une jolie vieille ville avec un air de prospérité solide qui frappe
l’imagination dans ce pays en pleine tourmente.
En suivant la grande rue nous sentîmes de nouveau peser sur nous la
tristesse de la guerre. La lumière de cette belle journée d’été en
paraissait obscurcie; un frisson nous glaçait malgré la douce chaleur du
soleil. Thann est toujours sous le feu des batteries allemandes; les
persiennes sont fermées à toutes les fenêtres et les rues sont désertes.
Deux ou trois maisons sur la place de la cathédrale ont été éventrées;
mais la cathédrale ciselée comme un tabernacle, cette cathédrale qui est
l’orgueil de la ville, est à peu près intacte. Quand nous y entrâmes, on
chantait les vêpres: de rares fidèles, presque tous en deuil, étaient
agenouillés dans la nef. Quel contraste avec l’aspect de Massevaux,
dont l’air de fête nous avait charmés, et que nous avions laissé à si
peu de kilomètres derrière nous!
Mais, en dépit de ses rues désertes, Thann n’est pas une ville
abandonnée: on y sent une vie énergique, toute prête à reprendre son
cours dès qu’on aura fait taire les canons allemands. L’administration
française, en accord parfait avec la population, veille sur l’activité
civile de la ville comme les chanoines de la cathédrale veillent sur les
rites de l’église. Beaucoup d’habitants cachés derrière leurs persiennes
fermées: ils descendront dans leurs caves, au premier obus. Les écoles,
transportées dans un village voisin, comptent plus de deux mille élèves.
Nous avons circulé dans la ville et visité d’énormes caves à vin,
devenues d’hospitalières catacombes où se trouve une ambulance, et qui
servent aussi de refuge à ceux qui ne possèdent pas de cave. Le quartier
industriel, le long de la rivière, n’est qu’une lamentable ruine: c’est
sur lui que les canons allemands se sont surtout acharnés. Le commerce
de Thann est anéanti; tous ses moulins sont détruits. Mais,
contrairement aux villes du Nord, elle a eu la chance de conserver sa
silhouette, sa personnalité civique, une physionomie que ses enfants,
quand ils reviendront, pourront reconnaître, et qui ranimera leur
courage.
Après notre course à travers les ruines, les aimables fonctionnaires de
Thann nous proposèrent la charmante diversion d’un carrousel que le
...e dragons devait donner dans le voisinage, et auquel on voulut
bien nous inviter. Cela se passait dans une plaine entourée d’un
amphithéâtre de rochers comme des gradins d’un cirque. Quelques
spectateurs éparpillés, et des vaches ruminant paisiblement, se
partageaient ces places: sur le premier gradin, on avait mis un rang de
chaises en demi-cercle pour le monde élégant du voisinage.
Dans la plaine avait lieu le carrousel, qui fut plein d’entrain. Les
cavaliers, comme toujours dans l’armée française, montaient fort bien.
Peu de chevaux pur sang; le plus grand nombre étaient simplement des
bêtes de trait du pays qu’on avait dressées: leur agilité et leur
souplesse faisaient l’éloge de leurs cavaliers. Les lanciers, en
particulier, exécutèrent une marche en musique autour d’un pennon
central qui souleva l’enthousiasme du public élégant des premières,
aussi bien que celui de la galerie.
Ce public formait, lui aussi, un spectacle plein d’intérêt. Au premier
rang, causant avec un groupe de dames, le général de division et son
état-major, les officiers des états-majors voisins, et les
fonctionnaires civils et militaires du «département du Haut-Rhin»
reconstitué. Toutes les classes avaient répondu à cet appel de fête.
Nous étions assis au milieu de propriétaires alsaciens et d’industriels
de Thann. Beaucoup d’entre eux avaient été chassés de leurs maisons,
d’autres avaient vu leurs usines détruites, et tous vivaient depuis un
an sur les confins de la guerre la plus cruelle, sous la menace de
représailles dont la pensée fait frémir; cependant, le ton général
était celui d’une réunion mondaine dans une paisible ville de garnison.
