Ung gentil chevalier des marches de Bourgoigne, sage, vaillant, et très

bien adrecié, digne d'avoir bruit et los, comme il eut tout son temps,

entre les mieulx et plus renommez, se trouva tant et si bien en la grace

d'une belle damoiselle qu'il en fut retenu serviteur, et d'elle obtint à

chef de pièce tout ce que par honneur donner luy povoit; et au surplus,

par force d'armes ad ce la mena que refuser ne luy peut nullement ce que

pluseurs devant et après ne peurent obtenir. Et de ce se print et donna

trèsbien garde ung très gentil et gracieux seigneur, trèscler voyant,

dont je passe le nom et les vertuz, lesquelles, si en moy estoit de les

racompter, n'y a celuy de vous qui tantost ne congneust de quoy ce

compte se feroit, ce que pas ne vouldroye. Ce gentil homme que je vous

dy, qui se perceut des amours du chevalier dessus dit, quand il vit son

point, luy demanda s'il n'estoit point amoureux d'une telle damoiselle,

c'est assavoir de celle dessus dite? Et il luy respondit que non; et

l'autre, qui bien savoit le contraire, luy dist qu'il cognoissoit

trèsbien que si. Neantmains, quelque chose qu'il luy dist ou

remonstrast, qu'il ne luy devoit pas celer ung tel cas, et que si il

luy estoit advenu semblable, ou beaucop plus grand, il ne luy celeroit

jà, si ne luy voult oncques confesser ce qu'il savoit certainement et

bien. S'il se pensa qu'en lieu d'aultre chose faire, et pour passer

temps, s'il scet trouver voie ne fasson, en lieu que celuy luy est tant

estrange et prend si peu de fiance en luy, il s'accointera de sa dame et

se fera privé d'elle. A quoy il ne faillit pas, car en peu d'heure il

fut vers elle si très bien venu, que celuy qui le valoit, qu'il se

povoit vanter d'en avoir aultant obtenu, sans faire guères grand queste

ne poursuite, que celuy qui mainte peine et foison de travaux en

soustint; et si avoit ung bon point: il n'en estoit en rien feru. Et

l'aultre, qui ne pensoit point avoir compaignon, en avoit tout au long

du bras ou autant qu'on en pourroit entasser à force ou cueur d'un

amoureux. Et ne vous fault pas penser qu'il ne fust entretenu de la

bonne gouge autant et mieulx que par avant, qui le faisoit plus avant

bouter et entretenir en sa fole amour. Et affin que vous sachez que

ceste vaillant gouge n'estoit pas oiseuse, qui en avoit à entretenir

deux du mains, lesquelz elle eust à grand regret perduz, et spécialement

le derrenier venu, car il estoit de plus haulte estoffe et trop mieulx

soulier à son pié que le premier venu, et elle leur bailloit et

assignoit tousjours heure de venir vers elle l'un après l'aultre, comme

l'un aujourd'huy et l'aultre demain. Et de ceste manière de faire savoit

bien l'occasion le derrenier venu, mais il n'en faisoit nul semblant,

et aussi à la vérité il ne luy en challoit guères, si non que ung pou

luy desplaisoit la folie du premier venu, qui trop fort à son gré se

boutoit en chose de petite value. Et de fait se pensa qu'il l'en

advertiroit tout du long, ce qu'il fist. Or savoit-il bien que les jours

que la gouge luy defendoit de venir vers elle, dont il faisoit trop bien

le mal content, estoient gardez pour son compaignon le premier venu. Si

fist le guet par pluseurs nuiz; et le véoit entrer vers elle par le

mesme lieu et à celle heure que ès aultres ses jours faisoit. Si luy

dist ung jour entre les aultres: «Vous m'avez beaucop celé les amours

d'une telle et de vous; et n'est serment que vous ne m'ayez fait au

contraire, dont je m'esbahis bien que vous prenez si peu de fiance en

moy, voire quand je sçay davantage et véritablement ce qui est entre

vous et elle. Et affin que vous sachiez que je sçay qui en est, je vous

ay veu entrer de vers elle par pluseurs foiz à telle heure et à telle;

et de fait hier, n'a pas plus loing, je teins sur vous, et d'un lieu où

j'estoye, je vous y vy entrer; vous savez bien si je dy vray.» Le

premier venu, quand il oyt si vives enseignes tant notoires, il ne sceut

que dire; si luy fut force de confesser ce qu'il eust très voluntiers

celé, et qu'il cuidoit que ame ne sceust que luy. Et dist à son

compaignon le derrenier venu que vrayement il ne luy peut plus ne veult

celer qu'il en soit bien amoureux, mais il luy prie qu'il n'en soit

nouvelle. «Et que diriez-vous, dit l'autre, si vous aviez

compaignon?--Compaignon! dist-il, quel compaignon? En amours, je ne le

pense pas, dit il.--Saint Jehans! dist le derrenier venu, et je le sçay

bien; il ne fault jà aller de deux en trois, c'est moy. Et pour ce que

je vous voy plus feru que la chose ne vaille, vous ay-je pieça voulu

advenir, mais vous n'y avez voulu entendre; et si je n'avoie plus grant

pitié de vous que vous mesmes n'ayez, je vous lairroye en ceste folye;

