Es metes du païs de Hollande, ung fol naguères s'advisa de faire le pis

qu'il pourroit, c'est assavoir se marier; et, tantost qu'il fut affublé

du doulx manteau de mariage, jasoit que alors il fust yver, il fut si

fort eschaufé que on ne le savoit tenir. Les nuiz, qui pour ceste saison

duroient et neuf et dix heures, n'estoient point assez souffisantes ne

d'assez longue durée pour estaindre le trèsardent desir qu'il avoit de

faire lignée; et de fait, quelque part qu'il encontrast sa femme, il

l'abbatoit, fust en sa chambre, fust en l'estable; en quelque lieu que

ce fust, tousjours avoit ung assault. Et ne dura pas ceste manière ung

moys ou deux seullement, mais si trèslonguement que pas ne le vouldroye

escripre, pour l'inconvenient qui sourdre en pourroit si la folie de ce

grant ouvrier venoit à la cognoissance de pluseurs femmes. Que vous en

diray-je plus? Il en fist tant que la memoire jamais estaincte ne sera

ou dit païs. Et à la verité, la femme qui naguères au bailly d'Amiens se

complaignit de son mary pour le trèsgrand traveil qu'il luy donnoit de

semblable cas n'avoit pas si bien matère de soy douloir que ceste cy.

Quoy que fust, jasoit que de ceste plaisante peine aucunes foiz se fust

trèsbien passée, pour obéir comme elle devoit à son mary, jamais ne fut

rebourse à l'esperon. Advint ung jour après disner que trèsbeau temps

faisoit, et que le soleil ses raiz envoyoit et departoit par la terre

paincte et brodée de belles fleurs, si leur print volunté d'aller jouer

au bois eulx deux tant seullement, et si se misrent au chemin. Or ne

vous fault il pas celer ce qui sert à l'ystoire: A la foiz que noz

bonnes gens eurent ceste devocion, ung laboureur avoit perdu son veau

qu'il avoit mis paistre dedans un pré marchissant au dit bois; lequel il

vint veoir et ne le trouva pas, dont il ne fut pas moyennement

courroussé, et se mist à la queste, tant par le bois comme ès prez,

terres et places voisines d'environ; mais il n'en scet trouver

nouvelles. Si s'advisa que à l'adventure il s'estoit bouté dedans

quelque busson pour paistre, ou dedans aucun fossé herbu, dont il

pourroit bien saillir quand il auroit le ventre plain. Et, affin qu'il

puisse mieulx veoir et à son aise, sans courre çà ne là son veau où il

est, comme il pensoit, il choisist le plus hault arbre et mieulx houssé

du bois, et monte dessus. Et quand il se trouve au plus hault de cest

arbre, qui toute la terre d'environ descouvroit, il luy est bien advis

que son veau est à moitié trouvé. Tantdiz que ce bon laboureur gectoit

ses yeulx de tous costés après son veau, véezcy nostre homme et sa femme

qui se boutent ou boys, chantans, jouans, et devisans, et faisans feste,

comme font les cueurs gaiz quand ilz se trouvent ès plaisans lieux. Et

n'est pas merveille si le vouloir luy creut et desir l'enorta d'accoler

sa femme en ce lieu si plaisant et propice. Pour executer ce vouloir à

sa plaisance et à son beau loisir, tant regarda à dextre et à senestre

qu'il apperceut le trèsbel arbre dessus lequel estoit le laboureur, dont

il ne sçavoit rien; et soubz cest arbre il disposa et conclut ses

gracieuses armes accomplir. Et quand il fut au lieu, il ne demoura

guères après la semonce de son desir, tenant le lieu de mareschal, qu'il

ne mist main à la besoigne, et vous assault sa femme, et la porte par

terre, et car alors il estoit bien degois, et sa femme aussi d'autre

part, il la voult voir devant et derrière, et de fait prend sa robe et

la luy osta, et en cotte simple la mect. Après il la haussa bien hault

malgré elle, comme efforcée, et n'est pas content de ce, mais, pour le

bien veoir à son aise et sa beaulté regarder, la tourne, et sus son gros

derrière par trois, par quatre foiz sa rude main il fait descendre; il

la revire d'aultre; et comme il avoit son derrière regardé, aussi fait

il le devant, ce que la bonne simple femme ne veult pour rien consentir;

