Sur les mètes de Normandie siet une bonne et grosse abbaye de dames,

dont l'abbesse, qui belle et jeune et en bon point estoit, naguères se

acoucha malade. Ses bonnes soeurs devotes et charitables tantost la

vindrent visiter, en la confortant et administrant à leur povoir de tout

ce qu'elles sentoient que bon luy fut. Et quand elles parceurent qu'elle

ne se disposoit à garison, elles ordonnèrent que l'une d'elles yroit à

Rouen porter son urine, et compteroit son cas à ung medicin de grand

renommée. Pour faire ceste ambaxade, à lendemain l'une d'elles se mist

au chemin; et fit tant qu'el se trouva devers le dit medicin, auquel,

après qu'il eut visité l'urine de madame l'abbaesse, elle compta tout au

long la fasson et manière de sa maladie, comme de son dormir, d'aller à

chambre, de boire et de menger. Le sage medicin, vrayement du cas de

madame informé tant par son urine comme par la relacion de la

religieuse, voulut ordonner le regime. Et, jasoit qu'il eust de coustume

à plusieurs de leur bailler par escript, il se fya bien de tant à la

religieuse que de bouche luy dirait: «Belle seur, dit-il, pour

recouvrer la santé de madame l'abbesse, il est mestier et de necessité

qu'el ait compagnie d'homme; et bref aultrement elle se trouvera en pou

d'espace si adicte et de mal souprinse que la mort luy sera derrain

remède.» Qui fut bien esbahye d'oyr si trèsdures nouvelles, ce fut

nostre religieuse, qui alla dire: «Helas! maistre Jehan, ne voiez vous

aultre fasson pour la recouvrance de la santé de madame?--Certes nenny,

dit-il, il n'en y a point d'aultre, et si veil bien que vous sachez

qu'il se fault avancer de faire ce que j'ay dit: car si la maladie, par

faulte d'ayde, peut prendre son temps n'y viendra.» La bonne religieuse

à pou s'elle osa disner à son aise, tant avoit haste de nuncier à madame

ces nouvelles. Et à l'ayde de sa bonne hacquenée, et du grant desir

qu'el a d'estre à l'ostel, s'avança si bien que madame l'abbesse fut

trèstoute esbahie de si tost la reveoir. «Que dit le medicin, belle

seur? ce dist-elle; ay je garde de mort?--Vous serez tantost en bon

point, si Dieu plaist, Madame, dist la religieuse messagière; faictes

bonne chère et prenez cueur.--Et ne m'a le medicin point ordonné de

regime, dit madame?--Si a, dit-elle.» Lors luy va dire tout au long

comment le medicin avoit veu son urine, et les demandes qu'il fist de

son eage, de son mengier, de son dormir, etc. «Et puis pour conclusion

il dit et ordonne qu'il fault que vous aiez compaignie charnelle avecque

homme, ou bref aultrement vous estes morte: car à vostre maladie n'a

point d'aultre remède.--Compaignie d'homme! dit madame; j'ayme plus cher

morir mille foiz, s'il m'estoit possible.» Et lors va dire: «Puis que

mon mal est incurable et mortel si je n'y pourvoy de tel remède, loé

soit Dieu, je prens la mort en gré. Appellez moy bien tost tout mon

couvent.» Le tymbre fut sonné, si vindrent tantost devers madame

trestoutes ses bonnes religieuses. Et quand elles furent en la chambre,

madame, qui avoit encore toute la langue à commandement, quelque mal

qu'elle eust, commença une grande et longue harengue devant ses seurs,

remonstrant le fait et estat de son eglise, en quel point elle la trouva

et en quel estat elle est aujourduy; et vint descendre ses parolles à

parler de sa maladie, qui estoit mortelle et incurable, comme elle bien

sentoit et congnoissoit, et au jugement aussi d'ung tel medicin elle

s'arrestoit, qui morte l'avoit jugée. «Et pour tant, mes bonnes soeurs,

je vous recommende nostre eglise, et en voz plus devotes prières ma