mais je ne pourroye souffrir que une telle gouge se trompast et de vous

et de moy si longuement.» Qui fut bien esbahy de ces nouvelles, ce fut

le premier venu, car il cuidoit tant estre en grace que merveilles; si

ne savoit que dire ne penser. Au fort, quand il parla, il dist: «Nostre

dame! on m'a bien baillé de l'oye, et si ne m'en doubtoie guères; si en

ay esté plus aisié à decevoir; le dyable emporte la gouge quand elle est

telle!--Je vous diray, dit le derrenier venu, elle se cuide tromper de

nous, et de fait elle a desjà trèsbien commencé, mais il la fault nous

mesmes tromper.--Et je vous en prie, dist le premier venu, le feu de

saint Anthoine l'arde quand oncques je l'accointay!--Vous savés, dist le

derrenier venu, que nous allons vers elle tour à tour, il fault qu'à la

première foiz que vous yrez ou moy, ainsi qu'il viendra, que vous dictes

que vous avez bien cogneu et apperceu que je suis amoureux d'elle, et

que vous m'avez veu entrer et vers elle venir, à telle heure, et ainsi

habillé; et que par la mort bieu, si vous m'y trouvez plus, vous me

tuerez tout roidde, quelque chose qui vous en doibve advenir. Et je

diray pareillement de vous, et nous verrons sur ce qu'elle fera et dira

et arons advis du surplus.--C'est très bien dit, et je le veil», dit le

premier venu. Comme il fut dit il en fut fait, car je ne scay quans

jours après, le derrenier venu eut son tour d'aller besoigner, si se

mist au chemin et vint au lieu assigné. Quand il se trouva seul avecques

la gouge, qui le receut très doulcement et de grand cueur, comme il

sembloit, il faindit, comme bien le savoit faire, une sure et matte

chère, et monstra semblant de courroux. Et elle, qui avoit accoustumé de

le voir tout aultre, ne sceut que penser; si luy demanda qu'il avoit et

que sa manière monstroit que son cueur n'estoit pas à son

aise.--«Vrayement, madamoiselle, dist-il, vous dictes vray, que j'ay

bien cause d'estre mal content et desplaisant; la vostre mercy

toutesfoiz que le m'avez pourchassé.--Moy, dist-elle. Hélas! non ay, que

je sache; car vous estes le seul homme en ce monde à qui je vouldroye

faire plus de plaisir, et de qui plus près me toucheroit l'ennuy et le

desplaisir.--Il n'est pas damné qui ne le croit, dit-il; et pensez-vous

que je ne me soye bien apperceu que vous entretenez ung tel, c'est

assavoir le premier venu. Si faiz, par ma foy, je l'ai trop bien veu

parler à vous à part; et que plus est, je l'ay espié et veu entrer

ceans. Mais par la mort bieu, si je l'y trouve jamais, son derrenier

jour sera venu, quelque chose qu'il en doyve ou puisse advenir; que je

souffrisse ne peusse veoir qu'il me fist ce desplaisir, j'aymeroye

mieulx à morir mille foiz, s'il m'estoit possible. Et vous estes aussi

bien desloyalle, qui savez certainement et de vray que, après Dieu, je

n'ayme rien tant que vous, qui à mon très grant prejudice le voulez

entretenir.--Ha! monseigneur, dit-elle, et qui vous a fait ce raport?

Par ma foy, je veil bien que Dieu et vous sachez que la chose va tout

aultrement, et de ce je le prens à tesmoignage qu'oncques en jour de ma

vie je ne tins termes à cestuy dont vous parlez, ne à aultre, quel qui

soit, tant que vous ayez tant soyt peu de cause d'en estre mal content.

Je ne veil pas nyer que je n'aye parlé et parle à luy tous les jours, et

à pluseurs aultres, mais qu'il y ait entretiennement, rien; ains tiens

que ce soit la maindre de ses pensées, et aussi, par Dieu, il se

abuseroit. Jà Dieu ne me laisse tant vivre que aultruy que vous ait une

part ne demye en ce qui est tout entière vostre.--Madamoiselle, dit-il,

vous le savez très bien dire, mais je ne suis pas si beste de le

croire.» Quelque malcontent qu'il y eust, il fist ce pourquoy il estoit

venu, et au partir luy dist: «Je vous ay dit et de rechef vous faiz

savoir que si je m'apperçoy jamais que l'aultre y vienne, je le mettray

ou feray mettre en tel point qu'il ne courroussera jamais ne moy ne

aultre.--Ha! monseigneur, dit elle, par dieu vous avez tort de prendre

vostre ymaginacion sur luy, et croiez que je suis seure qu'il n'y pense

pas.» Ainsi departit nostre derrenier venu. Et au lendemain son

compaignon le premier venu ne faillit pas à son lever pour savoir des

nouvelles; et il luy en compta largement et bien au long le demené,

comment il fist le courroucié, comment il la menasse de tuer, et les

responses de la gouge. «Par mon serment, c'est bien joué. Or laissez moy

avoir mon tour; si je ne fays bien mon personnage, je ne fuz oncques si

esbahy.» A chef de pièce son tour vint, et se trouva vers la gouge, qui

ne luy fist pas mains de chère qu'elle avoit de coustume, et que le

derrenier venu en avoit emporté naguères. Si l'aultre son compaignon le

derrenier venu avoit bien fait du mauvais cheval et en maintien et en

paroles, encores en fist-il plus, et comme celuy qui sembloit plus

courroucié qu'oncques homme ne fut joyeux, dist en telle manière: «Je

doy bien maudire l'heure et le jour qu'oncques j'eu vostre accointance;

