Duc de Richelieu.»

--Et maintenant, lisez, madame, continua le duc en passant le papier à

madame du Maine; moyennant cette précaution le régiment ne bougera point

de Bayonne.

La duchesse prit la lettre, la lut et la passa à son voisin qui la passa

lui-même à un autre, de sorte que la lettre fit le tour de la table.

Heureusement pour le duc il avait affaire à de trop grands seigneurs

pour qu'ils s'inquiétassent de si peu de chose que de quelques lettres

de plus ou de moins. Malezieux seul, qui était le dernier, ne put

réprimer un léger sourire.

--Ah! ah! monsieur le poète, dit Richelieu, qui se douta de la chose,

vous riez. Il paraît que nous avons eu le malheur d'offenser cette prude

ridicule qu'on appelle l'orthographe. Que voulez-vous? je suis un

gentilhomme et l'on a oublié de me faire apprendre le français, en

pensant que je pourrais toujours, moyennant quinze cents livres par an,

avoir un valet de chambre qui écrirait mes lettres et qui ferait mes

vers. Ainsi est-il. Ce qui ne m'empêchera point, mon cher Malezieux,

d'être de l'Académie, non seulement avant vous, mais avant Voltaire.

--Et le cas échéant, monsieur le duc, sera-ce votre valet de chambre qui

fera votre discours de réception?

--Il y travaille, monsieur le chancelier, et vous verrez qu'il ne sera

pas plus mauvais que ceux que certains académiciens de ma connaissance

ont faits eux-mêmes.

--Monsieur le duc, dit madame du Maine, ce sera sans doute une chose

fort curieuse que votre réception dans l'illustre corps dont vous me

parlez, et je vous promets de m'occuper, dès demain, de m'assurer une

tribune pour ce grand jour. Mais, ce soir, nous nous occupons d'autre

chose: revenons donc, comme madame Deshoulières, à nos moutons.

--Allons, belle princesse, dit Richelieu, puisque vous voulez vous faire

absolument bergère, parlez, je vous écoute. Voyons, qu'avez-vous résolu?

--Comme nous l'avons dit, d'obtenir du roi, au moyen de ces deux

lettres, la convocation des états généraux; puis, les états généraux

assemblés, sûrs des trois ordres comme nous le sommes, nous faisons

déposer le régent et nous faisons nommer Philippe V à sa place.

--Et comme Philippe V ne peut pas quitter Madrid, il nous donne ses

pleins pouvoirs, et nous gouvernons la France à sa place.... Eh bien,

mais! ce n'est point mal vu du tout, cela. Mais pour convoquer les états

généraux, il faut un ordre du roi.

--Le roi signera cet ordre, répondit madame du Maine.

--Sans que le régent le sache? reprit Richelieu.

--Sans que le régent le sache.

--Vous avez donc promis à l'évêque de Fréjus de le faire cardinal?

--Non, mais je promettrai à Villeroy la grandesse et la Toison.

--J'ai bien peur, madame la duchesse, dit le prince de Cellamare, que

tout cela ne détermine pas le maréchal à une démarche qui entraîne une

si grave responsabilité que celle que nous espérons obtenir de lui.

--Ce n'est pas le maréchal qu'il faudrait avoir, c'est sa femme.

--Ah! mais vous m'y faites songer, dit Richelieu. Je m'en charge, moi.

--Vous? dit la duchesse avec étonnement.

--Oui, moi, madame, reprit Richelieu. Vous avez votre correspondance,

j'ai la mienne. J'ai pris connaissance de sept ou huit lettres que Votre

Altesse a reçues aujourd'hui. Votre Altesse veut-elle prendre

connaissance d'une seule que j'ai reçue hier?

--Cette lettre est-elle pour moi seule, ou peut-elle être lue tout haut?

--Mais nous avons affaire à des gens discrets, n'est-ce pas? dit

Richelieu, regardant autour de lui avec un air d'indicible fatuité.

--Je le pense, reprit la duchesse; d'ailleurs la gravité de la

situation....

La duchesse prit la lettre et lut:

«Monsieur le duc,

Je suis femme de parole: mon mari est enfin à la veille de partir pour

le petit voyage que vous savez.

