l’automobile dissimulée derrière un talus: la route est repérée par les
Allemands, et des piétons isolés courent moins de risque qu’une
automobile d’attirer leur feu. Nous grimpâmes sous une pluie battante. A
l’abri du château nous nous arrêtâmes pour regarder la vallée de la
Moselle, les toits d’ardoise de Pont-à-Mousson et le pont détruit qui
reliait jadis les deux quartiers de la ville. Seules, les ruines de ce
pont nous rappelaient que nous étions si près de la guerre. Le vent
était trop fort pour que les batteries pussent tirer. Rien ne laissait
deviner que le bois que nous voyions à nos pieds, derrière le toit de
l’hospice, était bordé de tranchées ennemies et hérissé de fusils, ni
que les collines de l’autre côté de la vallée étaient garnies de canons
aux aguets. Et pourtant les Allemands étaient bien là, et entouraient
d’un cercle de fer trois côtés de l’éperon où nous nous trouvions: en
regardant par l’une des meurtrières des anciennes murailles on avait
l’impression de revivre au moyen âge, dans un bourg fortifié, et de
dominer, du haut d’un donjon, l’armée des assiégeants. Plus on
regardait, plus cette invisibilité de l’ennemi devenait sinistre et
menaçante. «Ils sont là, et là, et encore là.» Nous écarquillions nos
yeux et n’arrivions à voir que des pentes paisibles et des fermes qui
semblaient endormies. C’était comme dans un conte de fées, où les
hordes ennemies se seraient transformées en mottes de terre et leurs
armes en brins de gazon. Seule, toute proche, en face de nous, une
colline pelée en pain de sucre avait un aspect étrange. Un réseau de
sillons couvrait ses flancs dénudés: on eût dit d’une gigantesque
fourmilière. C’étaient les tranchées françaises, mais on eût cru bien
plutôt voir les vestiges inoffensifs d’un campement préhistorique.
Tout à coup un officier, montrant la vallée à l’ouest de ces tranchées,
nous dit: «Voyez-vous cette ferme?» Elle était à nos pieds, près de la
rivière, et si près que de bons yeux eussent aisément distingué, dans la
cour, des personnes ou des animaux, s’il y en avait eu; mais tout y
semblait somnoler dans une paix bucolique. «Ils sont là,» dit
l’officier; et tout à coup cette inoffensive petite ferme me sembla
avoir une figure humaine, grimaçante et haineuse. Jamais la plus
furieuse canonnade n’avait évoqué _leur présence_ de façon si
saisissante.
A cet endroit, le front de combat et l’ancienne frontière se confondent
presque partout; et à travers une éclaircie dans les hauteurs boisées
qui cachent les batteries allemandes nous vîmes à l’horizon une grande
masse grise se dessiner. C’était Metz, la ville promise, se dressant
avec ses clochers et ses tours, comme la bannière mystique qui apparut à
Constantin dans le ciel pendant la bataille...
Nous descendîmes à pied, à travers des vignes et des vergers détrempés,
jusqu’à Pont-à-Mousson. C’est un hasard météorologique qui nous permit
d’y entrer, car le canon parle quand le vent se tait, et alors le pauvre
Pont-à-Mousson ne reçoit pas de visites. On se l’explique facilement
quand on est dans le jardin du grand monastère des Prémontrés, au bord
de la rivière, où sont installés maintenant l’hôpital et le grand asile
de la ville. Entre les charmilles de tilleuls et dans les plates-bandes,
les obus allemands ont creusé trois ou quatre cratères, dans l’un
desquels, pas plus tard que la semaine dernière, une petite fille a
trouvé la mort. La façade du bâtiment est criblée comme une cible et
percée de part en part par les obus. Pourtant, sous cet abri précaire,
la sœur Thérésia, de la même race indomptable que les sœurs de Clermont
et de Gerbéviller, a réuni un troupeau varié de soldats blessés dans
les tranchées, de civils dispersés par le bombardement, d’éclopés, de
vieilles femmes et d’enfants, toutes les épaves humaines de ce coin du
front en butte à tant d’orages. Sœur Thérésia ne se déconcerte pas quand
les obus pleuvent sur son toit. Le bâtiment est immense; quand une aile
reçoit un atout elle réunit ses protégés avec lits et bagages... et en
route pour une autre aile... «Je promène mes malades», dit-elle avec
calme, comme si elle nous faisait les honneurs du plus moderne des
hôpitaux, installé avec tout le dernier confort. Et elle nous guide à
travers de longues galeries voûtées, chargées d’ornementations baroques,
aux encorbellements soutenus par des figures de saints en stuc qui
contemplent avec une solennelle indifférence les couchettes alignées et
les longues tables où des éclopés aux yeux hagards s’asseyent pour
manger la soupe.