mesmes avec la grant résistence qu'elle fait, Dieu scet que sa langue

n'estoit pas oyseuse! Or l'appelle malgracieux, fol, et enragé, aultre

foiz deshoneste, et tant luy dit que c'est merveille; mais riens n'y

vault, il est trop plus fort qu'elle, et si a conclu de faire inventoire

de tout ce qu'elle a; si est force qu'elle obéisse, mieulx aymant, comme

sage, le bon plaisir de son mary que par refus son desplaisir. Toute

defense du costé d'elle mise arrière, ce vaillant homme va passer temps

à ce devant regarder, et, si sans honneur on le peut dire, il ne fut pas

content si ses mains ne descouvroient à ses yeulx les secrez dont il se

devoit bien passer d'enquerre. Et comme il estoit en ce parfond estude,

il disoit maintenant: «Je voy cecy, je voy cela, encores cecy, encores

cela.» Et qui l'oyoit, il voyoit tout le monde et beaucop plus. Et,

après une longue pause, estant en ceste gracieuse contemplacion, dist de

rechef: «Saincte Marie, que je voy de choses!--Helas! dist lors le

laboureur sur l'arbre juché, et ne véez-vous pas mon veau, beau sire? il

me semble que j'en voy la queue.» L'aultre, jasoit qu'il fust bien

esbahy, subitement fist sa response et dist: «Ceste queue n'est pas de

ce veau.» Et à tant part et s'en va, et sa femme le suyt. Et qui me

demanderoit qui le laboureur mouvoit à faire ceste sa question, le

secretaire de ceste histoire respond que la barbe du devant de ladite

femme estoit assez et beaucop longue, comme il est de coustume à celles

de Hollande; si cuidoit bien que ce fust la queue de son veau; attendu

aussy que le mary d'elle disoit qu'il voyoit tant de choses, voire à pou

tout le monde, si pensoit en soy mesmes que son veau ne pouvoit guères

estre esloigné, et que avec aultres choses léans pourroit-il bien estre

embusché.

LA XIIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE CASTREGAT, ESCUIER DE MONSEIGNEUR.