Demain, à onze heures, je ne serai chez moi que pour vous. Ne croyez pas

que je me décide à cette démarche sans avoir mis tous les torts du côté

de monsieur de Villeroy. Je commence à craindre pour lui que vous ne

soyez chargé de le punir. Venez donc à l'heure convenue me prouver que

je ne suis pas trop à blâmer de vous préférer à mon légitime seigneur et

maître.»

--Ah! pardon! pardon de mon étourderie, madame la duchesse, ce n'est

point cela que je voulais vous montrer; celle-là est celle d'avant-hier.

Attendez voici celle d'hier.

La duchesse du Maine prit la seconde lettre que lui présentait M. de

Richelieu et lut:

«Mon cher Armand.»

--Est-ce bien celle-ci, et ne vous trompez-vous point encore? dit la

duchesse en se retournant vers Richelieu.

--Non, Votre Altesse, cette fois c'est bien elle.

La duchesse reprit:

«Mon cher Armand,

Vous êtes un avocat dangereux quand vous plaidez contre monsieur de

Villeroy. J'ai besoin du moins de m'exagérer vos talents pour diminuer

ma faiblesse; vous aviez dans mon coeur un juge intéressé à vous faire

gagner votre procès. Venez demain pour plaider de nouveau, je vous

donnerai audience sur mon tribunal, comme vous appeliez hier le

malheureux sofa du cabinet.»

--Et y avez-vous été?

--Certainement, madame.

--Ainsi, la duchesse?...

--Fera, je l'espère, tout ce que nous voudrons, et comme elle fait faire

à son mari tout ce qu'elle veut, nous aurons notre ordre de convocation

des états généraux au retour du maréchal.

--Et quand revient-il?

--Dans huit jours.

--Vous aurez le courage d'être fidèle tout ce temps-là, duc?

--Madame, quand j'ai embrassé une cause, je suis capable des plus grands

sacrifices pour la faire triompher.

--Ainsi, nous pouvons compter sur votre parole?

--Je me dévoue.

--Messieurs, dit la duchesse du Maine, vous l'avez entendu; continuons

d'opérer chacun de notre côté. Vous, Laval, agissez sur l'armée. Vous,

Pompadour, sur la noblesse. Vous, cardinal, sur le clergé. Et laissons

monsieur le duc de Richelieu agir sur madame de Villeroy.

--Et à quel jour notre nouvelle réunion? demanda Cellamare.

--Mais tout cela dépendra des circonstances, prince, répondit la

duchesse. En tous cas, si je n'avais pas le temps de vous faire

prévenir, je vous enverrais quérir par la même voiture et le même cocher

qui vous ont amené à l'Arsenal la première fois que vous y êtes venu.

Puis se retournant vers Richelieu:

--Nous donnez-vous le reste de votre nuit, duc? continua madame du Maine

en se levant.

--J'en demande pardon à Votre Altesse, répondit Richelieu; mais c'est

une chose absolument impossible, je suis attendu rue des Bons-Enfants.

--Comment! mais vous avez donc renoué avec madame de Sabran?

--Nous n'avons jamais rompu, madame, je vous prie de le croire.

--Mais, prenez-y garde, duc, c'est de la constance, cela.

--Non, madame, c'est du calcul.

--Allons, je vois que vous êtes en train de vous dévouer.

--Je ne fais jamais les choses à demi, madame la duchesse.

--Eh bien! Dieu nous aide! et nous prendrons exemple sur vous, monsieur

le duc, nous vous le promettons. Allons, messieurs, continua la

duchesse, il y a tantôt une heure et demie que nous sommes ici, et il

serait temps, je crois, rentrer dans les jardins si nous ne voulons pas

que l'on commente par trop notre absence. D'ailleurs, nous devons avoir

sur le rivage une pauvre déesse de la Nuit qui nous attend pour nous

remercier de la préférence que nous lui accordons sur le soleil, et il

ne serait pas poli de la trop faire attendre.

--Avec la permission de Votre Altesse, madame, dit Laval, il faut

cependant que je vous retienne encore un instant pour vous soumettre

l'embarras où je me trouve.

--Parlez, comte, reprit la duchesse, de quoi s'agit-il?

--Il s'agit de nos requêtes, de nos protestations, de nos mémoires; il a

été convenu, vous le savez, que nous ferions imprimer toutes ces pièces

par des ouvriers qui ne sauraient pas lire.

--Après?

