Chapitre 18

En allant faire sa déclaration au commissaire du quartier, et ses

arrangements avec les pompes funèbres, Buvat s'était encore occupé de

chercher une femme qui pût prendre soin de la petite Bathilde, fonctions

dont il ne pouvait se charger lui-même, d'abord parce qu'il était dans

la parfaite ignorance des fonctions d'une gouvernante, et ensuite parce

que, allant à son bureau pendant six heures de la journée, il était

impossible que l'enfant demeurât seule en son absence. Heureusement il

avait sous la main ce qu'il lui fallait: c'était une bonne femme de

trente-cinq à trente-huit ans à peu près, qui était restée au service de

feue madame Buvat pendant les trois dernières années de sa vie, et dont,

pendant ces trois ans il avait pu apprécier les bonnes qualités. Il fut

convenu avec Nanette, c'était le nom de la bonne femme, qu'elle logerait

dans la maison, ferait la cuisine, prendrait soin de la petite Bathilde,

et aurait pour gages cinquante livres par an et sa nourriture.

Cette nouvelle disposition devait changer toutes les habitudes de Buvat,

en lui faisant un ménage, à lui qui avait toujours vécu en garçon, et

mangé en pension bourgeoise; il ne pouvait donc garder sa mansarde,

devenue trop étroite pour le surcroît d'existences attachées désormais à

la sienne; et dès le lendemain matin il se mit en quête d'un autre

logement. Il en trouva un rue Pagevin, car il tenait fort à ne pas

s'éloigner de la bibliothèque du roi, afin, quelque temps qu'il fît, d'y

arriver sans trop de désagrément; c'était un appartement composé de deux

chambres, d'un cabinet et d'une cuisine; il l'arrêta séance tenante,

donna le denier à Dieu, s'en alla rue Saint-Antoine acheter les meubles

qui lui manquaient pour garnir la chambre de Bathilde et celle de

Nanette, et le soir même, à son retour du bureau, le déménagement fut

opéré.

Le lendemain, qui était un dimanche, l'enterrement de Clarice eut lieu,

si bien que Buvat n'eut pas même besoin, pour rendre les derniers

devoirs à sa voisine, de demander un congé d'un jour à son chef. Pendant

une semaine ou deux, la petite Bathilde demanda à chaque instant sa

maman Clarice, mais son bon ami Buvat lui ayant apporté, pour la

consoler, force jolis joujoux, elle commença à parler moins souvent de

sa mère, et comme on lui avait dit qu'elle était partie pour rejoindre

son papa, elle finit par demander seulement de temps en temps quand ils

reviendraient tous les deux. Enfin le voile qui sépare nos premières

années du reste de notre vie s'épaissit peu à peu, et Bathilde les

oublia jusqu'au jour où la jeune fille, sachant enfin ce que c'était que

d'être orpheline, devait les retrouver l'un et l'autre dans ses

souvenirs d'enfant.

Buvat avait donné la plus belle des deux chambres à Bathilde; il avait

gardé l'autre pour lui, et avait relégué Nanette dans le cabinet. Cette

Nanette était une bonne femme, qui faisait passablement la cuisine,

tricotait d'une manière remarquable, et filait comme la sainte Vierge.

Mais, malgré ces divers talents, Buvat comprit que Nanette et lui

étaient loin de suffire à l'éducation d'une jeune fille, et que, quand

Bathilde aurait un magnifique point d'écriture, connaîtrait ses cinq

règles, aurait appris à coudre et à filer, elle ne saurait juste que la

moitié de ce qu'elle devait savoir, car Buvat avait envisagé

l'obligation dont il s'était chargé dans toute son étendue; c'était une

de ces saintes organisations qui ne pensent qu'avec le coeur, et il

avait compris que tout en devenant la pupille de Buvat, Bathilde n'en

serait pas moins la fille d'Albert et de Clarice. Il résolut donc de lui

donner une éducation conforme, non pas à sa situation présente, mais au

nom qu'elle portait.

Et, pour prendre cette résolution, Buvat avait fait un raisonnement bien

simple: c'est qu'il devait sa place à Albert, et que par conséquent le

revenu de cette place appartenait à Bathilde. Voici comment il divisait

ses neuf cents livres d'appointements annuels:

Quatre cent cinquante livres pour les maîtres de musique, de dessin et

de danse.