A Londres en Angleterre, tout dedans avoit naguères ung procureur en

parlement qui entre aultres ses serviteurs avoit ung clerc habile et

diligent et bien escripvant, qui trèsbeau filz estoit, et, qu'on ne doit

pas oblier, pour ung homme de son eage il n'en estoit point de plus

subtil. Ce gentil clerc, frez et viveux, fut tantost picqué de sa

maistresse, que trèsbelle, gente et gracieuse estoit; et si trèsbien luy

vint, que, ainçois qu'il luy osast oncques dire son cas, le Dieu

d'amours l'avoit ad ce menée qu'il estoit le seul homme ou monde qui

plus luy plaisoit. Advint qu'il se trouva en place ramonnée; et de fait,

toute crainte mise arrière, à sa dicte maistresse son trèsgracieux et

doulx mal racompta, laquelle, pour la grand courtoisie que Dieu en elle

n'avoit pas obliée, desja aussi attaincte comme dessus est dit, ne le

fist guères languir: car après plusieurs excusacions et remonstrances

qu'elle en bref luy troussa, qu'elle eust à aultre plus aigrement et

plus longuement demené, elle fut contente qu'il sceust qu'il luy

plaisoit bien. L'aultre, qui entendoit son latin, plus joyeux que jamais

il n'avoit esté, s'advisa de batre le fer tantdiz qu'il estoit chault,

et si trèsroidde sa besoigne poursuyt qu'en pou de temps joyt de ses

amours. L'amour de la maistresse au clerc et du clerc à elle estoit et

fut longtemps si trèsardente que jamais gens ne furent plus esprins, et

n'estoit en la puissance de Malebouche, de Dangier, ne d'aultres telles

maudictes gens, de leurs bailler ne donner destourbier. En ce

trèsglorieux estat et joyeux passetemps se passèrent pluseurs jours qui

guères aux amans ne durèrent, qui tant donnez l'un à l'aultre estoient

qu'à pou à Dieu eussent quitté leur paradis pour vivre au monde leur

terme en ceste fasson. Et comme ung jour ensemble estoient, après les

trèshaulx biens que amour leur souffrit prandre, et se devisassent, en

pourmenant par une sale, comment ceste leur joye impareille continuer se

pourroient seurement, sans que l'embusche de leur dangereuse entreprinse

fust descouverte au mary d'elle, qui du renc des jaloux se tiroit

trèsprès du hault bout, pensez que plus d'un advis leur vint au devant,

que je passe sans plus au long escripre. La finale conclusion et

derrenière résolution que le bon clerc emprint sur luy de la trèsbien

conduire et à sa seure fin terminer, à quoy point ne faillit, veezcy

comment. Vous devez savoir que l'accointance et alliance que le clerc

eut à sa maistresse, à laquelle diligemment servoit et complaisoit,

qu'il n'estoit pas mains diligent de servir et complaire à son maistre,

jasoit que en toutes fassons aultres ce fust, et ce pour mieulx couvrir

son fait et aveugler les jaloux yeulx de celuy qui pas tant ne se

doubtoit qu'on luy en forgeoit bien la matère. Ung jour, nostre bon

clerc, voyant son maistre assez content de luy, emprint de parler et

tout seul trèshumblement, et doulcement et en grand révérence luy dist

qu'il avoit en son cueur ung secret que voluntiers luy decelast s'il

osoit. Et ne vous fault pas celer que comme pluseurs femmes ont larmes à

commendement qu'elles espandent toutesfoiz ou le plus souvent qu'elles

veulent, si eut à cest cop nostre bon clerc, car grosses larmes, en

parlant, luy descendoient en très grand abundance; et n'est homme qui ne

cuidast qu'elles ne fussent ou de contricion, de pitié ou de très bonne

intencion. Le pouvre maistre abusé, oyant son clerc, ne fut pas ung peu

esbahy n'esmerveillé, mais cuidoit bien qu'il y eust aultre chose que ce

que après il sceut. Si luy dist: «Que vous fault-il, mon filz, et

qu'avez vous à plorer maintenant?--Helas! sire, et j'ay bien cause plus

que nul aultre de douloir; mais helas! mon cas est tant estrange, et non

pas mains piteux sur tous requis d'estre celé, que jasoit que j'aye eu

vouloir de le vous dire; si m'en reboute crainte quand j'ay au long à

mon maleur pensé.--Ne plorez plus, mon filz, respond le maistre, et si

me dictes qu'il vous fault, et je vous asseure, s'en moy est de vous

aider, je m'y emploiray comme je doy.--Ha! mon maistre, dit le renard

clerc, je vous mercie; mais j'ay bien tout regardé, je ne pense pas que

ma langue eust la puissance de descouvrir la trèsgrand infortune que

j'ay si longuement portée.--Ostez-moy ces propos et toutes ces

doléances, ce dist le maistre; je suis celuy à qui rien ne devez céler;

