La voiture s'arrêta à l'endroit indiqué; le cocher vint ouvrir la
portière, et le duc descendit et aida Bathilde à descendre, puis, tirant
une clef de sa poche, il ouvrit la porte de l'allée de la maison qui
faisait l'angle de la rue de Richelieu et de la rue Saint-Honoré, et qui
porte aujourd'hui le n° 218.
--Je vous demande pardon mademoiselle, dit le duc en offrant le bras à
la jeune fille, de vous conduire par des escaliers si mal éclairés, mais
je tiens beaucoup à ne pas être reconnu si par hasard on me rencontrait
dans ce quartier-ci. Au reste, nous n'avons pas haut à monter: il ne
s'agit que d'atteindre le premier étage.
En effet, après avoir monté une vingtaine de marches, le duc s'arrêta,
tira une seconde clef de sa poche, ouvrit la porte du palier avec le
même mystère qu'il avait ouvert celle de la rue, et étant entré dans
l'antichambre et y avant pris une bougie, il revint l'allumer à la
lanterne qui brûlait dans l'escalier.
--Encore une fois, pardon, mademoiselle, dit le duc; mais ici, j'ai
l'habitude de me servir moi-même, et vous allez comprendre tout à
l'heure pourquoi, dans cet appartement, j'ai pris le parti de me passer
de laquais.
Peu importait à Bathilde que le duc de Richelieu eût ou n'eût pas de
domestique: elle entra donc dans l'antichambre sans lui répondre, et le
duc referma la porte à double tour derrière elle.
--Maintenant, suivez-moi, dit le duc, et il marcha devant la jeune
fille, l'éclairant avec la bougie qu'il tenait à la main.
Ils traversèrent ainsi une salle à manger et un salon; enfin, ils
entrèrent dans une chambre à coucher, et le duc s'arrêta.
--Mademoiselle, dit Richelieu en posant la bougie sur la cheminée, j'ai
votre parole que rien de ce que vous allez voir ne sera jamais révélé?
--Je vous l'ai déjà donnée, monsieur le duc, et je vous la renouvelle.
Oh! je serais trop ingrate si j'y manquais.
--Eh bien donc, soyez en tiers dans notre secret; c'est celui de
l'amour, nous le mettons sous la sauvegarde de l'amour.
Et le duc de Richelieu, faisant glisser un panneau de la boiserie,
découvrit une ouverture pratiquée dans la muraille au delà de
l'épaisseur de laquelle se trouvait le fond d'une armoire, et il y
frappa doucement trois coups. Au bout d'un instant, on entendit tourner
la clef dans la serrure; puis on vit briller une lumière entre les
planches, puis une douce voix demanda: «Est-ce vous?» puis enfin, sur la
réponse affirmative du duc, trois de ces planches se détachèrent
doucement, ouvrirent une communication facile d'une chambre à l'autre,
et le duc de Richelieu et Bathilde se trouvèrent en face de mademoiselle
de Valois, qui jeta un cri en voyant son amant accompagné d'une femme.
--Ne craignez rien, chère Aglaé, dit le duc en passant de la chambre où
il était dans la chambre voisine, et en saisissant la main de
mademoiselle de Valois, tandis que Bathilde demeurait immobile à sa
place n'osant faire un pas de plus avant que sa présence fût expliquée.
Vous me remercierez vous même tout à l'heure d'avoir trahi le secret de
notre bienheureuse armoire.
--Mais, monsieur le duc, m'expliquerez-vous...? demanda mademoiselle de
Valois, en faisant une pause après ces paroles interrogatives et en
regardant toujours Bathilde avec inquiétude.
--À l'instant même, ma belle princesse. Vous m'avez quelquefois entendu
parler du chevalier d'Harmental, n'est-ce pas?
--Avant-hier encore, duc, vous me disiez qu'il n'aurait qu'un mot à
prononcer pour sauver sa vie en vous compromettant tous, mais que ce
mot, il ne le dirait pas.
--Eh bien! il ne l'a pas dit, et il est condamné à mort: on l'exécute
demain. Cette jeune fille l'aime; et sa grâce dépend du régent.
Comprenez-vous maintenant?
--Oh! oui, oui, dit mademoiselle de Valois.
--Venez, mademoiselle, dit le duc de Richelieu à Bathilde, en l'attirant
par la main; puis se retournant vers la princesse:--Elle ne savait
comment arriver jusqu'à votre père, ma chère Aglaé; elle s'est adressée
à moi, juste au moment où je venais de recevoir votre lettre. J'avais à
vous remercier du bon avis que vous me donniez, et, comme je connais
votre coeur, j'ai pensé que le remerciement auquel vous seriez le plus
sensible serait de vous offrir l'occasion de sauver la vie à un homme au
silence duquel vous devez probablement la mienne.
