Cassel retomba dans le calme de son sommeil; mais une ou deux heures

après, dans le silence, éclata un bruit effroyable comme le son de la

trompette du jugement dernier. Cette fois, il ne pouvait pas être

question de mitrailleuses. L’Homme Sauvage trembla sur sa base et toutes

les vitres de mes fenêtres furent ébranlées. D’où pouvait venir ce bruit

incroyable et inconnu? Cela ne pouvait être que la voix puissante du

gros canon de Dixmude! Cinq fois, pendant que je m’habillais, ce

tonnerre secoua mes fenêtres, et l’air vibra d’un bruit que je ne puis

comparer--si tant est que l’imagination humaine puisse en supporter

l’effort--qu’à celui de tous les rideaux de fer de tous les magasins du

monde se fermant tous à la fois. Chose étonnante! L’Homme Sauvage et ses

habitants n’en paraissaient pas autrement affectés. Je fis ma toilette,

préparai mon bagage et bus mon café comme si de rien n’était, dans

l’intervalle de ces effroyables coups de tonnerre.

Nous partîmes de bonne heure pour un état-major du voisinage, et ce

n’est qu’en sortant des portes de Cassel que nous vîmes les effets du

bombardement: une usine à gaz pulvérisée et un champ de choux transformé

en un cratère du Vésuve. Il était assez consolant de constater la

grotesque disproportion entre le bruit des bombes et le dommage causé

par elles.

Nous eûmes, au quartier général, des détails sur les incidents du matin.

On nous dit que Dunkerque avait d’abord été visitée par le taube qui

vint repérer Cassel; le grand canon de Dixmude avait ensuite tourné

toute sa rage contre le port français. Le bombardement de Dunkerque

continuait; et on nous pria, on nous ordonna même, de renoncer à y

retourner ce soir.

Après déjeuner, nous continuâmes vers le nord, du côté des dunes. Tous

les villages que nous traversions étaient évacués: les uns complètement

vides et morts, les autres occupés par les troupes. Bientôt nous vîmes

un groupe d’automobiles militaires rangées le long de la route, et nous

aperçûmes un champ où manœuvraient des troupes. «C’est l’amiral

Ronarc’h» nous dit l’officier qui nous accompagnait; et nous comprîmes

que nous avions eu la bonne fortune de nous trouver là au moment où le

héros de Dixmude passait en revue les fusiliers marins et les

territoriaux dont la magnifique défense avait ajouté de nouveaux

lauriers à toutes les gloires de cette ville tant de fois assiégée.

Nous arrêtâmes la voiture et montâmes sur un talus qui dominait le

champ. Il faisait grand vent et on entendait distinctement le son du

canon venant du front. Le soleil, à travers les nuages de sable que le

vent soulevait, éclairait des prairies pâles, de grandes étendues

sablonneuses et des moulins à vent gris. On ne voyait rien dans ce

désert que cette poignée d’hommes défilant devant les officiers au bord

du champ. L’amiral Ronarc’h en grand uniforme, ganté de blanc, se tenait

un peu en avant, un jeune officier de marine à ses côtés. Il venait de

distribuer des médailles à ses fusiliers et à ses territoriaux, et

ceux-ci défilaient devant lui, drapeaux déployés, musique en tête.

Chacun de ces hommes était un héros, et il n’y en avait pas un qui

n’eût vu des horreurs à faire frissonner les plus braves. Ils avaient

perdu Dixmude--pour un moment--mais avaient gagné une gloire immortelle,

et l’âme de leur résistance épique avait été cet officier d’aspect

tranquille que nous voyions là, droit et grave, en grand uniforme et en

gants blancs.

Il faut avoir été dans le nord pour comprendre les liens étroits qui

unissent, dans ce pays où le combat est continuel et acharné, les

soldats et les officiers qui les commandent. Le sentiment du chef pour

ses hommes est presque de la vénération, celui des soldats une tendresse

enjouée pour ces officiers qui ont partagé tous leurs dangers. Ce

sentiment réciproque se traduit par mille signes insaisissables, mais

rien ne l’exprime mieux que la manière dont les officiers prononcent

ces deux mots qui reviennent sans cesse sur leurs lèvres: «Mes hommes.»

