Chapitre 19

Mais le lendemain, Bathilde dit en riant à Buvat qu'elle croyait que ses

maîtres n'avaient plus rien à lui apprendre, qu'elle en savait autant

qu'eux, et que les conserver plus longtemps serait de l'argent perdu.

Comme Buvat ne trouvait rien d'aussi beau que les dessins de Bathilde;

comme, lorsque Bathilde chantait, il se sentait enlever au troisième

ciel, il n'eut pas de peine à croire sa pupille, d'autant moins que les

maîtres, avec une bonne foi assez rare, avouèrent que leur élève en

savait assez pour aller désormais toute seule. C'est que tel était le

sentiment qu'inspirait Bathilde, qu'il épurait tout ce qui s'approchait

d'elle.

On comprend que cette double déclaration fit grand plaisir à Buvat; mais

ce n'était pas assez pour Bathilde que d'épargner sur la dépense; elle

résolut encore d'ajouter au gain. Quoiqu'elle eût fait des progrès à peu

près pareils dans la musique et dans le dessin, elle comprit que le

dessin seul pouvait lui être une ressource, tandis que la musique ne lui

serait jamais qu'un délassement. Elle réserva donc toute son application

pour le dessin, et comme elle y était vraiment d'une force supérieure,

elle arriva bientôt à faire de délicieux pastels. Enfin, un jour, elle

voulut connaître la valeur de ses oeuvres, et pria Buvat, en allant à

son bureau, de montrer au marchand de couleurs chez qui elle achetait

son papier et ses crayons, et qui demeurait au coin de la rue de Cléry

et de la rue du Gros-Chenet, deux têtes d'enfant qu'elle avait faites de

fantaisie, et de lui demander ensuite ce qu'il les estimait. Buvat se

chargea de la commission sans y entendre le moins du monde malice, et

s'en acquitta avec sa naïveté ordinaire. Le marchand, habitué à de

pareilles propositions, tourna et retourna d'un air dédaigneux les têtes

entre ses mains, et, tout en les critiquant fort, dit qu'il ne pourrait

offrir que quinze livres de chaque. Buvat, blessé non pas du prix

offert, mais de la manière peu respectueuse dont l'industriel avait

parlé du talent de Bathilde, les lui tira assez brusquement des mains,

en lui disant qu'il le remerciait.

Le marchand, croyant alors que le bonhomme ne trouvait pas le prix assez

élevé, dit qu'en faveur de la connaissance il donnerait des deux têtes

jusqu'à quarante livres; mais Buvat, rancuneux en diable quand il

s'agissait d'une offense faite à la perfectibilité de sa pupille, lui

répondit sèchement que les dessins qu'il lui avait montrés n'étaient

point à vendre, et qu'il n'en demandait le prix que pour sa propre

satisfaction. Or, comme on le sait, du moment où les dessins ne sont

point à vendre, ils augmentent singulièrement de valeur; il en résulta

que le marchand finit par en offrir jusqu'à cinquante livres; mais

Buvat, peu sensible à cette proposition, dont il n'avait pas même l'idée

qu'il pût profiter, remit les dessins dans leur carton, sortit de chez

le marchand avec toute la fierté d'un homme blessé dans sa dignité, et

s'achemina vers son bureau. À son retour, le marchand se trouva comme

par hasard sur sa porte, mais Buvat en le voyant prit au large. Cela ne

servit à rien, le marchand alla à lui, et, lui mettant les deux mains

sur les épaules, lui demanda s'il ne voulait pas lui donner les deux

dessins pour le prix qu'il avait dit. Buvat lui répondit une seconde

fois, et d'une voix plus aigre encore que la première, que les dessins

n'étaient point à vendre.

--C'est fâcheux, reprit le marchand, j'aurais été jusqu'à quatre-vingts

livres, et il retourna sur la porte d'un air indifférent, mais tout en

suivant Buvat du coin de l'oeil. Buvat, de son côté, continua son chemin

avec une fierté qui donnait quelque chose de plus grotesque encore à sa

tournure, et, sans s'être retourné une seule fois, disparut au coin de

la rue du Temps-Perdu.

Bathilde entendit Buvat qui montait tout en battant les barreaux de

l'escalier avec sa canne, ce qui produisait un bruit régulier dont il

avait l'habitude d'accompagner sa marche ascendante. Elle courut

aussitôt au-devant de lui jusque sur le palier, car elle était fort

inquiète du résultat de la négociation, et lui jetant, avec un reste de

ses habitudes enfantines, les bras autour du cou:

--Eh bien! bon ami, demanda-t-elle, qu'a dit monsieur Papillon?

C'était le nom du marchand de couleurs.

--Monsieur Papillon, répondit Buvat en s'essuyant le front, monsieur

Papillon est un impertinent!

