa le temps que
monseigneur, Dieu mercy, se deffist de ses gens, vint en sa chambre, se
déshabilla et coucha. Madame se mist en cotte simple, et print son
attour de nuyt, et ses heures en sa main, et commence devotement, Dieu
le scet, à dire sept pseaulmes et paternostres; mais monseigneur, qui
estoit plus esveillé qu'un rat, avoit grand fain de deviser, si vouloit
que madame laissast ses oroisons jusques à demain, et qu'elle parle à
luy: «Ha! monseigneur, dit elle, pardonnez moy, je ne puis vous
entretenir maintenant; Dieu va devant, vous le savez; je n'aroye meshuy
bien, ne de sepmaine, si je n'avoie dit le tant pou de service que je
luy sçay faire; et encores de mal venir je n'eu piéça tant à dire que
j'ay maintenant.» Alors dist monseigneur: «Vous m'affolez bien de ceste
bigoterie; et est ce à faire à vous de dire tant d'heures? Ostez, ostez,
laissez les dire aux prestres. Dy je pas bien, Jehannette?» dist il à la
damoiselle dessus dicte.--«Monseigneur, dit elle, je n'en sçay que dire,
sinon, puis que madame est accoustumée de servir Dieu, qu'elle
parface.--A dya, dit madame, monseigneur, je voy bien que vous estes
avoyé de plaider, et j'ay volunté d'achever mes heures; si ne sommes pas
bien d'un accord. Si vous lairray Jehannette qui vous entretiendra, et
je m'en iray en ma chambrette là derrière tancer à Dieu.» Monseigneur
fut content. Si s'en alla madame les grans galotz vers le chevalier son
amy, qui la receut Dieu scet en grand liesse et reverence, car l'onneur
qu'il luy fist n'estoit pas maindre qu'à genouz ployez et enclinez
jusques à terre. Mais vous devez savoir que tantdiz que madame achevoit
ses heures avec son amy, monseigneur son mary, ne sçay de quoy il lui
sourvint, prya Jehannette, qui luy faisoit compaignie, d'amours à bon
escient. Et pour abreger, tant fist par promesses et par beau langage,
qu'elle fut contente d'obéyr; mais le pis fut que madame, au retour de
son amy, qui l'acola deux foiz à bon escient avant son partir, trouva
monseigneur son mary et Jehannette sa chambrière en tel ouvrage et
semblable qu'elle venoit de faire, dont elle fut bien esbahye, et
encores plus monseigneur et Jehannette, qui se trouvèrent ainsi
sourprins. Quand madame vit ce, Dieu scet comment elle salua la
compaignie, jà soit qu'elle eust bien cause de se taire; et se print à
la pouvre Jehannette par si très grant courroux qu'il sembloit bien
qu'elle eust ung dyable ou ventre, tant luy disoit de villainnes
parolles. Encores fist elle plus et pis, car elle print ung grant baston
et l'en chargea trèsbien le doz, voyant monseigneur, qui en fut mal
content et desplaisant, et se leva sur piez et batit tant madame qu'elle
ne se povoit sourdre. Et quant elle vit qu'elle n'avoit puissance que de
sa langue, Dieu scet s'elle la mist en oeuvre, mais adressoit la plus
part de ses motz venimeux sur la pouvre Jehannette, qui n'en peut plus
souffrir, si dit à monseigneur le gouvernement de madame, et dont elle
venoit à ceste heure de dire ses oroisons et avec quy. Si fut la
compaignie bien troublée, monseigneur tout le premier, qui se doubtoit
assez, et madame, qui se trouve affolée et batue et de sa chambrière
accusée. Le surplus du gouvernement du mesnaige bien troublé demoure en
la bouche de ceulx que le scevent, si n'en fault jà plus avant enquerir.
LA XLe NOUVELLE.
PAR MESSIRE MICHAULT DE CHANGY.