Le roy estant naguères en sa ville de Tours, ung gentil compaignon

escossois, archier de son corps et de sa grand garde, s'enamoura

trèsfort d'une trèsbelle et gente damoiselle mariée et mercière, et,

quand il sceut trouver temps et lieu, le mains mal qu'il peut compta son

trèsgracieux et piteux cas, auquel ne fut pas bien respondu à son

avantage, dont il n'estoit pas trop content ne joyeux. Neantmains, car

il avoit la chose fort au cueur, ne laissa pas sa poursuite, ainçois de

plus en plus et trèsaigrement pourchassa tant que la damoiselle, le

voulant enchasser et donner le total congié, luy dist qu'elle

advertiroit son mary du pourchaz deshoneste et damnable qu'il

s'efforçoit d'eschever, ce qu'elle fist tout au long. Le mary, bon et

sage, preu et vaillant, comme après vous sera compté, se courroussa

amerement encontre l'Escossois qui deshonorer le vouloit et sa trèsbonne

femme aussi; et, pour bien se venger de luy et à son aise et sans

reprinse, commenda à sa femme que s'il retournoit plus à sa queste,

qu'elle luy baillast et assignast jour, et, s'il estoit si fol que d'y

comparoir, le blasme qu'il luy pourchassoit luy seroit cher vendu. La

bonne femme, pour obéir au bon plaisir de son mary, dist que si feroit

elle. Il ne demoura guères que le pouvre Escossois amoureux fist tant de

tours qu'il vit en place nostre mercière, qui fut par luy humblement

saluée, et de rechef d'amours si doulcement priée que les requestes du

par avant devoient bien estre enterinées par la conclusion de ceste

piteuse et derrenière; qui le oyoit, jamais femme ne fut plus loyalement

obéye ne servye qu'elle seroit, si de sa grace vouloit passer sa

trèshumble et raisonnable requeste. La belle mercière, recordant de la

leczon que son mary luy bailla, voyant aussi l'heure propice, entre

aultres devises et pluseurs excusations servans à son propos, bailla

journée à l'Escossois au lendemain au soir de comparoir personnellement

en sa chambre, pour en ce lieu luy dire plus celéement le surplus de

son intencion et le grand bien qu'il luy vouloit. Pensez qu'elle fut

haultement merciée, doulcement escoutée, et de bon cueur obéye de celuy

qui, après ces nouvelles bonnes, laissa sa dame le plus joyeux que

jamais il avoit. Quand le mary vint à l'ostel, il fut servy de prinsault

comme l'Escossois fut léans, des parolles et grandes offres qu'il fist;

et en conclusion, qui mieulx vault, comment il se rendra demain au soir

devers elle en sa chambre. «Or le laissez venir, dist le mary; il ne

fist jamais si folle entreprise, que je luy cuide monstrer avant qu'il

parte, voire et son grant tort faire confesser, pour estre exemple aux

aultres folz oultrecuidez et enragez comme luy.» Le soir du lendemain

approucha, très désiré du pouvre Escossois amoreux pour venir et joir de

sa dame, trèsdésiré du bon mercier pour accomplir la trèscriminale

vengence qu'il veult executer en la personne de celuy qui veult estre

son lieutenant; trèsredoubté aussi de la bonne femme, qui, pour obéir à

son mary, attend de veoir ung grand hutin. Au fort, chascun s'appreste:

le mercier se fait armer d'un grand, lourd et vieil harnois, prend sa

salade, ses ganteletz, et en sa main une grand hache. Or est il bien en

point, Dieu le set, et semble bien que aultres fois il ait veu hutin.

