advenues, demouroit n'a pas long temps à l'ostel d'un marchant ung jeune
compaignon picard qui servit trèsbien et loyaument son maistre assez
longue espace. Et entre aultres services à quoy il obligea son dict
maistre vers luy, il fist tant par son gracieux parler, maintien, et
courtoisie, que si avant fut en la grace de la fille qu'il couscha avec
elle, et par ses euvres elle devint grosse et enceincte. Nostre
compaignon, voyant sa dame en cest estat, ne fut pas si fol que
d'actendre l'heure que son maistre le pourroit savoir et appercevoir; si
print de bonne heure ung gracieux congié pour pou de jours, combien
qu'il n'eust nulle envye de jamais retourner, faignant aller en Picardie
visiter son père et sa mère et ses aultres parens. Et quand il eut à son
maistre et à sa maistresse dit le derrain adieu, le trèspiteux fut à la
fille sa dame, à laquelle il promis tantost retourner, ce qu'il ne fist
point et pour cause. Luy estant en Picardie, en l'ostel de son père, la
pouvre fille de son maistre devenoit si trèsgrosse que son piteux cas ne
se pouvoit plus celer, dont entre les aultres sa bonne mère, qui au
mestier se cognoissoit, s'en donna garde la première. Si la tira à part
et luy demanda, comme assez on le peut penser, dont elle venoit en cest
estat et qui l'y avoit mise. S'elle se fist beaucop presser et menacer
avant qu'elle en voulsist rien dire, il ne le fault jà demander; mais au
fort en fin elle fut ad ce menée qu'elle cogneut son piteux cas, et dist
que le picard varlet de son père naguères party l'avoit seduicte et en
ce trèspiteux point laissée. Sa mère, toute enragée, forcenée et tant
marrie qu'on ne pourroit plus, la voyant ainsi deshonorée, si prend à la
tenser, et tant d'injures luy va dire que la pacience qu'elle eut de
tout escouter, sans mot sonner ne riens luy contredire, estoit assez
suffisante d'estaindre le crime qu'elle avoit commis par soy laisser
engrosser du Picard. Mais, helas! ceste pacience n'esmeut en rien sa
mère à pitié, mesmes luy dit: «Va-t-en, va-t-en ensus de moy, et fay
tant que tu trouves le Picard qui t'a fait grosse et luy dy qu'il te
defface ce qu'il t'a fait, et ne retournes jamais vers moy jusques ad ce
qu'il ara deffait tout ce que par son oultrage il t'a fait.» La pouvre
fille, en cest estat, marrie, Dieu le scet, et desolée, part de sa
cruelle et tumeuse mère et se met à la queste de ce Picard qui
l'engrossa. Et croiez avant qu'elle en peust oyr nouvelle ce ne fut pas
sans avoir peine et du malaise largement. En la parfin, comme Dieu le
voulut, après mains gistes qu'elle fist en Picardie, elle arriva par
ung jour de dimenche en ung gros village en Artois. Si trèsbien luy
vint, ce propre jour son amy le Picard faisoit ses nopses, dont elle fut
bien joyeuse, et ne fut pas si peu asseurée pour à sa mère obéir qu'elle
ne se boutast par la presse des gens, ainsi grosse qu'elle estoit, et
fist tant qu'elle trouva son amy et le salua, lequel tantost la
recogneut, et en la recognoissant son salut luy rendit, et luy dit:
«Vous soyez bien venue! Qui vous ameine à ceste heure, m'amye?--Ma mère,
dit-elle, m'envoye vers vous, et Dieu scet que vous m'avez bien fait
tanser. Elle m'a chargée et commendé que vous me deffacez ce que m'avez
fait, et s'ainsi ne le faictes que jamais je ne retourne vers elle.»
L'aultre entendit tantost la folie et au plustost qu'il peut il se
deffist d'elle et luy dit: «M'amye, je feray trèsvoluntiers ce que me
requerez et que vostre mère veult que je face, c'est bien raison; mais à
ceste heure, je n'y puis bonnement entendre: si vous prie que aiez
pacience meshuy, et demain je besoigneray à vous.» Elle fut contente, et
alors il la fist garder et en une chambre mener, et là trèsbien penser,
dont elle avoit bon mestier, à cause des grans labours et travaulx
qu'elle avoit eu en ceste queste. Vous devez savoir que l'espousée se
donna trèsbien garde et perceut son mary parler à nostre fille grosse,
dont elle n'estoit en riens contente, mais trèstroublée et marrye en
estoit. Si garda ce courroux sans en rien dire jusques ad ce que son
mary s'en vint coucher, et quand il la cuida accoler et baiser et au
surplus faire son devoir et gaigner le chaudeau, elle se vire puis d'ung
costé puis d'aultre, tellement qu'il ne peut parvenir à ses attainctes,
dont il est trèsebahy et courroucé, et luy va dire: «M'amye, pourquoy
faictes vous cecy?--J'ay bien cause, dit-elle, et aussi quelque manière
que vous facez, il ne vous chault guères de moy: vous en avez bien
d'aultres dont il vous chault plus que de moy.--Et non ay, par ma foy!