je veil savoir que vous avez; avancez vous et le me dictes.» Le clerc,

sachant le tour de son baston, s'en fist beaucop prier, et a trèsgrand

crainte par semblant, et à grand abundance de larmes et à volunté se

laisse ferrer, et dit qu'il dira, mais qu'il luy veille promettre que

par luy jamais ame n'en sçaura nouvelle, car il aymeroit autant ou plus

cher morir que son maleureux cas fust cogneu. Ceste promesse par le

maistre vouée, le clerc mort et descoloré comme ung homme jugié à

pendre, si va dire: «Mon trèsbon maistre, il est vray que jasoit que

pluseurs gens et vous aussi pourriez penser que je fusse homme naturel

comme ung aultre, ayant puissance d'avoir compaignie avecques femme, et

de faire lignée, je vous ose bien dire et monstrer que point je ne suis

tel, dont, hélas! trop je me deulz.» Et, à ces paroles, asseurément tira

son membre à perche et luy fist monstre de la peau où les coillons se

logent, lesquelx il avoit par industrie fait monter en hault vers le

petit ventre, et si bien les avoit cachez qu'il sembloit qu'il n'en eust

nul. Or va il dire: «Mon maistre, vous veez mon infortune, dont de

rechef vous prie qu'elle soit celée; et oultre plus, trèshumblement vous

requier, pour tous les services que jamais vous féis, qui ne sont pas

telz que j'en eusse eu la volunté, si Dieu m'eust donné le povoir, que

me facez avoir mon pain en quelque monastère dévot, où je puisse le

surplus de mes jours au service de Dieu passer, car au monde ne puis-je

de rien servir.» L'abusé et deceu maistre remonstre à son clerc

l'aspreté de religion, le pou de mérite qui luy en viendroit quand il se

veult rendre comme par desplaisir de son infortune, et foison d'aultres

raisons luy amena, trop longues à racompter, tendans à fin de l'oster de

son propos. Savoir vous fault aussi que pour rien ne l'eust voulu

abandonner, tant pour son bien escripre et diligence que pour la fiance

que doresenavant à luy adjoustera. Que vous diray-je plus? Tant luy

remonstra, que ce clerc au fort pour une espace en son estat et en son

service demourer luy promet. Et comme ouvert luy avoit son secret, le

sien luy voult deceler, et dist: «Mon filz, de vostre infortune ne suis

je pas joyeux, mais, au fort, Dieu, qui fait tout pour le mieulx et scet

ce qui nous duyt et vault trop mieulx que nous mesmes, en soit loé! vous

me pourrez doresenavant trèsbien servir, que à mon povoir vous

meriteray. J'ay jeune femme assés legière et volage, et je suis, ainsi

que vous véez, desjà ancien et sur eage, qui aucunement peut estre

occasion à pluseurs de la requerre de deshonneur; et à elle aussi,

s'elle estoit aultre que bonne, me bailler matière de jalousie; et, pour

eviter ce danger et aultres pluseurs, je la vous baille et donne en

garde, et si vous prie que ad ce tenez la main que je n'aye cause d'en

trouver aucune matère de jalousie.» Par grand deliberacion fist le clerc

sa response; et quand il parla, Dieu scet s'il loa bien sa trèsloyalle

et bonne maistresse, disant que sur tous aultres il l'avoit belle et

bonne, et qu'il s'en devoit tenir content. Neantmains, en service et

autres choses, il est celuy qui s'i veult du tout son cueur employer, et

ne laissera, pour rien que luy puist advenir, qu'il ne l'advertisse de

tout ce que loyal serviteur doit faire à son maistre. Le maistre, lye et

joyeux de la nouvelle garde de sa femme, laisse l'ostel et en la ville à

ses afaires va entendre. Et le bon clerc incontinent fault à sa garde,

et, le plus longuement que il et sa dame osèrent, n'espergnèrent pas les

membres qui en terre pourriront; et ne firent jamais grigneur feste,

puisque la dame fut advertie de la fasson subtile qui son mary

abuseroit. Assez et longue espace dura le joieux passetemps de ceulx qui

tant bien s'entramoyent. Et si aucunes fois le bon mary alloit dehors,

il n'avoit garde d'emmener son clerc; plustost eust emprunté ung

serviteur à ses voisins que l'aultre n'eust gardé l'ostel; et si la dame

avoit congié d'aller en aucun pelerinage, plustost allast sans

chambrière que sans le trèsgracieux clerc. Faictes vostre compte: jamais

clerc vanter ne se peut d'avoir eu meilleure adventure, qui point ne

vint à cognoissance, voire au mains que je sache, à celuy qui bien s'en

fust desesperé s'il en eust sceu le demene.

LA XIIIIe NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE CRÉQUY, CHEVALLIER DE L'ORDRE DE MONSEIGNEUR.