15 mai.
Je viens de voir un être vraiment heureux: un homme qui a trouvé sa
vocation.
Au sud-ouest de Nancy est un petit pays qui s’appelle
Ménil-sur-Belvitte. Jusqu’ici l’histoire a ignoré ce nom, mais le jour
viendra où il sera connu de tous; du moins existe-t-il un homme qui est
déjà convaincu de ce fait.
Ménil-sur-Belvitte, aux confins des Vosges, est un village très éprouvé,
car on s’y est battu avec frénésie dans le premier mois de la guerre.
Les maisons sont dans un bas-fond, derrière lequel le terrain s’élève et
forme un plateau couvert de champs de blé qui aboutissent à des pentes
boisées: c’est le champ de bataille par excellence, tel qu’il est décrit
dans les livres d’histoire. Et c’est bien une réelle bataille, à ciel
ouvert, comme dans le bon vieux temps, qui a eu lieu ici. Les Français y
repoussèrent les Allemands; mais leur victoire leur coûta cher, et des
milliers d’entre eux tombèrent dans les champs de blé dévastés.
L’église du Ménil est une ruine, mais le presbytère a survécu--petite
maison modeste au bout de la rue. Le curé nous y reçut et nous mena dans
une chambre qu’il a transformée en chapelle. Cette chapelle est aussi un
musée de guerre et tout ce qui s’y trouve a rapport à la rencontre qui
s’est déroulée dans les champs de blé. Les candélabres de l’autel sont
faits avec des obus de 75, l’auréole de la Vierge est un rayonnement de
baïonnettes, et les murs sont ornés tant de trophées enlevés aux
Allemands que de reliques françaises. Au plafond, le curé a fait peindre
une sorte de carte zodiacale et allégorique de toute la région. Le
hameau de Ménil-sur-Belvitte en est l’astre principal, Verdun, Nancy,
Metz et Belfort les humbles satellites. Mais cette chapelle-musée n’est
que l’expression concrète du culte passionné que porte le curé aux
glorieux morts. C’est sur le champ de bataille qu’il l’a véritablement
exercé. Le combat terminé, il consacra ses soins aux longues rangées de
tombes fraîches, les entoura de barrières, y planta des fleurs et de
jeunes sapins, marqua soigneusement les noms de ceux qui y reposaient et
la date à laquelle ils avaient succombé. Tandis qu’il nous menait de
l’un de ces cimetières à l’autre, sa figure était illuminée du bonheur
de la vocation accomplie. C’est pour cette belle tâche que cet homme
avait été créé: on voit qu’il est né avec le goût de collectionner et de
classer, et avec le culte de l’héroïsme et des héros. Dans l’antichambre
du presbytère, au mur, j’ai remarqué une caisse de papillons
soigneusement étiquetés, reste, sans doute, de ses premiers essais de
collectionneur. Ses «spécimens» ont changé, voilà tout: il a passé des
papillons aux hommes.