m'amye, dit-il; je n'ayme en ce monde aultre femme que vous.--Helas!
dit-elle, et ne vous ay-je pas bien veu après disner tenir voz longues
parolles à une femme en la sale en bas? On voit trop bien que c'est,
vous ne vous en sariez excuser ne sauver.--Cela, dit-il, nostre dame!
vous n'avez cause de vous en rien jalouser.» Et adonc luy va tout
compter, comment c'estoit la fille à son maistre de Bruxelles, et qu'il
coucha avecques elle et l'engrossa, et que à ceste cause il vint par
deçà; comment aussi après son departement elle devint si trèsgrosse
qu'on s'en perceut, et comme elle confessa à sa mère qu'il l'avoit
engrossée, et qu'elle l'envoyoit vers luy affin qu'il luy deffist ce
qu'il luy avoit fait, ou aultrement vers elle ne retournast. Quand
nostre homme eut tout au long compté, sa femme ne reprint que l'ung de
ses poinz et dist: «Comment, dit-elle, dictes-vous qu'elle dist à sa
mère que vous aviez couché avec elle?--Oy, par ma foy! dit-il, elle luy
cogneut tout.--Par mon serment! dist-elle, elle monstra bien qu'elle
estoit beste; le charreton de nostre maison a couché avecques moy plus
de quarante nuiz, mais vous n'avez garde que j'en deisse oncques ung
seul mot à ma mère: je m'en suis bien gardée.--Voire, dit-il, de par le
deable! dame, estes-vous telle? Le gibet y ait part! Or allez à vostre
charreton, si vous voulez, car je n'ay cure de vous.» Si se leva tout à
coup et se vint rendre à celle qu'il engrossa, et abandonna l'autre. Et
quand lendemain on sceut ceste nouvelle, Dieu scet la grand risée
d'aucuns, et le grant desplaisir de pluseurs, especialement du père et
de la mère!
LA NEUFIESME NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR.
Pour continuer le propos de nouvelles histoires, comme les adventures
adviennent en divers lieux et diversement, on ne doit pas taire comment
naguères ung gentil chevalier de Bourgoigne, faisant residence en ung
sien chasteau bel et fort, fourny de gens et d'artillerie, comme à
seigneur de son estat appartenoit, devint amoureux d'une damoiselle de
son hostel, voire et la première après madame sa femme. Et car amours si
fort le contraignoit, jamais ne savoit sa manière sans elle, tousjours
l'entretenoit, tousjours la requeroit, et bref nul bien sans elle avoir
il ne povoit, tant estoit-il au vif feru de l'amour d'elle. La
damoiselle, bonne et sage, voulant garder son honneur, que aussi cher
elle tenoit que sa propre ame, voulant aussi garder la loyauté que à sa
maistresse elle devoit, ne prestoit pas l'oreille à son seigneur
toutesfoiz qu'il eust bien voulu; et si aucunes foiz force luy estoit de
l'escouter, Dieu scet la trèsdure response dont il estoit servy, luy
remonstrant sa trèsfole entreprinse, la grand lascheté de son cueur, et
au surplus bien luy disoit que, si ceste queste il continue plus, que à
sa maistresse il sera decelé. Quelque manière ou menace qu'elle face, il
ne veult laisser son emprinse, mais de plus en plus la pourchasse, et
tant en fait que force est à la bonne fille d'en advenir bien au long sa
maistresse. La dicte dame, advertie des nouvelles amours de monseigneur,
sans en monstrer semblant, en est très malcontente; mais non pourtant
elle s'advisa d'ung tour, ainçois que rien luy en dist, qui fut tel.
