cent lieues de la vallée où nous avions vu, sur le chemin ensoleillé,
les soldats français grimpant vers le village. Je me rendais seulement
compte qu’après avoir erré dans un sombre labyrinthe, nous étions dans
une maison détruite, au milieu d’arbres fruitiers, où des soldats
flânaient en fumant, mais où tout le monde parlait bas comme dans une
chambre mortuaire. Par une brèche dans le mur, je voyais une autre ferme
détruite, tout près dans un autre verger. C’était un avant-poste ennemi
où d’autres sentinelles coiffées d’un casque d’une autre forme
veillaient assises sur des planches en haut du bâtiment. Mais tout cela
me paraissait bien moins réel et moins terrible que la canonnade
au-dessus du village que les deux armées se disputaient. Le tir de
l’artillerie avait cessé et l’air était rempli de tous les murmures de
l’été. Tout près, dans un coin abrité, je voyais une vigne où pendaient
des toiles d’araignées scintillantes de rosée. Je ne comprenais plus où
nous étions, ce qui se passait et pourquoi un obus de l’avant-poste
allemand ne nous mettait pas en miettes. Mais, petit à petit, je fus
pénétrée du sens de cette observation réciproque de tranchée à tranchée,
échange de regards entre d’innombrables paires d’yeux toujours en éveil,
sur une longueur de tant de lieues, de Dunkerque à Belfort.
Ma dernière vision de ce front français que j’avais parcouru d’un bout à
l’autre fut le tableau de cette maison bombardée et de ces hommes assis
tranquillement au soleil, fumant leur pipe et jouant aux cartes, qui
avaient l’ordre de tenir bon et de se faire tuer jusqu’au dernier plutôt
que de laisser rompre le coin de secteur qu’ils avaient l’honneur de
garder.
VI
L’ÂME DE LA FRANCE
Personne ne pose plus maintenant la question qui si souvent, au
commencement de la guerre, m’est venue de mes compatriotes d’outre-mer:
quelle est l’âme de la France? Elle l’a suffisamment montrée à tous. La
France a pu paraître autrefois un problème inquiétant: elle est
désormais devenue un lumineux exemple.
Cependant, ceux pour qui cette lueur a brillé de trop loin peuvent avoir
encore quelque chose à apprendre quant aux éléments qui la composent,
car elle est faite de plusieurs rayons distincts, et le terrible effort
de l’année dernière a été le spectroscope qui les décomposait. Dès les
tout premiers jours, quiconque en a senti le rayonnement, pareil à ces
pâles clartés qui précèdent l’aurore, éprouvait la tentation
irrésistible de la définir. «Il y a là une âme dont, dès les premiers
jours, dès les premières heures, on a senti, dans l’air, les vibrations.
En quoi donc consiste ce qui nous la révèle?»
Durant ces journées, la réponse était relativement facile. L’âme de la
France, après la déclaration de guerre, c’était la pure flamme du
sacrifice, le magnifique élan d’un grand peuple résolu à résister à la
destruction. Mais à ce moment personne ne savait ce que la résistance
devait coûter, le temps qu’elle devait durer, les sacrifices matériels
et moraux qu’elle entraînerait. Tous les sentiments d’ordre inférieur
furent réduits au silence. La cupidité, l’égoïsme, la lâcheté,
semblaient avoir été expurgés de la race. La grande séance de la
Chambre, cette cérémonie quasi religieuse où s’affirma l’union
défensive, exprimait réellement l’opinion de la nation tout entière.
Il est comparativement aisé de s’envoler vers l’empyrée, poussé par un
pareil élan, alors qu’on ne prévoit pas le temps qu’on restera ainsi
suspendu! Mais la plus belle envolée a une fin: elle court grand risque,
après un temps, de retomber comme un oiseau que ses ailes brisées
retiennent dans les limites d’une basse-cour. L’état d’âme d’une nation
ne peut pas rester longtemps au-dessus des sentiments individuels, et
pour réaliser une âme nationale il ne faut rien moins que la nation
tout entière. Le point réellement intéressant était donc, à mesure que
la guerre se prolongeait, et devenait une calamité sans précédent dans
les annales humaines, de voir comment le cœur de la France en
affronterait l’épreuve, et quelles vertus elle en ferait jaillir.