car il n'est pas possible à Dieu ne au monde tout ensemble d'amasser

plus de doleurs, regretz, et d'amers desplaisirs au cueur d'un pouvre

amoureux que j'en trouve aujourd'uy dont le mien est environné et

assiégé. Helas! je vous avoye entre aultres choisie comme la non

pareille de loyaulté, genteté et gracieuseté, et que je y trouveroye

largement et à comble la trèsnoble vertu de loyauté; et à ceste cause

m'estoye de mon cueur defait, et du tout l'avoye mis en vostre mercy,

cuidant à la vérité que plus noblement ne en meilleur lieu asseoir ne le

pourroie; mesmes m'avez ad ce mené que j'estoye prest et délibéré

d'attendre la mort, ou plus, si possible eust esté, pour vostre honneur

sauver. Et quand j'ay cuidié estre plus seur de vous, que je n'ay pas

seullement sceu par estrange rapport, mais à mes yeulx mesmes perceu ung

aultre venu de costé, qui me toust et rompt tout l'espoir que j'avoye en

vostre service d'estre de vous tout le plus cher tenu.--Mon amy, dist la

gouge, je ne sçay qui vous a troublé, mais vostre manière et voz

parolles portent et jugent qu'il vous fault quelque chose, que je ne

saroie penser ne inferrer que ce peut estre, si vous n'en dictes plus

avant, si non ung peu de jalousie qui vous tourmente, ce me semble, de

laquelle, si vous estiez bien sage, n'ariez cause de vous accointer. Et

là où je saroye, je ne vous en vouldroye pas bailler l'occasion; et si

vous pensez bien à tout, vous n'estes pas si peu accoinct de moy que je

ne vous aye monstré la chose au monde qui plus vous en peut donner et

bailler cause d'asseurance, à quoy vous me feriez tantost avoir regret,

par me servir de telz paroles.--Je ne suis pas homme, dit le premier

venu, que vous doyez contenter de paroles, car excusance n'y vault rien.