La pauvre Bathilde pâlit.

--Comment cela, bon ami, un impertinent!

--Oui, un impertinent, qui, au lieu de se mettre à genoux devant tes

dessins, s'est permis de les critiquer.

--Oh! si ce n'est que cela, bon ami, dit Bathilde en riant, il a raison.

Songez donc que je ne suis encore qu'une écolière. Mais enfin en a-t-il

offert un prix quelconque?

--Oui, répondit Buvat, il a eu encore cette impertinence.

--Et quel prix? demanda Bathilde toute tremblante.

--Il en a offert quatre-vingts livres!

--Quatre-vingts livres! s'écria Bathilde. Oh! vous vous trompez sans

doute, bon ami.

--Il a osé offrir quatre-vingts livres des deux, je le répète, répondit

Buvat en appuyant sur chaque syllabe.

--Mais c'est quatre fois ce qu'ils valent, dit la jeune fille en battant

des mains de joie.

--C'est possible, reprit Buvat, quoique je n'en croie rien; mais il n'en

est pas moins vrai que monsieur Papillon est un impertinent.

Ce n'était pas l'avis de Bathilde; aussi pour ne pas entamer une

discussion si délicate avec Buvat, changea-t-elle de conversation, en

lui annonçant que le dîner était servi, annonce qui avait ordinairement

pour résultat de donner immédiatement un autre cours aux idées du

bonhomme. Buvat remit, sans observations ultérieures, le carton entre

les mains de Bathilde, et entra dans la petite salle à manger en battant

ses cuisses avec ses mains et en fredonnant l'inévitable:

_Laisse-moi aller,_

_Laissez-moi jouer, etc._

Il dîna d'aussi bon appétit que si son amour-propre presque paternel

était pur de tout échec, et qu'il n'y eût point de monsieur Papillon au

monde.

Le soir même, tandis que Buvat était monté dans sa chambre pour faire

ses copies, Bathilde remit le carton à Nanette, lui dit de porter à

monsieur Papillon les deux têtes qu'il renfermait, et de lui demander

les quatre-vingts livres qu'il en avait offertes à Buvat.

Nanette obéit, et Bathilde attendit son retour avec anxiété, car elle ne

pouvait croire que Buvat ne se fût trompé sur le prix. Dix minutes après

elle fut entièrement rassurée, car la bonne femme rentra avec les

quatre-vingts livres.

Bathilde prit l'argent de ses mains, le regarda un instant les larmes

aux yeux, puis, le posant sur la table, elle alla en silence

s'agenouiller vers le crucifix qui était au pied de son lit, et auquel

chaque soir elle faisait sa prière. Mais cette fois la prière était

changée en actions de grâces. Elle allait donc pouvoir rendre au bon

Buvat une partie de ce qu'il avait fait pour elle.

Le lendemain, Buvat, en revenant de son bureau, voulut, ne fût-ce que

pour narguer monsieur Papillon, repasser encore devant sa porte; mais

son étonnement fut grand lorsqu'à travers les carreaux de la boutique il

aperçut, dans de magnifiques cadres, les deux têtes d'enfant qui le

regardaient. En même temps la porte s'ouvrit, et le marchand parut.

--Eh bien! papa Buvat, lui dit-il, nous avons donc fait nos petites

réflexions! nous nous sommes décidés à nous défaire de nos deux têtes

qui n'étaient pas à vendre! Ah! trédame! je ne vous croyais pas si roué,

voisin! Vous m'avez tiré quatre-vingts bonnes livres de la poche, avec

tout cela! Mais c'est égal, dites à mademoiselle Bathilde, que comme

c'est une bonne et sainte fille, par considération pour elle, si elle

veut m'en donner deux comme cela tous les mois, et s'engager d'un an à

n'en point faire pour d'autres, je les lui prendrai au même prix.

Buvat demeura atterré; il grommela une réponse que le marchand ne put

entendre, et prit la rue du Gros-Chenet en choisissant les pavés où il

posait le bout de sa canne, ce qui était encore chez lui une grande

marque de préoccupation. Puis il remonta ses cinq étages sans battre les

barres de l'escalier, ce qui fit qu'il ouvrit la chambre de Bathilde

sans que Bathilde l'eût entendu. La jeune fille dessinait; elle avait

déjà commencé une autre tête.

En apercevant son bon ami debout sur la porte et avec un air tout

soucieux, Bathilde posa sur la table carton et pastels, et courut à lui

en demandant ce qui était arrivé; mais Buvat, sans répondre, essuya deux

grosses larmes, et avec un accent de sensibilité indéfinissable.

--Ainsi, dit-il, la fille de mes bienfaiteurs, l'enfant de Clarice Gray

et d'Albert du Rocher travaille pour vivre!