* * * * *
La guerre a été une calamité sans précédent; mais ce qui est sans
précédent n’a jamais fait peur à la France. Il n’y eut jamais race plus
audacieuse à s’affranchir du passé, et aucune, par contre, qui ait à un
tel point révéré ses reliques. C’est une grande force de pouvoir marcher
sans le secours des analogies, sans s’appuyer sur l’exemple des autres:
la France aux périodes de crise a toujours eu cette force. Mais plus la
guerre se prolongeait, plus cette question devenait passionnante de
savoir jusqu’à quelle profondeur on trouverait cette ténacité
intellectuelle dans le peuple.
Deviendrait-elle purement instinctive? Résisterait-elle à l’épreuve
d’une inaction prolongée?
Il n’y a jamais eu beaucoup de doute au sujet de l’armée: quand une race
guerrière voit l’envahisseur sur son sol, on ne peut pas dire de ceux
qui lui tiennent tête qu’ils sont inactifs. Mais derrière l’armée il y a
les millions de gens qui attendent; pour ceux-là la vision de cette
longue ligne immobile de tranchées pouvait petit à petit devenir une
gênante habitude de la pensée, une entrave à l’activité et au plaisir.
Une guerre de cette sorte, revêche, sans événements, sans mouvement,
pouvait rétrécir graduellement, au lieu de l’élargir, le courage des
spectateurs. C’était le danger. La conscription, sans doute, était là
pour diminuer ce péril. Chacun des Français a sa part égale dans la
gloire comme dans la douleur. Mais cette gloire n’est pas de nature à
transporter, à éblouir. L’impétuosité porte avec soi son auréole; seule
l’imagination peut la voir briller au front de la ténacité. Les Français
se sont toujours crus en quelque sorte les propriétaires de la première
de ces deux qualités; la seconde leur est moins familière. Il y avait
donc à craindre, à la longue, une désintégration graduelle mais
irrésistible, non point de l’opinion publique, mais de quelque chose de
plus subtil, de plus fondamental, le sentiment public. Il était
possible que la France des civils, tout en paraissant dans l’ensemble
se tenir à la même hauteur, se relâchât individuellement, et fît preuve
de quelque défaillance en ce qui concerne la guerre.
Les Français ne seraient pas humains, et partant seraient sans intérêt,
s’ils n’avaient pas laissé voir, par moments, des symptômes de ce
danger. Il n’est pas un Français ou une Française--en dehors d’une
poignée de théoriciens inoffensifs et peut-être timorés--qui ait hésité
sur l’orientation de la politique militaire du pays; mais il y a eu
naturellement des gens qui ont trouvé plus difficile qu’ils ne l’avaient
attendu d’accepter les sacrifices imposés par cette politique. Comment
s’en étonner? Chacun aurait pu, même sans les avoir vus, prédire leur
existence. Il a été dur pour certains, plus dur qu’ils ne le pensaient,
de renoncer à leur manière de vivre, au croissant de leur petit
déjeuner; encore que le Français, sobre par nature, soit beaucoup moins
l’esclave des raffinements qu’il a créés que les autres nations qui les
ont adoptés.
Bien plus grand fut le nombre de ceux pour qui le sacrifice d’un bonheur
personnel--de ce qui donne à la vie tout son prix, qui fait qu’un pays
vaille qu’on se batte pour lui--a été infiniment plus pénible que
l’imagination la plus inquiète ne pouvait l’entrevoir. Pour bien des
mères et bien des veuves, un seul tombeau, un nom lu sur une liste de
disparus, rend le grondement lointain de cette immense lutte vide de
sens comme les divagations d’un aliéné.
Certes, il y en a eu ainsi; pas assez cependant pour troubler en quoi
que ce soit le courant subtil du sentiment public. A moins qu’il ne soit
plus vrai (et infiniment plus touchant) de supposer que, parmi tous ces
malheureux, la plupart ont eu le courage de cacher leur détresse et de
dire du grand effort national qui avait perdu presque tout sens pour
eux: «Quand même Il me détruirait, j’espérerais encore en Lui.» C’est là
probablement la plus belle victoire remportée par l’âme de la France:
que ses courants de feu jaillissent de tant de cœurs rendus insensibles
par la douleur, que tant de mains qui sont mortes nourrissent la lampe
qui ne meurt pas.
* * * * *
Cela n’implique en rien que la résignation soit la note dominante dans
l’âme de la France. L’attitude du peuple, après ces quatorze mois
d’épreuve, n’est nullement l’attitude de la soumission à une calamité
sans exemple. C’est celle de l’exaltation, de l’énergie: une décision
ardente de dominer le désastre. Dans toutes les classes ce sentiment est
le même: chaque mot, chaque acte est basé sur la résolution de ne penser
à rien d’autre que la victoire. Le peuple français ne songe pas plus à
un compromis qu’on ne songerait à affronter une inondation ou un
tremblement de terre en agitant un drapeau blanc.