Après la revue, nous allâmes au quartier de l’amiral Ronarc’h dans les

dunes; et de là, après une courte visite, au quartier général d’une

autre brigade. Nous étions dans un pays de dunes, où poussaient de

frêles tamaris et des bouquets de peupliers courbés par le vent comme

des blés. On voyait les toits de quelques villas. Nous nous arrêtâmes

devant l’une d’elles et on nous mena dans un salon plein de cartes et de

photographies d’aéroplanes. Un des officiers de la brigade téléphona

pour demander si la voie était libre pour Nieuport: on répondit que nous

pouvions passer. Notre route traversait le «Bois Triangulaire», qui est

exposé à un bombardement constant. La plupart des pauvres arbres,

grêles comme des fuseaux, gisaient misérablement renversés, et des

crevasses noircies et déchiquetées témoignaient de la fréquence des

obus. Quand les bombes s’attaquent à de grandes futaies, les beaux

troncs étendus ont la majesté d’un temple en ruines; mais il y avait

quelque chose de lamentable et de presque humain dans les restes des

maigres arbrisseaux du Bois Triangulaire. On eût dit les corps massacrés

d’un régiment de tout jeunes soldats.

Quelques kilomètres encore, et nous étions à Nieuport, la plus

lamentable des villes-victimes. Elle n’est pas vide comme Ypres: des

troupes sont logées dans les caves, et à l’approche de l’automobile nous

vîmes des zouaves à la figure épanouie sortir de terre comme des

fourmis. Mais Ypres est majestueuse dans la mort; et le pauvre Nieuport

a quelque chose de petitement sinistre. Autour du centre admirable de

ses monuments du moyen âge, une ville moderne a surgi, et on ne peut

rien imaginer de plus étrange que le contraste entre ces rues de maisons

mesquines, tortillées comme des papillotes, et les ruines de la

cathédrale et du Marché aux Draps. On croirait voir les restes d’un

jouet cassé à côté des vestiges d’un cataclysme préhistorique...

La partie moderne de Nieuport semble être morte, tordue par de

douloureuses convulsions. On ne peut rien trouver de mieux pour exprimer

les contorsions et les contractions des maisons qui tendent leurs tuyaux

de cheminée et leurs solives dans un geste d’appel désespéré. Il y a, à

l’extérieur de la ville, un spectacle qui n’a son pareil sur aucun front

de cette guerre. A gauche, une ligne de maisons estropiées, semblable à

une procession de mendiants appuyés sur des béquilles, mène à la ruine

imposante de la Tour des Templiers; à droite, la plaine s’étend jusqu’à

des tas de décombres qu’on a peine à distinguer, et qui furent les

villages de Saint-Georges, Ramscappelle, Pervyse. Le canon seul, tonnant

sans cesse, rompt le silence qui pèse sur ce paysage tragique.

En face de la cathédrale, un obus allemand a creusé un immense cratère

surplombé de troncs d’arbres brisés, de broussailles brûlées et de

vagues débris. A quelques pas de là, dans le coin le plus paisible de

Nieuport, est le cimetière où les zouaves ont enterré leurs camarades.

Les morts dorment alignés au pied de la cathédrale, et toute une

collection de pieuses images recueillies dans les maisons dévastées

repose sur les pierres de leurs tombes. Quelques-uns parmi les

privilégiés sont gardés, dans leur dernier sommeil, par une armée de

saints et de madones qui couvre toute la pierre: les soldats ont eu soin

de placer sur les vierges les plus fines et sur les saints les plus

brillamment enluminés les globes de verre qui, dans les maisons

voisines, recouvraient jadis les pendules dorées et les couronnes de

fleurs d’oranger.