pouvre ame...» Et, à ces parolles, larmes en grand abundance saillirent

de ses yeux, qui furent accompaignées d'aultres sans nombre, sourdans de

la fontaine du cueur de son bon couvent. Ceste plorerie dura assés

longuement, et fut là longtemps le mesnaige sans parler. A chef de

pièce, madame la prieure, qui bonne et sage estoit, print la parole pour

tout le couvent et dist: «Madame, de vostre maladie, ce scet Dieu, à qui

nul ne peut riens celer, il nous desplaist beaucop, et n'y a celle de

nous qui ne se vouldroit emploier autant que possible est et seroit à

personne vivant à la recouvrance de vostre santé. Si vous prions toutes

ensemble que vous ne nous espergnez en rien qui soit des biens de vostre

eglise, car mieulx nous vauldroit, et plus cher l'aymerions, de perdre

la plus part de noz biens temporelz que le prouffit espirituel que

vostre presence nous donne.--Ma bonne seur, dist madame, je n'ay pas

tant deservy que vous m'offrez, mais je vous en mercie tant que je puis,

en vous advisant et priant derechef que vous pensez comme je vous ay dit

aux afferes de nostre eglise, qui me touchent près du cueur, Dieu le

scet, en acompaignant aux prières que ferez ma pouvre ame, qui grant

mestier en a.--Helas! Madame, dist la prieure, et n'est-il possible par

bon gouvernement et soigneuse medicine que vous puissez repasser?--Nenny,

certes, ma bonne seur, dit-elle. Il me fault mettre ou reng des

trespassés, car je ne vaulx guères mieulx, quelque langage qu'encores je

pronunce.» Adonc saillit avant la religieuse qui porta son urine à

Rouen, et dist: «Madame, il y a bon remède, s'il vous plaisoit.--Créez

qu'il ne me plaist pas, dit-elle; véez cy seur Jehanne qui revient de

Roen, et a monstré mon urine et compté mon cas à ung tel medicin, qui

m'a jugée morte, voire si je ne me vouloye abandonner à aucun homme et

estre en sa compagnie. Et par ce point esperoit-il, comme il trouvoit

par ses livres, que je n'aroye garde de mort; mais, s'ainsi ne le

faysoie, il n'y a point de ressource en moy. Et quant à moy j'en loe

Dieu, qui me daigne appeller ainçois que j'aye fait plus de pechez; à

luy me rens, et à la mort je presente mon corps, vienne quand elle

veult.--Comment, Madame, dist l'enfermière, vous estes de vous mesmes

homicide! Il est en vous de vous garir et sauver, et ne vous fault que

tendre la main et requerre ayde, vous la trouverez preste; ce n'est pas

bien fait, et vous ose bien dire que vostre ame ne partiroit point

seurement si en cet estat vous moriez.--Ha! belle seur, dist madame,

quantesfoiz avez-vous oy prescher que mieulx vauldroit à une personne

s'abandonner à la mort que commettre ung seul peché mortel! Et vous

savez que je ne puis ma mort fuyr n'esloignier sans faire et commettre

peché mortel! Et qui bien autant au cueur me touche, s'en ce faisant ma

vie esloigneroie, ne viveroys-je pas deshonorée et à tousjours mès

reprochée, et diroit-on: Veez la dame, etc...? Mesmes vous toutes,

quelque conseil que me donnez, m'en ariez en irreverence et en mains

d'amour. Et vous sembleroit, et à bonne cause, que indigne seroie

d'entre vous presider et gouverner.--Ne dictes et ne pensez jamais cela,

dit madame la tresorière; il n'est chose qu'on ne doye entreprandre pour

eschever la mort. Et ne dit pas nostre bon père saint Augustin qu'il ne

loist à personne de soy oster la vie ne tollir ung sien membre? Et ne

yrez directement encontre sa sentence si vous laissez à escient ce qui

vous peut de mort garder?--Elle dit bien, dit le couvent en general.