Je n’ai rien vu, dans tous mes voyages sur le front, qui donnât une idée
plus parfaite de l’éducation française.
La représentation de «haute école» devait être suivie par une exhibition
des «moyens de transport à travers les âges», commençant par un char
gaulois guidé par un troupier orné de longues moustaches en crin de
cheval et couronné de gui. A la fin devait apparaître une automobile
dont le moteur aurait été remplacé par un cheval blanc lourd et
somnolent. Malheureusement, une averse terrible se mit à tomber pendant
les préparatifs de ce numéro sensationnel, et nous dûmes partir sans
voir l’arrivée dans l’arène de Vercingétorix suivi de ses guerriers.
16 août.
Dans les montagnes: nous montons et nous descendons pour remonter
encore. Départ matinal, et longue route dans une interminable vallée
gagnant graduellement les hauteurs de l’est. La voie était encombrée par
une procession de camions à bâches traînés par des mules; nous étions
sur le chemin d’une place importante des Vosges, et ces convois de
provisions ne cessent ni jour ni nuit.
Enfin nous arrivâmes à un village montagnard à l’ombre des sapins,
rafraîchi par un torrent glacé venant des hauteurs. D’un côté de la
route, une auberge rustique; de l’autre, dans les arbres, un chalet
occupé par l’état-major de la brigade. Partout, autour de nous, un
mouvement incessant de petits «chasseurs alpins» coiffés du béret bleu
et guêtres de cuir. Depuis un an, nous lisions le récit des prouesses de
ces héros de la montagne, et maintenant nous nous trouvions au milieu
d’eux, heureux de voir leurs visages bronzés et leurs yeux bienveillants
et gais. Ils étaient tous pleins de gentillesse, mais très silencieux et
timides pour des Français; il paraît que même en France le silence des
montagnes engendre la réserve!
On nous amena des mules et nous partîmes pour une longue excursion dans
la montagne. Le chemin suivait d’abord des crêtes découvertes, d’où la
vue plongeait dans des vallées bleues à travers des forêts de hêtres et
de sapins. Au-dessus de la route s’élevaient à perte de vue des pentes
boisées où l’on avait établi des écuries pour les mules: on en voyait
des centaines rangées sous les arbres dans des stalles creusées à des
niveaux différents. Tout près il y avait des abris pour les hommes, et
quelquefois un village de «cabanes de trappeurs»: c’est ainsi que les
officiers appellent dans ce pays-ci les cabanes construites avec des
troncs d’arbres. Il y règne toujours une animation extraordinaire:
hommes nettoyant leurs armes, traînant des matériaux pour construire de
nouvelles cabanes, lavant ou raccommodant leurs habits; «cuistots»
descendant de la cuisine la soupe fumante dans de grandes marmites à
deux anses. La cuisine est toujours dans la partie du camp la mieux
protégée, et généralement à quelque distance en arrière. D’autres
soldats, leur service terminé, flânent par groupes, fumant, bavardant
ou écrivant laborieusement à ceux qu’ils ont laissés chez eux avec des
stylos rapportés des hôpitaux où ils ont été soignés. Il y en a de
penchés sur l’épaule d’un camarade qui a eu la chance de recevoir un
journal de Paris; d’autres s’esclaffent ensemble à la lecture des
plaisanteries de leur propre journal, l’_Écho du Ravin_, le _Journal des
Poilus_ ou le _Diable bleu_: feuilles imprimées sur du papier écolier,
illustrées de dessins comiques, et débordant de la gaieté des tranchées.
Plus haut, aux confins de la prairie, l’officier qui marchait en tête
nous fit signe de descendre de nos mules et de grimper à sa suite. Nous
avançâmes, sous les arbres, à travers une palissade de branches
entrelacées comme une broussaille épaisse masquant les gueules d’une
batterie. Tout autour de nous, dans la forêt, ces grands canons étaient
blottis comme des fauves prêts à bondir; et près de chaque canon était
son canonnier, fier de son 75 comme un nouveau marié de sa jeune épouse.