Comme ung champion venu sur les rencs de bonne heure et attendant son

ennemy, en lieu de pavillon se va mectre derrière ung tapis en la

ruelle de son lit, et si trèsbien se caicha qu'il ne povoit estre

apperceu. L'amoureux malade, sentent l'heure trèsdesirée, se met au

chemin devers l'ostel à la mercière; mais il n'oblya pas sa grande,

forte et bonne espée à deux mains. Et comme il fut venu léans, la dame

monte en sa chambre sans faire effroy, et il la suyt tout doulcement. Et

quand il s'est trouvé léans, il demande à sa dame si en sa chambre y

avoit aultre qu'elle. A quoy elle respondit assez laschement et

estrangement, et comme non trop asseurée, que non. «Dictes verité, dist

l'Escossois; vostre mary n'y est il pas?--Nenny, dist-elle.--Or le

laissez venir; par sainct Trignan! s'il y vient, je luy fendray la teste

jusques aux dens; voire par Dieu! s'il estoient trois, j'en seray bien

maistre hardiment.» Et après ces criminelles parolles, vous tire hors du

fourreau sa grande et bonne espée, et si la fait brandir trois ou quatre

foiz, et auprès de luy sur le lit la cousche, et ce fait, vistement

baiser et accoler, et le surplus qu'après s'ensuyt tout à son bel aise

et loisir acheva, sans ce que le pouvre coux de la ruelle s'osast

oncques monstrer, mais si grand paour avoit qu'à pou qu'il ne mouroit.

Nostre Escossois, après ceste haulte adventure, prend de sa dame congé

jusques une aultre fois, et la mercye comme il scet de sa grand

courtoisie, et se met au chemin et descend les degrez de la chambre.

Quand le vaillant homme d'armes sceut l'Escossois enseur de luy, ainsi

effrayé qu'il estoit, sans à peine savoir parler, sault de son

pavillon, et commence à tenser sa femme de ce qu'elle avoit souffert le

plaisir de l'archier. Et elle luy respondit que c'estoit sa coulpe et sa

faulte, et chargié luy avoit luy bailler jour. «Je ne vous commenday

pas, dist-il, de luy laisser faire sa volunté.--Comment, dit-elle, le

povois je refuser, voyant sa grand espée, dont il m'eust tuée en cas de

refus?» Et à cest cop veez cy bon Escossois qui retourne et monte

arrière les degrez de la chambre, et sault dedans et dit tout hault:

«Qu'est cecy!» Et bon homme de se sauver, et dessoubz le lit se boute

pour estre plus seurement, beaucop plus esbahy que par avant. La dame

fut reprinse et de rechef par l'amoureux enferrée trèsbien et à loysir,

en la fasson que dessus, tousjours l'espée au près de luy. Après ceste

rencharge et pluseurs aultres devises entre l'Escossois et la dame,

l'heure vint de partir, si luy donna bonne nuyt et picque et s'en va. Le

pouvre martir estant soubz le lit, à peu s'il s'osoit tirer de là,

doubtant le retourner de son adversaire, ou, pour mieulx dire, son

compaignon. A chef de pièce, il print courage, et, ou l'ayde de sa

femme, la Dieu mercy, il fut remis sur piez. S'il avoit bien tansé et

villannée sa femme auparavant, encores recommença il plus dure légende;

car elle avoit consenty après sa defense le deshonneur de luy et d'elle.

«Helas! dit-elle, et où est la femme tant asseurée qui osast dedire ung

homme ainsi eschauffé et enragé que cestuy est, quand vous, qui estes

armé, embastonné, et si vaillant que c'est rage, à qui il a trop plus

meffait que à moy, ne l'avez osé assaillir ne moy defendre?--Ce n'est

pas response, dist-il, dame; si vous n'eussiez voulu, jamais ne fust

venu à ses attainctes. Vous estes mauvaise et desloyale.--Mais vous,

dit-elle, lasche, meschant, et reprouché homme, par qui je suis

deshonorée, car pour vous obéir j'assignay le mauldit jour à

l'Escossois, et oncques n'avez eu tant de courage que d'entreprendre la

defence de celle où gist tout vostre bien et honneur. Et ne pensez pas,

j'eusse trop mieulx amé la mort que d'avoir de moy mesmes consenty ne

accordé ce meschef. Et Dieu scet le dueil que j'en porte et en porteray

tant que je vivré, quand celuy de qui je doy avoir et tout secours

attendre, en sa presence et par son advis m'a bien souffert deshonorer!»

Il fait assez à croire et penser qu'elle ne souffrit pas la volunté de

l'Escossois pour plaisir qu'elle y prensist, mais elle fut ad ce

contraincte et forcée par non resister, laissant la resistence en la

proesse de son mary, qui s'en estoit très bien chargé. Chacun d'eulx

cessa son dire et sa querelle après pluseurs argumens et repliques d'une

costé et d'aultre; mais en son tort evident fut le mary conclu, qui

demoura trompé de l'Escossois en la fasson et manière que avez oy.

LA CINQUIESME NOUVELLE,

PAR PHILIPE DE LOAN.