Elle charge à sa damoiselle que à la première foiz que monseigneur
viendra pour la prier d'amours, que, trestous refuz mis arrière, elle
luy baille jour à lendemain se trouver devers elle dedans sa chambre et
en son lict: «Et s'il accepte la journée, dit madame, je viendray tenir
vostre place, et du surplus laissez moy faire.» Pour obéir comme elle
doit à sa maistresse, elle est contente d'ainsi faire. Si ne tarda
guères après que monseigneur ne retournast à l'ouvrage, et s'il avoit
auparavant bien fort menty, encores à ceste heure il s'en efforce
beaucop de l'affermer, et qui à ceste heure l'oyst, mieulx luy vauldroit
la mort que sans prochain remède vivre en ce monde. Qu'en vauldroit le
long compte? La damoiselle de sa maistresse est escollée et advoée que
mieulx on ne pourroit, baille au bon seigneur à demain l'heure de
besoignier, dont il est tant content que son cueur tressault tout de
joye, et dit bien en soy mesmes qu'il ne fauldra pas à sa journée. Le
jour des armes assignées, survint au soir ung gentilhomme chevalier,
voisin de monseigneur et son trèsgrand et bon amy, qui le vint veoir,
auquel il fist trèsgrande et bonne chère, comme trèsbien le savoit
faire; si fait madame aussi, et le surplus de la maison s'efforçoit fort
de luy complaire, saichant estre le bon plaisir de monseigneur et de
madame. Après les trèsgrandes chères et du soupper et du bancquet, et
qu'il fut heure de retraire, la bonne nuyt donnée et à madame et à ses
femmes, les deux bons chevaliers se mettent en devises de pluseurs et
diverses matères, et entre aultres propos le chevalier estrange demanda
à monseigneur si en son village avoit rien de beau pour aler courre
l'aguillette, car la devocion luy en est prinse après ces bonnes chères
et le beau temps qu'il fait à ceste heure. Monseigneur, qui rien ne luy
vouldroit celer, pour la grand amour qu'il luy porte, luy va dire
comment il a jour assigné de coucher ennuyt avecques sa chambrière, et
pour luy faire plaisir, quand il aura esté avecques elle aucune espace,
il se levera tout doulcement et le viendra querir pour le surplus
parfaire. Le chevalier estrange mercya son compaignon, et Dieu scet
qu'il luy tarde bien que l'heure soit venue! L'oste prend congé de luy
et se retrait en sa garderobe, comme il avoit de coustume, pour soy
deshabiller. Or devez vous savoir que tantdiz que les chevaliers se
devisoient, madame se alla mettre dedans le lict où monseigneur devoit
trouver sa chambrière, et droit là attendoit ce que Dieu luy vouldra
envoyer. Monseigneur mist assez longue espace à soy deshabiller tout à
propos, pensant que desjà madame fust endormie, comme souvent faisoit,
pource que devant se couchoit. Il donne congé à son varlet de chambre,
et à tout sa longue robe s'en va au lict où madame l'attendoit, cuidant
y trouver aultry; et trestout coyement de sa robe se desarme, et dedans
le lit se boute, et car la chandelle est estaincte et madame mot ne
sonne, il cuide avoir sa chambrière. Il n'y eut guères esté sans faire
son devoir, et si trèsbien s'i acquitta que les trois, les quatre foiz
guères ne luy coustèrent, que madame print bien en gré, qui tost après,
pensant que ce soit tout, fut endormye. Monseigneur, trop plus legier
que par avant, voyant que madame dormoit et recordant de sa promesse,
tout doulcement se lève, et puis vient à son compaignon, qui n'attendoit
que l'heure d'aller aux armes, et luy dist qu'il aille tenir son lieu,
mais qu'il ne sonne mot, et qu'il retourne quand il aura bien besoigné
et tout son saoul. L'aultre, plus esveillé qu'un rat et viste comme ung
levrier, part et s'en va, et auprès de madame se loge sans qu'elle en
sache rien. Et quand il est tout rasseuré, si monseigneur avoit bien
besoigné, voire et à haste encores fist-il mieulx, dont madame n'est pas
ung peu esmerveillée, qui après ce bel passetemps, qui aucunement
traveil luy estoit, arrière s'endormit. Et bon chevalier de
l'abandonner, et à monseigneur s'en retourne, qui comme paravant emprès
madame se vint relogier, et de plus belle aux armes se ratoille, tant
bien luy plaist ce nouvel exercice. Tant d'heures se passèrent, tant en
dormant comme en aultres choses faisant, que le trèsbeau jour s'apparut;
et comme monseigneur se retournoit, cuidant virer l'oeil sur la
chambrière, il voit et congnoist que c'est madame, qui à ceste heure luy
va dire: «N'estes-vous pas bien putier, creant, lasche et meschant, qui,
cuidant avoir ma chambrière, par tant de foiz et oultre mesure m'avez
accolée pour acomplir vostre desordonnée volunté, dont vous estes, la
Dieu mercy! bien deceu, car aultre que moy, pour ceste heure, n'aura ce
qui doit estre mien.» Se le bon chevalier fut esbahy et courroucé se
voyant en ce train, ce n'est pas de merveilles. Et quand il parla, il