Vous ne povez nyer que ung tel, c'est asavoir le derrenier venu, ne soit

de vous entretenu; je le scay bien, car je m'en suis donné garde, et si

ay bien fait le guet, car je l'ay veu venir vers vous hier, n'a pas

plus loing; il y vint à telle heure et ainsi habillé. Mais je voue à

Dieu qu'il en a prins ses quaresmeaux, car je tendray sur luy; et

fust-il plus grand maistre cent foiz, si je l'y puis rencontrer je luy

osteray la vie du corps, ou luy à moy, ce sera l'un des deux; car je ne

pourroie vivre voyant ung aultre joïr de vous. Et vous estes bien faulse

et desloyale, qui m'avez en ce point deceu; et non sans cause maudiz-je

l'heure qu'oncques vous accointay, car je sçay tout certainement que

c'est ma mort, si l'aultre scet ma volunté, et espère que oy. Et par

vous je sçay de vray que je suis mort; et s'il me laisse vivre, il

aguyse le cousteau qui sans mercy à ses derrains jours le mainra. Et

s'ainsi en advient, le monde n'est pas assez grand pour moy sauver que

morir ne me faille.» La gouge n'avoit pas moyennement à penser pour

trouver soudaine et suffisante excusance pour contenter celuy qui est si

mal content. Toutesfoiz ne demoura qu'elle ne se mist en ses devoirs de

l'oster hors de ceste melencolie, et pour assiete en lieu de cresson,

elle luy dist: «Mon amy, j'ay bien au long entendu vostre grand ratelée

qui, à la verité dire, me baille à cognoistre que je n'ay pas esté si

sage que je deusse, et que j'ay trop tost adjousté foy à voz semblans et

decevables parolles, et qu'elles m'ont conclut et rendue en vostre

obeissance; vous en tenez à present trop mains de biens de moy. Aultre

raison aussi vous meut, car vous savez et assez cognoissez de fait que

je suis prinse et que amours m'ont ad ce menée que sans vostre presence

je ne puis vivre ne durer. Et à ceste cause et pluseurs aultres qu'il ne

fault jà dire, vous me voulez tenir vostre subjecte et esclave, sans

avoir loy de parler ne deviser à nul aultre que à vous. Puis qu'il vous

plaist, au fort j'en suis contente, mais vous n'avez nulle cause de moy

suspessonner en rien de personne qui vive, et si ne fault aussi jà que

m'en excuse; verité, que tout vaint, m'en defendra si luy plaist.--Par

dieu, m'amye, dist le premier venu, la verité est telle que je vous ay

dicte, qui vous sera quelque jour prouvée et cher vendue pour aultry et

pour moy, si aultre provision de par vous n'y est mise.» Après ces

parolles et aultres trop longues à racompter, se partit le premier venu,

qui pas n'oblya lendemain tout au long racompter à son compaignon le

derrain venu, Et Dieu scet les risées et joyeuses devises qu'à ceste

cause qu'ilz eurent entre eulx deux. Et la gouge en ce lieu avoit bien

des estouppes en sa quenoille, qui veoit et savoit très bien que ceulx

qu'elle entretenoit se doubtoient et percevoient chacun de son

compaignon, mais pourtant ne laissa pas de leur bailler tousjours

audience, chacun à sa foiz, puis qu'ils la requeroient, sans en donner à

nul congié. Trop bien les advertissoit qu'ilz venissent bien secrètement

vers elle, affin qu'ilz ne fussent de quelque ung apperceuz. Mais vous

devez savoir, quand le premier venu avoit son tour, qu'il n'oblioit pas

à faire sa plaincte comme dessus; et n'estoit rien de la vie de son

compaignon s'il le povoit rencontrer. Pareillement le derrenier, le jour

de son audience, s'efforçoit de monstrer semblant plus desplaisant que

le cueur ne luy donnoit; et ne valoit son compaignon, qui oyoit son

dire, guères mieulx que mort, s'il le treuve en belles. Et la subtille

et double damoiselle le cuidoit abuser de paroles, qu'elle avoit tant à

main et si prestes, que ses bourdes sembloient autant véritables comme

l'Euvangile. Et si cuidoit bien en son sens tant, quelque doubte ne

suspicion qu'ilz eussent, que jamais la chose ne fust plus avant

efforcée, et qu'elle estoit aussi bien femme pour les fournir tous deux

et mieux trop que nesung d'eulx à part n'estoit pour la seulle servir à

gré. La fin fut aultre, car le derrenier venu, qu'elle craignoit beaucop

à perdre, quelque chose qu'il fust de l'aultre, luy dist ung jour trop

bien sa leçzon. Et de fait dit qu'il n'y retourneroit plus; et aussi ne

fist-il grand pièce après, dont elle fut très desplaisante et

malcontente. Or ne fait pas à oblyer, affin qu'elle eust encores mieulx

le feu, il envoya vers elle ung gentilhomme de son estroict conseil,

affin de luy remonstrer bien au long le desplaisir qu'il avoit d'avoir

compaignon en son service; et bref et court, si elle ne lui donne congé

il n'y reviendra jour qu'il vive. Comme vous avez oy dessus, elle n'eust

pas volontiers perdu son accointance: si n'estoit saint ne saincte

qu'elle ne parjurast, soy excusant de l'entretenance du premier; et en

fin comme toute forcenée dist à l'escuier: «Et je monstreray à vostre

maistre que je l'ayme; et me baillez vostre cousteau.» Quand elle l'eut,

elle se desatourna, et couppa tous ses cheveulx de ce cousteau, non pas

bien à l'ung. L'aultre print ce present, qui bien savoit toutesfoiz la

verité du cas, et s'offrit de faire le mieulx qu'il pourroit et du

present faire devoir, ainsi qu'il fist tantost après. Le derrenier venu

receut ce present, qu'il destroussa et trouva les cheveulx de sa dame,

qui beaulx estoient et beaucop longs; si ne fut guères aise tant qu'il

trouva son compaignon, au quel il ne cela pas l'ambassade qu'on a mise

sus, et à luy envoyée, et les gros presens qu'on luy envoye, qui n'est

pas pou de chose; et lors monstra les beaulx cheveulx: «Je croy, dit-il,

que je suis bien en grace; vous n'avez garde qu'on vous en face

autant.--Saint Jehan, dit l'aultre, véez cy aultre nouvelle; or voy je

bien que je suis frict. C'est fait, vous avez bruyt tout seul; sur ma

foy, fist le derrenier venu, je tien, moy, qu'il n'en est pas encores

une telle; je vous requier, pensons qu'il est de faire? Il luy fault

monstrer à bon escient que nous la cognoissons telle qu'elle est.--Et je

le veil», dit l'aultre. Tant pensèrent et contrepensèrent qu'ilz

s'arrestèrent à faire ce qui s'ensuyt. Le jour ensuyvant, ou tost après,

les deux compaignons se trouvèrent en une chambre ensemble où leur

loyale dame avec pluseurs aultres estoit; chacun s'assist et print sa

place où mieulx luy pleut, le premier venu auprès de la bonne

damoiselle, à laquelle tantost après pluseurs devises il monstra les

cheveux qu'elle avoit envoyez à son compaignon. Quelque chose qu'elle en

pensast, elle n'en monstra nul semblant d'effroy; mesme disoit qu'elle

ne les cognoissoit, et qu'ils ne venoient point d'elle.--«Comment,

dist-il, sont-ilz si tost changez et descogneuz?--Je ne scay, dit-elle,

qu'ilz sont, mais je ne les cognois.» Et quand il vit ce, il se pensa

qu'il estoit heure de jouer son jeu; et fist manière de vouloir mettre

son chapperon qui sur son espaule estoit dessus sa teste, et en ce

faisant tout au propos luy fist hurter si rudement à son atour qu'il

l'envoya par terre, dont elle fut bien honteuse et malcontente, et ceulx

qui là estoient apperceurent bien que ses cheveulx estoient couppez, et

assez lourdement. Elle saillit sus bien à haste, et si reprint son atour

et s'en entra en une aultre chambre pour se aller ratourner, et il la

suyt; si la trouva toute marrie et courroucée, voire bien fort plorant

de dueil qu'elle avoit estre desatournée. Si luy demanda qu'elle avoit à

plorer, et à quel jeu elle avoit perdu ses cheveulx? Elle ne savoit que

respondre, tant estoit à celle heure prinse soupprinse. Et il, qui ne se

peut plus tenir de executer la conclusion prinse entre son compaignon et

luy, luy dist: «Faulse et desloyale que vous estes, il n'a pas tenu à

vous que ung tel et moy ne nous sommes entretuez et deshonorez. Et je

tien moy que vous l'eussiez bien voulu, à ce que vous en avez monstré,

pour en racointer deux aultres nouveaulx; mais Dieu mercy, nous n'en

avons garde. Et affin que vous sachez que je sçay son cas et luy le

mien, véez cy voz cheveulx que luy avez envoyez, dont il m'a fait

présent; ne pensez pas que nous soyons si bestes que nous avez tenuz

jusques cy.» Lors se part d'elle, et il appelle son compaignon, et il y

vint: «J'ay rendu à ceste bonne damoiselle ses cheveulx, et si luy ay

commencé à dire comment de sa grace elle nous a bien tous deux

entretenuz; et combien que à sa manière de faire elle a bien monstré

qu'il ne luy challoit se nous deshonnorions l'un l'autre, Dieu nous en a

gardez.--Saint Jehan, ce a mon», dit-il. Et alors adressa sa parolle

mesmes à la gouge; et Dieu scet s'il parla bien à elle, en luy

remonstrant sa très grand lascheté et desloyauté de cueur. Et ne pense

pas que guères oncques femme fust mieulx capitulée qu'elle fut pour

adonc, puis de l'un puis de l'aultre. A quoy elle ne savoit que dire ne

respondre, comme prinse en meffait évident, sinon de larmes, que point

elle n'espargnoit. Et ne pense pas qu'elle eust oncques guères plus de

plaisir en les entretenant tous deux qu'elle avoit à ceste heure de

desplaisir. La conclusion fut telle toutesfoiz qu'ilz ne

l'abandonneroient point, mais par accord doresenavant chacun à son tour

ira; et silz y viennent tous deux ensemble, l'un fera place à l'autre,

et bons amys comme devant, sans plus jamais parler de tuer et de batre.