Monseigneur Talebot, à qui Dieu pardoint, capitaine anglois si preux, si

vaillant, et aux armes si eureux, comme chacun scet, fist en sa vie deux

jugemens dignes d'estre recitez et en audience et memoire perpétuelle

amenez; et, affin que aussi en soit fait d'iceulx jugemens en brefs motz

ma première nouvelle, ou renc des aultres la cinquiesme, j'en fourniray

et diray ainsi. Pendant le temps que la mauldicte et pestilencieuse

guerre de France et d'Angleterre regnoit, et qui encores n'a prins fin,

comme souvent advient, ung François, homme d'armes, fut à ung aultre

Anglois prisonnier; et puis qu'il se fut mis à finance, soubz le

saufconduit de monseigneur Talebot, devers son capitaine s'en retournoit

pour faire finance de sa renson, et à son maistre l'envoyer ou la

porter. Et comme il estoit en chemin, fut par un Anglois sur les champs

rencontré, lequel, le voyant François, tantost luy demande dont il

venoit et où il alloit. L'aultre respondit la verité. «Et où est vostre

saufconduit? dist l'Anglois.--Et il n'est pas loing», dit le François.

Lors tire une petite boyte pendant à sa couroye, où son saufconduit

estoit, et à l'Anglois le tendit, qui d'un bout à l'aultre le leut; et,

comme il est de coustume de mettre en toutes lettres de saufconduit:

Reservé tout vray habillement de guerre, l'Anglois note sur ces motz, et

voit encores les aguilletes à armer pendans au pourpoint du François. Si

va juger en soy mesmes qu'il avoit enfraint son saufconduit, et que

aguillettes sont vray habillement de guerre, et luy dit: «Amy, je vous

fays prisonnier, car vous avez rompu vostre saufconduit.--Par ma foy,

non ay, dist le François, sauve vostre grace; vous voiez en quel estat

je suis.--Nenny, nenny, dist l'Angloys, par sainct Jehan! vostre

saufconduit est rompu. Rendez vous, ou je vous tueray.» Le pouvre

François, qui n'avoit que son paige et qui estoit tout nu et de ses

armes desgarny, voyant l'autre armé et de trois ou quatre archiers

acompaigné pour le deffaire, à luy se rendit. L'Anglois le mena en une

place assez près de là et en prison le bouta. Le François, voyant ce

party, tout son estat à grand haste au capitaine manda; lequel, oyant le

cas de son homme, fut à merveilles esbahy; si fist tantost escripre

lettres à monseigneur Talebot, et par ung hérault les envoya, bien

enditté et informé de la matière que l'homme d'armes prisonnier avoit au

long au capitaine rescript, c'est assavoir comment ung tel de ses gens

avoit prins ung tel des siens soubz son saufconduit. Le dit hérault,

bien informé et aprins qu'il devoit dire et faire de son maistre,

partit, et à monseigneur Talebot ses lettres presenta. Il les lysit, et

par ung sien secretaire en audience, devant pluseurs chevaliers et

escuiers et aultres de sa rote, de rechef les feist relire. Si devez

savoir que tantost il monta sur son chevalet, car il avoit la teste

chaude et fumeuse, et n'estoit point bien content quand on faisoit

aultre chose que à point, et par especial en matière de guerre, et

d'enfraindre son saufconduyt, il enrageoit tout vif. Pour abreger le

compte, il fist venir devant luy l'Anglois et le François, et dist au

François qu'il deist son cas. Il dist comment il avoit esté prisonnier

d'ung tel de ses gens et s'estoit mis à finance. «Et soubz vostre

saufconduit, monseigneur, je m'en aloye devers ceulx de nostre party

pour querir ma renson. J'ay encontré ce gentil homme cy, aussi de voz

gens; il m'a demandé où je alloye, et se j'avoie saufconduyt. Je luy dys

que oy et luy monstre, et, quand il l'eut leu, il me dist que je l'avoye

rompu, et je luy respondy que non avoie et qu'il ne le saroit monstrer.