dist: «M'amye, je ne vous puis celer ma folie, dont beaucop il me poise
que jamais l'entreprins; si vous prie qu'en soyez contente et n'y pensez
plus, car jour de ma vie plus ne m'adviendra: cela vous prometz-je, et
sur ma foy. Et affin que n'aiez occasion d'y penser, je donneray congé à
la chambrière qui me bailla le vouloir d'envers vous faire cette
faulte.» Madame, plus contente d'avoir eu l'adventure de ceste nuyt que
sa chambrière, et oyant la bonne repentence de monseigneur, assez
legièrement s'en contenta, mais ce ne fut pas sans grans langages et
remonstrances. Au fort trestout va bien, et monseigneur, qui a des
nouvelles estoupes en sa quenoille, après qu'il est levé, s'en vient
devers son compaignon, auquel il compte tout du long son adventure, luy
priant de deux choses: la première si fut qu'il celast trèsbien ce
mistère et sa trèsdesplaisant adventure; l'autre si est que jamais il ne
retourne en lieu où sa femme sera. L'autre, trèsdesplaisant de ceste
male adventure, conforte le chevalier au mieulx qu'il peut, et promect
d'accomplir sa trèsraisonnable requeste, et puis monte à cheval et s'en
va. La chambrière, qui coulpe n'avoit au meffait desusdit, emporta la
punicion par en avoir congié. Si vesquirent depuis assez longtemps
monseigneur et madame assez paisiblement ensemble, sans qu'elle sceust
jamais qu'elle eust eu afaire au chevalier estrange.
LA DIXIESME NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
Pluseurs aultres haultes et dures adventures ont esté demenées et à fin
conduictes ou royaume d'Angleterre, dont la recitacion à present de la
pluspart ne serviroit pas à la continuacion de ceste hystoire presente.
Neantmains ceste presente hystoire, pour son propos continuer, et le
nombre de ces histoires accroistre, fera mencion comment ung grand
seigneur dudit royaume d'Angleterre entre les mieulx nez, riche,
puissant, et conquerant, entre les aultres ses serviteurs avoit parfecte
fiance, confidence et amour en ung jeune et gracieux gentil homme de son
hostel, pour pluseurs raisons, tant pour sa beauté, diligence, subtilité
et prudence; et, pour le bien qu'en lui avoit trouvé, ne luy celoit rien
de ses amours; mesmes par succession de temps, pour mieulx s'entretenir
en la grace de son maistre, le dit gentil homme estoit celuy qui
procuroit la plus part des bonnes adventures qu'en amour il avoit, et ce
pour le temps que son dit maistre encores estoit à marier. Advint
certain espace après, que, par le conseil de pluseurs ses parens, amis
et bien veillans, monseigneur se marya à une trèsbelle, bonne, et riche
dame, dont pluseurs furent trèsjoyeux; et entre les aultres nostre
gentil homme, qui mignon se povoit bien nommer, n'en fut pas le mains
contant, sentant en soy que c'estoit le bien et honneur de son maistre,
qui le retireroit de pluseurs menues folies, ausquelles espoir trop se
donnoit. Si dist ung jour à monseigneur qu'il estoit trèsjoyeux qu'il
avoit si trèsbelle et bonne dame espousée, car à ceste cause il ne
seroit plus empesché de faire queste ça et là pour luy, comme il avoit
de coustume. A quoy monseigneur respondit que pourtant ne se remuoit
droit, et, jasoit qu'il soit marié, si n'est-il pas pourtant du gracieux
service d'amours osté, mesmes de bien en mieulx s'i veult employer et
donner. Son mignon, non content de ce vouloir, luy respondit que sa
queste en amours doit estre bien finée, quand amours l'ont party de la
nonpareille des aultres, de la plus belle, de la plus sage, de la plus
loyalle et toute bonne; et quand à luy, face Monseigneur ce qu'il luy
plaist, mais, de sa part, jour de sa vie à aultre femme parolle ne
portera au prejudice de sa maistresse. «Je ne scay quel prejudice, dit
le maistre, mais il vous fault trop bien remettre en train mes besoignes
à telle, et à telle, et à telle, rop long-temps sans pourchaz
abandonnées. Et ne pensez pas qu'encores ne m'en soit autant que quand
vous en feiz premier parler.--Ha dea! monseigneur, dit le mignon, je ne
sçay trop emerveiller de vostre fait; il faut dire que vous prenez
plaisir à abuser femmes, qui par ma foy n'est pas bien fait: car vous
savez mieulx que nul aultre que toutes celles que vous avez cy nommées
ne sont pas à comparer en beauté ne aultrement à madame, à qui vous
ferez mortel desplaisir s'elle savoit vostre desordonné vouloir. Et, qui
plus est, vous ne povez ignorer qu'en ce faisant vous ne damnez votre
ame.--Cesse ton prescher, dit monseigneur, et va dire ce que je te
commende.--Pardonnez-moy, monseigneur, dit le mignon; un mot pour tous,
j'aymeroie mieulx mourir que à mon pourchaz sourdist noise ou debat
entre vous et madame, mesmes pour vous la mort eternelle; si vous prie
estre content de moy, s'il vous plaist, car je n'en feray rien plus.»
