--Je reconnais parfaitement cette lettre pour être de moi, mademoiselle,
dit le régent; mais, à la honte de ma mémoire, je vous en demande
pardon, je ne me rappelle plus à qui elle a été écrite.
--Voyez l'adresse, monseigneur, dit Bathilde un peu rassurée par
l'expression de parfaite bienveillance peinte sur le visage du duc.
--Clarice du Rocher!... s'écria le régent. Oui en effet, je me rappelle
maintenant. J'ai écrit cette lettre d'Espagne, après la mort d'Albert,
qui a été tué à la bataille d'Almanza; j'ai écrit cette lettre à sa
veuve. Comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains,
mademoiselle?
--Hélas! monseigneur, je suis la fille d'Albert et de Clarice.
--Vous, mademoiselle! s'écria le régent, vous! Et qu'est devenue votre
mère?
--Elle est morte, monseigneur.
--Depuis longtemps?
--Depuis près de quatorze ans.
--Mais heureuse, sans doute, et sans avoir besoin de rien?
--Au désespoir, monseigneur, et manquant de tout.
--Mais comment ne s'est-elle pas adressée à moi?
--Votre Altesse était encore en Espagne.
--Ô mon Dieu! que me dites-vous là! Continuez, mademoiselle, car vous ne
pouvez vous imaginer combien ce que vous me dites m'intéresse. Pauvre
Clarice, pauvre Albert! Ils s'aimaient tant, je me le rappelle! Elle
n'aura pu lui survivre. Savez-vous que votre père m'avait sauvé la vie à
Nerwinde, mademoiselle, savez-vous cela?
--Oui, monseigneur, je le savais, et voilà ce qui m'a donné le courage
de me présenter devant vous.
--Mais vous, pauvre enfant, vous, pauvre orpheline, qu'êtes-vous
devenue alors?
--Moi, monseigneur, j'ai été recueillie par un ami de notre famille, par
un pauvre écrivain nommé Jean Buvat.
--Jean Buvat! s'écria le régent; mais attendez donc! je connais ce
nom-là, moi. Jean Buvat! mais c'est ce pauvre diable de copiste qui a
découvert toute la conspiration et qui m'a fait il y a quelques jours
ses réclamations en personne.... Une place à la Bibliothèque, n'est-ce
pas? un arriéré dû?
--C'est cela même, monseigneur.
--Mademoiselle, reprit le régent, il paraît que tout ce qui vous entoure
est destiné à me sauver. Me voilà deux fois votre débiteur. Vous m'avez
dit que vous aviez une grâce à me demander; parlez donc hardiment, je
vous écoute.
--Ô mon Dieu! dit Bathilde, donnez-moi la force!
--C'est donc une chose bien importante et bien difficile que celle que
vous souhaitez!
--Monseigneur, dit Bathilde, c'est la vie d'un homme qui a mérité la
mort.
--S'agirait-il du chevalier d'Harmental? demanda le régent.
--Hélas! monseigneur, c'est Votre Altesse qui l'a dit.
Le front du régent devint pensif, tandis que Bathilde, en voyant
l'impression produite par cette demande, sentait son coeur se serrer et
ses genoux fléchir.
--Est-il votre parent? votre allié? votre ami?
--Il est ma vie! il est mon âme! monseigneur; je l'aime!
--Mais savez-vous, si je fais grâce à lui, qu'il faut que je fasse grâce
à tout le monde, et qu'il y a dans tout cela de plus grands coupables
encore que lui?
--Grâce de la vie seulement, monseigneur! Qu'il ne meure pas, c'est tout
ce que je vous demande.
--Mais si je commue sa peine en une prison perpétuelle, vous ne le
verrez plus.
Bathilde se sentit prête à mourir et, étendant la main, se soutint au
dossier d'un fauteuil.
--Que deviendrez-vous alors? continua le régent.
--Moi, dit Bathilde, j'entrerai dans un couvent, où je prierai pendant
le reste de ma vie pour vous, monseigneur, et pour lui.
--Cela ne se peut pas, dit le régent.
--Pourquoi donc, monseigneur?
--Parce qu'aujourd'hui même, il y a une heure, on m'a demandé votre
main, et que je l'ai promise.
--Ma main, monseigneur? vous avez promis ma main? et à qui donc, mon
Dieu!
--Lisez, dit le régent en prenant une lettre sur son bureau et en la
présentant tout ouverte à la jeune fille.
--Raoul! s'écria Bathilde; l'écriture de Raoul! Ô mon Dieu! Qu'est-ce
que cela veut dire?
--Lisez, reprit le régent.
Et Bathilde, d'une voix altérée, lut la lettre suivante:
«Monseigneur,
J'ai mérité la mort, je le sais, et ne viens point vous demander la vie.
Je suis prêt à mourir au jour fixé, à l'heure dite; mais il dépend de
Votre Altesse de me rendre cette mort plus douce, et je viens la
supplier à genoux de m'accorder cette faveur.
J'aime une jeune fille que j'eusse épousée si j'eusse vécu. Permettez
qu'elle soit ma femme quand je vais mourir. Au moment où je la quitte
pour toujours, où je la laisse seule et isolée au milieu du monde, que
j'aie au moins la consolation de lui laisser pour sauvegarde mon nom et
ma fortune.
En sortant de l'église, monseigneur, je marcherai à l'échafaud.
C'est mon dernier voeu, c'est mon seul désir; ne refusez pas la prière
d'un mourant.