Madame, pour Dieu, obeissez au medicin, et ne soiez en vostre opinion si

ahurtée qu'en la soustenant vous perdrez corps et ame, et laissez vostre

pouvre couvent, qui tant vous ayme, desolé et despourveu de

pastoure.--Mes bonnes seurs, dit madame, j'ayme mieulx à la mort

voluntairement tendre les mains, soubmettre mon col et honorablement

l'embrasser, que par la fuyr je vive deshonorée. Et ne diroit on pas:

Veez la dame qui fist ainsi et ainsi?--Ne vous chaille, Madame, qu'on

dye; vous ne serez jà reprouchée de gens de bien.--Si seroie, si seroie,

dit madame.» Le couvent se alla esmouvoir, et firent les bonnes

religieuses entre elles ung consistoire dont la conclusion s'ensuyt; et

porta les parolles d'icelle la prieure: «Madame, veez cy vostre desolé

couvent si trèsdesplaisant que jamais maison ne fut si desolée ni

troublée qu'el est, dont vous estes cause; et créez, si vous estes si

mal conseillée de vous abandonner à la mort que fuyr vous povez, vous

occirez, j'en suis bien seure. Et, affin que vous l'entendez que nous

vous aimons de bonne et loyale amour, nous sommes contentes et avons

conclu et meurement deliberé, toutes ensemble generalement, que, s'il

vous plaist, en sauvant vostre vie et nous, avoir compaignie secretement

d'aucun homme de bien, nous pareillement le ferons comme vous, affin que

vous n'ayez pensée ne ymaginacion qu'en temps advenir vous en sourdist

reprouche de nulle de nous. N'est ce pas ainsi, mes seurs?

dit-elle.--Oy, oy», dirent-elles trestoutes de bon cueur. Madame

l'abbesse, oyant ce que dit est, et portant au cueur ung grand fardeau

d'ennuy, pour l'amour de ses seurs se laissa ferrer et s'accorda,

combien que ce fut à grand regret, que le conseil du medicin fut mis en

euvre, pourveu que ses seurs luy tiendront compaignie. Adonc furent

mandez moynes, prestres et clercs, qui trouvèrent bien à besoigner; et

le feirent si trèsbien que madame l'abbesse fut en pou d'heure

rappaisée, dont son couvent fut trèsjoyeux, qui par honeur faisoit ce

que par honte oncques puis ne laissa.

LA XXIIe NOUVELLE.

PAR CARON.