--Eh bien! j'ai acheté une presse, je l'ai établie dans la cave d'une

maison, derrière le Val-de-Grâce. J'ai enrôlé les ouvriers nécessaires,

et nous avons eu jusqu'à présent, comme Votre Altesse a pu le voir, un

résultat satisfaisant. Mais ne voilà-t-il pas que le bruit de la machine

a fait croire aux voisins que nos gens fabriquaient de la fausse

monnaie, et qu'hier une descente de la police a eu lieu dans la maison.

Heureusement, on a eu le temps d'arrêter le travail et de rouler un lit

sur la trappe, de sorte que les alguazils de Voyer d'Argenson n'y ont

rien vu. Mais comme pareille visite pourrait se renouveler et ne pas

tourner si heureusement; aussitôt leur départ j'ai congédié les

ouvriers, enterré la presse, et fait porter chez moi toutes les

épreuves.

--Et vous avez bien fait, comte! s'écria le cardinal de Polignac.

--Oui, mais maintenant comment allons-nous faire? demanda madame du

Maine.

--Transportons la presse chez moi, dit Pompadour.

--Ou chez moi, dit Valef.

--Non, non, dit Malezieux, une presse est un moyen trop dangereux, un

homme de la police peut se glisser parmi les ouvriers et tout perdre.

D'ailleurs, nous devons avoir bien peu de choses à imprimer maintenant.

--Oui, dit Laval, le plus fort est fait.

--Eh bien! continua Malezieux, mon avis serait de recourir tout

simplement, comme je l'avais proposé d'abord, à un copiste intelligent,

discret et sûr, à qui on donnerait assez d'argent pour acheter son

silence.

--Oh! de cette façon, ce serait bien plus sûr, s'écria monsieur de

Polignac.

--Oui, mais où trouver un pareil homme? dit le prince; vous comprenez

que, pour une affaire de cette importance, il serait dangereux de

prendre le premier venu.

--Si j'osais... dit l'abbé Brigaud.

--Osez, l'abbé, osez, dit la duchesse du Maine.

--Je dirais, continua l'abbé, que j'ai votre affaire sous la main.

--Eh bien! quand je vous le disais, s'écria Pompadour, que l'abbé est un

homme précieux.

--Mais véritablement ce qu'il nous faut? demanda Polignac.

--Oh! Votre Éminence le ferait faire exprès qu'elle ne trouverait pas

mieux. Une véritable machine, qui écrira tout sans rien lire.

--Puis, pour plus grande précaution, dit le prince, nous pourrions

rédiger en espagnol les pièces les plus importantes, et comme ces pièces

sont spécialement destinées à Sa Majesté Catholique, nous aurions le

double avantage de procéder dans une langue inconnue à notre copiste, et

comme naturellement cela lui donnera un peu plus de mal, ce sera une

occasion de le payer plus cher, sans qu'il se doute lui-même de

l'importance de ce qu'il copie.

--Alors, prince, dit Brigaud, j'aurai l'honneur de vous l'envoyer.

--Non pas non pas, dit Cellamare, il ne faut pas que ce drôle mette le

pied à l'ambassade d'Espagne. Tout cela se fera par intermédiaire, s'il

vous plaît.

--Oui, oui, nous arrangerons tout cela, dit madame du Maine; l'homme est

trouvé, c'est le principal; vous en répondez, Brigaud?

--Oui, madame, j'en réponds.

--C'est tout ce qu'il faut; maintenant, rien ne nous retient plus,

continua la duchesse. Monsieur d'Harmental, donnez-moi le bras, je vous

prie.

Le chevalier s'empressa d'obéir à madame du Maine, qui, n'ayant pu

jusque-là s'occuper de lui, ainsi qu'elle avait fait de tout le monde,

saisissait cette occasion de lui exprimer, par cette faveur, sa

reconnaissance pour le courage qu'il avait montré rue des Bons-Enfants

et l'habileté dont il avait fait preuve en Bretagne.

À la porte du pavillon, les envoyés groenlandais, redevenus de simples

invités de la fête de Sceaux, trouvèrent une petite galère pavoisée aux

armes de France et d'Espagne, qui à défaut du pont qui avait disparu,

les attendait pour les conduire à l'autre bord. Madame du Maine y entra

la première, fit asseoir d'Harmental près d'elle, laissant Malezieux

faire les honneurs à Cellamare et à Richelieu; puis aussitôt, au signal

donné par une musique cachée, la galère commença de voguer vers le

rivage.