--Mais, petit père, répondit Bathilde, moitié pleurant, moitié riant, je

ne travaille pas, je m'amuse.

Le mot petit père était dans les grandes occasions substitué par

Bathilde au mot bon ami et il avait d'ordinaire pour résultat de calmer

les plus grandes peines du bonhomme, mais cette fois la ruse échoua.

--Je ne suis ni votre petit père, ni votre bon ami, murmura Buvat en

secouant la tête, et en regardant la jeune fille avec une bonhomie

admirable; je suis tout simplement le pauvre Buvat, que le roi ne paie

plus, et qui ne gagne point assez avec son écriture pour continuer de

vous donner l'éducation qui convient à une demoiselle comme vous.

Et il laissa tomber ses bras avec un tel découragement, que sa canne lui

échappa des mains.

--Oh! mais, vous voulez donc à votre tour me faire mourir de chagrin?

s'écria Bathilde en éclatant en sanglots, tant la douleur de Buvat se

peignait sur son visage.

--Moi, te faire mourir de chagrin, mon enfant! s'écria Buvat, avec un

accent de profonde tendresse. Qu'est-ce que j'ai donc dit? Qu'est-ce que

j'ai donc fait?

Et Buvat joignit les mains, et fut prêt à tomber à genoux devant elle.

--À la bonne heure! dit Bathilde, voilà comme je vous aime, petit père;

c'est quand vous tutoyez votre fille; mais quand vous ne me tutoyez pas,

il me semble que vous êtes fâché contre moi, et alors je pleure.

--Mais je ne veux pas que tu pleures, moi! dit Buvat. Eh bien! il ne

manquerait plus que cela, de te voir pleurer!

--Alors, dit Bathilde, je pleurerai toujours si vous ne me laissez pas

faire ce que je veux.

Cette menace de Bathilde toute puérile qu'elle était, fit frissonner

Buvat depuis la pointe du pied jusqu'à la racine des cheveux; car depuis

le jour où l'enfant pleurait sa mère, pas une larme n'était tombée des

yeux de la jeune fille.

--Eh bien! dit Buvat, fais donc comme tu veux, et ce que tu veux; mais

promets-moi que le jour où le roi me payera mon arriéré....

--C'est bon, c'est bon, petit père! dit Bathilde en interrompant Buvat;

nous verrons tout cela plus tard; mais, en attendant, vous êtes cause

que le dîner refroidit.

Et la jeune fille, prenant le bonhomme sous le bras passa avec lui dans

la salle à manger, où, par ses plaisanteries et sa gaîté, elle eut

bientôt effacé sur la bonne grosse figure de Buvat jusqu'à la dernière

trace de tristesse.

Qu'eût-ce donc été si le pauvre Buvat eût tout su?

En effet, Bathilde avait songé que pour qu'elle continuât de bien placer

ses dessins, il n'en fallait pas trop faire; et, comme on l'a vu, sa

prévision était juste, puisque le marchand de couleurs avait dit à Buvat

qu'il en prendrait deux par mois, mais à la condition que Bathilde ne

travaillerait pas pour d'autres que pour lui. Or, ces deux dessins,

Bathilde pouvait les faire en huit ou dix jours: il lui restait donc par

mois quinze jours au moins qu'elle ne se croyait plus le droit de

perdre; si bien que, comme elle avait fait autant de progrès dans son

éducation de femme de ménage que dans celle de femme du monde, elle

avait chargé le matin même Nanette de chercher, sans dire pour qui,

parmi les connaissances quelque ouvrage d'aiguille, difficile et par

conséquent bien payé, auquel elle pourrait se livrer en l'absence de

Buvat, et dont la rétribution viendrait encore ajouter au bien-être de

la maison.

Nanette, qui ne savait qu'obéir à sa jeune maîtresse s'était donc mise

en quête le jour même, et n'avait pas eu besoin d'aller bien loin pour

trouver ce qu'elle cherchait. C'était le temps des dentelles et des

accrocs; les grandes dames payaient la guipure cinquante louis l'aune,

et couraient ensuite négligemment par les bosquets avec des robes plus

transparentes encore que celles que Juvénal appelait de l'air tissu. Il

en résultait comme on le comprend bien, force déchirures, qu'il fallait

cacher aux regards des mères ou des maris; de sorte qu'à cette époque,

il y avait peut-être plus encore à gagner à raccommoder les dentelles

qu'à les vendre. Dès son coup d'essai en ce genre, Bathilde fit des

miracles; son aiguille semblait être celle d'une fée. Aussi Nanette

reçut-elle force compliments sur la Pénélope inconnue qui refaisait

ainsi le jour l'ouvrage que l'on défaisait la nuit.

Grâce à cette laborieuse résolution de Bathilde, résolution dont une

partie resta ignorée de tout le monde et même de Buvat, l'aisance prête

à manquer dans le ménage y rentra par une double source. Buvat, plus

tranquille désormais, et voyant bien que, sans que Bathilde se fût

positivement prononcée à ce sujet, il lui fallait cependant renoncer à

ses promenades du dimanche, qu'il ne trouvait si charmantes que parce

qu'il les faisait avec elle, résolut donc de tirer parti de cette

fameuse terrasse qui avait été d'un poids si fort dans le choix de son

logement. Pendant huit jours, chaque matin et chaque soir, il passa une

heure à prendre ses mesures, sans que personne, même Bathilde, eût

l'idée de ce qu'il voulait faire. Enfin, il s'arrêta à un jet d'eau, à

une grotte et à un berceau.

Il faut avoir vu le bourgeois de Paris aux prises avec une de ces idées

fantastiques comme il en était venu une à Buvat le jour où il avait

résolu d'avoir un parc sur sa terrasse, pour comprendre tout ce que la

patience humaine peut exécuter de choses qui au premier abord paraissent

impossibles. Le jet d'eau ne fut presque rien. Comme nous l'avons dit,

les gouttières, de huit pieds plus élevées que la terrasse, donnaient

toutes facilités pour l'exécution. Le berceau même fut peu de chose:

quelques lattes peintes en vert, clouées en losange et tapissées de

jasmin et de chèvrefeuille, en firent les frais. Mais ce fut la grotte

qui devait être véritablement le chef-d'oeuvre de ces nouveaux jardins

de Sémiramis.

En effet, le dimanche, dès la pointe du jour, Buvat partait pour le bois

de Vincennes; et, arrivé là, il se mettait en quête de ces pierres

hétéroclites, aux formes torturées, dont les unes représentent

naturellement des têtes de singe, les autres des lapins accroupis,

celles-ci des champignons, celles-là des clochers de cathédrale; puis,

lorsqu'il en avait réuni un assez grand nombre, il les faisait mettre

dans une brouette, et, moyennant une livre tournois, qu'il consacrait

hebdomadairement à cette dépense, il les faisait amener au cinquième

étage de la rue du Temps-Perdu. Cette première collection dura trois

mois à compléter.

Puis Buvat passa des monolithes aux végétaux. Toute racine ayant

l'imprudence de sortir de terre, sous la forme d'un serpent ou sous

l'apparence d'une tortue, devint la propriété de Buvat, qui, une petite

serpe à la main, se promenait les yeux fixés sur le sol, avec autant

d'attention qu'un homme qui aurait cherché un trésor, et qui, dès qu'il

apercevait une forme ligneuse à sa convenance, se précipitait la face

contre terre avec l'acharnement d'un tigre qui fond sur sa proie. À

force de frapper, de hacher, de scier, il finissait par l'arracher du

sol. Cette recherche obstinée, à laquelle les gardes de Vincennes et de

Saint-Cloud essayèrent plus d'une fois de mettre empêchement, mais sans

pouvoir y réussir tant Buvat, par sa persévérance, déjouait leur

activité, dura trois autres mois, au bout desquels il vit enfin, à sa

grande satisfaction, tous ses matériaux réunis.

Alors commença l'oeuvre architecturale. La plus grosse comme la plus

petite pierre qui devait servir à l'édification de la Babel moderne fut

tournée et retournée d'abord sur toutes ses faces, afin qu'elle s'offrît

à la vue par son côté le plus avantageux; puis posée, puis assurée, puis

cimentée de façon que chaque saillie extérieure présentât la capricieuse

imitation d'une tête d'homme, d'un corps d'animal, d'une plante, d'une

fleur ou d'un fruit. Bientôt ce fut un amas chimérique des apparences

les plus opposées, auxquelles vinrent se joindre en serpentant, en

rampant, en grimpant, toutes ces racines aux formes ophidiennes ou

batraciennes, que Buvat avait surprises en flagrant délit de

ressemblance avec un reptile quelconque. Enfin, la voûte s'arrondit et

servit de repaire à une hydre magnifique, la pièce la plus précieuse de

la collection, et aux sept têtes de laquelle Buvat eut l'heureuse idée

d'ajouter, pour leur donner un air encore plus formidable, des yeux

d'émail et des dards de drap écarlate. Il en résulta que lorsque la

chose eut atteint toute sa perfection, ce n'était plus qu'avec une

certaine hésitation que Buvat approchait de la terrible caverne, et que,

dans les premiers temps, pour rien au monde, il ne se serait promené la

nuit, tout seul, sur la terrasse.

Le chevalier d'Harmental · 第 29 / 116 题