Quatre cent cinquante livres pour la dot de Bathilde.

Or en supposant que Bathilde, qui avait quatre ans se mariât quatorze

ans plus tard, c'est-à-dire à dix-huit ans, l'intérêt et le capital

réunis se monteraient, le jour de son mariage, à quelque chose comme

neuf ou dix mille livres. Ce n'était pas grand-chose, Buvat le savait

bien, et il en était fort peiné, mais il avait eu beau se creuser

l'esprit, il n'avait pas trouvé moyen de faire mieux.

Quant à la nourriture commune, au paiement du loyer, à l'entretien de

Bathilde, à son entretien à lui et aux gages de Nanette, il y ferait

face en se remettant à donner des leçons d'écriture et en faisant des

copies. À cet effet, il se lèverait à cinq heures du matin et se

coucherait à dix heures du soir. Ce serait tout bénéfice, car, grâce à

ce nouvel arrangement, il allongerait sa vie de quatre ou cinq heures

tous les jours.

Dieu bénit d'abord ces saintes résolutions: ni les leçons ni les copies

ne manquèrent à Buvat, et comme deux années s'écoulèrent avant que

Bathilde eût terminé l'éducation première dont il s'était chargé

lui-même, il put ajouter neuf cents livres à son petit trésor et placer

neuf cents livres sur la tête de Bathilde.

À six ans, Bathilde eut donc ce qu'ont rarement à cet âge les filles

des plus nobles et des plus riches maisons c'est-à-dire maître de danse,

maître de musique et maître de dessin.

Au reste, c'était tout plaisir que de faire des sacrifices pour cette

charmante enfant, car elle paraissait avoir reçu de Dieu une de ces

heureuses organisations dont l'aptitude fait croire à un monde

antérieur, tant ceux qui en sont doués semblent non pas apprendre une

chose nouvelle, mais se souvenir d'une chose oubliée. Quant à sa jeune

beauté, qui donnait de si magnifiques espérances, elle tenait tout ce

qu'elle avait promis.

Aussi Buvat était-il bien heureux toute la semaine quand après chaque

leçon il recevait les compliments des maîtres, et bien fier lorsque le

dimanche, après avoir passé l'habit saumon, la culotte de velours noir

et les bas chinés, il prenait par la main sa petite Bathilde et s'en

allait faire avec elle sa promenade hebdomadaire. C'était ordinairement

vers le chemin des Porcherons qu'il se dirigeait. C'était là le

rendez-vous des joueurs de boules, et Buvat avait été autrefois un grand

amateur de ce jeu. En cessant d'être acteur, il était devenu juge. À

chaque contestation qui s'élevait, c'était à lui qu'on en appelait, et

c'était une justice à lui rendre, il avait le coup d'oeil si exact, qu'à

la première vue il indiquait sans jamais se tromper, la boule la plus

proche du cochonnet. Aussi ses jugements étaient-ils sans appel et

respectés et suivis ni plus ni moins que ceux que saint Louis rendait à

Vincennes.

Mais encore, il faut le dire à sa louange, sa prédilection pour cette

promenade n'était pas née d'un sentiment égoïste: cette promenade

conduisait en même temps aux marais de la Grange-Batelière, dont les

eaux sombres et moirées attiraient un grand nombre de ces demoiselles

aux ailes de gaze et aux corsages d'or, qu'ont tant de plaisir à

poursuivre les enfants. Un des grands amusements de la petite Bathilde

était de courir, son réseau vert à la main, ses beaux cheveux blonds

flottant au vent, après les papillons et les demoiselles. Il en

résultait bien, à cause de la disposition du terrain, quelques petits

accidents à sa robe blanche, mais pourvu que Bathilde s'amusât, Buvat

passait avec une grande philosophie par-dessus une tache ou un accroc,

c'était l'affaire de Nanette. La bonne femme grondait fort au retour,

mais Buvat lui fermait la bouche en haussant les épaules et en

disant:--Bah! il faut que vieillesse muse et que jeunesse s'amuse! Et

comme Nanette avait un grand respect pour les proverbes qu'elle

pratiquait elle-même dans l'occasion, elle se rendait ordinairement à la

moralité de celui-là.