Comme l'avait dit la duchesse, la déesse de la Nuit, vêtue d'une longue

robe de gaze noire, semée d'étoiles d'or, l'attendait de l'autre côté du

petit lac, accompagnée des douze Heures qui se partagent son empire; la

galère se dirigea vers ce groupe, qui, aussitôt qu'il vit la duchesse à

portée de l'entendre, commença à chanter une cantate appropriée au

sujet. Cette cantate s'ouvrait par un choeur de quatre vers, auquel

succédait un solo, suivi lui-même d'une seconde reprise en choeur, le

tout d'un goût si exquis, que chacun se retourna vers Malezieux, le

grand ordonnateur des fêtes, pour le féliciter sur ce divertissement.

Seul au milieu de tous, et aux premières notes du solo, d'Harmental

avait tressailli d'étrange façon, car la voix de la chanteuse avait,

avec une autre voix bien connue de lui et bien chère à son souvenir, une

affinité telle que, quelque improbable que fût à Sceaux la présence de

Bathilde, le chevalier s'était levé tout debout, par un mouvement plus

fort que lui-même, pour regarder la personne dont l'accent lui avait

fait éprouver une si singulière émotion. Malheureusement, malgré les

flambeaux que les Heures, ses sujettes, tenaient à la main, il ne

pouvait apercevoir le visage de la déesse, couvert qu'il était par un

voile pareil à la robe dont elle était revêtue. Il entendait seulement

cette voix pure, flexible, sonore, monter et redescendre, avec cette

large, savante et facile méthode qu'il avait tant admirée lorsque la

première fois cette voix l'avait frappé rue du Temps-Perdu, et chaque

accent de cette voix, plus distincte à mesure qu'il approchait du

rivage, retentissait jusqu'au fond de son coeur et le faisait frissonner

de la tête aux pieds. Enfin, la galère aborda, le solo cessa et le

choeur reprit. Mais d'Harmental, toujours debout et insensible à toute

autre pensée qu'à celle qui l'occupait, continuait de suivre, dans son

souvenir, la voix éteinte et les notes envolées.

--Eh bien! monsieur d'Harmental, dit la duchesse du Maine, êtes-vous si

accessible aux charmes de la musique qu'elle vous fasse oublier que vous

êtes mon cavalier?

--Oh! pardon, pardon, madame, dit d'Harmental en sautant sur le rivage

et en tendant la main à la duchesse; mais il m'avait semblé reconnaître

cette voix, et cette voix, je dois l'avouer, me rappelle des souvenirs

si puissants....

--Cela prouve que vous êtes un habitué de l'Opéra, mon cher chevalier,

dit la duchesse du Maine, et que vous appréciez comme il convient le

talent de mademoiselle Bury.

--Comment! cette voix que je viens d'entendre est celle de mademoiselle

Bury? demanda d'Harmental avec étonnement.

--Elle-même, monsieur, et si vous n'en croyez point ma parole, reprit la

duchesse d'un ton où perçait une légère nuance de dépit, permettez-moi

de prendre le bras de Laval ou de Pompadour, et allez vous en assurer

vous même.

--Oh! madame, dit d'Harmental en retenant respectueusement la main que

la duchesse avait fait un mouvement pour retirer, que Votre Altesse

m'excuse. Nous sommes dans les jardins d'Armide, et un moment d'erreur

est permis au milieu de pareils enchantements.

Et présentant de nouveau son bras à la duchesse, il s'éloigna avec elle

dans la direction du château.

En cet instant, un faible cri se fit entendre, et, si faible qu'il fût,

arriva au coeur de d'Harmental, qui se retourna presque malgré lui.

--Qu'y a-t-il? demanda la duchesse du Maine, avec une inquiétude mêlée

d'impatience.

--Rien, rien, dit Richelieu, c'est la petite Bury qui a ses vapeurs;

mais rassurez-vous, madame la duchesse, je connais la maladie: elle

n'est point dangereuse... et même, si vous le désirez bien fort, j'irai

prendre demain de ses nouvelles.

Deux heures après ce petit accident, qui du reste était trop peu de

chose pour troubler en rien la fête, le chevalier d'Harmental ramené à

Paris par l'abbé Brigaud, rentrait dans sa petite mansarde de la rue du

Temps-Perdu, de laquelle il était absent depuis six semaines.

Le chevalier d'Harmental · 第 44 / 116 题