Nous continuâmes longtemps notre ascension jusqu’au plateau des Hautes
Chaumes, desséché par le vent et le soleil: c’est l’un des points les
plus élevés du pays. Nous avions laissé la forêt au-dessous de nous; il
n’y avait plus autour de ce sommet gazonné qu’une ceinture de sapins
rabougris. On attacha les mules sous les arbres et notre guide nous mena
auprès d’une borne à demi cachée dans l’herbe. D’un côté, on y lisait la
lettre F; de l’autre, la lettre D. C’était là, jusqu’à l’an dernier,
qu’était la frontière entre les deux pays ennemis. Depuis lors, sur
certains points, cette ligne avait été bien reculée par les Français;
mais là, nous étions encore à portée des canons allemands et il nous
fallut ramper à l’abri des sapins trapus pour arriver au bout du
plateau. De là nous voyions, sous un ciel où roulaient des nuages, la
terre promise d’Alsace qui s’étendait à nos pieds. D’un côté, au loin
dans la plaine, étincelaient les toits et les flèches de Colmar; de
l’autre, s’estompait à l’horizon la ligne violette des hauteurs au delà
du Rhin. Un cercle de collines dénudées nous entourait; les plus proches
étaient labourées de grands sillons entre des monticules de terres
fraîchement remuées, comme travaillées par des taupes géantes. Juste
au-dessous de nous, dans une petite vallée verdoyante, on voyait les
toits d’un village paisible. Les champs et le village paisible étaient
encore allemands; mais les positions françaises occupaient la montagne
jusqu’à sa base, et même l’un des sommets sombres que nous avions à
notre droite.
Arrivés à une éclaircie dans les sapins, nous marchâmes jusqu’au bord
extrême du plateau, qui dominait un lac creusé dans le roc et entouré de
sillons en zigzag. Auprès de la rive, on devinait, sous des toits de
branches, un autre grand abri pour les mules. C’est le point où les
chasseurs alpins descendent la nuit en caravanes pour porter des
provisions à la ligne de feu.
«Qui va là? Attention! Vous êtes en vue des lignes!» nous cria une voix
sortant des sapins, et notre compagnon nous fit signe de reculer. Nous
étions trop exposés à la vue des Allemands d’en face, et notre présence
aurait pu attirer le feu de leur batterie sur un poste d’observation
dissimulé sous les broussailles. Nous nous retirâmes en hâte. Ce jour-là
notre déjeuner champêtre était préparé à l’abri d’un groupe de pins à
l’autre extrémité du plateau. Nous étions assis dans le gazon, enivrés
par cet air vivifiant des montagnes chargé du parfum des thyms et des
myrtes; le chant des oiseaux, la vie bourdonnante des insectes sous ce
beau soleil, ne rendaient que plus poignante l’angoisse si voisine de la
mort. Ce n’est pas dans la boue des tranchées, au milieu de l’activité
quotidienne des soldats, qu’on est le plus frappé de la folie insensée
de la guerre: c’est quand on la sent cachée comme quelque monstre
destructeur dans une scène qui n’évoque que calme et que repos.
Nous n’avions pas encore achevé le tour du plateau: après déjeuner nous
gagnâmes un point avancé qui surplombe directement les lignes
allemandes. Quittant nos mules, nous marchâmes le long de la crête d’un
rocher bordée d’arbustes nains. Derrière nous une explosion retentit:
c’était le feu d’une des batteries que nous avions dépassées. La réponse
allemande ne se fit pas attendre, et pendant plus de vingt minutes ce
dialogue assourdissant continua. La canonnade était incessante: il
semblait que la mitraille traçât un arc de fer dans l’air pur du ciel.
Nous pouvions suivre le son de chaque décharge depuis son départ
jusqu’à l’éclatement final dans les tranchées. Il y avait quatre phases
distinctes: le fracas aigu du canon qui part, le grondement furieux et
prolongé au-dessus de nos têtes, le bruit déchirant de l’obus qui
éclate, et le roulement final renvoyé par les échos de colline en
colline. Voilà ce que nous entendions, terrés sous les sapins. Quand
nous regardions entre les branches, nous ne voyions qu’un peu de fumée
blanche et une flamme rouge sur la colline, suivie, quelques instants
plus tard, par un geyser de fumée fauve.
