congneue de pluseurs gens, n'a pas long temps demouroit ung riche et
puissant homme qui marchant et bourgois estoit, qui entre ses riches
bagues et tresors innombrables s'esjoissoit plus enrichy d'une belle
fille que Dieu luy avoit envoyée que du bien grand surplus de sa
chevance, car de bonté, beaulté, et genteté, passoit toutes les filles
d'elle plus eagées. Et ou temps que ce très eureux bruyt et vertueuse
renommée d'elle sourdoit, en son quinziesme an ou environ, Dieu scet si
pluseurs gens de bien desiroient et pourchassoient sa grace par
plusieurs et toutes fassons en amours acoustumées, qui n'estoit pas ung
plaisir petit au père et à la mère d'elle. Et à ceste occasion de plus
en plus croissoit en eulz l'ardent et paternel amour que à leur
trèsbelle et trèsamée fille portoient. Advint toutesfois, ou car Dieu le
permist, ou car Fortune le voult et commenda, envieuse et mal contente
de la prosperité de celle belle fille, ou de ses parens, ou de tous deux
ensemble, ou espoir par une secrète cause et raison naturelle, dont je
laisse l'inquisition aux philosophes et medicins, qu'elle cheut en une
desplaisante et dangereuse maladie que communement l'on appelle broches.
La doulce maison fut trèslargement troublée, quand en la garenne que
plus chère tenoient lesdictz parens, avoient osé lascher les levriers et
limiers à ce desplaisant mal, et que plus est, toucher sa proye en
dangereux et dommageable lieu. La pouvre fille, de ce grand mal toute
affolée, ne scet sa contenance que de plourer et souspirer. Sa
trèsdolente mère est si trèsfort troublée que d'elle il n'est rien plus
desplaisant; et son trèsennuyé père destort ses mains, ses cheveux
detire, pour la grand rage de ce nouvel courroux. Que vous diray-je?
toute la grand triumphe qui en cest hostel souloit comblement abunder
est par ce cas abatue et ternye, et en amère et subite tristece à la
male heure converty. Or viennent les parens, amys et voisins de ce
dolent hostel visiter et conforter la compaignie; mais pou ou rien y
prouffite, car de plus en plus est aggressée et opprimée la pouvre fille
de ce mal. Or vient une matrone qui moult et trop enquiert de ceste
maladie; et fait virer et revirer puis çà, puis là, la trèsdolente
paciente, à trèsgrand regret, Dieu le scet, et puis la medecine de cent
mille fassons d'herbes; mais riens; plus vient avant et plus empire;
c'est force que les medicins de la ville et d'environ soient mandez, et
que la pouvre fille descouvre son trèspiteux cas. Or sont venuz maistre
Pierre, maistre Jehan, maistre cy, maistre là, tant de phisiciens que
vous vouldrez, qui veullent veoir la paciente ensemble, et les parties
du corps à descouvert où ce maudit mal de broches s'estoit, helas!
longuement embusché. Ceste pouvre fille, autant prinse et esbahie que si
à la mort fust adjugée, ne se vouloit accorder nullement qu'on la meist
en fasson que son mal fust apperceu, mesmes amoit plus cher morir que
ung tel secret fust à nul homme decelé. Ceste obstinée volunté ne dura
pas gramment, quand père et mère vindrent, qui pluseurs remonstrances
luy firent, comme de dire qu'elle pourroit estre cause de sa mort, qui
n'est pas ung petit peché, et pluseurs aultres mistères trop longs à
racompter. Finablement, trop plus pour à père et à mère obéir que pour
crainte de sa mort vaincue, la pouvre fille se laissa ferrer; et fut
mise sur une cousche, les dens dessoubz, et son corps tant et si
trèsavant descouvert que les medicins virent apertement le grant meschef
qui fort la tormentoit. Ilz ordonnèrent son regime, font faire aux
apothicaires clistères, pouldres, oignemens, et le surplus que bon leur
sembla; et elle prend et fait tout ce qu'on voult pour recouvrer santé.