Bref, je ne peuz estre oy, et me fut force, si je ne me vouloye laisser

tuer en la place, de me rendre. Et ne sçay cause nulle par quoi il me

doive avoir retenu; si vous en demande justice.» Monseigneur Talebot,

oyant le Françoys, n'estoit pas bien à son aise; néantmains, quand il

eut dit, il dist à l'Anglois: «Que respons-tu à cecy?--Monseigneur,

dist-il, il est bien vray, comme il a dit, que l'encontray et voulu

veoir son saufconduit, lequel de bout en bout et tout au long je leyz,

et perceu tantost qu'il l'avoit enfraint et rompu, et autrement je ne

l'eusse arresté.--Comment le rompit-il? dist monseigneur Talebot; dy

tost.--Monseigneur, pource que en son saufconduit a et avoit «reservé

tout vray habillement de guerre»; et il avoit et a encores ses

aguillettes à armes, qui sont ung habillement de guerre, car sans elles

on ne se peut armer.--Voire, dist monseigneur Talebot, si aguillettes

sont donc vray habillement de guerre? Et ne scez-tu aultre chose par

quoy il puisse avoir enfraint son saufconduyt?--Vrayement, monseigneur,

nenny, respond l'Angloys.--Voyre, villain, de par vostre dyable! dist

monseigneur Talebot, avez vous retenu ung gentilhomme sur mon

saufconduyt pour ses aguillettes? Par saint George, je vous feray

monstrer si ce sont habillemens de guerre.» Alors, tout eschaufé et de

courroux trèsfort esmeu, vint au François, et de son porpoint print deux

aguillettes et à l'Angloys les bailla, et au François une bonne espée

d'armes fist en la main livrer, et puis la belle et bonne sienne du

fourreau tira, et à l'Anglois va dire: «Defendez vous de cest

habillement de guerre que vous dictes, se vous savez.» Et puis dist au

François: «Frappez sur ce villain qui vous a retenu sans cause et sans

raison; on verra comment il se defendra de vostre habillement de guerre.

Si vous l'espergnez, je frapperay sur vostre teste, par saint George!»

Alors le François, voulsist ou non, fut contraint de ferir sur

l'Anglois de l'espée toute nue qu'il tenoit, et le pouvre Angloys s'en

couroit par la chambre le plus qu'il pouvoit, et Talebot après, qui

tousjours faisoit ferir par le François sur l'aultre, et luy disoit:

«Defendez vous, villain, de vostre habillement de guerre.» A la verité,

l'Anglois fut tant batu que presque jusques à la mort, et crya mercy à

Talebot et au Françoys, qui par ce moien fut delivré, et de sa renson

par monseigneur Talebot acquitté, et, avecques ce, son cheval et son

harnoys et tout son bagaige que au jour de sa prinse avoit luy fist

rendre et bailler. Veez là le premier jugement que fist le bon seigneur

Talebot. Reste à compter l'aultre, qui fut tel: Il sceut que l'un de ses

gens avoit desrobé en une eglise le ciboire où l'on met _corpus Domini_,

et à bons deniers contens l'avoit vendu, je n'en sçay pas la juste

somme; mais il estoit bel et grand et d'argent doré, et trèsgentement

esmaillé. Monseigneur Talebot, quoy qu'il fust terrible et cruel, et en

la guerre très criminel, si avoit il en grand reverence tousjours

l'eglise, et ne voloit que nul en nesun moustier le feu boutast ne

desrobast; et où il savoir qu'on le feist, il en faisoit merveilleuse

discipline de ceulx qui, en ce faisant, son commendement trespassoient.

Or fist il devant luy mener, et vint celuy qui ce ciboire avoit en

l'eglise robé. Et quand il le vit, Dieu scet quelle chère il luy fist!

Il le voloit à toute force tuer, se n'eussent esté ceulx qui entour luy

estoient, qui tant luy prièrent que la vie luy fut sauvée. Mais

néantmains si le vouloit-il punir et luy dist: «Traistre ribauld,

comment avez-vous osé rober l'eglise oultre mon commendement et ma

defense?--Ha! monseigneur, pour Dieu, mercy! dist le pouvre larron; je

vous crye mercy; jamais ne m'adviendra.--Venez avant, villain», dist-il.

Et l'aultre, aussi voluntiers qu'on va au guet, devers monseigneur

s'avance. Et monseigneur Talebot, de son poing, qui estoit gros et

lourd, de charger sur la teste de ce bon pelerin, et luy disoit: «Ha!

larron, avez-vous desrobé l'eglise!» Et l'autre de crier: «Monseigneur,

je vous crye mercy; jamais ne le feray.--Le ferez-vous?--Nenny,

monseigneur.--Or, jurez donc que jamais en eglise, quelle qu'elle soit,

n'entrerez. Jurez, villain.--Et bien! monseigneur», dist l'aultre. Et

lors luy fist jurer que jamais en eglise pié ne mettroit, dont tous

ceulx qui là estoient eurent grand ris, quoy qu'ilz eussent pitié du

larron, pource que monseigneur Talebot luy defendoit l'eglise à

tousjours, et luy faisoit jurer de non jamais y entrer. Et croiez qu'il

cuidoit bien faire et à bonne intencion lui faisoit. Ainsi avez oy les

deux jugemens de monseigneur Talebot.

