Ung gentil homme de Bourgoigne nagueres pour aucuns de ses affaires s'en

alla à Paris, et se logea en ung trèsbon hostel; car telle estoit sa

coustume de querir tousjours les meilleurs logiz. Il n'eut guères esté

en son logis, luy qui cognoissoit mousche en laict, qu'il ne perceust

tantost que la chambrière de leans estoit femme qui devoit faire pour

les gens. Si ne luy cela guères ce qu'il avoit sur le cueur, et, sans

aller de deux en trois, luy demanda l'aumosne amoureuse. Il fut de

prinsault bien rechassé des meures: «Voire, dist-elle, est-ce à moy que

vous devez adrecer telles parolles? Je veil bien que vous sachez que je

ne suis pas celle qui fera tel blasme à l'ostel où je demeure.» Et qui

l'oyoit, elle ne le feroit pour aussi gros d'or. Le gentil homme tantost

congneut que toutes ses excusacions estoient erres pour besoigner, si

luy va dire: «M'amye, si j'eusse temps et lieu, je vous diroye telle

chose que vous seriez bien contente, et ne doubte point que ce ne fust

grandement vostre bien; mais pource que devant les gens ne vous veil

guères araisonner, affin que ne soiez de moy souspeçonnée, croiez mon

homme de ce que par moy vous dira; et s'ainsi le faictes, vous en

vauldrez mieulx.--Je n'ay, dit-elle, ne à vous ne à luy que deviser.» Et

sur ce point s'en va, et nostre gentil homme appella son varlet, qui

estoit ung galant tout veillé, puis luy compta son cas et le charge de

poursuir roidement sa besoigne sans espergner bourdes ne promesse. Le

varlet, duyt et fait à cela, dit qu'il fera bien son personnage. Il ne

mist pas la chose en obly, car au plus tost qu'il sceut trouver la

meschine, Dieu scet s'il joa bien du bec! Et s'elle n'eust esté de

Paris, et plus subtile que foison d'aultres, son gracieux langage et les

promesses qu'il fait pour son maistre l'eussent tout à haste abatue.

Mais aultrement alla, car, après pluseurs parolles et devises d'entre

elle et luy, elle luy dist ung mot tranché: «Je scay bien que vostre

maistre veult, mais il n'y touchera jà si je n'ay dix escuz.» Le varlet

fist son rapport à son maistre, qui n'estoit pas si large, au mains en

tel cas, de donner dix escuz pour joyr d'une telle damoiselle. «Quoy que

soit, elle n'en fera aultre chose, dit le varlet; et encores y a il bien

manière de venir en sa chambre, car il fault passer par celle à l'oste.

Regardez que vous vouldrez faire.--Par la mort bieu! dit-il, mes dix

escuz me font bien mal d'en ce point les laisser aler; mais j'ay si

grant dévocion au saint, et si en ay fait tant de poursuite, qu'il fault

que je besoigne. Au deable voit chicheté! elle les ara.--Pourtant le

vous dy-je, dit le varlet, voulez vous que je luy dye qu'elle les

aura?--Oy, de par le dyable! oy, dit-il.» Le vallet trouva la bonne

fille et luy dit qu'elle aura ces dix escuz, voire et encores mieulx cy

après. «Trop bien, dit-elle.» Pour abréger, l'eure fut prinse que

l'escuier doit venir coucher avec elle; mais avant que oncques elle le

voulsist guider par la chambre de son maistre en la sienne, il bailla

tous les dix escuz content. Qui fut bien mal content, ce fut nostre

homme, qui se pensa, en passant par la chambre et cheminant aux nopces

qui trop à son gré luy coustoient, qu'il jouera d'un tour. Ilz sont

venuz si doulcement en la chambre que maistre ne dame ne scevent rien;