Ainsi en fut-il fait, et maintindrent les deux compaignons assez

longuement ceste vie et plaisant passetemps, sans ce que la gouge les

osast oncques desdire. Et quand l'un aloit à sa journée, il le disoit à

l'autre; et quand d'adventure l'un esloignoit la marche, et le lieu

demouroit à l'autre, très bon faisoit oyr les recommendacions qu'il

faisoit au partir; mesmes firent de très bons rondeaulx, et pluseurs

chansonnettes, qu'ilz mandèrent et envoyèrent l'un à l'autre, dont il

est aujourduy bruyt, servans au propos de leur matère dessus dicte, dont

je cesseray le parler, et donneray fin au compte.

LA XXXIVe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

J'ay congneu en mon temps une notable et vaillant femme, digne et de

memoire et de recommendacion, car ses vertuz ne doivent estre cellées

n'estainctes, mais en commune audience publicquement blasonnées. Vous

orrez en bref, s'il vous plaist, en la deduction de ceste nouvelle, la

chose de quoy j'entens amplier et accroistre sa trèseureuse renommée.

Ceste vaillante preude femme, par saint Denis, mariée à ung tout oultre

noz amys, avoit pluseurs serviteurs en amours, pourchassans et desirans

sa grace, qui n'estoit pas trop difficile de conquerre, tant estoit

doulce et pitéable celle qui la vouloit et pouvoit departir largement

par tout où bon et mieulx luy sembloit. Advint ung jour que les deux

vindrent devers elle, comme ilz avoient de coustume, non sachans l'un de

l'autre, demandans lieu de cuyre et leur tour d'audience. Elle, qui pour

deux ne pour trois n'eust reculé ne desmarché, leur bailla jour et heure

de se rendre vers elle, comme à lendemain, l'un à huyt heures du matin,

et l'autre à neuf ensuyvant, chargeant à chacun par exprès et bien

acertes qu'il ne faille pas à son heure assignée. Ilz promisrent sur foy

et honneur, s'ilz n'ont mortel exoine, qu'ilz se rendront au lieu au

terme limité. Quand vient au lendemain, environ vj. heures du matin, le

mary de ceste vaillant femme se lève, habille, et mect en point; et la

huche et appelle pour se lever, mais il ne fut pas obey, ains refusé

tout plainement: «Ma foy, dit-elle, il m'est prins ung tel mal de teste

que je ne saroye tenir sur piez, si ne me pourroye encores lever pour

morir, tant suis et foible et traveillée; et que vous le sachez, je ne

dormy ennuyt. Si vous prie que me laissez icy, j'espoire quand je seray

seulle je prendray quelque pou de repos.» L'aultre, combien qu'il se

doubtast, n'osa contredire ne replicquer, mais s'en alla, comme il avoit

charge, besoigner en la ville, tantdiz que sa femme ne fut pas oiseuse à

l'ostel; car huit heures ne furent pas si tost sonnées que véezcy bon

compaignon, du jour devant à ce point assigné, qui vint hurter à l'huys;

et elle le bouta dedans. Il eut tantost sa longue robe despoillie, et le

surplus de ses habillemens, et puis vint faire compaignie à

madamoiselle, affin qu'elle ne s'espantast. Tant furent entre eulx deux

bras à bras et aultrement que le temps s'écoula et passa, et ne se

donnèrent garde qu'ilz oyrent assez rudement hurter à l'huys. «Ha,

dist-elle, par ma foy, véezcy mon mary, avancez vous bien tost, prenez

vostre robe.--Vostre mary, dit-il, et le cognoissez vous à hurter?--Oy,

dit-elle, je sçay bien que c'est il; abregez-vous, qu'il ne vous trouve

icy.--Il faut bien, se c'est il, qu'il me voye; je ne me saroye où

sauver.--Qu'il vous voye, dit-elle, non fera, si Dieu plaist, car vous

seriez mort et moy aussi; il est trop merveilleux. Montez en hault, en

ce petit garnier, et vous tenez tout coy, sans mouvoir, qu'il ne vous

voye.» L'autre monta, comme elle luy dist, et se vint trouver en ce

petit garnier, qui estoit d'ancien edifice, tout desplanché, delaté et

pertuisé en plusieurs lieux. Et madamoiselle le sentent tout là dessus,

fait ung sault jusques à l'huys, très bien sachant que ce n'estoit pas

son mary; et mist dedans celuy qui ce jour avoit à neuf heures promis

devers elle se rendre. Ilz vindrent en la chambre, où pas ne furent

longuement debout, mais tout plat s'entreaccolèrent et baisèrent en la

mesme ou semblable fasson que celuy du garnier avoit fait; lequel par

ung pertuis véoit à l'oeil la compaignie, dont il n'estoit pas trop

content. Et fut grant piece à son courage, asavoir si bon estoit qu'il

parlast ou si mieulx luy valoit le taire. Il conclud toutesfoiz tenir

silence et nul mot dire jusques ad ce qu'il verra mieulx son point; et

pensez qu'il avoit belle pacience. Tant attendit, tant regarda sa dame

avecques le survenu, que bon mary vint à l'ostel pour savoir de l'estat

et santé de sa très bonne femme, ce qu'il estoit trèsbien tenu de faire.