LA SIXIESME NOUVELLE,

PAR MONSEIGNEUR DE LAUNOY.

En la ville de La Haye, en Hollandre, comme le prieur des Augustins

naguères se pourmenast disant ses heures, sur le serain, assés près de

la chapelle Saint-Anthoine, située au bois près la dicte ville, il fut

rencontré d'un grand lourd Hollandois si trèsyvre que merveilles, qui

demouroit en ung village nommé Stevelinghes, à deux lieues près d'illec.

Le prieur, de loing le voyant venir, cogneut tantost son cas par les

desmarches lourdes et malseures qu'il faisoit tirant son chemin, et,

quand ils vindrent pour joindre l'un à l'aultre, l'ivroigne salua

premier le prieur, qui luy rendit son salut tantost et puis passe

oultre, continuant son service, sans en aultre propos l'arrester ne

interroguer. L'yvroigne, tant oultré que plus ne povoit, retourne et

poursuit le prieur, et luy requiert confession. «Confession! dist le

prieur; va-t-en, va-t-en! tu es bien confessé.--Helas! sire, respond

l'yvroigne, pour Dieu, confessés-moy: j'ay à ceste heure très fresche

memoire de mes pechez et parfecte contricion.» Le prieur, desplaisant

d'estre empesché à ce cop par cest yvroigne, respond: «Va ton chemin, il

ne te fault aultre confession, car tu es en trèsbon estat.--Ha dya!