L’observateur de cette lutte, qui risque de telles assertions, doit
s’attendre à ce qu’on lui pose deux questions. Comment, lui dira-t-on,
se manifeste cette âme nationale? Et quelles sont les conditions et les
qualités d’où elle dérive?
Maintenant que le tumulte et les clameurs s’éteignent, que la vie des
civils est retombée à peu de chose près à son habituelle routine, les
manifestations de cette âme nationale sont naturellement moins nettes
qu’au début. L’une des plus évidentes, c’est l’esprit dans lequel les
privations de toutes sortes sont acceptées. Quiconque a été en contact
avec le peuple des ouvriers et des petits boutiquiers de Paris, depuis
un an, ne peut manquer d’avoir été frappé par la dignité et la grâce
avec lesquelles il s’accommode aux nouvelles conditions de la vie. La
Française, devant la porte de sa boutique vide, garde le même sourire
avec lequel elle faisait patienter ses clients trop nombreux. La
couturière qui vit du maigre salaire gagné dans un ouvroir de charité
travaille aussi consciencieusement que si elle était payée fort cher
dans un atelier à la mode; elle n’essaie jamais, par quelque allusion à
ses difficultés personnelles, d’obtenir un secours supplémentaire.
L’habituelle belle humeur de l’ouvrière parisienne se hausse, aux heures
de douleur, au plus admirable courage. Dans un ouvroir où, depuis le
début de la guerre, beaucoup de femmes ont été employées, une fillette
de seize ans apprend une après-midi que son frère unique vient d’être
tué. Elle éprouve un moment d’horrible détresse; mais il y a toute sa
nombreuse famille, que son pauvre salaire aide à vivre, et le matin
suivant, ponctuellement, elle retourne à son ouvrage. Dans ce même
ouvroir les femmes ont une demi-journée de congé par semaine, sans
réduction de salaire; pourtant s’il y a une commande pressée pour un
hôpital, elles renoncent à leur après-midi aussi gaiement que s’il
s’agissait de leur plaisir. Mais ceux qui ont vécu depuis la guerre au
milieu des ouvriers et des petits commerçants de Paris savent bien que
si l’on commençait à citer des exemples d’endurance, d’abnégation et de
charité discrète, la liste en serait interminable.
Quant à la seconde question: les conditions et les qualités d’où ces
résultats dérivent, il est moins facile d’y répondre. On peut le faire
de tant de manières, que toute explication dépend pour une bonne part de
la tournure d’esprit personnelle de celui qui la donne. Mais une chose
est certaine: l’éclosion de la nouvelle âme française ne s’est faite aux
dépens d’aucun de ses traits nationaux, mais plutôt en les portant à
leur maximum d’intensité; aussi le moyen le plus sûr pour découvrir le
secret de cette «âme» est-il de se demander en quoi les qualités
caractéristiques de la race--ou au moins celles qui paraissent telles à
l’étranger qui les envie--ont directement influé sur son attitude
actuelle. Parmi ses dons multiples, lesquels ont surtout aidé le
Français d’aujourd’hui à être ce qu’il est, et à l’être comme il l’est?
L’Intelligence! C’est la réponse qui se suggère aussitôt à l’observateur
d’un autre pays. Bien des Français ne paraissent pas s’en douter. Ils
sont sincèrement persuadés que la répression de leur activité critique a
été l’un des résultats les plus importants et les plus utiles de la
guerre. On entend dire que, dans un esprit de patriotisme, ce peuple a
appris à ne plus critiquer, lui qui n’a pas son pareil pour l’esprit de
critique. Rien n’est moins vrai. Le Français, s’il a quelque grief, ne
va point le crier dans le _Times_; son forum à lui c’est le café et non
point le journal. Au café il continue à s’exprimer aussi librement que
jamais, aussi vif qu’autrefois dans ses reproches, aussi passionné dans
ses jugements. Mais le simple fait d’exercer son intelligence sur un
problème autrement vaste et difficile que ceux qu’il affrontait
précédemment l’a soustrait à l’empire des préjugés, des conventions, des
phrases toutes faites qui avant la guerre gouvernaient son opinion.
Alors son intelligence était canalisée, tandis qu’aujourd’hui elle a
rompu ses digues.
Cet affranchissement a eu pour effet immédiat de remettre au point tous
les éléments de la vie nationale. Les heures de grandes épreuves sont la
pierre de touche des nations et la guerre a révélé au monde l’idéal
national de la France.