Un déluge soudain nous ramena à nos mules, et c’est à travers des
torrents de boue que nous descendîmes du haut de la montagne. Il tombait
sans cesser de telles trombes et de telles cataractes que la montagne
même et ses rochers semblaient se fondre sous une cascade de boue. Nous
rencontrâmes des chasseurs alpins qui montaient, enduits jusqu’à la
ceinture d’une croûte de boue et d’argile: les mules qu’ils conduisaient
en étaient à ce point couvertes qu’elles semblaient des ébauches de
terre glaise qu’un sculpteur viendrait de dépouiller de leurs linges
mouillés. Plus bas, nous arrivâmes à un autre établissement de «cabanes
de trappeurs» trempant et nageant dans une telle humidité que nous eûmes
une idée de ce que peuvent être les mois d’hiver sur cette partie du
front. Plus de soldats gaiement occupés à polir leurs armes, à charrier
des fagots, plus de flâneurs bavardant par groupes: chacun s’était
blotti de son mieux sous l’abri douteux des bâches détrempées. Toute
l’armée était rentrée dans ses terriers.
17 août.
Un rayon de soleil nous accueille à Belfort. La cité invincible se cache
discrète derrière ses glacis verts et ses portes écussonnées; mais son
lion célèbre la garde fidèlement. Doré par les reflets du soleil
couchant, fièrement étendu en haut de son repaire rouge au pied de la
citadelle, il peut se prétendre le digne descendant de ses ancêtres de
la frise d’Assurbanipal.
En quittant Belfort nous prîmes la route de l’Alsace reconquise. A
travers un passage riant de champs et de vergers nous gagnâmes
Dannemarie, l’un des centres de l’administration nouvelle. C’est le
classique gros bourg d’Alsace, avec de confortables vieilles maisons
dans des jardins à espaliers; non point le cadre rêvé par ceux dont le
patriotisme s’exalte à la pensée des petites Alsaciennes chantant la
_Marseillaise_, ou des vieillards embrassant le drapeau tricolore--mais
ce qu’il nous fut donné d’y voir avait un caractère autrement
saisissant. Les fonctionnaires civils et militaires eurent la bonté et
la patience de nous expliquer leurs efforts et de nous en montrer
quelques-uns des résultats; et cette visite nous laissa l’impression
d’un système d’adaptation lent, tranquille et sûr, sagement combiné et
couronné d’un plein succès.
Finalement, nous les avons tout de même entendues chanter la
_Marseillaise_, les petites filles de l’école de Dannemarie--et les
petits garçons aussi--mais ce qui nous intéressa bien davantage, ce fut
de les voir travaillant sous la direction des maîtres qui les avaient
toujours dirigées, et de constater que partout les fonctionnaires
français s’étaient appliqués à ne pas déranger la routine des habitudes.
Les enseignes allemandes sont restées sur les boutiques, sauf quand les
marchands les ont enlevées de leur plein gré, ce qui se produit de plus
en plus fréquemment. S’il y a lieu de remplacer un fonctionnaire, il est
choisi dans la même ville ou le même district; et le personnel de
l’administration civile et militaire est principalement composé
d’officiers et de civils de souche alsacienne. Les chefs de ces deux
administrations, qui nous accompagnaient, pouvaient parler aux enfants
et aux vieillards en allemand aussi bien que dans le dialecte du pays;
et nous fûmes frappés de voir à quel point tout avait été fait pour
diminuer les froissements inévitables dans la transition entre un régime
et un autre. Ce qui rendait particulièrement intéressant ces procédés
pleins de tact et de tolérance, c’est qu’ils semblaient être le résultat
non pas de la nécessité, mais simplement de la compréhension
intelligente du point de vue de ces populations de la frontière. A
Dannemarie je n’entendis pas un mot de chauvinisme lyrique ou de
sentimentalité de carte postale; on y jugeait tout avec une impartialité
qui constate les faits et qui en tient compte.
18 août.