--Et vous avez eu raison, mon cher duc. Soyez la bienvenue,
mademoiselle. Maintenant, que désirez-vous? que puis-je faire pour vous?
--Je désire voir monseigneur le régent, dit Bathilde et Votre Altesse
peut me conduire près de lui.
--M'attendrez-vous, duc, demanda mademoiselle de Valois avec inquiétude.
--Pouvez-vous en douter?
--Alors, rentrez dans l'armoire aux confitures, de peur que quelqu'un en
entrant ici, ne vous surprenne. Je conduis mademoiselle près de mon
père, et je reviens.
--Je vous attends, dit le duc, en suivant les instructions que lui
donnait la princesse et en rentrant dans l'armoire.
Mademoiselle de Valois échangea quelques paroles à voix basse avec son
amant, referma l'armoire, mit la clef dans sa poche, et tendant la main
à Bathilde:
--Mademoiselle, dit-elle, toutes les femmes qui aiment sont soeurs.
Armand et vous avez bien fait de compter sur moi. Venez.
Bathilde baisa la main que lui tendait mademoiselle de Valois, et la
suivit.
Les deux femmes traversèrent tous les appartements qui font face à la
place du Palais-Royal, et, tournant à gauche, s'engagèrent dans ceux qui
longent la rue de Valois. C'était dans cette partie que se trouvait la
chambre à coucher du régent.
--Nous sommes arrivées, dit mademoiselle de Valois en s'arrêtant devant
une porte, et en regardant Bathilde, qui à cette nouvelle chancela et
pâlit; car toute cette force morale qui l'avait soutenue depuis trois ou
quatre heures était prête à disparaître juste au moment où elle allait
en avoir le plus de besoin.
--Ô mon Dieu! mon Dieu! je n'oserai jamais! s'écria Bathilde.
--Voyons, mademoiselle, du courage, mon père est bon; entrez, tombez à
ses pieds: Dieu et son coeur feront le reste.
À ces mots, voyant que la jeune fille hésitait encore, elle ouvrit la
porte, poussa Bathilde dans la chambre, et referma la porte derrière
elle. Elle courut ensuite de son pas le plus léger rejoindre le duc de
Richelieu, laissant la jeune fille plaider sa cause, tête-à-tête avec le
régent.
À cette action imprévue, Bathilde poussa un léger cri et le régent, qui
se promenait de long en large, la tête inclinée, la releva et se
retourna.
Bathilde, incapable de faire un pas de plus, tomba sur ses deux genoux,
tira sa lettre de sa poitrine et l'étendit vers le régent.
Le régent avait la vue mauvaise, il ne comprit pas bien ce qui se
passait et, s'avança vers cette femme qui lui apparaissait dans l'ombre
comme une forme blanche et indécise. Bientôt, dans cette forme inconnue
d'abord, il reconnut une femme, et dans cette femme une jeune fille
belle et suppliante. Quant à la pauvre enfant, elle voulait en vain
articuler une prière; la voix lui manquait complètement, et bientôt, la
force lui manquant comme la voix, elle se renversa en arrière, et serait
tombée sur le tapis si le régent ne l'eut retenue dans ses bras.
--Mon Dieu, mademoiselle, dit le régent, chez lequel les signes d'une
douleur profonde produisaient leur effet ordinaire; mon Dieu!
qu'avez-vous donc, et que puis-je faire pour vous? Venez, venez sur ce
fauteuil, je vous en prie!
--Non, monseigneur, non, murmura Bathilde, non c'est à vos pieds que je
dois être, car je viens vous demander une grâce.
--Une grâce? Et laquelle?
--Voyez d'abord qui je suis, monseigneur, dit Bathilde et ensuite
peut-être oserai-je parler. Et elle tendit la lettre, sur laquelle
reposait son seul espoir, au duc d'Orléans.
Le régent prit la lettre, regardant tour à tour le papier et la jeune
fille, et, s'approchant d'une bougie qui brûlait sur la cheminée,
reconnut sa propre écriture, reporta de nouveau ses yeux sur la jeune
fille, et lut ce qui suit:
«Madame, votre mari est mort pour la France et pour moi; ni la France ni
moi ne pouvons vous rendre votre mari; mais souvenez-vous que si jamais
vous aviez besoin de quelque chose, nous sommes tous les deux vos
débiteurs.
Votre affectionné,