si se vont despoiller, et dit nostre escuier qu'il emploira son argent

s'il peut. Il se mect à l'ouvrage et fait merveille d'armes, et espoir

plus que bon ne luy fut. Tant en devises que aultrement se passèrent

tant d'heures que le jour estoit voisin et prouchain à celuy qui plus

voluntiers dormist que nulle aultre chose feist; mais la trèsbonne

chambrière luy va dire: «Or ça, sire, pour le trèsgrant bien, honneur et

courtoisie que j'ay oy et veu de vous, j'ay esté contente mettre en

vostre obeissance et joissance la rien que plus en ce monde doy cher

tenir. Si vous prie et requier que vistement vous veillez apprester et

habiller et de cy partir, car il est desja haulte heure; et, si

d'advanture mon maistre ou ma maistresse venoient icy, comme assez est

leur coustume au matin, et vous trouvassent, je seroie perdue et gastée,

et vous ne seriez pas le mieulx party du jeu.--Je ne sçay quoy, dit le

bon escuier, quel bien et quel mal en adviendra; mais je me reposeray et

dormiray tout à mon aise et à mon beau loisir avant que j'en parte; et,

affin que n'aye paour et que point je ne m'espante, vous me ferez

compaignie, s'il vous plaist.--Ha! monseigneur, dist-elle, il ne se peut

faire ainsi; par mon serment, il vous convient partir. Il sera jour

trestout en haste, et si on vous trouvoit icy, que seroit ce de moy?

J'aymeroie mieulx estre morte qu'ainsi en advenist, et, si vous ne vous

avancez, ce que trop je doubte en adviendra.--Il ne me chault, moy,

qu'en advienne, dit l'escuier; mais je vous dy bien que se ne me rendez

mes dix escuz, jà ne m'en partiray, advienne ce qu'en advenir peut.--Voz

dix escus? dit-elle; et estes-vous tel, se vous m'avez donné aucune

courtoisie ou gracieuseté, que vous me le vouldrez après retollir par

ceste façon? Sur ma foy, vous monstrez mal que vous soiez gentil

homme.--Tel que je suis, dit-il, je suis celuy qui de cy ne partiray, ne

vous aussi, tant que ne m'aiez rendu mes dix escuz; vous les aviez

gaignez trop aise.--Ha! dit-elle, se m'aist Dieu, quoy que vous diez, je

ne pense pas que soiés si mal gracieux, attendu le bien qui est en vous

et le plaisir que vous ay fait, que fussez si pou courtois que vous

n'aidissiez à garder mon honneur. Et pour ce de rechef vous supplie que

ceste ma requeste passez et accordez et que d'icy vous partez.»

L'escuier dit qu'il n'en fera rien, et, pour trousser le compte, force

fut à la bonne gentil femme, à tel regret que Dieu scet, de desbourser

les dix escuz, affin que l'escuier s'en aille. Quand les dix escuz

furent en la main dont ilz estoient, celle qui les rendoit cuidoit bien

enrager tant estoit mal contente, et celuy qui les a leur fait grant

chière. «Or avant, dit la courroucée et desplaisante, qui se voit ainsi

gouverner, quand vous estes bien joué et farsé de moy, au mains advancez

vous, et vous suffise que vous seul cognoissez ma folie, et que par

vostre tarder elle ne soit congneue de ceulx qui me deshonoreront s'ilz

en voient l'apparence.--A vostre honneur, dit l'escuier, point je ne

touche; gardez le autant que vous l'aimez. Vous m'avez fait venir icy,

et si vous somme que vous me rendez et mettez au lieu dont party, car ce

n'est pas mon intencion comme de venir et de retourner.» La chambrière,

où rien n'avoit à le courroucer, non pas mains doubtant l'esclandre de

son fait que la mort, voyant aussi que le jour commence à aparoir, avec

tout le desplaisir et crainte que son ennuyeux cueur charge et empire,

se hourde de l'escuier et à son col le charge. Et comme à tout ce

fardeau passoit par la chambre de son maistre marchant le plus soef

qu'oncques peust, le courtois gentil homme, tenant lieu de bahu sur le

doz de celle qui sur son ventre l'avoit soustenu, laissa couler ung gros

sonnet, dont le ton et le bruyt firent l'oste eveiller, et demanda assez

effrayement: «Qui est celà?--C'est vostre chambrière, dist l'escuier,

qui me porte rendre où elle m'avoit emprunté.» A ces motz, la pouvre

gentil femme n'eut plus cueur, puissance ne vouloir de soustenir son

fardeau desplaisant, si s'en va d'ung costé et l'escuier de l'aultre. Et

l'oste, qui congnoist bien que c'est, parla trèsbien à l'espousée, qui,

toute deceute et esclandrie, tost après se partit de leans. Et l'escuier

en Bourgoigne se retourna, qui aux galans et compaignons de sorte

joyeusement racompta ceste son adventure dessus dicte.