Elle l'oyt tantost, si n'eut aultre loisir de faire subitement lever sa

compaigne; et car elle ne savoit où le sauver, pour ce que ou garnier ne

l'eust jamais envoyé, elle le fist bouter en la ruelle du lit, et puis

le couvrit de ses robes, et luy dist: «Je ne vous sçay où mieulx loger,

prenez en pacience.» Elle n'eut pas finé son dire que son mary entra

dedans, qui aucunement ce luy sembloit avoit noise entreoye; si trouva

le lit tout defroissié et despillié, la couverture mal honnye et

d'estrange byhès; et sembloit mieulx le lit d'une espousée que couche de

femme malade. La doubte qu'il avoit auparavant, avecques l'apparence de

present, luy fist sa femme appeller par son nom, et dist: «Paillarde

meschante que vous estes, je n'en pensoye pas mains huy matin, quand

vous contrefeistes la malade! Où est vostre houllier? Je voue à Dieu, si

je le trouve, il aura mal finé et vous aussi.» Et lors mist la main à la

couverture, disant: «Véezcy pas bel appareil? il semble que les

pourceaux y ayent couchié.--Et qu'avez vous, meschant yvroigne, ce

dist-elle, fault-il que je compare le trop de vin que vostre gorge a

entonné? Est ce la belle salutacion que vous me faictes de m'appeller

paillarde? Je veil bien que vous le sachez que je ne sois pas telle;

mais suis trop bonne et trop loyale pour ung tel paillard que vous

estes; et n'ay aultre regret que si bonne vous ay esté, car vous ne le

valez pas. Et ne sçay qui me tient que je ne me lève et vous egratigne

le visage par telle fasson que tousjours mes aurez memoire de m'avoir

sans cause villennée.» Et qui me demanderoit comment elle osoit en ce

point respondre, et à son mary parler, je y trouve deux raisons: la

première si est le bon droit qu'elle avoit en la querelle, et l'aultre

car elle se sentoit la plus forte en la place. Et fait assez penser que,

si la chose fust venue jusques aux horions, celui du garnier et l'aultre

de la ruelle l'eussent servy et secouru. Le pouvre mary ne savoit que

dire, qui oyoit le dyable sa femme ainsi tonner; et, pource qu'il véoit

que hault parler ne fort toucher n'avoit pas lors son lieu, il remist le

procès tout en Dieu, qui est juste et droiturier. Et à chef de sa

meditacion, entre aultres parolles, il dist: «Vous vous excusez beaucop

de ce dont sçay tout le voir; au fort, il ne m'en chault pas tant qu'on

pourroit bien dire; je n'en quier jamais faire noise; celuy qui est là

hault paiera tout.» Et par celuy de la hault il entendoit Dieu, comme

s'ils voulsist dire: «Dieu, qui rend à chacun ce qui luy est deu, vous

paiera de vostre desserte.» Mais le galant qui estoit ou garnier, qui

oyoit ces parolles, cuidoit à bon escient que l'autre l'eust dit pour

luy, et qu'il fust menacié de porter la paste au four pour le meffait

d'aultruy; si respondit tout en hault: «Comment, sire, il suffist bien

que j'en paye la moitié; celuy qui est en la ruelle peut bien paier

l'autre, il y est autant tenu que moy.» Qui fut bien esbahy, ce fut

l'oste, car il cuidoit que Dieu parlast à luy; et celuy de la ruelle ne

savoit que penser, car il ne savoit rien de l'aultre. Il se leva

toutesfoiz, et l'aultre descendit, qui le congneut. Si se partirent

ensemble, et laissèrent la compaignie bien troublée et mal contente,

dont guères ne leur chaloit à bonne cause.

LA XXXVe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE VILLIERS.

Ung gentilhomme, chevalier de ce royaume, trèsvertueux et de grand

renommée, grand voyagier et aux armes trèspreu, devint amoureux d'une

trèsbelle damoiselle; et à chef de pièce fut si avant en sa grace que

rien ne luy fut escondit de ce qu'il osa demander. Advint, ne sçay

combien après ceste alliance, que ce bon chevalier, pour mieulx valoir

et honneur acquerre et embrasser, se partit de sa marche, trèsbien en

point et accompaigné, portant emprinse d'armes du congé de son maistre.