Mais rien n'y vault, car il n'est tour ne engin que les dictz medecins
sachent pour alleger quelque pou de ce destresseux mal, ne en leurs
livres n'ont veu ne accoustumé, que si trèsfort la pouvre fille empire
avecques l'ennuy qu'elle s'en donne que autant semble morte que vive. En
ceste aspre doleur et langueur forte se passèrent mains jours. Et comme
le père et la mère, parens et voisins s'enqueroient par tout pour
l'allegence de la fille, fut rencontré ung ancien cordelier qui borgne
estoit, et en son temps avoit veu moult de choses, et de sa principale
science se mesloit fort de medicine, dont sa presence fut plus agreable
aux parens de la paciente, laquel, helas! à tant de regret que dessus,
regarda tout à son beau loisir, et se fist fort de la garir. Pensez
qu'il fut trèsvoluntiers oy, et tant que la dolente assemblée, qui de
lyesse pieça bannye estoit, fut à ce point quelque pou consolée,
esperant l'effect sortir tel que à sa parolle le touchoit. Il part de
léans, et prend jour à demain de retourner pourveu et garny de medicine
si trèsvertueuse qu'elle en pou d'heure effacera la grand douleur et le
martire qui debrise et gaste la pouvre paciente. La nuyt fut beaucop
longue, attendant ce jour desiré; neantmains passèrent tant d'heures à
quelque peine que ce fust, que nostre bon cordelier fut acquitté de sa
promesse par soy rendre devers la paciente à l'heure assignée. S'il fut
bien doulcement et autretant joyeusement receu, pensez que oy. Et quand
vint l'heure qu'il voult besoigner et la paciente mediciner, on la print
comme autrefois, et sur la cousche tout au plus bel qu'on peut fut à
bouchons couschée, et son derrière descouvert assez avant, lequel fut
incontinent par matrones d'ung beau blanc drap de linge garny, tapissé
et armé; et à l'endroit du secret mal fut fait ung beau pertus, par le
quel damp cordelier le povoit apertement choisir. Il regarde ce mal puis
d'un costé, puis d'aultre; maintenant le touche d'un doy tant
doulcement, une aultre foiz y souffle la pouldre dont mediciner la
vouloit; or regarde le tuyau dont il voult souffler ladicte pouldre par
dessus et dedans le mal; ore retourne arrière et jette l'oeil de rechef
sur ce dit mal, et ne se peut saouler de assez regarder. A chef de
peche, il prend sa pouldre à la main gauche, mise en ung beau petit
vaisseau plat, et de l'aultre son tuyau que emplir vouloir de la dicte
pouldre, et comme il regardoit trèsententivement et de trèsprès par ce
pertus et à l'environ le destresseux mal de la pouvre fille, si ne se
peut elle contenir, voyant l'estrange fasson de regarder à tout ung oeil
de nostre cordelier, que force de rire ne la surprint, qu'elle cuida
longuement retenir; mais si mal, helas! luy advint, que ce ris à force
retenu fut converty en ung sonnet dont le vent retourna si très à point
la pouldre que la pluspart il fist voler contre le visage et sur l'oeil
de ce bon cordelier, lequel sentent ceste doleur, habandonna tantost et
vaissel et tuyau; et à peu qu'il ne cheut à la renverse, tant fut fort
effrayé. Et quand il reut son sang, il met tout à haste la main à son
oeil, soy plaignant durement, disant qu'il estoit homme deffait et en
dangier de perdre ung bon oeil qu'il avoit. Il ne mentit pas, car en pou
de jours la pouldre, qui corrosive estoit, luy gasta et mengea l'oeil,
et par ce point aveugle fut et demoura. Si se fist guider et mener ung
jour jusques à l'ostel où il conquist ce beau butin; et firent tant ses
guides qu'ilz parlèrent au maistre de léans, auquel il remonstra son
piteux cas, priant et requerant, ainsi que droit le porte, qu'il luy
baille et assigne, ainsi que à son estat appartient, sa vie
honnorablement. Le bourgois luy respondit que de ceste son adventure
beaucop luy desplaisoit, combien que en rien il n'en soit cause, n'en
quelque fasson que ce soit chargé ne s'en ient. Trop bien est il
content pour pitié et aumosne luy faire quelque gracieuse aide d'argent,
pource qu'il avoit entrepris de garir sa fille, ce qu'il n'a pas fait;
car à luy ne veult en riens estre tenu; luy veult bailler autant en
somme que s'il eust sa fille en santé rendue, non pas, comme dit est,
qu'il soit tenu de ce faire. Damp cordelier, non content de ceste offre,
demande qu'il luy assigne sa vie, remonstrant tout premier comme la
fille l'avoit aveuglé en sa presence et d'aultres pluseurs, et à ceste
occasion estoit privé de la digne et trèssaincte consecracion du
precieux corps de Jhésus, du saint service de l'Eglise, et de la
glorieuse inquisicion des docteurs que escript ilz ont sur la saincte
Escripture; et par ce point de predicacion plus ne povoit servir le
peuple, qui estoit sa totale destruction, car mendiant estoit, et non
fondé sinon sur aumosnes, que plus conquester il ne povoit. Quelque
chose qu'il allègue ne remonstre, il ne peut finer d'aultre response que
ceste presente. Si se tira par devers la justice du parlement du dit
Londres, devant lequel fut baillé jour à nostre homme dessus dit. Et
quand vint l'heure de plaider sa cause par ung bon advocat bien informé
de ce qu'il devoit dire, Dieu scet que pluseurs se rendirent au
consistoire pour oyr ce nouvel procès, qui beaucop pleut aux seigneurs
du dit parlement, tant pour la nouvelleté du cas que pour les
allegations et argumens des parties devant eulz debatans, qui non
accoustumées mais plaisantes estoient. Ce procès tant plaisant et
nouveau, affin qu'il fust de pluseurs gens congneu, fut en suspens tenu
et maintenu assez et longuement; non pas que à son tour de rolle ne fust
bien renvoyé et mis en jeu, mais le juger fut differé jusques à la
fasson de cestes. Et par ce point celle qui auparavant par sa beauté,
bonté et genteté congneue estoit de pluseurs gens, devint notoire à tout
le monde par ce mauldit mal de broches, dont en la fin fut garie, ainsi
que puis me fut compté.