Monseigneur, qui voit son mignon enhurté, pour ce cop ne le presse. Mais
à chef de pièce de trois ou quatre jours, sans faire en rien semblant
des parolles precedentes, entre aultres devises à son mignon demande
quelle viande il mengoit plus voluntiers. Et il luy respondit que nulle
viande tant ne luy plaisoit que pastez d'anguilles. «Saint Jehan, c'est
bonne viande, ce dist le maistre, vous n'avez pas mal choisy.» Cela se
passe, et monseigneur se trait arrière et mande venir vers luy ses
maistres d'ostel, auxquelx il charge si cher qu'ilz luy veulent obeir
que son mignon ne soit servy d'aultre viande que de pastez d'anguille,
pour rien qu'il dye. Et ilz respondent et promectent d'accomplir son
commendement, ce qu'ilz feirent trèsbien: car, comme le dit mignon fut
assis à table pour menger en sa chambre, le propre jour du
commendement, ses gens luy apportèrent largement de beaulx et gros
pastez d'anguilles qu'on leur delivra en la cuisine, dont il fut bien
joyeux. Si en menga tout son saoul. Au lendemain pareillement, et cinq
ou six jours ensuyvans tousjours revenoient ces pastez en jeu, dont il
estoit desjà tout ennuyé; si demanda à ses gens si on ne servoit léans
que de pastez. «Ma foy, Monseigneur, dient-ilz, on ne vous baille autre
chose; trop bien voyons-nous servir en sale et ailleurs d'aultres
viandes; mais pour vous, il n'est memoire que de pastez.» Le mignon,
sage et prudent, que jamais sans grand cause pour sa bouche ne feroit
plainte, passa encores pluseurs jours tousjours usant de ces ennuyeux
pastez, dont il n'estoit pas bien content. Si s'advisa, ung jour entre
les aultres, d'aller disner avec les maistres d'ostel, qui le firent
servir comme paravant de pastez d'anguilles. Et quand il vit ce, il ne
se peut plus tenir de demander la cause pour quoy on le servoit plus de
pastez d'anguilles que les aultres, et s'il estoit pasté. «Par la mort
bieu! dist-il, j'en suis si treshodé que plus n'en puis; il me semble
que je ne voy que pastez. Et pour vous dire, il n'y a point de raison,
vous le m'avez fait trop longuement; il y a plus d'un mois que vous me
faictes ce tour, dont j'en suys tant maigre que je n'ay force ne
puissance; et ne saroye estre content d'estre ainsi gouverné.» Les
maistres d'ostel dirent que vrayement ilz ne faisoient chose que
monseigneur n'eust commendé, et que ce n'estoit pas par eulz. Nostre
mignon, plain de pastez, ne porta guères sa pensée sans la deceler à
monseigneur, et luy demanda à quel propos il l'avoit fait servir si
longuement de pastez d'anguilles, et defendu, comme disoient les
maistres d'ostel, qu'on ne luy baillast aultre chose. Et Monseigneur,
pour response, luy dist: «Ne m'as-tu pas dit que la viande qu'en ce
monde plus tu ames ce sont pastez d'anguilles?--Saint Jehan!