N'a guères que ung gentilhomme demourant à Bruges tant et si longuement

se trouva en la compaignie d'une belle fille qu'il luy fist le ventre

lever. Et droit à la coup qu'elle s'en perceust et donna garde,

monseigneur fist une assemblée de gens d'armes; si fut force à nostre

gentilhomme d'abandonner sa dame et avecques les aultres aller au

service de mon dit seigneur, ce que de bon cueur et bien il fist. Mais

avant son partement il fist garnison et pourveance de parrains et

marraines et de nourrice pour son enfant advenir, logea la mère avecques

de bonnes gens, luy laissa de l'argent, et leur recommanda. Et quand au

mieulx qu'il sceut et le plus bref qu'il peut ses choses furent bien

disposées, il ordonna son partement et print congé de sa dame, et au

plaisir de Dieu promect de tantost retourner. Pensez que s'elle n'eust

jamais plouré, ne s'en tenist à ceste heure, puis qu'elle voit d'elle

eloigner la rien en ce monde dont la presence plus luy plaist. Pour

abreger, tant luy despleut ce dolent departir qu'oncques mot ne sceut

dire, tant empeschèrent sa doulce langue les larmes sourdantes du

parfond de son cueur. Au fort el s'appaisa, puis que aultre chose estre

n'en peut. Et quand vint environ ung mois après le partement de son amy,

desir luy eschaufa le cueur et si luy vint ramantevoir les plaisans

passetemps qu'elle souloit avoir, dont la trèsdure et trèsmaudicte

absence de son amy, helas! l'avoit privée. Le dieu d'amours, qui n'est

jamais oiseux, luy mist en bouche et en termes les haulx biens, les

nobles vertuz et la trèsgrand loyaulté d'un marchant son voisin, qui

pluseurs foiz, avant et puis le partement de son amy, luy avoit presenté

la bataille, et conclure luy fist que, s'il retourne plus à sa queste,

qu'il ne s'en retournera pas esconduyt; mesme, si la laissoit arrière,

elle tiendra bien telles et si bonnes manières qu'il entendra bien

qu'elle en veult à luy. Or vint-il si bien que au lendemain de ceste

conclusion, à la première euvre, Amour envoya nostre marchant devers sa

paciente, et luy presenta comme aultresfoiz, chiens et oyseaulx, son

corps et ses biens, et cent mille choses que ces abateurs de femmes

scevent tout courant et par cueur. Il ne fut pas escondit: car, s'il

avoit bonne volunté de combatre et faire armes, elle n'avoit pas mains

de desir de luy delyer son emprinse et le fournir de tout ce qu'il

vouldra requerre. Sans faire long procès, au prejudice de nostre gentil

homme, qui maintenant est en la guerre, nostre gentil femme fournit et

accomplit au bon marchant tout ce dont la requist; et si plus eust osé

demander elle estoit preste d'accomplir; et tant trouva en luy de bonne

chevalerie, de proesse et de vertuz, qu'elle oublya de tous poins son

amy par amours, qui à ceste heure guères ne s'en doubtoit. Beaucop aussi

au bon marchant pleut la courtoisie de sa nouvelle dame; et tant furent

conjoinctes les voluntés, desirs et pensées de luy et d'elle, qu'ilz

n'avoient pour eulx deux que ung seul cueur. Si s'appensèrent que, pour

le bien loger et à leur aise, il souffiroit bien d'un hostel; si troussa

ung soir nostre gouge ses bagues et habillemens, et avec elles à

l'hostel du marchant se vint rendre, en abandonnant le premier amy, son

hoste, son hostesse et foison d'aultres gens de bien auxquelx il l'avoit

recommandée. Elle ne fut pas si folle, quand elle se vit bien logée,

qu'el ne dist incontinent à son marchant qu'elle se sentoit grosse, qui

en fut trèsjoyeux, cuidant bien que ce fust de ses euvres. Au chef de

sept moys, ou environ, nostre gouge fit ung beau filz dont le père

adoptif s'acquitta trèsgrandement et de la mère aussi. Advint certain

espace après que le bon gentilhomme retourna de la guerre et vint à

Bruges, et au plustost qu'il peut honestement print son chemin vers le

logis où il laissa sa dame. Et luy venu leans, il la demanda à ceulx qui

en prindrent la charge de la penser, garder et aider en sa gesine.

«Comment! dirent-ilz, est ce ce que vous en savez? Et n'avez vous pas eu

les lettres que vous avons rescriptes?--Nenny, par ma foy, dit-il, et

quelle chose y a-il?--Quelle chose! saincte Marie! dirent-ilz; nostre

Dame! c'est bien raison que on le vous dye. Vous ne fustes en allé d'un

mois qu'elle ne troussa pignes et miroirs et s'en alla bouter cy devant

en l'ostel d'un tel marchant, qui la tient à fer et à clou. Et de fait

elle a fait ung beau filz et a jeu leans, et l'a fait le marchant

chrestienner, et si le tient à sien.--Saint Jehan! véez cy aultres

nouvelles, dit le bon gentilhomme; mais au fort, puis qu'el est telle,

au dyable voit elle! Je suis content que le marchant l'ayt et la tienne;

mais quant est de l'enfant, il est mien, et si le veil ravoir.» Et sur

ce mot, part et s'en va, et vint heurter bien rudement à l'huys du

marchant. De bonne adventure, sa dame qui fut vint à ce huit, qui ouvre

l'huys, comme toute de léans qu'elle estoit. Quant elle vit son amy

oblié et qu'il la congneut aussi, chacun fut esbahy. Non pourtant luy

demanda dont elle venoit en ce lieu. Et elle respondit que fortune ly

avoit amenée. «Fortune! dist-il; or fortune vous y tienne; mais je veil

ravoir mon enfant; vostre maistre ara la vache, et j'aray le veau, moy.