LA XIXe NOUVELLE.

PAR PHILIPE VIGNIER, ESCUIER DE MONSEIGNEUR.

Ardent desir de veoir pays, savoir et cognoistre pluseurs experiences

qui par le monde universel journellement adviennent, nagueres si fort

eschaufa l'atrempé cueur et vertueux courage d'un bon et riche marchant

de Londres en Angleterre, qu'il abandonna sa belle et bonne femme et sa

belle maignye d'enfans, parens, amis, héritages, et la pluspart de sa

chevance, et se partit de son royaulme assez et bien fourny d'argent

content et de très grande abundance de marchandises dont le païs

d'Angleterre peut les autres servir, comme d'estains, de riz, et foison

d'aultres choses que pour bref je passe. En ce son premier voyage vaqua

le bon marchant l'espace de cinq ans, pendant lequel temps sa bonne

femme garda trèsbien son corps, fist le prouffit de pluseurs

marchandises, et tant et si trèsbien le fist que son mary, au bout des

diz cinq ans retourné, beaucop la loa et plus que par avant l'ama. Le

cueur au dit marchant, non encores content, tant d'avoir veu et congneu

pluseurs choses estranges et merveilleuses, comme d'avoir gaigné

largement, le feist arrière sur la mer bouter cinq ou six mois puis son

retour, et s'en reva à l'adventure en estrange terre tant de chrestians

que de Sarrazins, et ne demoura pas si pou que les dix ans ne furent

passez ains que sa femme le revist. Trop bien luy rescripvoit et assez

souvent, à celle fin qu'elle sceust qu'il estoit encores en vie. Elle,

qui jeune estoit et en bon point et qui point n'avoit de faulte des

biens de Dieu, fors seulement de la presence de son mary, fut contrainte

par son trop demourer de prendre ung lieutenant, qui en peu d'heure luy

fist ung trèsbeau filz. Ce filz fut elevé, nourry et conduit avec les

aultres ses frères d'un cousté, et au retour du marchant mary de sa mère

avoit environ sept ans. La feste fut grande, à ce retour, d'entre le

mary et la femme; et, comme ils fussent en joyeuses devises et plaisans

propos, la bonne femme, à la semonce de son mary, fait venir devant eulx

tous leurs enfans, sans oblier celuy qui fut gaigné en l'absence de

celuy qui en avoit le nom. Le bon marchant, voyant la belle compaignie

de ses enfans, recordant trèsbien du nombre d'eulx à son partement, le

voit creu d'un, dont il est trèsfort esbahy et moult esmerveillé; si va

demander à sa femme qui estoit ce beau filz, le derrenier en reng de

leurs enfans. «Qui c'est? dit-elle, par ma foy, sire, c'est nostre filz;

à qui seroit-il?--Je ne sçay, dist-il; mais pource que plus ne l'avoie

veu, avez vous merveille si je le demande?--Saint Jehan! nenny,

dist-elle, mais il est mon filz.--Et comment se peut il faire? dist le

mary; vous n'estiez pas grosse à mon partement.--Non vrayement,

dit-elle, que je sceusse; mais je vous ose bien dire à la vérité que

l'enfant est vostre, et que aultre que vous à moy n'a touché.--Je ne dy

pas aussi, dit-il; mais toutesfoiz il a dix ans que je party, et cest

enfant se monstre de sept: comment doncques pourroit-il estre mien?

L'auriez-vous plus porté que ung aultre?--Par mon serment, dit-elle, je

ne sçay; mais tout ce que je vous dy est vray. Si je l'ay plus porté

qu'un aultre, il n'est rien que j'en sache, et si vous ne le me feistes

au partir, je ne sçay moy penser dont il peut estre venu, sinon que,

assez tost après vostre partement, ung jour j'estoie par ung matin en

nostre grand jardin, où tout à coup vint ung soudain appetit de menger

une fueille d'oseille qui pour l'heure de adonc estoit couverte et soubz

la neige tappie. J'en choisy une entre les aultres, belle et large, que

je cuiday avaler; mais ce n'estoit que ung peu de nege blanche et dure;