monseigneur, dist le mignon, oy.--De quoy te plains-tu donc? dist
monseigneur; je te fais bailler ce que tu aymes.--Aime! dit le mignon,
il y a manière: j'ayme trèsbien voirement pastez d'anguilles pour une
foiz, ou pour deux, ou pour trois, ou de fois à aultre, et n'est viande
que devant je preisse; mais de dire que tous les jours les voulsisse
avoir sans menger aultre chose, par nostre Dame, non feroye; il n'est
homme qui n'en fut rompu et rebouté: mon estomac en est si traveillé
que, tantost qu'il les sent, il a assez disné. Pour Dieu! monseigneur,
commendez qu'on me baille aultre viande pour recouvrer mon appetit,
aultrement je suis homme deffait.--Ha dya, dit monseigneur, et te
semble-il que je ne soye ennuyé, qui veulx que je me passe de la char de
ma femme; tu peuz penser, par ma foy, que j'en suys aussi saoul que tu
es de pastez, et que aussi voluntiers me renouvelleroye d'une aultre,
jasoit que point tant ne l'aymasse, que tu feroies d'aultre viande que
point tant n'aymes que pastez. Et, pour abreger, tu ne mengeras jamais
aultre viande jusques à ce que tu me serves ainsi que souloyes; et me
feras avoir des unes et des aultres, pour moy renouveller, comme tu
veulx changer de viande.» Le bon mignon, quand il entendit le mystère et
la subtille comparaison que monsieur a faicte, fut tout confus et se
rendit, et promect à son maistre de faire tout ce qu'il voudra affin
qu'il soit quitte de ses pastez. Et pour ce point monseigneur, pour
changer voire et madame espergnier, au pourchaz du mignon, passa le
temps comme il souloit avecques les belles et bonnes; et nostre bon
mignon fut delivré de ses pastez et à son premier mestier ratellé.
LA XIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR.
Ung lasche paillard et recreant, jaloux, je ne dy pas coulx, vivent à
l'ayse ainsi comme Dieu scet et que les entachez de ce mal pevent sentir
et les aultres pevent appercevoir et oyr dire, ne savoit à qui recourre
ne soy rendre pour trouver garison de sa dolente, miserable et bien pou
plaincte maladie. Il faisoit huy ung pelerinage, demain ung aultre, et
aussi le plus souvent par ses gens ses devocions et offrandes faisoit
faire, tant estoit assoté de sa maison, voire au mains du regard de sa
femme, qui miserablement son temps passoit avecques son trèsmaudit mary,
le plus suspessonneux hoignard que jamais femme accointast. Ung jour,
comme il pensoit qu'il fait et fait faire pluseurs offrandes à divers
sains de paradis, et entre aultres à monseigneur saint Michel, il
s'advisa qu'il en feroit une aultre à l'ymage qui est dessoubz ses piez,
qui est la representacion d'un deable. Et de fait commenda à ung de ses
gens qu'il luy allumast et feist offre d'une grosse chandelle de cyre,
en luy priant pour son intencion. Son commendement fut fait et accomply
par le varlet, qui luy fist son rapport. «Or ça, dist-il en soy mesmes,
je verray si Dieu ou deable me pourroit garir.» En son accoustumé
desplaisir, après ceste nouvelle offrande, se va coucher ce trèspaillard
jaloux auprès de sa trèsbonne femme; et, jasoit ce qu'il eust en sa
teste des fantasies et pensées largement, si le contraingnit nature
qu'elle eust ses droiz. Et de fait bien fermement s'endormit; et, comme
il estoit au plus parfont de son somme, celuy à qui ce jour la chandelle
avoit fait offrir par vision à luy s'apparut, qui le remercya de
l'offrende que naguères luy envoya, affermant que pieçà telle offrande
ne luy fut donnée. Dist au surplus qu'il n'avoit pas perdue sa peine, et
qu'il obtendroit ce dont il l'avoit requis. Et, comme à l'aultre sembla,
en ung doy de sa main ung anel y bouta, disant que, tant que cest anel y
fust, jaloux il ne seroit, ne cause aussi jamais venir ne luy pourroit
qui de ce le tentast. Après l'esvanuissement de ceste vision, nostre
jaloux se reveilla, et si trouva l'un des doiz de sa main bien avant ou
derrière de sa femme bouté, dont il et elle furent bien esbahiz. Mais du
surplus de la vie au jaloux, de ses affères et manières et maintiens,
ceste histoire se taist.
LA XIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.