Or le me rendez bien tost, car je le veil ravoir, quoy qu'en

advienne.--Helas! dit la gouge, que diroit mon homme? Je seroye

deffaicte, car il cuide certainement qu'il soit sien.--Ne m'en chault,

dit l'autre, dye de ce qu'il vouldra, mais il n'ara pas ce qui est

mien.--Ha! mon amy, je vous requier que vous laissiez cest enfant à mon

marchant, et vous me ferez grand plaisir et à luy aussi. Et pour Dieu,

si vous l'aviez veu, vous ne feriés jà presse de l'avoir: c'est ung let

et ort garson, trestout roigneux et contrefait.--Dya, dit l'aultre, tel

qu'il est il est mien, et si le vueil ravoir.--Et parlez bas, pour Dieu,

ce dit la gouge, et vous appaisez de vostre demande, je vous en supplie;

et s'il vous plaist ceans laisser cest enfant, je vous promectz, par ma

foi, s'il vous plaist ainsi faire, je vous donneray le premier que

j'aray jamais.» Le gentil homme, à ces motz, jasoit qu'il fust esmeu et

courroucé, ne se peut tenir de soubrire, et sans plus dire de sa bonne

dame se partit, et tien, comme l'on me compta, qu'il n'a plus demandé le

dit enfant, et qu'encores le nourrist celluy qui la mère engranga en

l'absence de nostre gentil homme.

LA XXIIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE QUIEVRAIN.

N'a guères qu'en la ville de Mons, en Haynau, ung procureur de la cour

du dit Mons, assez sur eage et jà ancien, entre aultres ses clercs avoit

ung très beau filz et gentil compaignon, du quel sa femme à chef de

pièce s'enamoura très fort; et très bien luy sembloit qu'il estoit

mieulx taillié de faire la besoigne que son mary. Et affin qu'el

esprouvast si son cuider estoit vray, elle conclut en soy mesmes qu'el

tiendra telz termes que, s'il n'est plus beste qu'un asne, il se donnera

tantost garde qu'el en veult à luy. Pour executer ce desir, ceste

vaillant femme, jeune, fresche et en bon point, venoit menu et souvent

couldre et filer auprès de ce clerc, et devisoit à luy de cent mille

besoignes dont la pluspart en fin sur amours retournoient. Et devant ces

devises elle n'oblya pas de le servir de landes, Dieu scet, largement:

une foiz le boutoit du coste en escripvant, une aultre foiz luy ruoit

des pierrettes qui brouilloient ce qu'il faisoit, et luy failloit

recommancer. Ung aultre jour retournoit ceste feste et luy ostoit papier

et parchemin, tant qu'il failloit qu'il cessast l'euvre, dont il estoit

trèsmal content, doubtant le courroux de son maistre. Quelque semblant

que la maistresse long temps à son clerc eust monstré, qui tiroit fort

au train de derrière, si luy avoit jeunesse et crainte les yeulx si

bandez que en rien il ne s'aparcevoit du bien qu'on luy vouloit;

neantmains enfin, par estre beaucop hutiné, il s'apparceut aucunement

qu'il estoit bien en grace, et se pensa qu'il l'esprouveroit. Ne demeura

guères après ceste deliberacion que, nostre procureur estant hors de

l'ostel, sa femme vint à nostre clerc bailler l'arrière ban et assault

en escripvant qu'elle avoit de coustume, voire trop plus aigre et plus

fort que nulle foiz de devant. Tant de ruer, tant de bouter, tant de

parler; mesme pour le plus empescher et bailler destourbier, elle

respandit sur buffet, sur papier, sur robe, son cornet à l'encre. Et

nostre clerc, plus cognoissant et mieulx voyant que cy dessus, saillit

en piez, assault sa maistresse et la reboute en sus de luy, priant

qu'elle le laisse escripre. Et elle, qui demandoit estre assaillie et

combatue, ne laissa pas pourtant l'emprinse encommancée, mais de plus

belle rend estire. «Savez-vous qu'il y a, ce dit le clerc, Madamoiselle?