et ne l'eu pas si tost avalée que ne me sentisse en trestout tel estat

que je me suis trouvée quand mes aultres enfans ay porté. De fait, à

chef de terme, je vous ay fait ce trèsbeau filz.» Le marchand cogneut

tantost qu'il en estoit noz amis, mais il n'en voult faire semblant,

ainçois se vint adjoindre par parolles à confermer la belle bourde que

sa femme lui bailloit, et dit: «M'amye, vous ne dictes chose qui ne soit

possible, et que à aultres que à vous ne soit advenue. Loé soit Dieu de

ce qu'il nous a envoyé! S'il nous a donné ung enfant par miracle, ou

par aucune secrete fasson dont nous ignorons la manière, il ne nous a

pas oblié d'envoier chevance pour l'entretenir.» Quand la bonne femme

voit que son mary veult condescendre à croire ce qu'el luy dit, elle

n'est moyennement joyeuse. Le marchant, sage et prudent, en dix ans

qu'il fut puis à l'ostel sans faire ses loingtains voyages, ne tint

oncques manière envers sa femme en parolles ne aultrement par quoy elle

peust penser qu'il entendist rien de son fait, tant estoit vertueux et

pacient. Il n'estoit pas encores saoul de voyagier, si le vouloit

recommencer, et le dist à sa femme, qui fist semblant d'en estre

trèsmarrie et mal contente. «Appaisez-vous, dit-il; s'il plaist à Dieu

et à monseigneur saint George, je reviendray bref. Et pource que nostre

filz que feistes à mon aultre voyage est desja grand et habile et en

point de veoir et d'aprendre, si bon vous semble, je l'emmeneray

avecques moy.--Et par ma foy, dit-elle, vous ferez bien et je vous en

prie.--Il sera fait», dit-il. A tant se part, et emmaine le filz dont il

n'estoit pas père, à qui il a pieça gardé une bonne pensée. Ilz eurent

si bon vent qu'ilz sont venus au port d'Alixandrie, où le bon marchant

trèsbien se deffist de la pluspart de ses marchandises, et ne fut pas si

beste, affin qu'il n'eust plus de charge de l'enfant de sa femme et

d'ung aultre, et que après sa mort ne succedast à ses biens, comme ung

de ses aultres enfans, qu'il ne le vendist à bons deniers contens pour

en faire ung esclave. Et pource qu'il estoit jeune et puissant, il en

eust près de cent ducatz. A chef de pièce, il s'en revint en Angleterre

sain et sauf, Dieu mercy. Et n'est pas à dire la joye que sa femme luy

fist quand elle le vit en bon point. Elle ne voit point son filz, si ne

scet que penser. Elle ne se peut guères tenir qu'elle ne demandast à son

mary qu'il avoit fait de leur filz. «Ha! m'amye, dist-il, il ne le vous

fault jà celer: il luy est trèsmal prins.--Helas! comment? dit-elle;

est-il noyé?--Nenny vraiement, dist-il; mais il est vray que fortune de

mer par force nous mena en ung pais où il faisoit si chault que nous

cuidions tous mourir par la grant ardeur du soleil qui sur nous ses

raidz espandoit; et comme ung jour nous estions sailliz de nostre nave,

pour faire en terre chascun une fosse pour nous tappir pour le soleil;

nostre bon filz, qui de neige, comme sçavez, estoit, en nostre presence,

sur le gravier, par la grand force du soleil, il fut tout à coup fondu

et en eaue resolu. Et n'eussiez pas dict une sept seaumes que nous ne

trouvasmes plus rien de luy. Tout aussi à haste qu'il vint au monde,

aussi soudainement en est party. Et pensez que j'en fuz et suis bien

desplaisant, et ne vy jamais chose entre les merveilles que j'ay veues

dont je fusse plus esbahy.--Or avant, dit-elle, puis qu'il a pleu à Dieu

le nous oster comme il le nous avoit donné, loé en soit-il!» Si elle se

doubta que la chose allast aultrement, l'ystoire s'en taist et ne fait

pas mencion, fors que son mary lui rendit telle qu'elle luy bailla,

combien qu'il en demoura toujours le cousin.

LA XXe NOUVELLE.

PAR PHELIPE DE LOAN.