Il arrivait aussi quelquefois, mais ce n'était que les jours de grande

fête, que Buvat consentait, à la requête de la petite Bathilde, qui

voulait voir de près les moulins à vent, à pousser jusqu'à Montmartre.

Alors on partait de meilleure heure; Nanette emportait un dîner destiné

à être mangé sur l'esplanade de l'Abbaye. On se lançait bravement dans

le faubourg, on traversait le pont des Porcherons, on laissait à droite

le cimetière Saint-Eustache et la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette, on

franchissait la barrière, et l'on gravissait le chemin de Montmartre,

lancé comme un ruban entre les prés verts et les Briolets.

Ce jour-là on ne rentrait qu'à huit heures du soir; mais aussi, depuis

la croix des Porcherons, la petite Bathilde dormait dans les bras de

Buvat.

Les choses allèrent ainsi jusqu'en l'an de grâce 1712, époque à laquelle

le grand roi se trouva si gêné dans ses affaires, qu'il ne vit moyen de

se tirer d'embarras qu'en cessant de payer ses employés. Buvat fut

averti de cette mesure administrative par le caissier, qui lui annonça

un beau matin, comme il se présentait pour toucher son mois, qu'il n'y

avait pas d'argent à la caisse. Buvat regarda le caissier d'un air tout

ébahi: il ne lui était jamais venu à l'idée que le roi pût manquer

d'argent. Il ne s'inquiéta donc pas autrement de cette réponse,

convaincu qu'un accident fortuit avait seul interrompu le paiement, et

il s'en revint à son bureau, en chantonnant sa chanson favorite:

_Laissez-moi aller,_

_Laissez-moi jouer, etc._

--Pardieu! lui dit le surnuméraire, qui, après sept ans d'attente était

enfin passé employé le premier du mois précédent, il faut que vous ayez

le coeur bien gai pour chanter encore quand on ne nous paye plus.

--Comment? dit Buvat, que voulez-vous dire?

--Je veux dire que vous ne venez peut-être pas de la caisse?

--Si fait, j'en viens.

--Et on vous a payé?

--Non, on m'a dit qu'il n'y avait pas d'argent.

--Et que pensez-vous de cela?

--Dame! je pense, dit Buvat, je pense qu'on nous payera les deux mois

ensemble.

--Ah! oui, comme je chante! les deux mois ensemble! Dis donc Ducoudray,

reprit l'employé en se tournant vers son voisin, il croit qu'on nous

payera les deux mois ensemble! Il est bon enfant, le père Buvat!

--C'est ce que nous verrons l'autre mois, répondit le second employé.

--Oui, dit Buvat, répétant ces paroles qui lui parurent de la plus

grande justesse, c'est ce que nous verrons l'autre mois.

--Et si l'on ne vous paye pas l'autre mois, ni ceux qui suivront,

qu'est-ce que vous ferez, père Buvat?

--Ce que je ferai? dit Buvat, étonné qu'on pût mettre en doute sa

résolution à venir, eh bien! mais c'est tout simple: je viendrai tout de

même.

--Comment! si l'on ne vous paye plus, dit l'employé, vous viendrez

toujours?

--Monsieur, dit Buvat, le roi m'a payé pendant dix ans rubis sur

l'ongle. Il a donc bien, au bout de dix ans, s'il est gêné, le droit de

me demander un peu de crédit.

--Vil flatteur! dit l'employé.

Le mois s'écoula, le jour du paiement revint: Buvat se présenta à la

caisse avec la parfaite confiance qu'on allait lui payer son arriéré;

mais, à son grand étonnement, on lui annonça comme la dernière fois que

la caisse était vide. Buvat demanda quand elle se remplirait; le

caissier lui répondit qu'il était bien curieux. Buvat se confondit en

excuses et revint à son bureau mais cette fois sans chanter.

Le même jour, l'employé donna sa démission. Or, comme il devenait

difficile de remplacer un employé qui se retirait parce qu'on ne payait

plus, et qu'il fallait que la besogne se fît tout de même, le chef

chargea Buvat, outre son propre travail, de celui du démissionnaire.

Buvat le reçut sans murmurer, et comme, à tout prendre, ses étiquettes

lui laissaient assez de temps de reste au bout du mois la besogne se

trouva au courant.

On ne paya pas plus le troisième mois que les deux premiers. C'était une

véritable banqueroute.