LA TROYSIESME NOUVELLE,
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
En la duché de Bourgoigne eut naguères ung gentil chevalier dont
l'ystoire presente passe le nom, qui maryé estoit à une belle et gente
dame. Et assez près du chasteau où le dit chevalier faisoit residence
demouroit ung musnier, pareillement à une belle, gente et jeune femme
marié. Advint une fois entre les aultres que comme le chevalier, pour
passer temps et prendre son esbatement, se pourmenast à l'environ de son
hostel et du long de la rivière sur laquelle estoient assis lesdictz
hostel et molin du dit musnier, qui à ce coup n'estoit pas à l'ostel,
mais à Dijon ou à Beaune, il perceut et choisit la femme du dit musnier
portant deux cruches et retournant de la rivière de quérir de l'eaue.
Si s'avança vers elle et doulcement la salua; et elle, comme sage et
bien aprinse, luy fist honneur et la reverence comme il appartenoit.
Nostre chevalier, voyant ceste musnière très-belle et en bon point, mais
de sens assez escharsement hourdée, s'approucha de bonnes et luy dist:
«Certes, m'amye, j'apperçoy bien que vous estes malade et en grand
péril.» Et à ces parolles la musnière s'approucha et dist: «Helas!
monseigneur, et que me fault il?--Vrayement, m'amye, j'apperçoy bien que
si vous cheminez guères avant, que vostre devant est en trèsgrand
dangier de cheoir; et vous ose bien dire que vous ne le porterez guères
longuement qu'il ne vous chiège, tant m'y cognois-je.» La simple
musnière, oyant les parolles de monseigneur, devint très ebahie et
courroucée, ebahie comment monseigneur povoit savoir ne veoir ce meschef
advenir, et courroucée d'oyr la perte du meilleur membre de son corps;
et dont elle se servoit le mieulx, et son mary aussi. Si respondit:
«Helas! monseigneur, et que dictes vous et à quoy congnoissez vous que
mon devant est en dangier de cheoir? Il me semble qu'il tient tant
bien.--Dya, m'amye, respondit monseigneur, suffise vous à tant, et soiez
seure que je vous dy la verité, et ne seriez pas la première à qui le
cas est advenu.--Helas! dist-elle, monseigneur, or suis je bien femme
deffaicte, deshonorée et perdue; et que dira mon mary, nostre Dame!