Et s'en alla ès Espaignes et en divers lieux, où il se conduisit

tellement que à grand triumphe à son retour fut receu. Pendant ce temps,

sa dame fut mariée à ung ancien chevalier, qui gracieux et sachant homme

estoit, qui tout son temps avoit hanté à court, et pour vray dire estoit

le vray registre d'honneur. Et n'estoit pas ung petit dommage qu'il

n'estoit mieulx allié, combien toutesfoiz qu'encores n'estoit pas

descouverte l'encloueure de son infortune si avant que d'estre commune,

comme elle fut depuis, ainsi comme vous orrez. Ce bon chevalier amoureux

dessusdit, retournant d'accomplir ses armes, comme il passoit païs,

arriva d'aventure à ung soir au chasteau où sa dame demouroit. Et Dieu

scet la bonne chère que monseigneur son mary et elle luy feirent, car de

pieça avoit grand accointance et amytié entre eulx. Mais vous devez

savoir que tantdiz que le seigneur de léens pensoit et s'efforçoit de

faire finance de pluseurs choses pour festoyer son hoste, l'oste se

devisoit à sa dame qui fut, et s'efforçoit de la festoyer et conjoyr

comme il avoit fait ainçois que monseigneur. Elle, qui ne demandoit

aultre chose, ne s'excusoit en rien sinon du lieu. «Mais il n'est pas

possible qu'il se puisse trouver.--Ha! madame, dist-il, par ma foy, si

vous voulez bien, il n'est manière qu'on ne treuve. Et que scera vostre

mary, quand il sera couché et endormy, si vous me venez veoir jusques

en ma chambre? ou si mieulx vous plaist et bon vous semble, je viendray

bien vers vous.--Il ne se peut certes ainsi faire, ce dit-elle, car le

dangier y est trop grand; car monseigneur est de trop legier somme, et

ne s'esveille jamais qu'il ne taste après moy; et s'il ne me trouvoit

point, pensez que ce seroit.--Et quand il s'est en ce point trouvé,

dit-il, que vous fait-il?--Aultre chose, dit-elle, point; il se vire

d'aultre costé.--Ma foy, dit-il, c'est ung trèsmauvais mesnagier, il

vous est bien venu que je suis arrivé pour vous secourir, et luy aider à

parfournir ce qui n'est pas bien en sa puissance d'achever.--Si m'aist

Dieu, dit-elle, quand il besoigne une foiz en ung moys, c'est au mieulx

venir; il ne fault jà que j'en face la petite bouche; creez que je

prendroye bien mieulx.--Ce n'est pas merveille, dit-il, mais regardez

comment nous ferons.--Il n'est manière que je voye, dit elle, comment il

se puisse faire.--Et comment, dit il, n'avez vous femme céens en qui

vous osassiez fier de luy deceler nostre cas?--J'en ay, par Dieu, une,

dit-elle, en qui j'ay bien tant de fiance que de luy dire la chose en ce

monde que plus vouldroye en estre celée, sans avoir suspicion ne doubte

que jamais par elle fust descouverte.--Que nous fault-il donc plus?

dit-il, regardez vous et elle du surplus.» La bonne dame, qui bien avoit

la chose au cueur, appella ceste damoiselle et luy dist: «M'amye, c'est

force ennuyt que tu me serves, et que tu m'aydes à achever une des

choses au monde qui plus au cueur me touche.--Madame, dist la

damoiselle, je suis preste, et contente comme je doy, de vous servir et

obéir en tout ce qui me sera possible; commendez, je suis celle qui

accompliray vostre commendement.--Et je te remercye, m'amye, dist

madame, et soies seure que tu n'y perdras rien. Véezcy le cas: ce

chevalier qui céens est, est l'homme ou monde que le plus j'ayme; et ne

vouldroye pour rien qui fust qu'il se partit de moy sans aultrement

avoir parlé à luy. Or ne me peult-il bonnement dire ce qu'il a sur le

cueur sinon entre nous deux et à part; et je ne m'y puis trouver si tu

ne vas tenir ma place devers monseigneur. Il a de coustume, comme tu

scez, de se virer par nuyt vers moy, et me taster ung peu, et puis me

laisse et se rendort.--Je suis contente de faire vostre plaisir, madame;

il n'est rien qu'à vostre commendement ne face.--Or bien, m'amye;

dit-elle, tu te coucheras comme je faiz, assez loin de monseigneur; et

garde bien que, quelque chose qu'il face, que tu ne dies ung tout seul

mot; et quelque chose qu'il vouldra faire, seuffre tout.--A vostre

plaisir, madame, et je le feray.» L'heure du soupper vint, et n'est jà

mestier de vous compter au service; ce seulement vous souffise qu'on y

fist trèsbonne chère, et qu'il y avoit bien de quoy. Après soupper, la

compaignie s'en ala à l'esbat; le chevalier estrange tenant madame par

le braz, et aucuns aultres gentilzhommes tenans le surplus des

damoiselles de léens. Et le seigneur de l'ostel venoit derrière; et

enqueroit des voyages de son hoste à ung ancien gentil homme qui avoit

conduit le fait de sa despense en son voyage. Madame n'oblya pas de dire

à son amy que une telle de ses femmes tiendra ennuyt sa place, et elle

viendra vers luy. Il en fut trèsjoyeux, et largement la mercya,

trèsdesirant que l'heure fust venue. Il se misrent au retour et vindrent

en la chambre à parer, où monseigneur donna la bonne nuyt à son hoste,

et madame aussi. Et le chevalier estrange s'en vint en sa chambre, qui

estoit belle à bon escient, bien mise à point; et estoit le beau buffet

fourny d'espices, de confictures, et de bon vin de pluseurs façons. Il

se fist tantost deshabiller, et beut une foiz, puis fist boire ses gens

et les envoya coucher, et demoura tout seul, attendant sa dame, laquelle

estoit avec son mary, qui tous deux se despoilloient et se mettoient en

point pour entrer au lit. La damoiselle estoit en la ruelle, qui tantost

que monseigneur fut couché, se vint mettre en la place de sa maistresse;

et elle qui aultre part avoit le cueur, ne fist que ung sault jusques à

la chambre de celuy qui l'attendoit de pié coy. Or est chacun logé,

monseigneur avec sa chambrière, et son hoste avec madame. Et fait à

penser qu'ilz ne passèrent pas toute la nuyt à dormir. Monseigneur,

comme il avoit de coustume, une heure environ devant le jour, se

reveilla, et vers sa chambrière se vira, cuidant estre sa femme, et au

taster qu'il fist hurta sa main d'adventure à son tetin, qu'il sentit

trèsdur et poignant; et tantost cogneut que ce n'estoit point celuy de

sa femme, car il n'estoit point si bien troussé. «Ha, dit-il en soy

mesme, je voy bien que c'est, on m'a joué d'un tour, et j'en bailleray

ung aultre.» Il se vire vers ceste belle fille, et à quelque meschef que

ce fust, il rompit une seulle lance, mais elle le laissa faire sans dire

ung seul mot, ne demy. Quand il eut ce fait, il commence à appeller tant

qu'il peut celuy qui couchoit avecques sa femme: «Hau, monseigneur de

tel lieu, où estes vous? parlez à moy.» L'aultre, qui se oyt appeller,

fut beaucop esbahy, et la dame fut tant esperdue, qu'elle ne savoit sa

manière. «Helas! dit-elle, nostre fait est descouvert, je suis femme

perdue.» Et bon mary de rehucher: «Hau! monseigneur, hau, mon hoste,

parlez à moy.» Et l'aultre s'adventura de respondre et dist: «Que vous

plaist, monseigneur?--Je vous feray tousjours ce change quand vous

vouldrez.--Quel change? dist-il.--D'une vieille jà toute passée,

deshonneste et desloyale, à une belle, bonne, et fresche jeune fille;