Il n'est pas chose nouvelle que en la conté de Champaigne a tousjours eu

bon à recouvrer de foison de gens lourds en la taille, combien qu'il

sembleroit assez estrange à pluseurs, pourtant qu'ilz sont si près

voisins à ceulx du mal engin. Assez et largement d'ystoires à ce propos

pourroit on mettre avant confermant la bestise des Champenois; mais,

quant au présent, celle qui s'ensuyt pourra souffire. En la dicte conté

naguères avoit ung jeune filz orphenin qui bien riche et puissant

demoura puis le trespas de son père et sa mère, et jasoit qu'il fust

lourd, très pou sachant, et encores aussi mal plaisant, si avoit-il une

industrie de bien garder le sien et conduire sa marchandise. Et à ceste

cause beaucop de gens, voire de gens de bien, luy eussent voluntiers

donné leur fille à mariage. Une entre les aultres pleut aux parens et

amys de nostre Champenois, tant pour sa bonté, beaulté, chevance, etc.;

et luy dirent qu'il estoit temps qu'il se mariast, et que bonnement il

ne povoit conduire son fait. «Vous avez aussi, dirent-ilz, desja xxiiij

ans, si ne pourriez en meilleur eage prendre cest estat; et, si vous y

voulez entendre, nous avons regardé et choisy pour vous une belle fille

et bonne qui nous semble bien vostre fait. C'est une telle, vous la

cognoissez bien.» Lors la luy nommèrent. Et nostre homme, à qui ne

chaloit qu'il feist, fust maryé ou aultre chose, mais qu'il ne tirast

point d'argent, respondit qu'il feroit ce qu'ilz vouldroient. «Et puis

que ce vous semble mon bien, conduisez la chose au mieulx que savez, car

je veil faire par vostre conseil et ordonnance.--Vous dictes bien,

dirent ces bonnes gens; nous regarderons et penserons pour vous comme

pour nous mesmes ou ung de noz enfans.» Pour abreger, à chef de pièce,

nostre Champenois fut maryé de par Dieu; mais si tost la première nuyt

qu'il fut près de sa femme couché, luy, qui oncques sur beste crestiane

n'avoit monté, tantost luy tourna le doz, après je ne sçay quants

simples baisiers qu'elle eut de luy, mais du surplus nichil au doz. Qui

estoit mal contente, c'estoit nostre espousée, jasoit qu'elle n'en feist

nul semblant. Ceste maudicte manière dura plus de dix jours, et encores

eust si la bonne mère à l'espousée n'y eust pourveu de remède. Il ne

vous fault pas celer que nostre homme, et neuf en fasson et en mariage,

du temps de feu son père et sa mère, avoit esté bien court tenu; et sur

toute rien luy estoit et fut defendu le mestier de la beste à deux doz,

doubtant, s'il s'i esbatoit, qu'il y despendroit sa chevance. Et bien

leur sembloit et à bonne cause qu'il n'estoit pas homme qu'on deust

aimer pour ses beaulx yeulx. Luy, qui pour rien ne courroussast père et

mère, et qui n'estoit pas trop chault sur potaige, avoit tousjours gardé

son pucellage, que sa femme eust voluntiers desrobé par bonne fasson

s'elle eust sceu. Ung jour se trouva la mère à nostre espousée devers sa

fille, et luy demanda de son mary, de son estat, de ses condicions, de

son mariage, et cent mille choses que femmes scevent dire. A toutes

choses bailla et rendit nostre espousée à sa mère trèsbonne response, et

dist que son mary estoit trèsbon homme et qu'elle ne doubtoit point

qu'elle ne se conduisist bien avecques luy. De ce fut nostre mère bien

joyeuse, et, pource qu'elle sçavoit bien par elle mesme qu'il fault en

mariage aultre chose que boire et menger, elle dist à sa fille: «Or,

vien ça et me dy par ta foy, et de ces choses de nuyt, comment t'en

est-il?» Quant la pouvre fille oyt parler de ces choses de nuyt, à pou

que le cueur ne luy faillit, tant fut marrye et desplaisante; et ce que

sa langue n'osoit respondre, monstrèrent ses yeulx, dont sailloient