quand il saura ce meschef? Il ne tiendra plus comte de moi.--Ne vous
desconfortez que bien à point, m'amye, dist monseigneur; encores n'est
pas le cas advenu: aussi il y a de beaulx remèdes.» Quand la jeune
musnière oyt qu'on trouveroit bien remède en son fait, le sang luy
commence à revenir; et, ainsi qu'elle scet, prie à monseigneur, pour
Dieu! que de sa grace luy veille enseigner qu'elle doit faire pour
garder ce pouvre devant de cheoir. Monseigneur, qui trèscourtois et
gracieux estoit, mesmement tousjours vers les dames, luy dist: «M'amye,
pource que vous estes belle fille et bonne, et que j'ayme bien vostre
mary, il me prend pitié et compassion de vostre fait; si vous
enseigneray comment vous garderez vostre devant.--Helas! monseigneur, je
vous en mercy, et certes vous ferez une euvre bien meritoire, car autant
me vauldroit non estre que de vivre sans mon devant. Et que doy je dont
faire, monseigneur?--M'amye, dist-il, affin de garder vostre devant de
cheoir, le remède si est que plus tost et souvent que pourrez le facez
recoigner.--Recoigner, monseigneur? et qui le saroit faire? A qui me
fauldroit il parler pour bien faire ceste besoigne?--Je vous diray,
m'amye, respondit monseigneur, pource que je vous ay advertye de vostre
meschef, qui trèsprochain et gref estoit, et aussi du remède necessaire
pour obvier aux inconveniens qui sourdre pourroient à l'occasion de
vostre cas, dont je suis seur que bon gré m'en saurez, je suis content,
affin de plus en plus nourrir amour entre nous deux, vous recoigner
vostre devant, et le vous rendrai en tel et si trèsbon estat que par
tout le pourrez seurement porter, sans avoir crainte ne doubte que
jamais il vous puisse cheoir; et de ce me fais je bien fort.» Si nostre
musnière fut bien joyeuse, il ne le fault pas dire ne demander, qui
mettoit trèsgrand peine du peu de sens qu'elle avoit de souffisaument
mercier monseigneur. Si marchèrent tant, monseigneur et elle, qu'ilz
vindrent au molin, où ilz ne furent guères sans mettre la main à
l'euvre, car monseigneur, par sa courtoisie, d'un oustil qu'il avoit
recoigna en peu d'heure troys ou quatre foiz le devant de nostre
musnière, qui trèslyée et joyeuse en fut. Et après que l'euvre fut
ployé, et de devises ung millier, et jour assigné d'encores ouvrer à ce
devant, monseigneur part, et tout le beau pas s'en retourna à son
hostel. Au jour nommé se rendit monseigneur vers la musnière, et, en la
fasson que dessus, le mieulx qu'il peut il s'employa à recoigner ce
devant; et tant et si bien y ouvra, par continuacion de temps, que ce
devant fut trèstout asseuré et tenoit trèsferme et bien. Pendent le
temps que nostre chevalier recoignoit et chevilloit le devant de ceste
musnière, le musnier retourna de sa marchandise et fist grand chère, et
aussi fist sa femme. Et comme ilz eurent devisé de leurs affaires et
besoignes, la trèssage musnière va dire à son mary: «Par ma foy, sire,
nous sommes bien tenuz à monseigneur de ceste ville.--Voire, m'amye,
dist le musnier, en quelle fasson?--C'est bien raison que le vous dye,
affin que le sachez remercier, car vous y estes bien tenu. Il est vray
que tantdiz qu'avez esté dehors, monseigneur passoit par devant nostre
maison une foiz que à tout deux cruches alloye à la rivière; il me
salua, si feis je luy, et comme je marchoie, il apperceut, ne sçay
comment, que mon devant ne tenoit comme rien, et qu'il estoit en trop
grand adventure de cheoir; et le me dist de sa grace, dont je fus si
trèsesbahie, voire, par Dieu! autant courroucée que si tout le monde
fust mort. Le bon seigneur, qui me veoit en ce point lamenter, en eut
trèsgrand pitié; et de fait il m'enseigna ung bon remède pour me garder
de ce mauldit dangier. Et encores me fist il bien plus, ce qu'il n'eust
pas fait à une aultre, car le remède dont il m'advertit, qui estoit de
faire recoigner et recheviller mon devant, affin de le garder de cheoir,
lui mesmes le mist à execucion; qui luy fut trèsgrand peine et en sua
pluseurs foiz, pource que mon cas requeroit d'estre souvent visité. Que
vous diray je plus? il s'en est tant bien acquitté que jamais ne luy
saurions desservir. Par ma foy, il m'a tel jour de ceste sepmaine
recoigné les trois, les quatre fois, ung aultre deux, ung aultre trois;
il ne m'a jamais laissée tant que j'aye esté toute garie; et si m'a mise
en tel estat que mon devant tient à ceste heure aussi bien et fermement
que celui de femme de nostre ville.» Le musnier, oyant cette adventure,
ne fist pas semblant par dehors tel que dedans son cueur portoit, mais,
comme s'il fust bien joyeux, dist à sa femme: «Or çà, m'amye, je suis
bien joyeux que monseigneur nous a fait ce plaisir, et se Dieu plaist,
quand il sera possible, je feray autant pour luy. Mais toutes foiz,
pource que vostre cas n'estoit pas bien honeste, gardez vous bien d'en
rien dire à personne, et aussi, puis que vous estes bien garie, il n'est
jà mestier que vous traveillez plus monseigneur.--Vous n'avez garde,
dist la musnière, que j'en sonne jamais ung mot, car aussi le me
deffendit bien monseigneur.» Nostre musnier, qui estoit gentil
compaignon, ramentevoit souvent en sa teste la courtoisie que
monseigneur luy avoit faicte, et se conduisit si bien et si sagement que
oncques mon dit seigneur ne se perceut qu'il se doubtast de la tromperie
qu'il luy avoit faicte, et cuidoit en soy mesmes qu'il n'en sceust rien.