Mais, comme on l'a vu, Buvat ne marchandait jamais avec ses devoirs. Ce

qu'il avait promis de faire dans son premier mouvement, il le fit avec

réflexion. Seulement il attaqua son petit trésor, qui se composait juste

de deux années de ses appointements.

Cependant Bathilde grandissait: c'était maintenant une jeune fille de

treize à quatorze ans, dont la beauté devenait tous les jours plus

remarquable, et qui commençait à comprendre toute la difficulté de sa

position. Aussi, depuis six mois ou un an, sous prétexte qu'elle

préférait rester à dessiner ou à jouer du clavecin, les promenades aux

Porcherons, les courses dans les marais de la Grange-Batelière et les

ascensions à Montmartre étaient interrompues. Buvat ne comprenait rien à

ces goûts sédentaires qui étaient venus tout à coup à la jeune fille, et

comme, après avoir essayé deux ou trois fois de se promener sans elle,

il s'était aperçu que ce n'était pas la promenade en elle-même qu'il

aimait, il résolut attendu qu'il faut que le bourgeois de Paris, enfermé

toute la semaine, ait de l'air au moins le dimanche, il avait résolu,

dis-je, de chercher un petit logement avec un jardin; mais les logements

avec jardin étaient devenus trop chers pour l'état des finances du

pauvre Buvat, de sorte qu'ayant trouvé dans ses courses le petit

logement de la rue du Temps-Perdu, il avait eu incontinent cette

lumineuse idée de remplacer le jardin par une terrasse; il avait même

réfléchi bientôt que l'air en serait meilleur, et il était revenu faire

part de sa trouvaille à Bathilde, en lui disant que le seul inconvénient

qu'il vît à leur futur appartement, qui du reste leur convenait sous

tous les rapports, c'est que leurs deux chambres seraient séparées, et

qu'elle serait obligée d'habiter le quatrième étage avec Nanette, tandis

qu'il logerait au cinquième. Ce qui paraissait un inconvénient à Buvat

parut au contraire une qualité à Bathilde. Depuis quelque temps elle

comprenait, avec cet instinct de pudeur naturel à la femme, qu'il était

inconvenant que sa chambre fût de plain-pied et séparée par une seule

porte de la chambre d'un homme jeune encore, et qui n'était ni son père,

ni son mari. Elle assura donc Buvat que, d'après tout ce qu'il lui

disait de ce logement, elle croyait qu'il en trouverait difficilement un

autre qui fût aussi bien à sa convenance; elle l'invita à l'arrêter le

plus tôt possible. Buvat enchanté donna le même jour le congé à son

ancien logement et le denier à Dieu à son nouveau; puis, au prochain

demi-terme, il déménagea. C'était la troisième fois depuis vingt ans, et

toujours dans des circonstances péremptoires. Comme on le voit, Buvat

n'était point d'humeur changeante.

Et Bathilde avait raison de se replier ainsi sur elle-même, car, depuis

que son mantelet noir dessinait d'admirables épaules, depuis que sous sa

mitaine s'allongeaient les plus jolis doigts du monde, depuis que, de la

Bathilde d'autrefois, elle n'avait gardé que son pied d'enfant, tout le

monde remarquait que Buvat était jeune encore; que cinq ou six fois,

comme on le savait un homme d'ordre et qu'on le voyait régulièrement

aller tous les mois chez son notaire, il avait trouvé l'occasion de

faire un mariage convenable sans profiter de cette occasion; enfin, que

le tuteur et la pupille demeuraient sous la même clef, si bien que les

commères, qui baisaient la trace des pas du bonhomme quand Bathilde

n'avait que six ans, commençaient à crier à l'immoralité de Buvat,

maintenant que Bathilde en avait quinze.

Pauvre Buvat! Si jamais écho fut innocent et pur, c'est celui de cette

chambre qui attenait à celle de Bathilde, de cette chambre qui abrita

dix ans sa bonne grosse tête joufflue et rose, à laquelle jamais une

mauvaise pensée n'était venue, même en songe.