c'est force que j'escheve en haste l'escript que j'ai encommancé; si

vous requier que vous me laissez paisible, ou, par la mort bieu, je vous

livreray castille.--Et que me ferez-vous, beau sire, ce dit-elle; la

moue?--Nenny, par Dieu.--Et quoy donc?--Quoy?--Voire quoy?--Pour ce,

dit-il, que vous avez respandu mon cornet à l'encre et avez brouillé et

mon escripture et ma robe, je vous pourray bien brouiller vostre

parchemin; et affin que faulte d'encre ne m'empesche d'escripre, je

pourray bien pescher en vostre escriptoire.--Par ma foy, dit-elle, vous

en estes bien l'omme; et creez que j'en ay grand paour.--Je ne sçay quel

homme, dist le clerc, mais tel que je suis, si vous y rembatez plus,

vous passerés par là. Et de fait véez cy une raye que je vous faiz, et

par Dieu, si vous la passez, tant pou soit-il, si je vous faulx je veil

qu'on me tue.--Et par ma foy, dit-elle, je ne vous en craings, et si

passeray la raye, et puis verray que vous ferez.» Et disant ces

parolles, marcha la dureau, faisant le petit sault oultre la raye bien

avant. Et le bon clerc la prend aux grifz, sans plus enquerre, et sur

son banc la rue, et créez qu'il la punit bien: car, s'elle l'avoit

brouillié, il ne luy en fist pas mains, mais ce fut en aultre fasson,

car elle le brouilla par dehors et à descouvert, et il à couvert et par

dedans. Et de ce cas fut le notaire ung jeune enfant environ de deux

ans, filz de léans. Il ne fault pas demander si après ces premières

armes de la maistresse et du clerc s'il y eut plusieurs secrètes

rencontres à mains de parolles que les premières. Il ne vous fault pas

celer aussi que peu de jours après ceste adventure, le dit petit enfant

ou comptouer estant où le clerc escripvoit, le procureur et maistre de

leans survint, et marche avant pour tirer vers son clerc, pour regarder

qu'il escripvoit, ou espoir pour aultre chose; et comme il approucha de

la raye que son clerc fist pour sa femme, qui encores n'estoit effacée,

son filz luy dist et crya: «Mon père, gardés bien que vous ne passez

ceste raye, car nostre clerc vous abateroit et huppilleroit ainsi qu'il

fist naguères ma mère.» Le procureur, oyant son filz, et regardant la

raye, si ne scet que penser, car il luy alla souvenir que folz, yvres et

enfans ont de coustume de vray dire; mais non pourtant il n'en fist pour

ceste heure nul semblant; et n'est encores venu à ma cognoissance se il

differa la chose ou par ignorance ou par doubte d'esclandre.

LA XXIVe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE FIENNES.

Jasoit que ès nouvelles dessus dictes les noms de ceulx et celles à qui

elles ont touché et touchent ne soient mis n'escripz, si me donne mon

appetit grand vouloir de nommer, en ma petite ratelée, le conte

Walerant, en son temps conte de saint Pol, et appellé le beau conte.