larmes à trèsgrand abundance. Si entendist tantost sa mère que ces

larmes vouloient dire, et dist: «Ma fille, ne plorez plus; mais dictes

moy hardiement, je suis vostre mère, à qui ne devez rien celer, et de

qui ne devez estre honteuse. Vous a-il encores rien fait?» La pouvre

fille, revenue de paumoison et ung peu rasseurée et de sa mère

confortée, cessa la grand flotte de ses larmes; mais elle n'avoit

encores force ne sens de respondre. Si l'interroge encores sa mère, et

luy dit: «Dy moy hardiement et oste ces larmes. T'a il rien fait?» A

voix basse et de plours entremeslée respondit la fille et dist: «Par ma

foy, ma mère, il ne me toucha oncques; mais du surplus qu'il ne soit bon

homme et doulx, par ma foy, si est.--Or, dy moy, dit la mère, scez tu

point s'il est fourny de tous ses membres? Dy hardiement si tu le

sces.--Saint Jehan! si est trèsbien, dist-elle. J'ay pluseurs foiz senty

ses denrées d'aventure, ainsi que je me tourne et retourne en nostre

lit, quant je ne puis dormir.--Il souffist, dist la mère; laisse moy

faire du surplus. Veez cy que tu feras: Demain au matin il te convient

faindre d'estre malade trèsfort, et monstrer semblant d'estre tant

oppressée qu'il semble que l'ame s'en parte. Ton mary me viendra ou

mandera querir, je n'en doubte point, et je feray si bien mon personnage

que tu sçaras tantost comment tu fuz gaignée, car je porteray ton urine

à ung tel médicin qui donnera tel conseil que je vouldray.» Comme il fut

dit il fut fait, car landemain, si tost qu'on vit du jour, nostre gouge,

auprès de son mary couschée, se commença à plaindre et faire si trèsbien

la malade qu'il sembloit que une fièvre continue luy rongeast corps et

ame. Noz amis son mary estoit bien esbahy et desplaisant; si ne savoit

que faire ne que dire. Si manda tantost sa belle mère, qui ne se fist

guères attendre. Tantost qu'il la vit: «Helas! belle mère, vostre fille

se meurt.--Ma fille! dit-elle; et que luy fault-il?» Lors, tout en

parlant, marchèrent jusques en la chambre de la paciente. Si tost que la

mère voit sa fille, elle luy demande comment elle fait; et elle, bien

aprinse, ne respondit pas à la première foiz, mais à chef de pièce dit

«Mère, je me meurs.--Non faictes, si Dieu plaist, fille; prenez courage;

mais dont vous vient ce mal si à haste?--Je ne sçay, je ne sçay, dit la

fille; vous me paraffolez à me faire parler.» Sa mère la prent par la

main, et luy taste son poux, et son corps, et son chef, et puis dit à

son beau filz: «Par ma foy, creez qu'elle est malade; elle est plaine de

feu. Si fault pourveoir de remède. Y a-il point ycy de son urine?--Celle

de la mynuyt y est, dit une des meschines.--Baillez la moy, dit-elle.»

Quand elle eut ceste urine, fist tant qu'elle eut ung urinal et dedans

la bouta, et dit à son beau filz qu'il la portast monstrer à ung médicin

pour savoir qu'on pourra faire à sa fille, et si on y peut aider. «Pour

Dieu! n'y espergnons rien, dit-elle; j'ay encores de l'argent que je

n'ayme pas tant que ma fille.--Espergner! dist noz amis; creez, si on

luy peut aider pour argent je ne luy fauldray pas.--Or vous avancez,

dit-elle, et tandiz qu'el se reposera ung peu je m'en iray jusques au

mesnage; tousjours reviendray je bien, s'on a mestier de moy.» Or devez

vous savoir que nostre bonne mère avoit, le jour devant, au partir de sa

fille, forgé le medicin qui estoit bien adverty de la response qu'il

devoit faire. Veezcy nostre gueux qui arrive devers nostre medicin à

tout l'orine de sa femme; et, quand il luy eut fait la reverence, il luy

va compter comment sa femme estoit deshaitée et merveilleusement malade;