Mais, en arrivant rue du Temps-Perdu, ce fut bien pis encore: Buvat et

Bathilde étaient venus, on se le rappelle, de la rue des Orties à la rue

Pagevin; de sorte que, là où l'on avait su son admirable conduite à

l'égard de la pauvre enfant, ce souvenir l'avait encore protégé contre

la calomnie; mais il y avait déjà longtemps que cette belle action avait

été faite, que, même rue Pagevin, on commençait à l'oublier. Il était

donc bien difficile que les bruits qui avaient commencé à se répandre ne

les suivissent pas dans un quartier nouveau où ils étaient tout à fait

inconnus, et où leur inscription sous deux noms différents devait dans

tous les cas éveiller les soupçons, en excluant toute idée de proche

parenté.

Restait la supposition qui, attribuant à Buvat une jeunesse orageuse,

avait vu dans Bathilde le résultat d'une ancienne passion que l'Église

eût oublié de consacrer; mais cette supposition tombait au premier

examen. Bathilde était grande et élancée, Buvat était gros et court;

Bathilde avait les yeux noirs et ardents, Buvat avait les yeux

bleu-faïence et sans la moindre expression; Bathilde avait la peau

blanche et mate, Buvat avait le visage du rose le plus vif; enfin, toute

la personne de Bathilde respirait l'élégance et la distinction, tandis

que le pauvre bonhomme Buvat était des pieds à la tête un type de

vulgaire bonhomie. Il en résulta que les femmes commencèrent à regarder

Bathilde avec dédain, et que les hommes appelèrent Buvat un heureux

drôle.

Il est juste de dire au reste que madame Denis fut une des dernières à

accréditer tous ces bruits. Nous dirons plus tard à quelle occasion elle

commença d'y donner créance.

Cependant les prévisions de l'employé démissionnaire s'étaient

réalisées. Il y avait déjà dix-huit mois que Buvat n'avait touché un sou

d'appointements sans que le brave homme, malgré ce long crédit, se fût

relâché un instant de sa ponctualité ordinaire. Il y a plus, depuis

qu'on ne payait plus, il avait une peur terrible que l'envie ne prît au

ministre de faire des économies en supprimant le tiers des employés, et

Buvat, quoique sa place lui prit par jour six heures de son temps qu'il

eût pu employer d'une manière plus lucrative, eût regardé comme un

malheur irréparable la perte de cette place. Aussi, redoublait-il de

zèle à mesure qu'il perdait l'espoir du retour de ses appointements. Il

en résulta qu'on se garda bien de mettre dehors un homme qui travaillait

d'autant plus qu'on le payait moins.

L'ignorance complète de l'époque où cette situation précaire cesserait,

jointe à la diminution de son petit trésor qui menaçait de s'épuiser

bientôt, rembrunissait néanmoins le front de Buvat, au point que

Bathilde commença de se douter qu'il se passait quelque chose qu'elle

ignorait. Avec le tact qui caractérise les femmes, elle comprit que

toute question à Buvat sur un secret qu'il ne lui avait pas confié de

lui-même serait inutile. Ce fut donc à Nanette qu'elle s'adressa.

Nanette se fit quelque peu prier, mais comme tout dans la maison

ressentait l'influence de Bathilde, elle finit par lui avouer la

situation des affaires. Bathilde apprit alors seulement tout ce qu'elle

devait à la délicatesse désintéressée de Buvat; elle sut que pour lui

conserver intacts des appointements destinés à payer ses maîtres

d'agrément et à lui amasser une dot, Buvat travaillait le matin depuis

cinq heures jusqu'à huit heures, et le soir, depuis neuf heures jusqu'à

minuit. Et que ce qui le rendait triste, c'était que, malgré ce travail

acharné, comme on ne lui payait plus ses appointements, quand ses

petites économies seraient épuisées, il se verrait forcé d'avouer à

Bathilde qu'il leur fallait retrancher toute dépense qui n'était pas

rigoureusement nécessaire. Le premier mouvement de Bathilde en apprenant

ce saint dévouement, avait été de tomber aux pieds de Buvat quand il

rentrerait, et de lui baiser les mains; mais bientôt elle comprit que le

seul moyen d'arriver à son but était de paraître tout ignorer, et dans

le baiser filial qu'elle déposa sur le front de Buvat lorsqu'il rentra

de son bureau, le bonhomme ne put deviner tout ce qu'il y avait de

reconnaissance et de vénération.

Le chevalier d'Harmental · 第 28 / 116 题