De la tristesse de Nieuport nous passâmes à la gaieté d’une petite

colonie installée au bord de la mer. Là, les grands hôtels et les villas

de la plage sont tous remplis de troupes revenant directement des

tranchées. C’est comme une cure de repos sur le front. Au moment de

notre arrivée, le régiment «au repos» était réuni sur un grand espace de

sable entre les hôtels, et, au milieu, la musique jouait. Le colonel et

les officiers écoutaient le concert, et soudain retentit la farouche

«chanson des zouaves» du ...e zouaves. Rien de plus étrange que cette

bande de figures hâlées et riantes sous les chéchias d’un rouge

éclatant, se détachant sur le fond froid et sans soleil de la mer du

Nord. Quand la musique se tut, l’un de nous, qui avait un kodak, proposa

de faire un groupe. Nous nous réunîmes, pour la pose, sur la terrasse

d’un des hôtels, et au moment où la machine allait opérer, le colonel se

retourna et attira sur le premier plan un petit soldat épanoui marqué

de la petite vérole. «Il vient d’être décoré: il faut qu’il soit du

groupe.» Tous les autres officiers approuvèrent: le héros seul protesta.

«Moi? Mais mon vilain museau va faire sauter la plaque!» Il n’en fut

rien.

Nous eûmes de la peine à nous arracher à cet intermède si gai dans notre

triste journée, pour prendre le chemin de La Panne. Encore de la

poussière, des dunes et des villages déserts, qui ont laissé dans ma

mémoire une vision confuse. Mais au coucher du soleil nous arrivâmes à

une colonie de bains de mer s’étendant sur la plus longue plage que

j’eusse jamais vue. Tout le long de la mer, une interminable esplanade

bordée de ces absurdes villas qui sont partout et toujours les mêmes;

derrière ces villas, une unique rue pleine d’hôtels et de magasins.

Toute la vie des pays déserts que nous avions traversés semblait s’être

réfugiée à La Panne. La longue rue fourmillait de soldats belges en

uniformes sombres. Chaque magasin paraissait faire des affaires d’or, et

les hôtels semblaient remplis comme des ruches d’abeilles.

23 juin. La Panne.

Notre hôtel est à l’extrémité de l’esplanade, là où l’asphalte et les

balustrades de fer cessent tout à coup, faisant place au sable et au

maigre gazon des bords de la mer. Par ma fenêtre, ce matin, je ne vis

que la ligne sans fin du sable jaune sur le fond gris de la mer et, sur

le sommet des dunes, la silhouette solitaire d’une sentinelle.

Mais bientôt retentit une musique militaire; et de longues lignes de

troupes apparurent, se dirigeant vers les dunes. A l’est et à l’ouest,

le sable s’étendait à l’infini, formant un «Champ de Mars» où une armée

eût manœuvré à l’aise. Ce matin, cavalerie et infanterie y font

l’exercice. L’infanterie, avec ses uniformes sombres, se découpe en

silhouette sur la plage jaune; et les cavaliers galopant l’un derrière

l’autre font penser à quelque frise noire de guerriers sur les flancs

bruns d’un vase étrusque. Pendant plusieurs heures, ces mouvements de

troupes continuèrent au son des clairons, sous les yeux de la sentinelle

solitaire; puis les soldats rentrèrent dans la ville, et La Panne

reprit le banal aspect d’un _Bain de mer_. Mais la banalité n’était

qu’à la surface, car en suivant l’esplanade on avait vite découvert que

la ville était devenue une vraie citadelle, et que toutes ces villas de

poupées derrière des grilles prétentieuses, affublées de noms

puérils--«la Mouette», «Mon repos», «les Algues»--n’étaient que des

casernes. Dans la grande rue, on voyait des centaines de soldats,

flânant deux par deux, formant des groupes, luttant et se taquinant

comme des gamins en vacances, ou marchandant dans les boutiques des

objets en coquillages et des cartes postales. De temps en temps entre

les uniformes vert foncé et amaranthe apparaissait la note unie d’un

uniforme de khaki, ou le bleu pâle d’une tunique française.