Entre aultres ses seigneuries, il estoit seigneur d'un village en la

chastellenie de Lisle nommé Vrelenchem, près du dit Lisle environ d'une

lieue. Ce gentil conte, de sa bonne et doulce nature, estoit et fut

tout son temps amoureux oultre l'enseigne. Il sceut, au rapport d'aucuns

ses serviteurs qui en ce cas le servoient, que au dit Vrelenchem avoit

une très belle fille, gente de corps et en bon point. Il ne fut pas si

paresseux que, assez tost après ceste nouvelle oye, il ne se trouvast en

ce village. Et feirent tant ses serviteurs, que les yeulx de leur

maistre confermèrent de tout point leur rapport touchant la dicte fille:

«Or ça, qu'est-il de faire? dist lors le gentil conte; c'est force que

je parle à elle entre nous deux seullement, et ne me chault qu'il me

couste.» L'un de ses serviteurs, docteur en son mestier, dit:

«Monseigneur, pour vostre honneur et celuy de la fille aussi, il me

semble qu'il vault mieux que je luy descouvre l'embusche de vostre

vouloir; et selon la response j'auray advis de parler et poursuyre.»

Comme l'aultre dist, il fut fait, car il vint devers la belle fille et

très courtoisement la salua. Et elle, qui n'estoit pas mains sage ne

bonne que belle, courtoisement luy rendit son salut. Pour abreger, après

pluseurs parolles d'accointances, le bon macquereau va faire un grant

premisse touchant les biens et les honneurs que son maistre luy vouloit;

et de fait, se à elle ne tenoit, elle seroit cause d'enrichir et honorer

tout son lignage. La bonne fille entendit tantost quelle heure il

estoit, si feist sa response telle qu'elle estoit, c'est assavoir belle

et bonne: car, au regard de monseigneur le conte, elle estoit celle, son

honneur saulve, qui luy vouldroit obéir, craindre et servir en toutes

choses. Mais qui la vouldroit requerre contre son honneur, qu'elle

tenoit aussi cher que sa vie, elle estoit celle qui ne le cognoissoit et

pour qui elle ne feroit neant plus que le singe pour les mauvais. Qui

fut esbahy et courroucé, ceste response oye, ce fut nostre va luy-dire,

qui s'en revint devers son maistre à tout ce qu'il avoit de poisson, car

à char avoit-il failly. Il ne fault pas demander si le conte fut mal

content quand il sceut la trèsfière et dure response de celle dont il

desiroit l'accointance et joissance, et autant et plus que de nulle du

monde. A chef de pièce va dire: «Or avant, laissons la là pour ceste

foiz; il m'en souviendra quant el cuidera qu'il soit oblié.» Il se

partit de là tantost après, et n'y retourna que les six sepmaines ne

furent passées; et quand il revint, ce fut si trèssecrètement que

nouvelle nulle n'en fut en la ville, tant simplement et en tapinage s'i

trouva. Il fist tant par ses espies qu'il sceust que nostre belle fille

sayoit de l'erbe au coing d'un bois, asseulée de toutes gens; il fut

bien joyeux, et, tout housé encores qu'il estoit, se mist au chemin

devers elle, en la compaignie de ses espies. Et quand il fut près de ce

qu'il queroit, il leur donna congé, et fist tant qu'il se trouva auprès

de sa dame sans ce qu'elle en sceust nouvelle sinon quand el le vit.