La grande et large marche de Bourgoigne n'est pas si despourveue de

pluseurs adventures dignes de memoire et d'escripre, que, à fournir les

histoires qui à present courent, je n'ose bien avant mettre et en bruyt

ce que naguères y advint. Assez près d'un gros et bon village assis sur

la rivière d'Ouches avoit et encores a une montaigne où ung hermite tel

que Dieu scet faisoit sa residence, lequel, soubz umbre du doulx manteau

d'ypocrisie, faisoit des choses merveilleuses qui pas ne vindrent à

congnoissance ne en la voix publicque du peuple, jusques ad ce que Dieu

plus ne vouloit son trèsdamnable abus permettre ne souffrir. Ce saint

hermite, qui de son coup à la mort se tiroit, n'estoit pas mains

luxurieux que ung vieil cinge est malicieux; mais la manière du

conduire estoit si trèssubtille qu'il fault dire qu'elle passoit les

termes des engins communs. Veez cy qu'il fist: Il regarda qu'entre

aultres femmes et belles filles ses voisines, la plus digne d'estre

aimée et desirée estoit la fille à une simple femme vefve, trèsdevote et

bien ausmosnière; si va conclure en soy, si son sens ne lui fault, qu'il

en chevira bien. Ung soir, environ la mynuyt, qu'il faisoit noir et rude

temps, il descendit de sa montaigne et vint à ce village, et tant passa

de voies et sentiers que soubz le toit de la mère à la fille, sans estre

oy, seul se trouva. L'ostel n'estoit pas si grand, ne si pou de luy

hanté tout en devocion, qu'il ne sceust bien les engins. Si va faire ung

pertuys en une paroy non guères espesse, à l'endroit de laquelle estoit

le lict de ceste simple vefve; et prent ung long baston percé et creux

dont il estoit hourdé, et, sans la vefvette esveiller, auprès de son

oreille l'arresta, et dit en assez basse voix par trois foiz: «Escoute

moy, femme de Dieu; je suis ung angel du Createur, qui devers toy

m'envoye toy annuncer et commender, par les haulx biens qu'il a volu en

toy enter, qu'il veult par ung hoir de ta chair, c'est à savoir ta

fille, l'Eglise son espouse reunir, reformer, et à son estat deu

remettre. Et veez cy la fasson: Tu t'en yras en la montaigne devers le

saint hermite, et ta fille luy meneras, et bien au long luy compteras ce

que à present Dieu par moy te commende. Il congnoistra ta fille, et

d'eulx viendra ung filz eleu de Dieu et destiné au saint siege de

Romme, qui tant de bien fera que à saint Pierre et à saint Pol le pourra

l'on bien comparer. Atant m'en vois, obéy à Dieu.» La simple femme,

trèsebahie, souprinse aussi et à demy ravye, cuida vrayement et de fait

que Dieu luy envoiast ce message; si dit bien en soy mesmes qu'elle ne

desobeira pas; si se rendort une grand pièce après, non pas trop

fermement, attendant et beaucop desirant le jour. Et entretant le bon

hermite prend le chemin devers son reclusage en la montaigne. Ce

trèsdesiré jour à chef de piece fut annuncé par les raiz du soleil, qui,

malgré les voirrières des fenestres, vindrent descendre enmy la chambre,

firent mère et fille bien à haste lever. Quand prestes furent et sur

piez mises, et leur pou de mesnage mis à point, la bonne mère si demande

à sa fille s'elle n'a rien oy en ceste nuyct, et elle luy respond:

«Certes, mère, nenny.--Ce n'est pas à toy, dit-elle aussi, que de

prinssault ce doulx message s'adresse, combien qu'il te touche beaucop.»