«et veezcy son urine que à vous j'apporte, affin que mieulx vous

informez de son cas, et que plus seurement me puissez conseiller.» Le

medicin prend l'orinal et contremont le lève, et tourne et retourne

l'urine, et puis va dire: «Vostre femme est fort aggravée de chaulde

maladie et en dangier de mort s'elle n'est prestement secourue. Veezcy

son urine qui le monstre.--Ha! maistre, pour Dieu mercy, veillez moy

dire, et je vous paieray bien, qu'on luy peut faire pour recouvrer

santé, et s'il vous semble qu'elle n'ayt garde de mort.--Elle n'a garde,

si vous luy faictes ce que je vous diray, dit le medecin; mais, se vous

tardez guères, tout l'or du monde ne la garantira pas de la

mort.--Dictes, pour Dieu, dit l'aultre, et on luy fera.--Il faut, dit le

medicin, qu'elle ayt compaignie d'homme, ou elle est morte.--Compaignie

d'homme! dit l'aultre, et qu'est ce à dire cela?--C'est à dire, dit le

medecin, qu'il fault que vous montez sur elle et que vous la roucynez

trèsbien trois ou quatre foiz tout à haste, et le plus que vous pourrez

à ce premier faire sera le meilleur; aultrement ne sera point estaincte

la grand ardeur qui la seche et tire à fin.--Voire, dit il, et seroit ce

bon?--Elle est morte, et n'y a pas de rechap, dit le medicin, s'ainsi ne

le faictes, voire et bien tost encores.--Saint Jehan? dit l'aultre,

j'essaieray comment je pourray faire.» Il se part de là, et vient à

l'ostel, et trouve sa femme qui se plaignoit et dolosoit trèsfort.

«Comment va, dit il, m'amye?--Je me meurs, mon amy, dit elle.--Vous

n'avez garde, si Dieu plaist, dist il; j'ay parlé au medecin, qui m'a

enseigné une medicine dont vous serez garie.» Et durant ces devises, il

se despoille et au près de sa femme se boute; et, comme il approuchoit

pour executer le conseil du medicin tout en lourdoys: «Que faictes vous,

dit elle; me voulez vous partuer?--Mais je vous gariray, dit il, le

medicin l'a dit.» Et ce dit, ainsi que nature luy monstra, et à l'aide

de la paciente, il besoigna trèsbien deux ou trois fois; et, comme il se

reposoit tout esbahy de ce que advenu luy estoit, il demande à sa femme

comment elle se porte. «Je suys ung pou mieulx, dit-elle, que par cy

devant n'ay esté.--Loé soit Dieu! dit il; j'espere que vous n'avez garde

et que le medicin ara dit vray.» Alors recommence de plus belles. Pour

abreger, tant et si bien le fist que sa femme revint en santé dedans pou

de jours, dont il fut trèsjoyeux, si fut la mère quant el le sceut.

Nostre Champenois, après ces armes dessus dictes, devint ung pou plus

gentil compagnon qu'il n'estoit par avant; et luy vint en courage, puis

que sa femme restoit en santé, qu'il semondroit à disner ung jour ses

parens et amys et le père et la mère d'elle, ce qu'il fit; et les servit

grandement en son patoys, à ce disner, faisoit trèsbonne et joyeuse

chère. On buvoit à luy, il buvoit aux aultres: c'estoit merveille qu'il

estoit gentil compaignon. Mais escoutez qu'il lui advint: à la coup de

la meilleure chère de ce disner; il commença trèsfort et soudainement à

plorer, et sembloit que tous ses amys, voire tout le monde, fussent

mors, dont n'y eut celuy de la table qui ne s'en donnast grant merveille

dont ces soudaines larmes procedoient; les ungs et les aultres luy

demandent qu'il a, mais à pou s'il povoit ou savoit respondre, tant le

contraignoient ses folles larmes. Il parla au fort, en la fin, et dist:

«J'ay bien cause de plorer.--Et par ma foy, non avez, ce dist sa belle

mère: que vous fault-il? Vous estes riche et puissant et bien logié, et

si avez de bons amys; et qui ne fait pas à oublier, vous avez belle et

bonne femme, que Dieu vous a remise en santé, qui naguères fut sur le

bord de sa fosse; si m'est advis que vous devez estre lye et

joyeux.--Helas! non fays, dit-il; c'est par moy que mon père et ma mère,

qui tant m'aymoient, et m'ont assemblé et laissé tant de biens, ne sont

encores en vie, car ilz ne sont mors tous deux que de chaulde maladie;

et si je les eusse aussi bien rouchynez quand ilz furent malades que

j'ay fait ma femme, ilz fussent maintenant sur piez.» Il n'y eut celuy

de la table après ces motz à pou qui se tenist de rire, mais non

pourtant il s'en garda qui peut. Les tables furent ostées, et chacun

s'en alla, et le bon Champenoys demoura avec sa femme, laquelle, affin

qu'elle demourast en santé, fut souvent de luy racolée.

LA XXIe NOUVELLE.

PAR PHILIPE DE LOAN.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I · 第 8 / 22 段