Avant déjeuner, l’automobile nous ramène à Dunkerque le long du canal,

entre des plaines verdoyantes et des villages florissants. Rien n’y

rappelait la guerre, sauf les camions militaires et les voitures

d’ambulances qui sillonnaient la route. Les murs et les portes de

Dunkerque nous apparurent aussi intacts que lorsque nous y entrâmes

avant-hier; mais à l’intérieur des portes c’était un désert. Le

bombardement avait cessé la veille au soir, laissant la ville dans un

silence de mort. Toutes les maisons étaient fermées, les rues étaient

vides. Nous allâmes à la place Jean-Bart à l’endroit même où, deux jours

auparavant, nous prenions le thé dans le hall de l’hôtel. Maintenant, il

ne restait plus un carreau aux fenêtres du square, les portes de l’hôtel

étaient fermées, et l’on voyait, de temps en temps, un domestique

apparaître, portant un panier rempli des plâtras tombés des plafonds. Le

square était littéralement pavé de morceaux de verre provenant des

innombrables vitres cassées--et, juste au pied de la statue de

Jean-Bart, à l’endroit même où l’automobile nous attendait l’autre jour,

le canon de Dixmude avait creusé un trou qui rivalisait avec le cratère

de Nieuport.

Bien que toutes les maisons de la place fussent intactes, elle avait un

air d’absolue désolation. C’était la première fois que nous voyions les

blessures fraîchement causées par un bombardement. Ce ravage si récent

n’en paraissait que plus cruel encore. En suivant une rue derrière

l’hôtel, nous arrivâmes à l’élégante église gothique de Saint-Éloi,

dont un bas côté a été en partie saccagé. Puis, nous nous trouvâmes en

face d’une pauvre maison bourgeoise entièrement dépouillée de sa façade.

Ces planchers effondrés, exposés à nos yeux dans leur nudité vulgaire,

ces armoires éventrées, ces lits suspendus dans le vide, ces couvertures

en tas, cet amas de chaises renversées, de poëles, de lavabos sens

dessus dessous, étaient bien plus pénibles à voir que les nobles

blessures de l’église. Saint-Éloi était drapée dans la dignité du

martyre: la pauvre petite maison faisait penser à quelque personne

timide et gauche, soudainement exposée au grand jour dans le

déguenillement de sa misère.

Quelques groupes regardaient les ruines ou erraient sans but dans les

rues. Tout le monde parlait bas, comme dans une chambre mortuaire:

c’était plus impressionnant que le silence absolu d’Ypres. Pourtant,

quand nous revînmes à la place Jean-Bart, l’instinct de vie qui résiste

à tout avait déjà commencé à reparaître: une bande d’enfants jouait au

fond du cratère, à la recherche de «spécimens» de verre cassé et de

briques fendues; et, tout autour, tranquillement comme d’habitude les

gens du marché dressaient leurs petits étalages de bois. Dans quelques

minutes les traces de l’obus allemand seraient cachées sous des tas de

faïences et d’ustensiles de ménage, et ces mêmes femmes que nous avions

vues absorbées dans la douloureuse contemplation des ruines

retrouveraient leur entrain accoutumé pour marchander une casserole ou

une bassinoire.

Toute l’après-midi se passa à errer dans les rues de La Panne. Les

exercices des troupes avaient recommencé, et c’était un spectacle d’une

étrange beauté que celui de leurs manœuvres sur la plage. Le soleil

était voilé, le ciel menaçant et la mer houleuse: vers le soir, elle

prit des teintes de jade et de perle, avec des reflets d’argent terni.

Au loin, sur la plage, toute une flotte mystérieuse de barques de pêche

était échouée sur le sable, leurs voiles noires gonflées par le vent;

elles semblaient avoir débarqué au soleil couchant ces cavaliers noirs

qui galopaient tout à l’entour, s’échappant de quelque farouche légende

du Nord. Des clairons sur le bord de la mer, la face tournée vers les

dunes, les pieds dans la vague, se mirent à sonner: il me semblait

entendre l’appel du cor de Roland, retentissant à Roncevaux, dans le

combat contre les infidèles. Sur le monticule de sable sous ma fenêtre,

la sentinelle solitaire veillait...

24 juin.

Quand on quitte le front, c’est comme si l’on descendait de la montagne.

Je ne l’ai jamais éprouvé plus vivement qu’en quittant la Belgique cet

après-midi. J’en fus surtout pénétrée en passant devant un groupe de

villas, isolées dans une région stérile où un maigre gazon pousse seul

dans le sable. Dans l’une de ces villas, depuis près d’un an, deux cœurs

ont élevé jusqu’à son sommet l’exemple de la constance humaine: cet

exemple a rayonné sur le monde entier. On ne saurait passer devant

cette maison sans un sentiment de vénération. Grâce à la chaleur qui

s’en dégage, des fois mortes ont miraculeusement ressuscité, des

convictions chancelantes se sont raffermies, de fougueux élans se sont

transformés en une endurance inépuisable.