ainsi m'avez-vous party, la vostre mercy.» La compaignie ne sceut que

respondre; mesme la pouvre chambrière estoit tant soupprinse que s'elle

fut à la mort condamnée, tant pour le deshonneur et desplaisir de sa

maistresse que pour le sien mesmes qu'elle avoit meschamment perdu. Le

chevalier estrange se departit de sa dame au plus toust qu'il sceut,

sans mercier son hoste, et sans dire adieu. Et oncques puis ne s'i

trouva, car il ne scet encores comme la chose se conduit puis avec son

mary; plus avant ne vous en puis dire.

LA XXXVIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

Ung trèsgracieux gentilhomme, désirant d'emploier son service et son

temps en la trèsnoble court d'amours, soy sachant de dame improveu, pour

bien choisir et son temps employer, donna cueur, corps et biens à une

belle damoiselle et bonne, qui mieulx vault; laquelle, faicte et duicte

de façonner gens, l'entretint bel et bien assez longuement. Et trop bien

luy sembloit qu'il estoit bien avant en sa grace; et à dire la verité,

si estoit il voire comme les aultres, dont elle avoit pluseurs. Advint

ung jour que ce bon gentilhomme trouva sa dame d'adventure à la fenestre

d'une chambre, ou mylieu d'un chevalier et d'un escuyer, auxquels elle

se devisoit par devises communes. Aucunesfoiz parloit à l'un à part,

sans ce que l'aultre en oyst rien; d'aultre costé faisoit à l'aultre la

pareille, pour chacun contenter; mais, quelque fust bien à son aise, le

pouvre amoureux enrageoit tout vif, qui n'osoit approucher la

compaignie. Et si n'estoit en luy d'esloigner, tant fort desiroit la

presence de celle qu'il amoit mieulx que le surplus des aultres. Trop

bien luy jugeoit le cueur que ceste assemblée ne se departiroit point

sans conclure ou procurer aucune chose à son prejudice; dont il n'avoit

pas tort de ce penser et dire. Et s'il n'eust eu les yeulx bandez et

couvers, il povoit veoir appertement ce dont ung aultre à qui rien ne

touchoit se perceut à l'oeil. Et de fait luy monstra, et véez cy

comment. Quand il congneut et perceut à la lettre que sa dame n'avoit

loisir ne volunté de l'entretenir, il se bouta sur une couche et se

coucha; mais il n'avoit garde de dormir, tant estoient ses yeulx

empeschez de veoir son contraire. Et comme il estoit en ce point,

survint ung gentilhomme qui salua la compaignie, lequel voyant que la

damoiselle avoit sa charge, se tira devers l'escuyer, qui sur la couche

n'estoit pas pour dormir. Et entre aultres devises luy dist l'escuyer:

«Par ma foy, monseigneur, regardez à la fenestre, véez là gens bien

aises. Et ne veez vous pas comment ilz se devisent plaisamment?--Saint

Jehan, tu diz voir, dist le chevalier. Encores font-ilz bien aultre

chose que deviser.--Et quoy? dit l'autre.--Quoy? dit-il; et ne voiz-tu

pas comment elle tient chacun d'eulx par la resne.--Par la resne!

dit-il.--Voire vrayement, pouvre beste, par la resne. Où sont tes yeulx?

Mais il y a bien chois des deux, voire quant à la façon, car celle

qu'elle tient de gauche n'est pas si longue ne si grande que celle qui

emplist sa dextre main.--Ha! dit l'escuyer, par la mort bieu! vous

dictes voir; saint Anthoine arde la louve!» Et pensez qu'il n'estoit pas

bien content. «Ne te chaille, dit le chevalier, porte ton mal le plus

bel que tu peuz; ce n'est pas icy que tu doiz dire ton courage, force

est que tu faces de necessité vertuz.» Aussi fist-il, et véez cy bon

chevalier qui s'approuchoit de la fenestre où la galée estoit, si

perceut d'adventure que le chevalier à la resne gauche se liève en piez,

et regardoit que faisoient et disoient la damoiselle gracieuse et

l'escuier son compaignon. Si vint à luy et luy dist, en luy donnant ung

petit coup sur le chapeau: «Entendez à vostre besoigne, de par le

dyable, et ne vous soussyez des aultres.» L'aultre se retira et commença

de rire; et la damoiselle, qui n'estoit pas femme à effrayer de legier,

ne s'en mua oncques; trop bien tout doulcement laissa sa prinse, sans

rougir ne changer coleur. Regret eut elle assez en soy mesmes

d'abandonner de la main ce que aultre part luy eust bien servy. Et fait

assez à croire que par avant et depuis n'avoit celuy des deulx qui ne

luy fist très voluntiers service; si eust bien fait, qui eust voulu, le

dolent amoureux malade qui fut contraint d'estre notaire du plus grand

desplaisir qu'au monde advenir luy pourroit, et dont la seule pensée en

son pouvre cueur renurée estoit assez, et trop puissante de le mettre en

desespoir, si raison ne l'eust à ce besoing secouru, qui luy fist tout

abandonner, et aultre part sa queste en amours commencer, la quelle il

puisse aultrement achever, car de ceste cy on ne pourroit ung seul bon

mot à son avantage compter.

LA XXXVIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I · 第 15 / 22 段