dist l'yvroigne, par la mort bieu, vous me confesserez, maistre curé,

car j'ay devocion.» Et le saisit par la manche et le voult arrester. Le

curé n'y voloit entendre, mais avoit tant grand fain que merveille

d'eschapper de l'aultre; mais rien n'y vault, car il est ferme en la

ruse que d'estre confessé, ce que le curé tousjours refuse, et si s'en

cuide desarmer, mais il ne peut. La devocion de l'yvroigne de plus en

plus s'enforce, et, quand il voit le curé refusant de oyr ses peschez,

il mect la main à sa grand coustille, et de sa gayne la tira, et dist au

curé qu'il l'en tuera si bientost il n'escoute sa confession. Le curé,

doubtant le cousteau et la main perilleuse qui le tenoit, ne sçet que

dire, si demande à l'aultre: «Que veulx-tu dire?--Je veil confesser,

dit-il.--Or avant, je le veil», dit le curé, avance-toy. Nostre

yvroigne, plus estourdy que une grive partant d'une vigne, commença,

s'il vous plaist, sa devote confession, laquelle je passe: car le curé

point ne la revela, mais vous pouvez bien penser qu'elle fut bien

nouvelle et estrange. Quand le curé vit son point, il couppa le chemin

aux lourdes et longues parolles de nostre yvroigne et l'absolucion luy

donne; et congé luy donnant luy dist: «Va-t-en, tu es bien

confessé.--Dictes-vous, sire? respond-il.--Oy vrayemement, dist le curé,

ta confession est trèsbonne. Va-t-en, tu ne peuz mal avoir.--Et puis que

je suis bien confessé et que j'ay l'absolution receue, si à ceste heure

je mouroye, n'yrois-je pas en paradis? dit l'yvroigne.--Tout droit,

tout droit, sans faillir, dit le curé, n'en fay nulle doubte.--Puis

qu'ainsi est, dit l'yvroigne, que je suis en bon estat maintenant, je

veil morir tout dès maintenant, affin que je y aille.» Si prend et

baille son cousteau à ce curé, en lui priant et requerant qu'on luy

trenche la teste, affin qu'il voist en paradis.--«Ha dya! dit le curé

tout esbahy, il n'est jà mestier d'ainsi faire, tu iras bien en paradis

par aultre voye.--Nenny, respond l'yvroigne, je y veil aller tout

maintenant, et cy morir par voz mains; avancez-vous et me tuez.--Non

feray pas, dit le curé; ung prestre ne doit ame tuer.--Si ferez, sire,

par la mort bieu, et, si bientost ne me despeschez et ne me mettez en

paradis, je mesme à mes deux mains vous occiray.» Et à ces motz brandit

son grand cousteau, et en fait monstre aux yeulx du pouvre curé, tout

espoenté et assimply. Au fort, après qu'il eut ung peu pensé, affin

d'estre de son yvroigne despeschié, qui de plus en plus l'aggresse et

parforce qu'il luy oste la vie, il saisist et prent le cousteau et si va

dire: «Or ça, puisque tu veulx par mes mains finer affin d'aller en

paradis, mets-toy à genoulz cy devant moy.» L'yvroigne ne s'en fist

guères prescher, mais tout à coup du hault de lui tumber se laissa, et à

chef de piece, à quelque meschef que ce fust, sur ses genoulz se releva,

et à mains joinctes le cop de l'espée, cuidant mourir, attendoit. Le

curé, du doz du Cousteau, fiert sur le col de l'yvroigne ung grand et

pesant cop, et à terre l'abbat bien rudement. Mais vous n'avez garde

qu'il se reliève, mesme cuide vrayement estre en paradis. En ce point le

laissa le curé, qui, pour sa seureté, n'oublia pas le cousteau. Et,

comme il fut ung peu avant, il rencontra ung chariot chargé de gens,

mesmes de la pluspart, vint si bien, de ceulx qui avoient esté prescris

où nostre yvroigne se chargea, auxquelz il racompta bien au long tout le

mystère, en leur priant qu'ilz le levassent et en son hostel le

voulsissent rendre et conduire, et puis leur bailla son cousteau. Ilz

promissent de l'emmener et charger avec eulx, et puis le curé s'en va.

Ilz n'eurent guères cheminé qu'ilz perceurent ce bon yvroigne couché

comme s'il fust mort, les dents contre la terre; et, quand ilz furent

près de lui, tréstous à une voiz par son nom l'appelèrent; mais ilz ont

beau hucher, il n'a garde de respondre; ilz recommencent à crier, mais

c'est pour neant. Adonc descendirent les aucuns de leur chariot, si le

prindrent par teste, par piez et par jambes, et tout en air le

sourdèrent et tant huchèrent qu'il ouvrit ses yeulx, et quand il parla

il dist: «Laissez-moy, laissez, je suis mort.--Non estes, non, dirent

ses compaignons; il vous en fault venir avecques nous.--Non feray, dist

l'yvroigne, où yrois je? Je suis mort et desjà en paradis.--Vous vous en

viendrez, dirent les aultres; il nous fault aler boire.--Boire! dit

l'aultre; jamais je ne buray, car je suis mort.» Quelque chose que ses

compaignons luy deissent ne fissent, il ne vouloit partir ne mettre

hors de sa teste qu'il ne fust mort. Ces devises durèrent beaucop, et ne

savoient trouver les compaignons fasson ne manière d'emmener ce fol

yvroigne: car, quelque chose qu'ilz dissent, tousjours respondoit: «Je

suis mort.» En la fin, ung entre les aultres s'avisa et dit: «Puis que

vous estes mort, vous ne voulez pas demourer icy, et comme une beste aux

champs estre enfouy; venez, venez avecques nous, si vous porterons en

terre sur nostre chariot, ou cimeitére de nostre ville, ainsi qu'il

appartient à ung crestian; autrement n'yrés pas en paradis.» Quand

l'yvroigne entendit que encores le falloit enterrer, ains qu'il montast

en paradis, il fut tout content d'obéyr; ci fut tantost troussé et mis

dessus le chariot, où guères ne fut sans dormir. Le chariot estoit bien

atelé, si furent tantost à Stevelinghes, où ce bon yvroigne fut descendu

tout devant sa maison. Sa femme et ses gens furent appelez, et leur fut

ce bon corps saint rendu, qui si trèsfort dormoit que, pour le porter du

chariot en sa maison et sur son lit le gecter, jamais ne s'esveilla, et

là fut il ensevely entre deux linceux sans s'esveiller bien de deux

jours après.

LA SEPTIESME NOUVELLE,

PAR MONSEIGNEUR.