Lors luy va dire tout au long l'angelicque nouvelle que en ceste nuyt

Dieu luy manda; demande aussi qu'elle en veut dire. La bonne fille,

comme sa mère simple et devote, respond: «Dieu soit loé; ce qu'il vous

plaist, ma mère, soit fait.--C'est trèsbien dit, respond la mère. Or en

allons à la montagne à la semonce du bon angel devers le saint

preudomme.» Le bon hermite, faisant le guet quand la deceue veille sa

simple fille amenroit, la voit venir; si laisse son huys entreouvert,

et en prière se va mettre enmy sa chambre, affin qu'en devocion fust

trouvé. Et comme il desiroit il advint, car la bonne femme et sa fille,

voyans l'huys entreouvert, sans demander quoy ne comment, dedans

entrèrent. Et, comme elles parceurent l'ermite en contemplacion, comme

s'il fust Dieu l'onnorèrent. L'ermite, à voix humble et casse, les yeulx

vers la terre enclinez, de Dieu salue la compaignie. Et la veillote,

desirant qu'il sceust l'occasion qui l'amenoit, le tire à part et luy va

dire de bout en bout tout le fait, qu'il savoit trop mieulx qu'elle. Et,

comme en grand reverence faisoit son rapport, le bon hermite gettoit ses

yeulx en hault, joignoit les mains au ciel; et la veille ploroit, tant

avoit et joye et pitié. Quand ce rapport fut au long achevé, dont la

veillotte attendoit la response, celuy qui la doit faire ne se haste

pas. Au fort, à chef de pièce, quand il parla ce fut: «Dieu soit loé!

Mais, m'amye, dist-il, vous semble-il à la vérité, et à vostre

entendement, que ce que droit cy vous me dictes ne soit point fantosme

ou illusion? Que vous en juge le cueur? Sachez que la chose est

grande.--Certainement, beau père, j'entendiz la voix qui ceste joieuse

nouvelle apporta aussi plainement que je faiz vous, et croiez que je ne

dormoye pas.--Or bien, dit-il, non pas que je veille contredire au

vouloir de mon createur, si me semble-il que vous et moy dormions

encores sur ce fait; et, s'il vous appert de rechef, vous reviendrez icy

vers moy, et Dieu nous donnera bon conseil et advis. On ne doit pas

trop legierement croire, ma bonne mère; le dyable, aucunesfois envieux

d'aultruy, bien treuve tant de cautelles et se transforme en angel de

lumière. Creez, ma mère, que ce n'est pas pou de chose de ce fait cy;

et, si je y mectz ung pou de refus, ce n'est pas merveille: n'ay je pas

à Dieu voué chasteté? Et vous m'apportez la romptture de par lui.

Retournez en vostre maison, et priez Dieu, et au surplus demain nous

verrons que ce sera; et à Dieu soiez.» Après ung grand tas d'agyos, se

part la compagnie de l'ermite, et vindrent à l'ostel devisant. Pour

abreger, nostre hermite à l'heure accoustumée et deue, fourny du baston

creux en lieu de crochette, revint à l'oreille de la simple femme,

disant les propres motz, ou en substance, de la nuyt precedente; et, ce

fait, vistement retourne en son manoir. La veille, de joye emprise,

cuidant Dieu tenir par les piez, lève de haulte heure, à sa fille

racompte ses nouvelles sans doubte, confermans la vision de l'autre nuyt

passée. Il n'est que d'abreger: «Or allons devers le saint homme.» Elles

s'en vont, et il les voit approucher, si va prendre son breviaire, et

son service à recommander, et en cest estat devant l'huys de sa

maisonnette se fait des bonnes femmes saluer. Si la veille hier luy fist

ung grand prologue de sa vision, celuy de maintenant n'est de rien

maindre, dont le preudomme se signe et emerveille, disant: «Et vray

Dieu, qu'est cecy? Fay de moy tout ce qu'il plaist, combien que, si

n'estoit ta large grace, je ne suys pas digne d'executer ung si grand

euvre.--Or regardez, beau père, dist lors la bonne femme, vous voiez

bien que c'est à certes quand de rechef à moy s'est apparu l'angel.--En

verité, m'amye, ceste matère m'est si haulte et si trèsdifficile et non

accoustumée que je n'en sçay bailler, dist l'ermite, que doubtive

response. Non mye affin que vous entendez sainement qu'en attendant la

tierce apparition je veille que vous tentez Dieu; mais on dit de

coustume: A la tierce foiz va la luycte; si vous prie et requier

qu'encores se peust passer ceste nuyt sans aultre chose faire, attendant

sur ce fait la grace de Dieu; et, si par misericorde il nous demonstre

ennuyt comme les aultres precedentes, nous ferons tant qu'il en sera

loé.» Ce ne fut pas du bon gré de la bonne veille qu'on tarda tant

d'obeyr à Dieu, mais au fort l'ermite fut creu comme le plus sage. Comme

elle fut couchée, ou parfond pensemens des nouvelles qui en teste luy

revient, l'ypocrite pervers, de sa montaigne descendu, luy mect son

baston creux à l'oreille, en luy commendant de par Dieu, comme son ange,

une foiz pour toutes, qu'elle meine sa fille à l'ermite pour la cause

que dicte est. Elle n'oblya pas tantost qu'il fust jour ceste charge:

