assez longtemps encore, jusqu’aux derniers arbres au fond du ravin. Le
tireur s’était tu, et dans le silence profond on n’entendait plus que la
chute des gouttes de pluie sur les feuilles. Nous étions arrivés à la
fin du terrier, et le capitaine me fit signe que je pouvais risquer un
regard au dehors. Au-dessous de moi je vis une prairie étroite d’un vert
éclatant et, en face, une falaise boisée qui s’élevait à pic. Rien de
plus. La falaise boisée fourmillait d’Allemands: quelques pas à peine
nous en séparaient, et cependant tout était enveloppé du silence et de
la paix de la forêt. Une fois encore, et pour un instant, j’eus
l’impression d’un génie du mal, invisible et pourtant présent,
imprégnant tout ce paysage de quelque invisible émanation de haine; mais
l’impression se dissipa vite, me laissant en face d’un vallon sans
danger ni mystère, comme il y en a tant dans la montagne.
Nous nous mîmes à regrimper la pente, revenant par le même boyau,
dépassant les soldats assis, la mitrailleuse et le guetteur immobile. Il
nous entendit, laissa l’officier passer, et, tournant la tête avec un
signe d’intelligence, dit: «Voulez-vous regarder en bas?» Puis il
s’écarta de l’ouverture et nous fit place. De son poste d’observation on
dominait le ravin, et regardant entre les branches entrelacées de la
palissade on voyait... au fond du ravin paisible, à mi-chemin entre une
falaise et l’autre, un uniforme gris gisant par terre. C’était un
cadavre allemand.--«Il y a trois jours qu’il est là; ils ne peuvent pas
arriver jusqu’à lui pour le reprendre,» expliqua le guetteur. Il reprit
son poste d’observation; et je me sentis presque soulagée de savoir que
l’ennemi qui était là, de l’autre côté du ravin, n’était pas un monstre
intangible mais un adversaire humain qu’on pouvait voir et atteindre.
Le soleil était couché quand nous revînmes à notre point de départ dans
le village souterrain. Les chasseurs à pied flânaient le long de la
route en bavardant et s’attardaient en groupe autour de notre auto. Il y
avait longtemps qu’ils n’avaient vu des figures de l’autre vie, de cette
vie qu’ils avaient quittée depuis près d’un an, et où il ne leur avait
pas été permis de retourner pour un seul jour. Quand ils nous dirent
gaiement adieu, nous sentîmes sous leur bonne humeur et leurs
plaisanteries un fond de nostalgie mélancolique; mais nous comprîmes
que ce fugitif regret d’un monde qu’ils avaient laissé loin derrière eux
passerait bien vite pour faire place à l’unique pensée qui remplit leurs
esprits: garder le morceau de France dont on leur a confié la défense.
Cette unité de pensée, qui anime tous les soldats français, frappe
vivement tous ceux qui ont été au front. L’impression ressort peut-être
moins de ce qu’on leur entend dire que du regard qu’on voit dans leurs
yeux. Toujours ce regard est là, même quand ils font des plaisanteries
de tranchées ou grillent les cigarettes qu’on leur offre; et si on les
rencontre inopinément au tournant d’une route, le regard est là aussi.
Il n’a pas cessé de nous suivre, ce regard, pendant que nous descendions
à travers la forêt à la tombée du jour; et, en longeant le ravin qui
sépare les deux armées, nous nous sentions pénétrés de la certitude que
de l’autre côté de ce ravin étaient les hommes qui avaient fait la
guerre, tandis que de ce côté-ci étaient les hommes que la guerre avait
faits.
IV
DANS LE NORD
19 juin 1915.
Sur le chemin de Doullens à Montreuil-sur-Mer, par une radieuse
après-midi d’été. Entre deux haies grises de poussière, une route
encombrée d’un flot de troupes de toutes armes, arrivant de l’ouest
comme un torrent. De temps en temps, un arrêt permettait à notre
automobile d’avancer, en se faufilant, de quelques mètres, pour être
bientôt obligée de se ranger presque dans le fossé afin de laisser
passer un nouveau flot. La poussière était suffocante: mais quel
tableau nous avions sous les yeux!
Debout dans la voiture, nous regardions derrière nous pour voir arriver
cette avalanche guerrière. Cavalerie, artillerie, infanterie, lanciers,
sapeurs, mineurs, ouvriers de tranchées, ambulanciers, tout marchait
aussi en ordre que sur un terrain de manœuvres. A travers la poussière,
le soleil faisait briller les lances et les flancs lustrés des chevaux,
dorait des files interminables de figures radieuses d’énergie, ravivait
l’éclat des galons sur les uniformes fanés et donnait des reflets
argentés au gris terne des mitrailleuses et des camions. Ces hommes
semblaient figurer dans une allégorie splendide: c’était comme si nous
voyions, sous l’arc triomphal du soleil couchant, l’apothéose de
l’armée française allant tout droit à la gloire!
Enfin, laissant le dernier détachement derrière nous, nous fûmes seuls
en pleine campagne. Les champs de l’Artois n’ont pas souffert de la
guerre: les fermes aux toits de chaume sommeillent dans leurs jardins
fleuris de roses trémières; et près des mares les haies plient sous le
poids embaumé des fleurs de sureau. De tous côtés, des champs de blé
bordés de bois à perte de vue ondulent comme des vagues, et la lumière
semble apporter, dans ses rayons, un souffle léger d’air marin.
La route montait et descendait sans cesse, et notre auto était comme un
vaisseau sur une mer houleuse. L’horizon baignait dans un océan de
lumière et tant de beauté enveloppait la nature entière que cette armée
en marche devenait une vision de légende et d’épopée.
Le soleil s’était couché et le crépuscule s’étendait sur la mer quand
nous descendîmes de la ville de Montreuil dans la vallée qu’elle domine.
Au bout d’une avenue ombragée les tours d’une ancienne abbaye
s’élevaient au-dessus de vergers en terrasses. Ses grilles s’ouvrirent
et nous entrâmes dans une cour plantée de buis et de roses. Dans ce coin
du moyen âge, tout était silence et recueillement. Des groupes de
religieuses toutes blanches ou toutes noires sortaient des profondeurs
des cloîtres ou glissaient silencieusement sous l’ombre des voûtes en
nous regardant timidement. On se serait cru revenu à un temps lointain
où les autos étaient inconnus, et notre voiture aurait pu paraître un
monstre fantastique rejeté par la mer, avec les débris de quelque
navire échoué sur les côtes barbaresques.
Le soleil se couche, et après un court crépuscule d’été la lune paraît.
Sous les fenêtres du couvent, on entend une fontaine chanter dans un
jardin clos avec un vieux pavillon de pierre à chaque angle. Au-dessous,
des vergers en terrasses jusqu’à une grande plaine qu’on pourrait
confondre avec la mer dans le mystère du clair de lune transparent...
20 juin.
Notre route, aujourd’hui, va au nord-est, à travers un paysage si
anglais que les uniformes en khaki que nous rencontrons nous paraissent
tout à fait à leur place. Les villages eux-mêmes ont un air
britannique: mêmes maisons en briques rouges violacées, propres,
modestes et pourtant cossues; mêmes jardins fleuris, même paysage avec
des champs bordés de haies et des ruisseaux coulant sous des saules;
mêmes habitants aux figures honnêtes, rouges et épanouies. Les enseignes
des magasins sont écrites dans un langage qui semble tenir de l’anglais
et de l’allemand; mais l’architecture des villes est bien française.
C’est ce style robuste et sobre des constructions du Nord, où l’on
retrouve toujours la grande tradition du pays de France.
La guerre semblait encore si lointaine que nous pouvions nous livrer à
ces réflexions tout en roulant à travers le pays. Bientôt cependant nous
arrivâmes à un camp d’aviation dont les hangars s’étendaient sur un
vaste plateau animé d’une foule de soldats en khaki. Ici tout dénotait
une grande activité militaire. Un peu plus loin nous arrivâmes à
Saint-Omer. On eût dit une ville anglaise construite autour d’un groupe
d’églises françaises: ville grise, propre et vide comme Londres par un
dimanche d’été. Au coin des rues, des sentinelles anglaises se tenaient
immobiles, toutes prêtes à diriger la circulation des passants, et l’on
voyait les banderoles de la Croix-Rouge anglaise et de «St John’s
Ambulance» pendues à des maisons dont les façades rappelaient presque
celles des clubs de Pall Mall.
En sortant dans les faubourgs l’aspect de la foule sur les ponts des
canaux et le long des routes était plus anglais encore. Chaque nation a
sa manière de flâner, et rien ne ressemble moins à la flânerie française
que la flânerie anglaise. Même si ces jeunes gens n’eussent pas eu des
uniformes khaki, et si leurs compagnes n’eussent pas eu ces bonnes
figures rougeaudes de campagnardes, on eût reconnu qu’ils étaient des
gens du Nord, jouissant tranquillement des douceurs d’un jour de congé
sans se presser et sans essayer de mettre les bouchées doubles.
En tournant à l’ouest de Saint-Omer, toujours à travers des pâturages
sillonnés de cours d’eau, nous nous trouvâmes en face de deux collines
émergeant de la plaine: sur le sommet de l’une d’elles s’élevait un
monastère, sur l’autre nous vîmes les murs et les tours d’une petite
ville du moyen âge.
En suivant les détours du chemin qui nous y conduisait, un souvenir
d’Italie se mêlait à l’impression que nous avions eue d’être tout près
de la Manche. La ville dont nous approchions aurait pu, dans un rêve
étrange, évoquer à la fois le souvenir de Winchelsea et de San
Gimignano: mais dès que nous eûmes franchi les portes de Cassel nous
fûmes si pénétrés de sa personnalité que l’idée ne nous vint plus de la
comparer à aucune autre ville.
Ce fut sans surprise que nous lûmes dans notre guide que Cassel était la
ville d’Europe d’où l’on jouissait de la vue la plus étendue.
Qu’y a-t-il de mieux qu’un horizon sans limites pour faire valoir la
beauté d’une cité resserrée dans une étroite ceinture de vieilles
murailles?
Notre hôtel était sur l’exquise petite place du Marché avec un hôtel de
ville Renaissance d’un côté, et, de l’autre, un palais espagnol en
miniature, avec une façade de briques rosées ornée de sculptures grises.
La place était encombrée d’automobiles militaires anglaises et de beaux
chevaux qui se cabraient d’impatience. Le restaurant était bondé
d’officiers en khaki savourant leur thé sans paraître se soucier du
paysage.
Quelle tristesse de constater encore une fois que la guerre et tout ce
qui s’y rattache, sauf la mort et la destruction qu’elle entraîne,
exalte le sens de la vie, et que les visions guerrières fascinent et
stimulent à la fois! «C’était gai et terrible» est une phrase qui
revient à tout instant dans _la Guerre et la Paix_; et la gaieté de la
guerre éclatait partout dans la petite ville endormie de Cassel, qu’elle
transfigurait en la remplissant du cliquetis des armes et des rires
d’une jeunesse virile.
Du parc situé au sommet de la ville nous jouissions d’une autre vue: la
plaine s’étendait à l’infini, se perdant dans les brouillards de la mer,
et au loin, à travers la brume, on apercevait des villes et des clochers
noyés dans la torpeur de l’été. Pendant un moment, tandis que nous les
regardions, la vision de la guerre se dissipa comme un décor que l’on
change. Mais tout s’assombrit de nouveau pour nous en entendant certains
noms prononcés par les soldats anglais appuyés sur le parapet à côté de
nous: «Là-bas, c’est Dunkerque», dit l’un d’eux, en nous désignant un
point avec sa pipe--«et ici, Poperinghe, juste au-dessous de nous.
Furnes est là derrière, et Ypres et Dixmude et Nieuport.» Il nous sembla
voir planer sur le paysage ensoleillé l’ange du mal qui porte la mort
dans l’ombre de ses ailes...
Plus tard nous remontâmes sur le rocher de Cassel. C’était un soir de
pleine lune; et comme les civils n’ont pas le droit de sortir seuls la
nuit, un officier d’état-major vint avec nous pour nous montrer la vue
que l’on découvre du toit du ci-devant casino, tout au sommet du rocher.
Sensation vraiment étrange, après avoir poussé une porte vitrée, que de
se trouver dans une vaste salle peinte, et d’apercevoir, dans le mystère
du clair de lune, des soldats endormis sur les parquets cirés, tout leur
attirail empilé sur des tables de jeux! Nous traversâmes un grand
vestibule, où d’autres soldats dormaient dans la demi-obscurité, et, par
un long escalier, nous arrivâmes jusqu’au toit. Une sentinelle nous
interpella, puis nous laissa passer. La masse sombre de la ville était à
nos pieds. Au nord-ouest, une colline escarpée, le Mont des Cats, se
dessinait sur le ciel. Rien d’autre ne coupait la ligne de l’horizon,
baigné dans la brume et le clair de lune. La silhouette des villes
ruinées s’était évanouie, et la paix semblait avoir reconquis le monde.
Mais pendant que nous étions là s’élança du brouillard au nord-ouest,
une lueur rouge bientôt suivie de plusieurs autres surgissant de
différents points éloignés. «Ce sont des bombes lumineuses au-dessus des
lignes,» nous expliqua notre guide--et, à ce moment même, plus loin,
une lumière blanche s’épanouit comme une fleur tropicale, pour
disparaître ensuite dans la nuit. «Une fusée», nous dit-on; et une autre
grande lueur fleurit plus bas. A nos pieds, Cassel dormait de son bon
sommeil provincial: le clair de lune éclairait ses toits et les arbres
de ses jardins, tandis qu’au loin ces fleurs infernales continuaient à
s’ouvrir et à se fermer dans le royaume de la mort...
21 juin.
Sur la route de Cassel à Poperinghe. Dans la poussière et la chaleur,
dans la confusion de la foule et l’agitation de l’arrière-garde en temps
de guerre. La route traverse la plaine, toujours bordée des mêmes haies
toutes blanches de poussière et labourée par le passage incessant des
innombrables camions automobiles, des voitures chargées de munitions et
des ambulances de la Croix-Rouge. Dans l’intervalle, voici des
détachements d’artillerie anglaise, avec grand tapage de caissons. Puis
défilent, montés sur des chevaux luisants, de jeunes héros de Phidias.
Leur jeunesse est si fraîche et si radieuse qu’on se demande comment ils
ont pu regarder en face les horreurs de la guerre et jouir encore de la
vie. Malgré la poussière, chevaux et cavaliers ont l’air de sortir du
bain. Tout le long de la route on voit des camps improvisés, des tentes
faites avec des bâches. Des chemises sèchent sur les haies, de l’eau
bout sur de grands feux, des hommes se rasent, cirent leurs chaussures,
astiquent leurs fusils, graissent leurs selles, polissent leurs étriers
et leurs mors. De tous les côtés, c’est une lutte organisée contre la
poussière et le désordre. Un jeune soldat appuyé contre la palissade
d’un jardin cause avec une jeune fille au milieu des roses trémières. Un
vétéran s’amuse à enseigner à un groupe d’enfants les besognes de la vie
des camps. Partout on est frappé de voir s’établir les mêmes relations
amicales et spontanées entre les soldats et les propriétaires des champs
et des jardins.
De la grande route encombrée nous passons au désert de Poperinghe, et
nous continuons notre chemin vers Ypres. Les lignes allemandes sont
là-bas, invisibles, à notre gauche, au delà des plaines et des moulins à
vent, et l’officier qui nous accompagne se penche pour avertir le
chauffeur: «Ne cornez pas d’ici à Ypres.» Pourtant il y avait un grand
mouvement sur la route, bien qu’on y vît moins de troupes que près de
Poperinghe. Mais quand nous dépassâmes le dernier village, pour nous
approcher de la ligne basse de maisons que nous voyions devant nous,
l’impression de silence et d’abandon s’accentua. Cette ligne de maisons
basses, c’était Ypres: tous les monuments qui lui donnaient une
personnalité et une physionomie avaient disparu. C’était une ville sans
profil.
L’auto glissa à travers les rues d’un faubourg de maisons basses, et
s’arrêta à l’abri de quelques bâtiments un peu plus élevés. Une autre
voiture militaire attendait là: le chauffeur s’amusait à chercher des
reliques dans les ruines des maisons éventrées.
Nous allâmes à pied jusqu’au centre du Marché aux Draps. Nous avions vu
d’autres villes évacuées: Verdun, Badonviller, Raon-l’Étape. Mais jamais
nous n’avions eu une pareille impression de vide. Pas un être humain
dans les rues: d’interminables lignes de maisons semblaient nous
regarder par les trous de leurs fenêtres défoncées. Le bruit de nos pas
résonnait dans l’infini du silence comme le piétinement d’une foule, nos
paroles prononcées à voix basse semblaient porter au loin. Dans l’une
des rues, nous rencontrâmes trois soldats anglais qui venaient de sortir
un piano d’une maison et le chargeaient sur une charrette. Ils
s’arrêtèrent pour nous regarder, et nous les regardâmes aussi. Il nous
semblait n’avoir plus vu un être vivant depuis un siècle! L’un des
soldats grimpa dans la charrette et, sur ce clavier à demi défoncé,
tapota je ne sais quel refrain banal; et ce bruit vulgaire nous fit
rire: c’était comme un soulagement.
Nous repartîmes et rentrâmes dans la solitude absolue. Nous avions vu
bien des villes démolies, mais aucune ruine ne ressemblait à celle-ci.
Les villes de Lorraine ont été ruinées, brûlées, détruites entièrement.
Les plus dévastées ressemblent à des carrières; les moins maltraitées
rappelaient Pompéi. Rien ne donne une idée d’Ypres telle que l’a faite
le bombardement. Les murs extérieurs des maisons tiennent encore debout,
si bien que, de loin, on dirait une ville vivante; mais quand on
approche, on découvre un cadavre vidé. Plus un carreau aux fenêtres,
plus un toit sur les bâtiments. Certaines maisons ont leurs façades
tranchées et laissent voir tous leurs étages, comme pour la mise en
scène d’une pièce de théâtre: dans ces intérieurs mis à nu, les pauvres
pénates semblent cligner des yeux comme des hiboux surpris dans le creux
d’un arbre. Tous les souvenirs d’une humble vie de famille sont restés
accrochés aux murs. Des photographies démodées de messieurs à favoris se
fanent sur des papiers à fleurs; des statuettes religieuses languissent
sous des globes de verre; de fausses dentelles pendent sur des canapés
de peluche; des brevets jaunissent sur les murs des études et des
bureaux.
Tout cela était si paisible, silencieux et intime qu’on n’eût pas été
surpris de voir tous ceux qui avaient habité ces intérieurs y revenir
pour reprendre leur vie de chaque jour. Mais, crac, les canons
recommencent à tonner tout le long des lignes anglaises; et tous ces
objets familiers s’agitent et tressautent sur les murs dévastés.
Lorsque la canonnade se fit entendre nous arrivions sur la place de la
cathédrale. Ce qui distingue cette ville entre toutes, c’est qu’elle est
détruite et reste pourtant debout. Les murs de la cathédrale, la masse
imposante du Marché aux Draps, se dressent toujours au-dessus de la
grande place avec une majesté dédaigneuse qui impose silence à notre
compassion. La noblesse de ces façades, si fières dans la mort, me
rappelle une phrase employée par le Ministre des Affaires étrangères de
Belgique peu après la chute de Liége: _La Belgique ne regrette
rien_--phrase qui devrait servir de devise à la cité d’Ypres, le jour où
elle se relèvera.
Nous allions partir quand nous entendîmes, au-dessus de nos têtes, un
bruit d’hélice suivi d’une volée de coups de mitrailleuse. Bien haut
dans le bleu, juste au-dessus de la ville morte, un aviatik planait; et
tout autour, des centaines de shrapnells éclataient en touffes blanches
dans le ciel d’été, comme les flocons de neige miraculeux de la légende
italienne. Ils s’élevaient de plus en plus, à la poursuite du taube qui
montait plus vite encore, jusqu’à ce que chasseurs et gibier se
perdissent dans la brume et que la mitrailleuse se tût. Nous laissâmes
Ypres enveloppée du même silence de mort où nous l’avions trouvée.
Nous revînmes à Poperinghe, où mes réfugiées des Flandres m’avaient
demandé de chercher pour elles certains coussins pour la fabrication des
dentelles. Le modèle est introuvable en France, mais on m’avait dit,
avec des indications bien vagues, que j’en pourrais découvrir dans un
certain couvent de la ville. Mais lequel?
Poperinghe, quoique peu atteinte par la guerre, est à peu près vide.
Tout y est désolé sans désordre: on dirait une ville sur laquelle un
mauvais génie aurait jeté un sort. Nous errâmes de quartier en quartier
à la recherche du couvent. Enfin un passant nous montra une porte à
laquelle nous frappâmes. Une figure apparut derrière le judas levé. Non,
il n’y avait là aucun coussin de dentellières, et la religieuse n’avait
jamais entendu le nom de l’ordre dont nous parlions. Mais il y avait
encore les Pénitentes, les Bénédictines... Essayons...
Nous repartîmes. Une ou deux fois, nous vîmes apparaître aux fenêtres
des figures étonnées qui disparurent aussitôt: les rues étaient
désertes. Nous arrivâmes à un couvent où il ne restait pas une seule
religieuse, mais où il y avait, nous dit le gardien, autant de coussins
que nous voudrions. Ce fut un dédale de corridors bleu pâle; un escalier
glacial; des chambres qui embaumaient la lavande; une chapelle avec des
saints dans des niches entre des bouquets de fleurs en papier. Tout
était froid, nu et triste.
Nous arrivâmes à une classe avec des bancs alignés en face d’une statue
de la Vierge en manteau bleu. Là, par terre, gisaient des rangées et
des rangées de coussins. Sur chacun d’eux un bout de dentelle était
commencé; ils avaient été abandonnés par les élèves et les religieuses
dans la précipitation de la fuite. Pourtant rien n’avait été laissé en
désordre: les coussins étaient symétriquement alignés et un mouchoir
était jeté sur chacun d’eux. Cet arrêt méthodique de la vie paraissait
plus triste que si tout eût été laissé dans le désarroi: c’était comme
le symbole de l’activité paralysée de ce peuple tout entier. Hier, il y
avait, dans cette maison, un petit monde de femmes et d’enfants
utilement occupé, qui, aujourd’hui, erre sans foyer et sans pain. Et il
en est ainsi dans des dizaines et des centaines de villes ouvertes, et
dans des milliers de maisons! Les aiguilles du temps ont été arrêtées,
le cœur de la vie ne bat plus. Toute espérance, tout bonheur, toute
industrie ont été étouffés, non pas pour réaliser quelque grand objet
militaire, ou pour abréger les horreurs de la guerre, mais simplement
parce que, partout où s’étend l’ombre de l’Allemagne, il faut que tout
pourrisse dans sa racine. Et cette après-midi-là, ce fut partout le même
spectacle...
La même ombre fatale planait sur Furnes, Bergues et les petits villages
voisins. L’Allemagne avait condamné ces pays à mort, et sa malédiction
avait pénétré partout, achevant l’œuvre de ses bombes. Il faudrait
emprunter le langage des lamentations de la Bible pour donner une idée
de ce pays dont la vie s’est retirée.
A la fin du jour, nous arrivâmes à Dunkerque qui s’étendait paisible
entre son port et ses canaux. La ville s’était complètement vidée après
le bombardement du mois de mai: aucun dégât n’était apparent, et
pourtant on sentait partout la même atmosphère maudite. Place Jean-Bart
tous les magasins étaient fermés et les cafés déserts, mais l’hôtel
restait ouvert. L’idée nous vint que Dunkerque serait un centre commode
pour les excursions que nous projetions. Nous décidâmes donc d’y revenir
le lendemain soir. Puis, nous repartîmes pour Cassel.
22 juin.
Au réveil, ma première pensée fut: «Comme le temps passe! Ce doit être
le 14 juillet!» Je me soulevai dans mon lit en entendant le canon, et
peu à peu je me rendis compte que j’étais à l’auberge de l’Homme
Sauvage, à Cassel, et que nous étions le 22 juin.
Mais, alors, quoi? Un taube, sans doute! Et tous les canons de la place
le bombardaient! En faisant ces réflexions, je m’étais à peu près
habillée, j’avais dégringolé l’escalier, tiré les lourds verrous de la
porte, et je m’étais élancée sur la place. Il était quatre heures du
matin: le moment le plus exquis d’une aurore d’été. Malgré le bruit,
Cassel semblait encore endormie. Quelques soldats seulement étaient sur
la place. Ils me montrèrent dans le ciel pur un petit nuage blanc
derrière lequel, me dirent-ils, un taube venait de disparaître.
Évidemment Cassel était blasée sur les taubes et je sentis que mon émoi
exagéré n’était pas de saison: je me glissai dans l’hôtel et regagnai ma
chambre. Dans l’escalier, je m’arrêtai pour regarder, par une fenêtre,
les lignes des toits de la ville et les jardins descendant vers la
plaine. Tout à coup, une autre détonation retentit et un panache de
fumée blanche s’éleva des arbres fruitiers juste sous la fenêtre.
C’était un dernier coup tiré sur le taube fugitif par un canon caché
dans l’un de ces tranquilles jardins provinciaux, entre les maisons
voisines; sa présence si proche, si bien dissimulée, m’impressionna plus
vivement que tout le fracas des mitrailleuses de la forteresse.