Ung orfévre de Paris, naguères, pour despescher pluseurs besoignes de sa

marchandise à l'encontre d'une feste de Lendit et d'Envers, fist large

et grand provision de charbon de saulx. Advint ung jour, entre les

aultres, que le charreton qui ceste denrée livroit, pour la grand haste

de l'orfévre, fist si grand diligence qu'il amena deux voictures plus

que nul des jours par avant; mais il ne fut pas si tost à Paris à sa

derrenière charetée, que la porte à ses talons ne fust fermée. Il fust

trèsbien venu et receu de l'orfévre, et, après que son charbon fut

deschargé et les chevaulx mis en l'estable, il voult soupper tout à

loysir, et firent trèsgrande chère, qui pas ne se passa sans boire

d'autant et d'autel. Quand la brigade fut trèsbien repeue, la cloche

sonna xij heures, dont ilz se donnèrent grans merveilles, tant

plaisaimmant s'estoit le temps passé à ce soupper. Chacun loa Dieu comme

il savoit, faisans trèspetitz yeulx, et demandent le lit; mais, pource

qu'il estoit tant tard, l'orfévre retint au couscher son chareton,

doubtant la rencontre du guet, qui l'eust en Chastellet logié si à ceste

heure le trouvast. Pour cest cop nostre orfévre avoit tant de gens qui

pour luy ouvroient que force luy fut le chareton avec luy et sa femme en

son lit heberger; et, comme sage et non suspeçonneux, fist sa femme

entre luy et le chareton couscher. Or vous fault-il dire que ce ne fut

pas sans grand mystère, car le bon chareton refusoit de tout point ce

logis, et à toute force vouloit dessus le bang ou en la grange couscher;

force luy fut d'obéir, et, après qu'il fut despoillé, dedans le lit pour

dormir se boute, ou quel desjà estoient l'orfévre et sa femme en la

fasson que j'ay jà dicte. La femme, sentant le chareton, à cause du

froit et de la petitesse du lit, d'elle approucher, tost se vira vers

son mary, et, en lieu d'aureillier, sa teste mist sur sa poictrine, et

ou geron du chareton son gros derrière reposoit. Sans dormir ne se tint

guères l'orfévre, ne sa femme sans en faire le semblant; mais nostre

chareton, jasoit qu'il fust las et traveillé, n'en avoit garde. Car,

comme le poulain s'eschauffe sentant la jument, et se dresse et demaine,

aussi faisoit le sien, levant la teste contremont si très prochain de

l'aurfauveresse, et ne fut pas en la puissance du chareton qu'à elle ne

se joignist et de trèsprès. Et cest estat fut assez longue espace sans

que la femme s'esveillast, voire ou au mains qu'elle en fist semblant.

Non eust pas fait le mary, si n'eust esté la teste de sa femme sur sa

poictrine reposant, qui par l'assault et hurt de ce poulain luy donnoit

si grand branle que assez tost il s'en reveilla. Il cuidoit bien que sa

femme songeast, mais car trop longuement duroit, et qu'il oyoit le

chareton se remuer et trèsfort souffler, tout doulcement leva sa main en

hault, et si trèsbien à point en bas la rabatit qu'en dommage et en sa

garenne le poulain au chareton trouva, dont il ne fut pas bien content,

et ce pour l'amour de sa femme. Si l'en fist à haste saillir, et dist au

chareton: «Que faictes-vous, meschant coquart? Vous estes, par ma foy,

bien enragé, qui à ma femme vous prenez; n'en faictes plus, je vous en

prie. Par la mort bieu! s'elle se fust à cest cop eveillée que vostre

poulain ainsi la harioit, je ne sçay que vous eussiez fait: car je suis

tout certain, tant la cognois-je, qu'elle vous eust tout le visage

egratigné, et à ses mains les yeulx de vostre teste esrachez; vous ne

savez pas qu'elle est merveilleuse depuis qu'elle entre en sa manière,

et si n'est chose ou monde qui plustost l'y boutast. Le chareton à peu

de motz s'excusa qu'il n'y pensoit pas; et, quant le jour fut, il se

leva, et, après le bon jour donné à son hoste et à son hostesse, s'en va

et au charroier se remect. Pensez, si la bonne femme eust sceu le fait

du chareton, qu'elle l'eust fort plus grevé que son mary ne disoit.

Combien que depuis le chareton le racompta en la façon que avez oye,

sinon qu'elle ne dormoit point: non pas que le veille croire, ne ce

rapport faire bon.

LA HUITIESME NOUVELLE,

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.

Les Cent Nouvelles Nouvelles, tome I · 第 4 / 22 段