Pas un instant ce peuple, si expert dans le grand art de vivre, ne s’est
imaginé que le tout de la vie consistait à être vivant. Amoureux de
plaisir et de beauté, jouissant librement et franchement du présent, il
n’en a pas moins gardé le sens des réalités plus larges; il a compris
que la vie se compose de bien des choses passées et futures, de
sacrifices autant que de jouissances, de traditions autant que de
renouvellements, du sacrifice des morts aussi bien que de l’effort des
vivants. Jamais il n’a considéré l’existence comme une chose précieuse
par elle-même, en dehors de la valeur de ses sensations et de ses
émotions.
* * * * *
C’est donc en premier lieu l’intelligence qui a aidé la France à être ce
qu’elle est; et puis un de ses corollaires, le don de l’expression. Les
Français sont les premiers à rire d’eux-mêmes pour leur promptitude à
recourir aux mots; tous, ils semblent regarder leur don d’expression
comme une faiblesse qui risque de les détourner de l’action.
L’expérience de l’année dernière n’a nullement confirmé cette vue. Elle
a plutôt prouvé que l’éloquence est une arme de plus. Par «éloquence» je
n’entends naturellement pas l’art de parler en public, non plus que
cette façon d’écrire, toute de rhétorique, qu’on associe trop souvent
avec ce mot. La rhétorique n’est que l’art d’habiller des sentiments
conventionnels; l’éloquence est le don d’exprimer sans crainte une
émotion réelle. Et ce don courageux--courageux en ce qu’il se moque du
ridicule ou de l’indifférence de ceux qui écoutent--a constitué à la
France une force inestimable. Ce qui montre le haut degré auquel atteint
l’intelligence chez les Français, c’est qu’une émotion bien exprimée est
capable d’aviver encore cette intelligence et de l’élever; c’est que le
«mot» n’est point, par je ne sais quelle fausse honte, considéré comme
distinct de l’émotion, comme en dehors d’elle, ou même comme son simple
dérivatif. Chez les Français le mot donne à la pensée à la fois son âme
et sa forme. Tout ce qui aide à extérioriser les manières de sentir, en
leur donnant une physionomie, un langage, est un appui moral aussi bien
qu’artistique, et Gœthe ne fut jamais plus sage qu’en écrivant: «C’est
un Dieu qui m’a donné la voix pour exprimer ma peine.»
On peut affirmer sans exagération que les Français en ce moment tirent
de leur langage une part de leur force nationale. La piété avec laquelle
ils l’ont aimé et cultivé en a fait entre leurs mains un instrument
précieux. Il est capable d’exprimer si magnifiquement ce qu’ils sentent,
qu’ils trouvent à s’en servir un soutien et une force; et le mot une
fois jailli passe de l’un à l’autre, apportant à tous le même réconfort.
Ceux qui ont vécu l’année dernière en France en pourraient citer
d’innombrables exemples. Sur les cadavres de jeunes soldats on a trouvé
des lettres d’adieu à leurs parents qui font songer à des vers
héroïques de Shakespeare; et les mères à qui ces enfants ont été ravis
leur ont répondu par un cri non moins héroïque.
Quand l’éloquente expression d’un sentiment ne se traduit pas en
action--tout au moins en un état d’âme équivalent à l’action--elle tombe
au niveau de la rhétorique; mais en France, en ce moment, l’expression
et l’acte se continuent et se reflètent l’un l’autre. Et me voici
conduite à cette autre grande qualité qui contribue à former l’âme de la
France: la qualité du courage. C’est à dessein qu’il vient le dernier
dans ma liste. Le courage français est un courage rationnel, prémédité,
et reconnu nécessaire en vue d’une fin spéciale; il est, au même titre
que les autres qualités du tempérament français, le produit de
l’intelligence.
Un peuple aussi sensible à la beauté, portant à la vie un intérêt si
passionné, tellement doué du pouvoir d’exprimer et de donner une forme
éternelle à cet intérêt, ne saurait vraiment aimer la destruction pour
elle-même. Les Français détestent le «militarisme». Ils le trouvent
stupide, inesthétique, dépourvu d’imagination, asservissant; rien, plus
que ces quatre motifs, ne pourrait le leur faire haïr davantage. Les
Français n’ont jamais goûté ces formes sauvages du sport qui stimulent
le sang de races plus apathiques ou plus brutales; ni les matches de
boxe, ni les courses de taureaux ne sont nés chez eux, et les Français
ne règlent pas leurs disputes personnelles sur-le-champ et à coups de
poing; ils le font logiquement, et de propos délibéré, sur le terrain.
Mais quand un péril national les menace ils deviennent instantanément,
comme ils le disent fièrement et si justement eux-mêmes, «un peuple
guerrier»; ils mettent à leur patriotisme l’ardeur, l’imagination, la
persévérance qui ont fait d’eux, pendant des siècles, la grande force
créatrice de la civilisation. Chaque soldat français sait pourquoi il se
bat, et pourquoi, en ce moment-ci, le courage physique est la première
qualité qu’on attend de lui. Chaque Française connaît les causes de la
guerre et sait que son courage moral est indispensable pour aider le
soldat à mieux mépriser la mort.
Les femmes de France font paraître ce courage moral dans les actes aussi
bien que dans les mots. Elles sont peut-être, dans l’ensemble, moins
braves d’instinct, au sens élémentaire, que leurs sœurs anglo-saxonnes.
Elles ont peur de plus de choses et ont moins honte de laisser voir leur
peur. La maman française dorlote ses enfants, les garçons comme les
filles: s’ils tombent et se font mal au genou, on s’attend à ce qu’ils
pleurent au lieu de les dresser à rester maîtres d’eux-mêmes, comme les
petits Anglais et les petits Américains. J’ai vu de grands garçonnets
français braillant pour une coupure ou une contusion qu’une fillette
anglo-saxonne du même âge se serait crue obligée de supporter sans une
larme. Les Françaises sont timides pour elles-mêmes autant que pour
leurs enfants. Elles ont peur de l’inattendu, de l’inconnu, de tout ce
qui est nouveau pour elles. On ne les dresse d’aucune manière à
affecter le courage physique. Il leur manque l’avantage de notre
discipline, qui fait du courage presque une hypocrisie mondaine, et
quand vient pour elles le moment d’être braves, elles doivent tirer leur
bravoure de leur cerveau. Il faut d’abord qu’elles soient convaincues de
la nécessité de l’héroïsme; après quoi les voilà capables de marcher de
pair avec Jeanne d’Arc.
C’est ce même courage raisonné qu’elles ont manifesté en s’adaptant si
vite à toutes sortes de besognes qui n’étaient point faites pour elles.
Presque tous les services rendus par elles depuis la guerre étaient
essentiellement contraires à leur nature. Un médecin français me faisait
un jour remarquer que les Françaises ne font vraiment de bonnes
infirmières que pour les leurs. Elles sont trop personnelles, trop
émotives, s’intéressent à trop de choses intéressantes, pour se donner
aux mille détails du métier d’infirmière à moins qu’il ne s’agisse de
quelqu’un qui leur est cher. Même alors elles manquent assez souvent
d’ordre et de méthode; mais elles remplacent ces qualités par une bonne
volonté et une sympathie inépuisables. Elles sont devenues d’autant plus
aisément d’excellentes infirmières que chacune d’elles, quand elle
soigne un soldat français, a l’impression que c’est un des siens. Il
peut lui arriver d’égarer un instrument ou d’oublier de stériliser un
pansement; mais elle trouve toujours la parole consolatrice et le ton
qui convient à l’égard des blessés. Cette solidarité profonde, due au
service militaire obligatoire, s’épanouit durant la guerre en une
dévotion exquise qui s’étend sur tous.
* * * * *
Telle est donc l’âme de la France. Toute la partie civile du pays s’est
fondue dans je ne sais quelle figure symbolique, qui porte secours et
espoir aux combattants ou se penche avec tendresse au chevet des
blessés. Le dévouement, l’abnégation, semblent instinctifs, mais ils
reposent en réalité sur une connaissance raisonnée de la situation et
sur une compréhension exacte de ce qui a une valeur dans la vie.
La France entière sait maintenant que tout le prix de la vie consiste en
ce qui donne un libre essor à son génie national. Si la France
périssait en tant que lumière intellectuelle et force morale, tout
Français périrait avec elle; et la mort que les Français redoutent n’est
pas celle des tranchées, mais celle qui entraînerait l’extinction de
leur idéal national. C’est contre cette mort que la nation tout entière
est en train de combattre; et c’est la connaissance raisonnée de ce
péril qui fait en ce moment, du peuple le plus intelligent de la terre,
le plus sublime.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
I.--Le visage de Paris 1
II.--En Argonne 53
III.--En Lorraine et dans les Vosges 109
IV.--Dans le Nord 167
V.--En Alsace 221
VI.--L’âme de la France 265
PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ
8, RUE GARANCIÈRE