--Enfin, s'écria la duchesse en voyant entrer Richelieu, c'est vous,
monsieur le duc; serez-vous donc toujours le même, et vos amis ne
pourront-ils donc jamais compter sur vous plus que vos maîtresses?
--Au contraire, madame, dit Richelieu en s'approchant de la duchesse et
en baisant sa main avec ce respect facile qui indiquait l'homme pour
lequel les femmes n'avaient point de rang, au contraire, car aujourd'hui
plus que jamais, je prouve à Votre Altesse que je sais tout concilier.
--Ainsi vous nous faites un sacrifice, duc? dit en riant madame du
Maine.
--Mille fois plus grand que vous ne pouvez vous en douter. Imaginez-vous
qui je quitte?
--Madame de Villars? interrompit madame du Maine.
--Oh! non. Mieux que cela.
--Madame de Duras?
--Vous n'y êtes point.
--Madame de Nesle?
--Bah!
--Madame de Polignac? Ah! pardon, cardinal.
--Allez toujours. Cela ne regarde pas Son Éminence.
--Madame de Soubise, madame de Gabriant, madame de Gacé?
--Non, non, non.
--Mademoiselle de Charolais?
--Je ne l'ai pas vue depuis mon dernier voyage à la Bastille.
--Madame de Berry?
--Vous savez bien que depuis que Riom a eu l'idée de la battre, elle en
est folle.
--Mademoiselle de Valois?
--Je la ménage pour en faire ma femme, quand nous aurons réussi et que
je serai prince espagnol. Non, madame; je quitte pour Votre Altesse les
deux plus charmantes grisettes!...
--Des grisettes! ah! fi donc! s'écria la duchesse avec un mouvement de
lèvres d'un indéfinissable dédain; je ne croyais pas que vous
descendissiez jusqu'à ces espèces.
--Comment des espèces! Deux charmantes femmes, madame Michelin et madame
Renaud. Vous ne les connaissez pas? Madame Michelin, une délicieuse
blonde, une véritable tête de Greuze; son mari est tapissier. Je vous le
recommande, duchesse. Madame Renaud, une brune adorable, des yeux bleus
et des sourcils noirs et dont le mari est, ma foi! je ne me rappelle
plus bien....
--Ce qu'est monsieur Michelin probablement, dit en riant Pompadour.
--Pardon, monsieur le duc, reprit madame du Maine, qui avait perdu toute
curiosité pour les aventures amoureuses de Richelieu du moment où ces
aventures sortaient d'un certain monde, pardon, mais oserai-je vous
rappeler que nous sommes rassemblés ici pour affaires sérieuses?
--Ah! oui, nous conspirons, n'est-ce pas?
--Vous l'aviez oublié?
--Ma foi! comme une conspiration n'est pas, vous en conviendrez, madame
la duchesse du Maine, une chose des plus gaies, toutes les fois que je
le peux, je l'avoue, j'oublie que je conspire; mais cela n'y fait rien.
Toutes les fois aussi qu'il faut que je m'y remette, eh bien! je m'y
remets. Voyons, madame la duchesse, où en sommes-nous de la
conspiration?
--Tenez, duc, dit madame du Maine, prenez connaissance de ces lettres,
et vous serez aussi avancé que nous.
--Oh! que Votre Altesse m'excuse, madame, dit Richelieu. Mais
véritablement je ne lis pas même celles qui me sont adressées, et j'en
ai sept ou huit cents des plus charmantes écritures du monde et que je
garde pour le délassement de mes vieux jours. Tenez, Malezieux, vous qui
êtes la lucidité même, faites-moi un rapport.
--Eh bien! monsieur le duc, dit Malezieux, ces lettres sont les
engagements des seigneurs bretons de soutenir les droits de Son Altesse.
--Très bien!
--Ce papier, c'est la protestation de la noblesse.
--Oh! passez-moi ce papier. Je proteste.
--Mais vous ne savez pas contre quoi?
--N'importe, je proteste toujours. Et prenant le papier, il écrivit son
nom après celui de Guillaume-Antoine de Chastellux, qui était le dernier
signataire.
--Laissez faire, madame, dit Cellamare à la duchesse, le nom de
Richelieu est bon à avoir, partout où il se trouve.
--Et cette lettre? demanda le duc, en indiquant la missive de Philippe
V.
--Cette lettre, continua Malezieux, est une lettre de la main même du
roi Philippe V.
--Et bien! Sa Majesté Catholique écrit encore plus mal que moi, dit
Richelieu; cela me fait plaisir: Raffé qui dit toujours que c'est
impossible!
--Si la lettre est d'une méchante écriture, les nouvelles qu'elle
contient n'en sont pas moins bonnes, dit madame du Maine; car c'est une
lettre qui prie le roi de France de réunir les états généraux pour
s'opposer à l'exécution du traité de la quadruple alliance.
--Ah! ah! fit Richelieu: Et Votre Altesse est-elle sûre des états
généraux?
--Voilà la protestation qui engage la noblesse. Le cardinal répond du
clergé, et il ne reste plus que l'armée.
--L'armée, dit Laval, c'est mon affaire. J'ai le blanc-seing de
vingt-deux colonels.
--D'abord, dit Richelieu, moi je réponds de mon régiment, qui est à
Bayonne, et qui par conséquent se trouve en mesure de nous rendre de
grands services.
--Oui, dit Cellamare, et nous comptons bien dessus, mais j'ai entendu
dire qu'il était question de le changer de garnison.
--Sérieusement?
--On ne peut plus sérieusement. Vous comprenez, duc, qu'il faut aller au
devant de cette mesure.
--Comment donc! à l'instant même. Du papier... de l'encre.... Je vais
écrire au duc de Berwick. Au moment d'entrer en campagne, on ne
s'étonnera point que je sollicite pour lui la faveur de ne point
s'éloigner du théâtre de la guerre.
La duchesse du Maine se hâta de passer elle-même à Richelieu ce qu'il
demandait, et prenant une plume, elle la lui présenta.
Le duc s'inclina, prit la plume et écrivit la lettre suivante, que nous
copions textuellement et sans y changer une syllabe:
«Monsieur le duc de Berwick, pair et maréchal de France.
Comme mon régiment, monsieur, est des plus à portée de marcher, et qu'il
est après à faire un habillement, qu'il perdrait totalement si, avant
qu'il fût achevé, il était obligé de faire quelque mouvement.
J'ai l'honneur de vous supplier, monsieur, de vouloir bien le laisser à
Bayonne jusqu commencement de mai que l'habilement sera fait, et je vous
supplie de me croire, avec toute la considération possible, monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur.