L'oeuvre babylonienne de Buvat avait duré douze mois. Pendant ces douze
mois, Bathilde avait passé de sa quinzième à sa seizième année, de sorte
que la gracieuse jeune fille était devenue une femme charmante. C'était
pendant cette période que son voisin Boniface Denis l'avait remarquée,
et avait tant fait que sa mère, qui n'avait rien à lui refuser, après
avoir été prendre des informations préalables à une bonne source,
c'est-à-dire à la rue Pagevin, avait commencé, sous un prétexte de
voisinage, par se présenter chez Buvat et chez sa pupille, et avait fini
par les inviter tous deux à venir passer chez elle les soirées du
dimanche. L'invitation avait été faite de si bonne grâce, qu'il n'y
avait pas eu moyen de refuser, quelque répugnance que Bathilde éprouvât
à sortir de sa solitude. D'ailleurs Buvat était enchanté qu'une occasion
de distraction se présentât pour Bathilde. Puis, au fond, comme il
savait que madame Denis avait deux filles, peut-être n'était-il point
fâché de jouir, dans cet orgueil paternel dont ne sont point exemptes
les meilleures âmes, du triomphe que sa pupille ne pouvait manquer
d'obtenir sur mademoiselle Émilie et sur mademoiselle Athénaïs.
Cependant, les choses ne se passèrent point précisément comme le
bonhomme les avait d'avance arrangée dans sa tête. Bathilde vit du
premier coup d'oeil à qui elle avait affaire, et apprécia la médiocrité
de ses rivales; de sorte que, lorsqu'on parla dessin, et qu'on lui fit
admirer les têtes, d'après la bosse, de ces demoiselles, elle prétendit
n'avoir rien à la maison qu'elle pût montrer, tandis que Buvat savait
parfaitement qu'il y avait dans ses cartons une tête d'enfant Jésus et
une tête de saint Jean, charmantes toutes deux. Ce ne fut pas tout!
Lorsqu'on la pria de chanter, après que mesdemoiselles Denis se furent
fait entendre, elle prit une simple petite romance en deux couplets qui
dura cinq minutes, au lieu du grand air sur lequel avait compté Buvat,
et qui devait durer trois quarts d'heure. Cependant, au grand étonnement
de Buvat, cette conduite parut augmenter singulièrement l'amitié de
madame Denis pour la jeune fille; car madame Denis, qui avait entendu
d'avance faire un grand éloge des talents de Bathilde, malgré son
orgueil maternel, n'était point sans quelque inquiétude sur le résultat
d'une lutte artistique entre les jeunes personnes. Bathilde fut donc
comblée de caresses par la bonne femme, qui, lorsqu'elle fut partie,
affirma à tout le monde que c'était une personne pleine de talents et de
modestie, qu'on n'avait rien dit de trop dans les éloges que l'on avait
faits sur son compte. Une mercière retirée ayant même alors voulu élever
la voix pour rappeler la position étrange de la pupille vis-à-vis du
bonhomme qui lui servait de tuteur, madame Denis imposa silence à cette
mauvaise langue, en disant qu'elle connaissait à fond cette histoire et
qu'il n'y avait pas le moindre détail qui ne fût à l'honneur de ses deux
voisins. C'était un léger mensonge que se permettait madame Denis en se
prétendant si bien renseignée, mais sans doute Dieu le lui pardonna en
faveur de l'intention.
Quant à Boniface, du moment où il ne pouvait pas jouer au cheval fondu
ou faire la roue, il était nul, de toute nullité. Il avait donc été ce
soir-là d'une stupidité si supérieure, que Bathilde, n'attachant aucune
importance à un pareil être, ne l'avait pas même remarqué.
Mais il n'en avait pas été ainsi de Boniface. Le pauvre garçon, qui
n'était qu'amoureux en voyant Bathilde de loin, était devenu fou en la
voyant de près. Il résulta de cette recrudescence de sentiment que
Boniface ne quitta plus sa fenêtre, ce qui força tout naturellement
Bathilde à fermer la sienne; car, on se le rappelle, M. Boniface
habitait alors la chambre occupée depuis par le chevalier d'Harmental.
Cette conduite de Bathilde, dans laquelle il était impossible de voir
autre chose qu'une suprême modestie, ne pouvait qu'augmenter la passion
de son voisin. Aussi fit-il de telles instances auprès de sa mère, que
celle-ci remonta de la rue Pagevin à la rue des Orties, et là apprit par
les questions qu'elle fit à une vieille portière devenue à peu près
aveugle et tout à fait sourde, quelque chose de cette scène mortuaire
que nous avons racontée, et dans laquelle Buvat avait joué un si beau
rôle. La bonne femme avait oublié les noms des principaux personnages;
elle se rappelait seulement que le père était un bel officier qui avait
été tué en Espagne, et la mère une charmante jeune femme qui était morte
de douleur et de misère. Ce qui l'avait surtout frappée, et ce qui lui
laissait des souvenirs si vifs, c'est que cette catastrophe était
arrivée l'année même de la mort de son carlin.
De son côté, Boniface s'était mis en quête, et il avait appris par
monsieur Joulu, son procureur, lequel était ami de monsieur Ladureau,
notaire de Buvat, que, chaque année, depuis dix ans, on plaçait cinq
cents francs au nom de Bathilde, lesquels cinq cents francs annuels
réunis aux intérêts, formaient un petit capital de sept ou huit mille
francs. Sept ou huit mille francs de capital étaient bien peu de chose
pour Boniface, qui, de l'aveu de sa mère, pouvait compter sur trois
mille livres de rentes; mais enfin ce capital, si chétif qu'il fût,
prouvait au moins que si Bathilde était loin d'avoir une fortune, elle
n'était pas non plus tout à fait dans la misère.
En conséquence, au bout d'un mois, pendant lequel madame Denis vit que
l'amour de Boniface allait toujours croissant, et où l'estime qu'elle
avait de son côté pour Bathilde, qui vint encore à deux de ses soirées,
ne subit aucune altération, elle se décida à faire la demande en règle.
Donc, une après-dînée que Buvat revenait de son bureau à son heure
ordinaire, madame Denis l'attendit sur sa porte, et, comme il allait
rentrer chez lui, elle lui fit comprendre d'un signe de la main et d'un
clignotement de l'oeil qu'elle avait quelque chose à lui dire. Buvat
comprit parfaitement la provocation, mit galamment le chapeau à la main
et suivit madame Denis, qui le conduisit dans la chambre la plus reculée
de sa maison, ferma les portes pour n'être surprise par personne, fit
asseoir Buvat, et, lorsqu'il fut assis, lui fit majestueusement la
demande de la main de Bathilde pour Boniface.
Buvat demeura tout étourdi de la proposition. Il ne lui était jamais
venu à l'esprit que Bathilde pût se marier. La vie sans Bathilde lui
semblait désormais une chose si impossible pour lui, qu'il changea de
couleur à la seule idée d'être abandonné par elle.
Madame Denis était trop bonne observatrice pour ne pas remarquer l'effet
étrange que sa demande avait produit sur le système nerveux de Buvat.
Elle ne voulut pas même lui laisser ignorer qu'une chose si importante
était passée inaperçue; elle lui offrit un flacon de sels à son usage,
et qu'elle laissait toujours sur la cheminée, à la vue de tout le monde,
pour se donner l'occasion de répéter deux ou trois fois par semaine
qu'elle avait les nerfs d'une extrême irritabilité. Buvat, qui avait
perdu la tête, au lieu de respirer purement et simplement ces sels à une
distance convenable, déboucha le flacon et se le fourra dans le nez.
L'effet du tonique fut rapide: Buvat bondit sur ses pieds comme si
l'ange d'Habacuc l'avait enlevé par les cheveux; son visage passa d'un
blanc fade au cramoisi le plus foncé; il éternua pendant dix minutes à
se faire sauter la cervelle; puis enfin, s'étant calmé peu à peu et
étant revenu insensiblement à l'état où il se trouvait au moment où la
proposition avait été faite, il répondit qu'il comprenait tout ce qu'une
pareille proposition avait d'honorable pour sa pupille. Mais que, comme
madame Denis le savait sans doute, il n'était que le tuteur de Bathilde,
qualité qui lui faisait une obligation de lui transmettre la demande, et
en même temps un devoir de la laisser parfaitement libre de l'accepter
ou de la refuser. Madame Denis trouva la réplique parfaitement juste, et
le reconduisit à la porte de la rue en lui disant qu'en attendant sa
réponse elle le priait de la croire sa très humble servante.
Buvat remonta chez lui et trouva Bathilde fort inquiète. Il avait
retardé d'une demi-heure sur la pendule, ce qui ne lui était pas arrivé
une seule fois depuis dix ans. L'inquiétude de la jeune fille redoubla
quand elle vit l'air triste et préoccupé de Buvat. Aussi voulut-elle
connaître tout d'abord ce qui causait la mine allongée de son bon ami.
Buvat, qui n'avait pas préparé son discours, essaya de reculer
l'explication jusqu'après le dîner, mais Bathilde déclara qu'elle ne se
mettrait point à table qu'elle ne sût ce qui était arrivé. Force fut
donc à Buvat de transmettre, séance tenante, à sa pupille, et sans
préparation aucune, la proposition de madame Denis.
Bathilde rougit d'abord comme fait toute jeune fille à qui l'on parle de
mariage; puis, prenant dans les siennes les deux mains de Buvat, qui
s'était assis de peur que les jambes lui manquassent et le regardant en
face avec ce doux sourire qui était le soleil du pauvre écrivain:
--Ainsi donc, lui dit-elle, petit père, vous avez assez de votre pauvre
fille, et vous voulez vous en débarrasser?
--Moi! dit Buvat, moi! avoir envie de me débarrasser de toi! Mais c'est
moi qui mourrai le jour où tu me quitterais!
--Eh bien! alors, petit père, répondit Bathilde, pourquoi venez-vous me
parler de mariage?
--Mais, dit Buvat, parce que... parce que... il faudra bien un jour que
tu t'établisses, et que tu ne trouveras peut-être pas plus tard un aussi
bon parti, quoique, Dieu merci! ma petite Bathilde mérite un peu mieux
qu'un monsieur Boniface.
--Non, petit père, reprit Bathilde, non, je ne mérite pas mieux que
monsieur Boniface; mais....
--Eh bien! mais?
--Mais... je ne me marierai jamais.
--Comment! dit Buvat, tu ne te marieras jamais!
--Pourquoi me marier? demanda Bathilde. Est-ce que nous ne sommes pas
heureux comme nous sommes?
--Si fait, nous sommes heureux! Sabre de bois! s'écria Buvat, je le
crois bien que nous le sommes!
Sabre de bois était un honnête juron dont se servait Buvat dans les
grandes occasions, et qui indiquait les inclinations pacifiques du
bonhomme.
--Eh bien! continua Bathilde avec son sourire d'ange, si nous sommes
heureux, restons comme nous sommes. Vous le savez, petit père, il ne
faut pas tenter Dieu.
--Tiens, dit Buvat, embrasse-moi, mon enfant! Ah! c'est comme si tu
venais de m'enlever Montmartre de dessus l'estomac!
--Vous ne désirez donc pas ce mariage? demanda Bathilde en posant ses
lèvres sur le front du bonhomme.
--Moi! désirer ce mariage! dit Buvat; moi! désirer te voir la femme de
ce petit gueux de Boniface! de ce satané chenapan que j'avais pris en
grippe, je ne savais pas pourquoi! Je le sais maintenant!
--Si vous ne désirez pas ce mariage, pourquoi m'en parlez-vous?
--Parce que tu sais bien que je ne suis pas ton père, dit Buvat; parce
que tu sais bien que je n'ai aucun droit sur toi; parce que tu sais bien
que tu es libre.
--Vraiment, je suis libre! dit en riant Bathilde.
--Libre comme l'air.
--Eh bien! si je suis libre, je refuse.
--Diable! tu refuses, dit Buvat; j'en suis bien content, c'est vrai;
mais comment vais-je dire cela à madame Denis?
--Comment? Dites-lui que je suis trop jeune, dites-lui que je ne veux
pas me marier, dites-lui que je veux rester éternellement avec vous.
--Allons dîner, dit Buvat; il me viendra peut-être une bonne idée en
mangeant la soupe. C'est drôle, l'appétit m'est revenu tout à coup. Tout
à l'heure, j'avais l'estomac si serré que j'aurais cru qu'il me serait
impossible d'avaler une goutte d'eau. Maintenant, je boirais la Seine.
Buvat mangea comme un ogre et but comme un Suisse; mais malgré cette
infraction à ses habitudes hygiéniques, aucune bonne idée ne lui vint;
de sorte qu'il fut obligé de dire tout bonnement à madame Denis que
Bathilde était très honorée de sa recherche, mais qu'elle ne voulait pas
se marier.
Cette réponse inattendue cassa bras et jambes à madame Denis; elle
n'avait jamais cru qu'une pauvre petite orpheline comme Bathilde pût
refuser un parti aussi brillant que son fils; elle reçut en conséquence
très sèchement le refus de Buvat, et elle répondit que chacun était
libre de sa personne, et que si mademoiselle Bathilde voulait rester
pour coiffer sainte Catherine, elle en était parfaitement la maîtresse.
Mais quand elle réfléchit à ce refus, que dans son orgueil maternel elle
ne pouvait comprendre, les anciennes calomnies qu'elle avait entendu
faire autrefois sur la jeune fille et sur son tuteur lui revinrent à
l'esprit, et comme elle était alors dans une disposition parfaite pour y
croire, elle ne fit plus aucun doute qu'elles ne fussent des vérités
avérées. Aussi, lorsqu'elle transmit à Boniface la réponse de sa belle
voisine, ajouta-t-elle pour le consoler de cet échec matrimonial, qu'il
était bien heureux que les négociations eussent tourné ainsi, attendu
qu'elle avait appris des choses qui, en supposant que Bathilde eût
accepté, ne lui eussent pas permis à elle, de laisser se conclure un
pareil mariage.
Il y a plus: madame Denis pensa qu'il n'était point de sa dignité que
son fils, après un refus si humiliant, conservât la chambre qu'il
habitait en face de Bathilde; elle lui en fit préparer, sur le jardin
une beaucoup plus grande et beaucoup plus belle, et elle mit
immédiatement en location celle que venait de quitter M. Boniface.
Huit jours après, comme M. Boniface, pour se venger de Bathilde, agaçait
Mirza, qui se tenait sur sa porte, n'ayant pas jugé qu'il fit assez beau
pour risquer ses pattes blanches dehors, Mirza, à qui l'habitude d'être
gâtée avait fait un caractère fort irritable, s'était élancée sur M.
Boniface et l'avait cruellement mordu au mollet.
C'est ce qui fait que le pauvre garçon, qui avait le coeur encore assez
malade et la jambe assez mal guérie, avait si amicalement conseillé à
d'Harmental de prendre garde à la coquetterie de Bathilde et de jeter
une boulette à Mirza.