Mais, helas! si faisoit, et n'avoit ailleurs son cueur, son estude, ne
tous ses pensers, que à se venger de luy, s'il savoit, en fasson telle
ou semblable qu'il deceust sa femme. Et tant fist par son engin, qui
point oyseux n'estoit, qu'il advisa une manière par laquelle bien luy
sembloit, s'il en povoit venir à chef, que monseigneur raroit beurre
pour oeufs. A chef de peche, pour aucuns affaires qui survindrent à
monseigneur, il monta à cheval et print de madame congé bien pour ung
moys, dont nostre musnier ne fut pas moyennement joyeux. Ung jour entre
les aultres, madame eut volunté de se baigner, et fist tirer le baing et
chauffer les estuves en son hostel à part, ce que nostre musnier sceut
trèsbien, pource qu'il estoit assez familier léans; si s'advisa de
prendre ung beau brochet qu'il avoit en sa fosse, et vint au chasteau
pour le presenter à madame. Aucunes femmes de madame vouloient prendre
le brochet, et de par le musnier en faire present à madame; mais le
musnier trèsbien les en garda, et dist qu'il le voloit luy mesme à
madame presenter, ou vraiement qu'il le remporteroit. Au fort, pource
qu'il estoit comme de léans et joyeux homme, madame le fist venir, qui
dedans son baing estoit. Le gracieux musnier fist son present, dont
madame le mercya, et le fist porter en la cuisine et mectre à point pour
le soupper. En entretant que madame au musnier devisoit, il apperceut
sur le bout de la cuve ung trèsbeau dyamant et gros qu'elle avoit osté
de son doy, doubtant de l'eaue le gaster. Si le crocqua si simplement
qu'il ne fut de ame apperceu; et quand il vit son point, il donna la
bonne nuyt à madame et à sa compaignie, et s'en retourne à son molin,
pensant au surplus de son affaire. Madame, qui faisoit grand chère
avecques ses femmes, voyant qu'il estoit desjà bien tard et heure de
soupper, abandonna le baing et en son lit se bouta. Et comme elle
regardoit ses braz et ses mains, elle ne vit point son dyamant; si
appella ses femmes et leur demande ce dyamant, et à laquelle elle
l'avoit baillé. Chacune dist: «Ce ne fut pas à moy.--Ne à moy.--Ne à moy
aussi.» On cherche hault et bas, dedans la cuve, sur la cuve, et
partout; mais rien n'y vault, on ne le peut trouver. La queste de ce
dyamant dura longuement, sans qu'on en sceust oyr nouvelle, dont madame
se donnoit bien mauvais temps, pource qu'il estoit meschantement perdu
et en sa chambre. Et aussi monseigneur luy donna le jour de ses
espousailles, si l'en tenoit beaucop plus cher. On n'en savoit qui
mescroire, ne à qui le demander, dont grand dueil sourd par léans. L'une
des femmes s'advisa et dist: «Ame n'est céans entré que nous qui y
sommes et le musnier; si me sembleroit bon qu'il fust mandé.» On le
mande, et il y vint. Madame, si trèscourroucée et si desplaisante que
plus ne povoit, demanda au musnier s'il n'avoit pas veu son dyamant. Et
il, autant asseuré en bourdes que ung aultre à dire vérité, s'excusa
trèshaultement, mesmes osa bien dire à madame s'elle le tenoit pour
larron; à quoy elle respondit doulcement: «Certes, musnier, nenny; aussi
ce ne seroit pas larrecin si vous aviez par esbatement mon dyamant
emporté.--Madame, dist le musnier, je vous promectz par ma foy que de
vostre dyamant ne sçay je nouvelles.» Adonc fut la compaignie bien
simple, et madame specialement, qui en est si trèsdesplaisante qu'elle
ne scet sa contenance que de gecter larmes à grande abundance, tant a
regret de ceste verge. La triste compaignie se met au conseil pour
savoir qu'il est de faire. L'une dit qu'il fault qu'il soit en la
chambre, l'aultre dit qu'elle a serché par tout, et que impossible est
qu'il y soit qu'on ne le trouvast, attendu que c'est une chose qui à