En quittant Saint-Omer, nous prîmes un raccourci à travers une campagne

accidentée. Ce fut une bonne chance qui nous fit quitter la grande

route, car du sommet d’une colline nous vîmes s’avancer vers nous un

grand détachement de troupes anglaises et indiennes. Les champs de blé,

les bouquets de bois et les hauteurs bleutées de l’horizon baignaient

dans une lumière d’argent, et c’est dans cette atmosphère éblouissante

que s’avançaient les régiments de cavaliers indiens fins et élancés:

sous leurs turbans, leurs figures délicates et altières ressemblaient

aux figures des princes sur les miniatures persanes. Puis, vint un long

train d’artillerie: des chevaux superbes, des canons roulant avec

fracas, et de jeunes Anglais au frais visage, galopant sous la lumière

du soleil couchant. Leur défilé semblait ne jamais devoir finir. De

temps en temps il était interrompu par un train d’ambulances et de

camions, ou arrêté et resserré dans les rues étroites d’un village où

enfants et fillettes sortaient pour offrir des fleurs aux soldats,

tandis que des boulangers vendaient des pains chauds aux cantiniers.

Notre automobile parvint enfin à se dégager de cette foule, et nous

montâmes une autre côte, mais ce fut pour rencontrer un autre régiment

venant vers nous. Et pendant plus d’une heure cette procession défila,

exactement comme la procession de troupes françaises que nous avions

rencontrée en allant au nord quelques jours auparavant, et cependant si

différente. Il nous sembla que nous avions passé, pour gagner le front

du Nord, et repassé encore en le quittant, par une porte étincelante

dans le long mur des armées qui gardent le monde civilisé depuis la mer

du Nord jusqu’aux Vosges.

V

EN ALSACE

19 août 1915.

Mon expédition à l’est commença par une pointe vers le nord, pour aller

près de Reims dans un gros bourg voir en activité l’une des nouvelles

unités automobiles de la Croix-Rouge. Une fois l’inspection terminée,

nous montâmes dans un vignoble au-dessus de la ville, dominant une

vallée où coule une rivière entre une double rangée d’arbres. La

première ligne d’arbres suit le canal que tiennent les Français: on y a

mis des canons sur des péniches. Derrière se trouve la grand’route, avec

les lignes de tranchées françaises; et juste au-dessus, sur l’autre

versant, sont les lignes allemandes. Le sol étant crayeux, les positions

allemandes sont clairement marquées par deux lignes blanches qui barrent

la colline brune. On entendait des coups de feu irréguliers et on

voyait, sur les hauteurs, de place en place, la colonne de fumée d’un

obus qui éclatait. Quelle impression étrange que d’être là, d’entendre

le bourdonnement des insectes dans la douce chaleur de l’été, au milieu

d’un pays paisible, lourd des promesses de la vendange prochaine, et de

savoir que les arbres qui sont là, à nos pieds, cachent une suite de

canons crachant la mort sur les deux lignes blanches de la colline!

Reims nous ramène à la réalité de la guerre par son aspect de mortelle

désolation: cette paralysie des villes bombardées est l’un des effets

les plus tragiques de l’invasion. On est révolté à la pensée de la

désorganisation insensée d’innombrables activités. En comparaison des

villes du Nord, Reims est relativement intacte; et cela rend plus cruel

et plus frappant encore cet arrêt de toutes ses énergies.

La place était déserte; les maisons qui l’entourent toutes fermées. Et

là, devant nous, s’élevait la cathédrale--ou plutôt _une_ cathédrale,

car ce n’était plus celle que nous avions toujours connue. C’était une

cathédrale, en somme, qui ne ressemblait à aucune autre. Au début du

bombardement, la façade ouest était couverte d’échafaudages. Les obus y

mirent le feu, et toute l’église fut enveloppée dans les flammes.