car, après les graces à Dieu de par elle et sa fille rendues, se mettent

à chemin par devers l'ermitage, où l'ermite leur vient au devant, qui de

Dieu les salue et beneist. Et la bonne mère, trop plus que nulle aultre

joyeuse, ne luy cela guère sa nouvelle apparicion, dont l'ermite, qui

par la main la tient, en sa chapelle les convoye, et la fille les suyt,

et leans font les trèsdevotes oroisons à Dieu le tout puissant, qui ce

trèshault mystère leur a daigné monstrer. Après ung pou de sermon que

fist l'ermite touchant songes, visions, apparicions et revelacions, qui

souvent aux gens adviennent, il cheut en propos de toucher leur matière

pour laquelle estoient assemblés. Et pensez que l'ermite les prescha

bien et en bonne devocion, Dieu le scet: «Puis que Dieu veult et

commende que je face lignée papale, voire et le daigne reveler non pas

une foiz ou deux seullement, mais bien la tierce d'abundance, il fault

croire, dire et conclure que c'est ung hault bien qui de ce fait en

ensuyvra. Si m'est advis que mieulx on ne peut faire que d'abreger

l'execution en lieu de ce que trop espoir j'ay differé de baillier foy à

la saincte aparicion.--Vous dictes bien, beau père; comment vous

plaist-il faire? respond la veille?--Vous laisserez ceans vostre belle

fille, dit l'hermite, et elle et moi en oroisons nous mettrons, et après

au surplus ferons ce que Dieu nous apprendra.» La bonne veille fut

contente, si fut sa fille pour obeir. Quand damp hermite se treuve à

part avec la belle fille, comme s'il la voulsist rebaptiser toute nue la

fist despoiller; et creez qu'il ne demoura pas vestu. Qu'en vauldroit le

long compte? Il la tint tant et si longuement avec luy, en lieu d'aultre

clerc, tant ala aussi et vint à l'ostel d'elle, pour la doubte des

gens, que le ventre luy commença à bourser, dont elle fut si trèsjoyeuse

qu'on ne vous le saroit dire. Mais, si la fille s'esjoissoit de sa

portée, la mère d'elle en avoit à cent doubles; et le mauldit bigot

faignoit aussi s'en esjoir, mais il en enrageoit tout vif. Ceste pouvre

mère abusée, cuidant de vray que sa belle fille deust faire ung trèsbeau

filz pour le temps advenir de Dieu eleu pape de Romme, ne se peut tenir

que à sa plus privée voisine ne le comptast, qui aussi esbahie en fut

comme si cornes luy venissent, non pas toutesfois qu'elle ne se doubtast

de tromperie. Elle ne cela pas longuement aux aultres voisins et

voisines comment la fille d'une telle est grosse, par les oeuvres du

saint ermite, d'un filz qui doit estre pape de Romme. «Et ce que j'en

sçay, dit-elle, la mère d'elle le m'a dit, à qui Dieu l'a voulu

reveler.» Ceste nouvelle fut tantost espandue par les villes voisines.

Et en ce temps pendant la fille acoucha, qui à la bonne heure d'une

belle fille se delivra, dont elle fut trèsesmerveillée et courroucée, et

sa trèssimple mère et les voisines aussi, qui attendoient vrayement le

saint Père advenir recevoir. La nouvelle de ce cas ne fut pas mains tost

sceue que celle precedente; et entre aultres l'ermite en fut des

premiers servy et adverty, qui tantost s'en fuyt en aultre païs, ne sçay

quel, une aultre femme ou fille decevoir, ou ès desers d'Egipte de cueur

contrit la penitence de son peché satisfaire. Quoy que soit ou fust, la

pouvre fille fut deshonorée, dont ce fut grand dommage, car belle, gente

et bonne estoit.

LA QUINZIÈME NOUVELLE.

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I · 第 6 / 22 段