Ce matin encore, nous partîmes de bonne heure pour la région des
montagnes. Notre route, traversant le cœur des Vosges, nous conduisit
jusqu’au repli d’une colline près de la frontière de Lorraine. Au
quartier général on nous adjoignit un jeune officier, qui nous annonça
qu’il nous serait permis de visiter quelques-unes des tranchées de
première ligne que nous avions aperçues, du haut d’un poste
d’observation, à notre précédente visite dans les Vosges.
On se battait ferme de ce côté-là; après plus d’une heure d’ascension,
il fallut quitter l’automobile pour traverser la forêt à pied. Non loin
de nous, en bas, nous apercevions parfois la grande route, qui était en
pleine vue des batteries allemandes. Enfin nous arrivâmes à un point où
cette route était masquée par une grande épaisseur d’arbres où se
dissimulait un poste d’observation. Nous descendîmes jusqu’à la route
pour regarder par le créneau.
Juste à nos pieds s’étendait une vallée. Un village était situé au
centre entre deux collines dont l’une était entaillée de tranchées
françaises, l’autre de tranchées allemandes. Le village, à première vue,
était semblable à tous ceux que nous venions de traverser; mais on
s’apercevait vite que son église était sans clocher et beaucoup de
maisons sans toits. Ce village était occupé en partie par les Français,
en partie par les Allemands. Le cimetière près de l’église, et une
carrière toute voisine, appartenaient aux Allemands; mais une ligne de
tranchées françaises allait de l’extrémité opposée de l’église rejoindre
les batteries françaises de la colline à droite. Parallèle à cette
ligne, mais partant de l’autre côté du village, un chemin creux
conduisait à un arbre isolé. Ce chemin était la tranchée ennemie,
protégée par les canons allemands de la colline de gauche: il n’y avait
pas un espace de plus de quarante mètres entre les deux. Enfin nous
découvrions tout près de nous une pente traversée par un chemin
champêtre, sur lequel on voyait une ligne de petits soldats français
grimpant vers le village, chargés de sacs et de fagots, et déployant une
activité de fourmis, sans que la présence des deux armées qui étaient
face à face à quelques mètres de là troublât en rien leur travail.
C’était l’une de ces scènes de guerre étranges et contradictoires qui
prouvent au spectateur combien il lui est difficile de comprendre ce qui
se passe sous ses yeux.
Pendant que nous regardions ce tableau nous fûmes assourdis par la voix
de tonnerre d’une batterie juste au-dessus de nous: le sommet de la
colline que nous gravissions était peuplé de 75. Jamais je n’avais
encore entendu la Guerre pousser des rugissements aussi effroyables: on
eût dit que toute sa meute était déchaînée. Entendue de loin, la
canonnade a une majesté terrible, mais ces détonations si proches
n’éveillaient que des sentiments d’horreur. En face, on commençait à
voir les geysers de poussière noire et brune s’élever des tranchées
allemandes; de leurs batteries partaient la flamme et le tonnerre des
représailles. En bas, les petits soldats français continuaient à grimper
paisiblement au village saccagé; et bientôt un groupe d’officiers
d’état-major vint au-devant de nous, sortant tout à coup du bois.
En continuant à grimper à travers la forêt, au son de la canonnade
par-dessus nos têtes, nous arrivâmes à la colonie de «trappeurs» la plus
élégante que nous eussions encore vue. A demi souterraines, avec des
murs de bûches et des toits épais de mottes cimentées de mousse et de
fougères, les cabanes, éparses sous les arbres, étaient reliées par des
passages bordés de cailloux blancs. Devant la cabane du colonel, les
soldats avaient semé un massif de fleurs. Dans un repli de la colline,
il y avait une chapelle construite en bûches, un simple toit au-dessus
d’un autel de bois, tout tapissé de lierre et de houx. Tout près était
l’asile de l’aumônier. On y arrivait par un couloir profond garni de
lierre; des branchages de sapins en cachaient la façade. Cette retraite
venait d’être achevée, et officiers, soldats et aumônier nous en firent
les honneurs, heureux de la montrer et de l’entendre admirer. L’officier
commandant, après nous avoir fait visiter le camp, nous mena à quelques
centaines de mètres plus bas, à une ouverture qui marquait le
commencement des tranchées. Nous passâmes dans un long et tortueux
boyau, muré et couvert de bûches soigneusement ajustées: le sol était
garni de lattes de bois. Ce tunnel n’était éclairé que par quelques
rayons de lumière filtrant à travers d’étroits intervalles masqués par
des branches; et à côté de chacune de ces meurtrières pendait une sorte
de volet de métal en forme de bouclier, qui pouvait au besoin se glisser
devant l’ouverture.