Maintenant, sur cette place banale de province s’élève une construction

si étrange et si belle qu’il faudrait emprunter à l’enfer du Dante, ou à

quelque conte oriental, des mots pour décrire la splendeur de cette

prodigieuse apparition. L’incendie a coloré les parties basses du

monument de tons chauds d’ambre et de sienne brûlée: plus haut, ces

harmonies passent par des teintes d’un jaune rosé à des reflets de

carmin, pour arriver à un blanc de vieil ivoire jauni: les profondeurs

des portails et des niches derrière les statues semblent doublées d’un

noir velouté qui met merveilleusement en valeur le relief des

sculptures. Le mélange des couleurs sur toute la façade de cette ruine

sublime rappelle les tons métalliques de ces rochers du golfe d’Egine

iridescents comme le plumage des paons. Et la beauté de cette impression

est centuplée par la pensée qu’elle durera si peu: par la triste

certitude que c’est la beauté qui poétise ceux qui vont mourir, que

chacune de ces statues ainsi transfigurées s’écroulera sous les pluies

d’automne, que toutes ces pierres d’or et de corail sont rongées et vont

s’effriter. La cathédrale de Reims nous éblouit comme un beau coucher de

soleil.

14 août.

Un château de brique et de pierre dans un parc où coule un petit cours

d’eau; des gazons, des géraniums, des ponts rustiques et des allées qui

serpentent. Combien tout cela paraîtrait bourgeois et tranquille, sans

la sentinelle qui arrête notre voiture à la grille!

Devant la porte un _collie_ dort au soleil, et des officiers

d’état-major attendent l’heure du déjeuner. A l’intérieur, un salon avec

de belles tapisseries, quelques jolis meubles, et les inévitables cartes

militaires et photographies d’aéroplanes. A déjeuner, le général, son

état-major et un officier du grand quartier général--une douzaine en

tout. Et toujours cette même atmosphère de camaraderie, de confiance, de

bonne humeur, qui caractérise les officiers des premières lignes. A

combien de déjeuners, pendant mes visites au front, n’ai-je pas eu cette

même impression!

15 août.

Ce matin, nous partons pour l’Alsace reconquise. Pour des raisons

ignorées des civils, ce coin de la vieille nouvelle France a été

jusqu’ici inaccessible, même pour d’importants personnages; aussi est-ce

avec une émotion toute spéciale que nous prenons le chemin qui va nous y

mener.

Nous traversons plusieurs vallées, passant par des villages tranquilles

aux pignons couverts de vignes, et tout d’un coup nous nous apercevons

que toutes les enseignes des magasins sont écrites en allemand: nous

avions franchi, sans nous en apercevoir, l’ancienne frontière et étions

maintenant dans la charmante ville de Massevaux.

C’était la fête de l’Assomption, et la messe venait de finir quand nous

arrivâmes sur la place de l’église. Les rues étaient remplies de gens

bien mis, souriants, paraissant inconscients de la guerre. Aux mains de

leurs mamans, des petites filles descendaient les marches de l’église,

toutes habillées en blanc, avec des couronnes blanches sur la tête, et

portant à leurs cous des paniers où étaient des agneaux frisés ou des

vierges blanches et bleues. Des groupes d’officiers causaient avec des

bourgeois endimanchés--et, à travers les fenêtres de l’Aigle d’Or, nous

pouvions voir les préparatifs plantureux pour le dîner de midi. C’était

un tableau heureux et familial de Hansi, dans le cadre traditionnel d’un

dimanche alsacien.

Nous achetâmes des provisions à l’Aigle d’Or et partîmes à travers les

montagnes dans la direction de Thann. A cette époque de l’année les

Vosges sont dans toute la beauté de leur court été. Toute la forêt est

sillonnée de cours d’eau et imprégnée d’une fraîcheur embaumée. Nous

déjeunâmes paisiblement au soleil sur une pente parfumée de thym,

laissant la voiture cachée derrière un rideau d’arbres. En face de nous,

s’élevait une colline en pain de sucre couverte de forêts. Cette colline

était l’Hartmannswillerkopf, que les deux armées se sont si longtemps

disputé, et où les Français se sont victorieusement établis. Tout autour

de nous, d’autres collines garnies de canons allemands surveillent la

vallée de Thann.

Voyages au front, de Dunkerque à Belfort · 第 6 / 8 段