ceste heure bien se monstre. Le musnier demande à madame s'elle l'avoit
à l'entrée du baing, et elle dit que si. «S'il est ainsi, certainement,
madame, veue la grande diligence qu'on a faicte de le querir sans en
savoir nouvelle, la chose est bien estrange. Toutesfoiz, il me semble
que s'il y avoit homme en ceste ville qui sceust donner conseil pour le
retrouver, que je seroye celuy; et, pource que je ne vouldroye pas que
ma science fust descouverte ne cogneue de pluseurs, il seroit expedient
que je parlasse à vous à part.--A cela ne tiendra pas», dist madame. Si
fist partir la compaignie, et au partir que firent les femmes dirent
dame Jehanne, dame Ysabeau et Katherine: «Helas! musnier, que vous serez
bon homme si vous faictes revenir ce dyamant.--Je ne m'en fays pas fort,
dist le musnier; mais j'ose bien dire, s'il est possible de jamais le
trouver, que j'en apprendray la manière.» Quand il se vit à part avec
madame, il luy dist qu'il se doubtoit trèsfort et pensoit certainement,
puisque à l'arriver au baing elle avoit son dyamant, qu'il ne fust
sailly de son doy et cheut en l'eaue, et dedans son corps se bouté,
attendu qu'il n'y avoit ame qui le voulsist retenir. Et la diligence
faicte pour le trouver, si fist madame monter sur son lit, ce qu'elle
eust voluntiers refusé si ce ne fust pour mieulx faire. Et après ce
qu'il l'eut assez avant descouverte, fist comme manière de regarder çà
et là, et dist: «Seurement, madame, le dyamant est entré en vostre
corps.--Et dictes vous, musnier, que l'avez appercéu?--Oy,
vrayement.--Helas! dit-elle, et comment le pourra l'on tirer?--Trèsbien,
madame; je ne doubte pas que je n'en vienne bien à chef, s'il vous
plaist.--Ainsi m'ayde Dieu, il n'est chose que je ne face pour le
ravoir, dist madame; or vous avancez, beau musnier.» Madame, encores sur
le lit couschée, fut mise par le musnier tout en telle fasson que
monseigneur mettoit sa femme quand il luy recoignoit son devant, et d'un
tel oustil fit il la tente pour querir et pescher le dyamant. Après les
reposées de la première et deuxiesme queste que le musnier fist du
dyamant, madame demande s'il l'avoit point senty. Et il dist que oy,
dont elle fut bien joyeuse, et luy pria qu'il peschast encores tant
qu'il l'eust trouvé. Pour abreger, tant fist le bon musnier qu'il rendit
à madame son trèsbeau dyamant, dont trèsgrand joye vint par léans; et
n'eut jamais musnier tant d'honneur ne d'avancement que madame et ses
femmes luy donnèrent. Ce bon musnier, en la trèsbonne grace de madame
après la trèsdesirée conclusion de sa haulte entreprinse, part de léans,
et vint en sa maison sans soy vanter à sa femme de sa nouvelle
adventure, dont il estoit plus joyeux que s'il eust tout le monde
gaigné. La Dieu mercy, petit de temps après, monseigneur revint en sa
maison, où il fut doulcement receu et de madame humblement bienvenu,
laquelle, après pluseurs devises qui au lit se font, luy compta la
trèsmerveilleuse adventure de son dyamant, et comment il fut de son
corps par le musnier repesché; et, pour abregier, tout du long luy
compta le procès, la fasson et la manière que tint le dit musnier en la
queste du dit dyamant, dont il n'eut guères grand joye, mais se pensa
que le musnier luy avoit baillée belle. A la première fois qu'il
rencontra le bon musnier, il le salua haultement et dist: «Dieu gard,
Dieu gard ce bon pescheur de dyamant!» A quoy le bon musnier respondit:
«Dieu gard, Dieu gard ce recoigneur de cons!--Par nostre Dame! tu dis
vray, dist le seigneur; tays toy de moy et si ferai-je de toy.» Le
musnier fut content, et jamais plus n'en parla; non fist le seigneur,
que je sache.
LA QUARTE NOUVELLE,
PAR MONSEIGNEUR.