Ce passage descendait tout le long de la colline, se doublant presque
lui-même, afin qu’on pût avoir vue sur toutes les lignes environnantes.
A mi-chemin le plafond devint plus haut, et nous vîmes dans le mur une
niche fermée par un rideau à près d’un mètre au-dessus du sol. Un
officier tira ce rideau pour nous montrer, assis sur une planche
étroite, son fusil entre les genoux, un dragon, l’œil fixé à un créneau.
Il ne bougea pas, et l’officier remit vivement le rideau en place, dans
la crainte que ce faible rayon de lumière ne trahît la présence de la
sentinelle. Nous dépassâmes plusieurs de ces gardiens casqués, et
parfois, dans un réduit plus profond, nous aperçûmes une mitrailleuse
cachée. Souvent le plafond du tunnel était si bas que nous devions nous
plier en deux; quelquefois nous franchissions une lourde porte de bois
blindée de fer, qui isolait une section d’une autre section. Il est
difficile d’estimer ce qu’on peut faire de chemin en rampant sans
lumière dans des terriers à des niveaux différents, et en faisant
d’innombrables circuits; mais je croirais volontiers que nous fîmes un
kilomètre sous terre. Nous débouchâmes finalement devant une ferme en
ruines.
Ce bâtiment, dont il ne restait que les murs extérieurs et une ou deux
cloisons, avait été transformé en poste d’observation. A chaque coin,
une échelle menait à la hauteur de ce qui avait été le second étage; là,
assis sur une planche, un dragon veillait. En bas, dans les chambres
dévastées, c’était la même vie que partout dans ces postes avancés:
quelques soldats jouaient à la manille assis autour d’une table de
cuisine, d’autres raccommodaient leurs habits, faisaient leur
correspondance, ou riaient ensemble (pas trop haut) en lisant des
journaux comiques. On aurait aussi bien pu se croire dans un abri des
secondes lignes: le chuchotement des soldats, la vivacité avec laquelle
on m’empêcha de regarder à travers une fente dans le mur, et la présence
en haut des sentinelles casquées étaient tout ce qui pouvait nous
révéler le proche voisinage de l’ennemi.
En quittant ce poste, nous recommençâmes notre excursion souterraine à
travers un tunnel qui devenait toujours plus sombre et plus étroit. Dans
le boyau précédent on se trouvait parfois à ciel ouvert et l’on pouvait
se redresser et respirer. Mais dans celui-ci on était dans l’obscurité
la plus profonde, et on eût risqué de se casser le cou sans la lampe de
poche que notre officier levait et baissait tour à tour afin de nous
éclairer mieux quand se présentait une marche ou un brusque tournant. Il
nous avoua gaiement que, la nuit, quand ce faible luminaire était
défendu, «c’était rudement difficile» d’aller et de venir dans ce
labyrinthe avant d’en avoir appris les détours. Le dernier poste avancé
était une ferme en ruines comme l’autre. Elle était reliée au quartier
général par le téléphone, et gardée, elle aussi, par de silencieux
dragons accroupis sur leur observatoire de planches. Cette maison était
séparée du boyau par une porte blindée, et en cas d’attaque cette porte
devait être fermée au dedans et défendue jusqu’à la mort par les hommes
du poste extérieur. Nous étions à l’extrémité de la ligne de défense,
dominant le village au-dessus duquel nous avions entendu, quelques
heures plus tôt, le tonnerre de l’artillerie. Le point où nous étions
était de tous côtés sous le feu des lignes allemandes, et nous n’étions
qu’à quelques mètres de leurs tranchées.