S'elle fut soupprinse et esbahie de se veoir tenue et saisie de

monseigneur le conte, ce ne fut pas merveilles; mesme el en changea

coleur, mua semblant, et pour ung peu en perdit la parolle, car elle

savoit par renommée qu'il estoit perilleux et noiseux entre femmes. «Ha

dya! Madamoiselle, dit lors le gentil conte, qui se trouva saisy, vous

estes à merveilles fière. On ne vous peut avoir sans siége. Or pensez

bien de vous defendre, car vous estes venue à la bataille; et avant que

de moy partez vous amenderez à mon vouloir et tout à ma devise des

peines et travaulx que j'ay souffers et enduré tout pour l'amour de

vous.--Helas! Monseigneur, ce dist la jeune fille, toute esbahye et

soupprinse qu'elle estoit, je vous cry mercy! Si j'ay dit ou fait chose

qui vous desplaise, veillez le moy pardonner, et combien que je ne pense

avoir dit ne fait chose dont me devez savoir mal gré. Je ne sçay, moy,

qu'on vous a rapporté. On m'a requis en vostre nom de deshonneur; je n'y

ay point adjousté de foy, car je vous tiens si vertueux que pour rien ne

vouldriez deshonorer une vostre simple subgecte, que je suys, mesmes la

vouldriez bien garder.--Ostez ce procès, dit monseigneur, et soyez seure

que vous ne m'eschapperez si que vous auray monstré le bien que je vous

veil et ce pourquoy j'envoyai par devers vous.» Et, sans plus dire, la

trousse et prend entre ses braz, et dessus ung pou d'herbe mise en tas

qu'elle avoit assemblé, souvyne la coucha et fort et roidde, et

vistement faisoit ses preparatives d'accomplir le desir qu'il avoit de

pieça. La jeune fille, qui se veoit en ce dangier et sur le point de

perdre ce qu'en ce monde trèschier tenoit, s'advisa d'un bon tour, et

dist à monseigneur: «Je me rends à vous: je feray ce qu'il vous plaira

sans nulz refus ne contredictz. Soiez plus content de prendre de moy ce

qu'en vouldrez par mon accord et volunté, qui tant y puis et en doy bien

requerre, que malgré moy vous paroultrez vostre vouloir desordonné.--A

dya! dit monseigneur, que vous m'eschappez, non; que voulez vous

dire?--Je vous requier, dit elle, puis qu'il fault que vous obéisse, que

vous me facez cest honneur que je ne soye pas souillée de voz houseaux,

qui sont et gras et ors, et vous suffise du surplus.--Et comment en

pourray-je faire? ce dit monseigneur.--Je les vous osteray, ce dit elle,

très bien, s'il vous plaist; car, par ma foy, je n'aroye cueur ne

courage de vous faire bonne chière avec ces paillards houseaulx.--C'est

peu de chose des houseaulx, dit monseigneur; mais non pourtant, puis

qu'il vous plaist, il seront ostez.» Et alors il abandonna sa prinse et

se siet dessus l'erbe, et tend sa jambe; et la belle fille luy oste

l'esperon et puis luy tire l'un de ses houseaulx, qui bien estroiz

estoient. Et quand il fut environ à moitié, à quoy faire elle eut moult

de peine, pour ce que tout au propos le tira de mauvais bihès, elle part

et s'en va tant que piez la peuvent porter, aider et soustenir de bon

vouloir, et là laissa le gentil conte, et ne fina de courre tant qu'elle

fut à l'ostel de son père. Le bon seigneur, qui se trouva ainsi deceu,

s'il enragoit, plus n'en pouvoit; et qui à ceste heure l'eust veu rire,

jamais n'eust eu les fievres. A quelque meschef que ce fut, se mist sur

piez, cuidant parmarcher sur son houseau et par ce l'oster de sa jambe;

mais c'est pour neant: il estoit trop estroict; si n'y trouva aultre

remède que de retourner vers ses gens. De sa bonne adventure, il n'eut

pas loing allé quand il trouva ses bons disciples sur le bord d'un fossé

qui l'attendoient, qui ne seurent que penser quand ilz le voyent ainsi

atourné. Il leur compta tout son cas et se fist rehouser. Et qui

l'oyoit, celle qui l'a trompé ne seroit pas seurement en ce monde, tant

luy cuide et bien luy veult faire desplaisir. Quelque vouloir qu'il eust

pour lors, quelque mal content qu'il fust pour ung temps, tant qu'il fut

ung peu refroidi, tout son courroux fut converty en cordiale amour. Et

qu'il soit vray, depuis à son pourchaz et à ses chers coustz et despens

il la fist marier trèsrichement et bien, à la contemplacion seullement

de la franchise et loyaulté qu'en elle avoit trouvé, dont il eut la

vraye congnoissance par le refus icy dessus compté.

LA XXVe NOUVELLE.

PAR PHILIPE DE SAINT YON.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I · 第 9 / 22 段