Comte d'Érée.»

--Eh bien! prince, s'écria madame du Maine, vous rendrez-vous enfin?

Voyez, outre ces trois lettres, en voilà encore une de Lavauguyon, une

de Bois-Davy, une de Fumée. Tenez, tenez, chevalier, voici notre main

droite; c'est celle qui tiendra la plume; qu'elle vous soit un gage

qu'au jour où sa signature sera une signature royale, elle n'aura rien à

vous refuser.

--Merci, madame, dit d'Harmental en y posant respectueusement les

lèvres, mais cette main m'a déjà donné plus que je ne mérite, et le

succès lui-même me récompensera si grandement en mettant Votre Altesse à

la place qu'elle doit occuper, que je n'aurai ce jour-là vraiment plus

rien à désirer.

--Et maintenant, Valef, c'est votre tour, reprit la duchesse: nous vous

avons gardé pour le dernier, parce que vous étiez le plus important. Si

j'ai bien compris les signes que nous avons échangés pendant le dîner,

vous n'êtes pas mécontent de Leurs Majestés Catholiques, n'est-ce pas?

--Que dirait Votre Altesse Sérénissime d'une lettre écrite de la main

même de Sa Majesté Philippe?

--Ce que je dirais d'une lettre écrite de la main même de Sa Majesté!

s'écria madame du Maine; je dirais que c'est plus que je n'ai jamais osé

espérer.

--Prince, dit Valef en passant un papier à Cellamare vous connaissez

l'écriture de Sa Majesté le roi Philippe V, assurez donc à Son Altesse

Royale, qui n'ose pas le croire, que cette lettre est bien tout entière

de sa main.

--Tout entière, dit Cellamare en inclinant la tête, tout entière, c'est

la vérité.

--Et à qui est-elle adressée? dit madame du Maine en la prenant aux

mains du prince.

--Au roi Louis XV, madame, dit Valef.

--Bon, bon, dit la duchesse, nous la ferons mettre sous les yeux de Sa

Majesté par le maréchal de Villeroy. Voyons ce qu'il dit; et elle lut

aussi rapidement que le lui permettait la difficulté de l'écriture:

«L'Escurial, 16 mars 1718.

Depuis que la Providence m'a placé sur le trône d'Espagne, je n'ai pas

perdu de vue pendant un seul instant les obligations de ma naissance:

Louis XIV, d'éternelle mémoire, est toujours présent à mon esprit. Il me

semble toujours entendre ce grand prince au moment de notre séparation

me dire en m'embrassant: Il n'y a plus de Pyrénées! Votre Majesté est le

seul rejeton de mon frère aîné, dont je ressens tous les jours la perte:

Dieu vous a appelé à la succession de cette grande monarchie, dont la

gloire et les intérêts me seront précieux jusqu'à la mort. Enfin, je

vous porte au fond de mon coeur, et je n'oublierai jamais, pour rien au

monde, ce que je dois à Votre Majesté, à ma patrie et à la mémoire de

mon aïeul.

Mes chers Espagnols, qui m'aiment avec tendresse et qui sont bien

assurés de celle que j'ai pour eux, ne sont point jaloux des sentiments

que je vous témoigne, et sentent bien que notre union est la base de la

tranquillité publique. Je me flatte que mes intérêts personnels sont

encore chers à une nation qui m'a nourri dans son sein, et que cette

généreuse noblesse qui a versé tant de sang pour les soutenir regardera

toujours avec amour un roi qui se glorifie de lui avoir obligation et

d'être né au milieu d'elle.».

--Ceci s'adresse à vous, messieurs, dit madame la duchesse du Maine,

s'interrompant et saluant gracieusement de la main et du regard ceux qui

l'entouraient, puis elle continua, impatiente qu'elle était de connaître

le reste de l'épître:

«De quel oeil donc vos fidèles sujets peuvent-ils regarder le traité qui

se signe contre moi, ou pour mieux dire contre vous-même? Depuis le

temps que vos finances épuisées ne peuvent fournir aux dépenses

courantes de la paix, on veut que Votre Majesté s'unisse à mon plus

mortel ennemi et me fasse la guerre si je ne consens à livrer la Sicile

à l'archiduc.

Je ne souscrirai jamais à ces conditions, elles me sont insupportables.

Je n'entre pas dans les conséquences funestes de cette alliance: je me

renferme à prier instamment Votre Majesté de convoquer incessamment les

états généraux de son royaume, pour délibérer sur une affaire de si

grande conséquence.»

--Les états généraux! murmura le cardinal de Polignac.

--Eh bien! que dit Votre Éminence des états généraux? interrompit avec

impatience madame du Maine. Cette mesure a-t-elle le malheur de ne point

obtenir votre approbation?

--Je ne blâme ni n'approuve, madame, répondit le cardinal; seulement je

songe que même convocation a été faite pendant la Ligue, et que

Philippe II s'en est assez mal trouvé.

--Les temps et les hommes sont changés, monsieur le cardinal, reprit

vivement la duchesse du Maine. Nous ne sommes plus en 1594, mais en

1718: Philippe II était Flamand et Philippe V est Français. Les mêmes

résultats ne peuvent donc se représenter, puisque les causes sont

différentes.

Pardon, messieurs. Et elle reprit sa lecture:

«Je vous fais cette prière au nom du sang qui nous unit, au nom de ce

grand roi dont nous tirons notre origine, au nom de vos peuples et des

miens; s'il y eut jamais occasion d'écouter la voix de la nation

française, c'est aujourd'hui. Il est indispensable d'apprendre

d'elle-même ce qu'elle pense, de savoir si en effet elle veut nous

déclarer la guerre. Dans le temps où je suis prêt à exposer ma vie pour

maintenir sa gloire et ses intérêts, j'espère que vous répondrez au plus

tôt à la proposition que je vous fais; que l'assemblée que je vous

demande préviendra les malheureux engagements où nous pourrions tomber,

et que les forces de l'Espagne ne seront employées qu'à soutenir la

grandeur de la France et à humilier ses ennemis, comme je ne les

emploierai jamais que pour marquer à Votre Majesté la tendresse sincère

et inexprimable que j'ai pour elle.»

--Eh bien! que dites-vous de cela, messieurs? Sa Majesté Catholique

pouvait-elle plus faire pour nous? demanda madame du Maine.

--Elle pouvait joindre à cette lettre une épître directement adressée

aux états généraux, répondit le cardinal; cette épître, si le roi eût

daigné l'envoyer, aurait eu, j'en suis certain, une grande influence sur

leur délibération.

--La voici, dit le prince de Cellamare en tirant à son tour un papier de

sa poche.

--Comment, prince! reprit le cardinal, que dites-vous?

--Je dis que Sa Majesté Catholique a été de l'avis de Votre Éminence, et

qu'elle m'a adressé cette épître, qui est le complément de la lettre

qu'elle a remise au baron de Valef.

--Alors, rien ne nous manque plus! s'écria madame du Maine.

--Il nous manque Bayonne, dit le prince de Cellamare en secouant la

tête.

Bayonne, la porte de la France!

En ce moment, d'Avranches entra annonçant monsieur le duc de Richelieu.

--Et maintenant, prince, il ne vous manque plus rien, dit en riant le

marquis de Pompadour, car voilà celui qui en a la clef.

Le chevalier d'Harmental · 第 42 / 116 题