En allant à Ménil, nous nous arrêtâmes au village de Crévic. Les
Allemands y sont venus au mois d’août 1914, mais ils n’ont rien saccagé
sauf le château. Il est situé dans un parc au bout du village et
appartenait au général L..., l’un des meilleurs soldats de France et
l’ennemi le plus redouté des Allemands en Afrique. On peut dire, sans
exagération, que la fermeté de son attitude et la rapidité de sa
décision au mois d’août 1914, ont sauvé le Maroc pour la France. Aussi,
Crévic, pourtant si modeste et si ignoré, ne put-il échapper à la fureur
des envahisseurs. A peine y furent-ils arrivés que l’officier commandant
se fit conduire à la maison du général, dressa dans la cour un bûcher et
y jeta papiers, portraits, meubles et souvenirs de famille... après
quoi, il fit brûler l’habitation. Assis dans le parc abandonné, devant
la ruine lamentable, nous écoutâmes de la bouche du jardinier le récit
de cet exploit caractéristique. Le fait qu’aucune autre maison n’a été
endommagée à Crévic accentue encore la lâcheté préméditée de cette basse
vengeance.
16 mai.
A deux kilomètres à peu près de la frontière allemande (front aussi bien
que frontière sur ce point) une colline isolée s’élève des plaines de
Lorraine. A l’est on voit une rivière serpenter entre les peupliers. Ce
cours d’eau sert de limite entre la République et l’Empire. Par un temps
clair comme celui-ci, la vue du haut de cette colline est d’un intérêt
saisissant. Au sommet, un canon contre aéroplanes se dresse vers le
ciel, guettant l’arrivée des oiseaux ennemis venant de l’est, et tout
autour circule une tranchée profonde, ou plutôt un boyau rattachant les
postes d’observation les uns aux autres. Dans chacun de ces terriers,
ingénieusement blindés et protégés par des claies et des toits, se
tiennent deux ou trois officiers d’artillerie aux visages absorbés et
tranquilles, qui dirigent par téléphone le tir des batteries nichées
dans les bois à plusieurs kilomètres de là. Malgré le mystérieux intérêt
de cet endroit, les hommes que j’y vis m’intéressèrent bien davantage.
Ils appartenaient visiblement à des classes différentes, et par
conséquent n’avaient pas reçu la même éducation; pourtant, leur
fraternité de cœur et d’esprit paraissait complète. Ils étaient tous
plutôt jeunes, et leurs visages avaient ce caractère que la guerre a
donné aux visages français: un caractère d’intelligence plus précise; de
volonté plus ferme et de jugement plus sûr; comme si toutes leurs
facultés décuplées étaient tendues vers un but suprême, et comme si, ne
voyant plus leurs propres intérêts, ils marchaient éblouis par la
splendeur de leur haute vision.
De cette éminence, d’où tant d’yeux vigilants sont toujours fixés sur la
frontière, nous descendîmes à un village peu éloigné, mais en deçà de la
ligne des canons, où l’officier qui commandait le détachement nous
offrit le thé dans une charmante vieille maison au jardin en terrasses
fleuries. Au bas de ces terrasses, la Lorraine perdue s’étendait jusqu’à
l’horizon bleu, et, juste derrière nous, la colline toujours en éveil
faisait bonne garde jour et nuit. La douceur de cette heure, la paix de
ce jardin rendaient plus accablante encore l’horreur de la sombre
tragédie.
Du village, la route descendait vers la forêt, dont nous voyions la
tache sombre de là-haut quand nous dominions la plaine. Nous nous
arrêtâmes près d’une colonie de huttes d’aspect curieusement exotique
qui surgissaient entre les branches. Elles-mêmes présentaient une si
fantastique combinaison de gazon, de branches et de feuillages qu’elles
semblaient quelque forme transitoire entre l’arbre et la maison. Nous
étions dans ce qu’ils appellent au front un «village nègre» des
tranchées de seconde ligne. Cette colonie abritée où les hommes se
tiennent au repos, est aménagée avec un souci tout particulier du
confort: les maisons en partie souterraines sont reliées entre elles par
des boyaux profonds et sinueux sur lesquels on a jeté de légers ponts
rustiques, et leurs toits, presque au ras du sol, sont faits de mottes
de terre presque impénétrables aux obus. Et pourtant ce sont de vraies
maisons, avec de vraies portes et de vraies fenêtres sous leurs auvents
de gazon; à l’intérieur il y a de vrais meubles, et devant les portes de
vraies corbeilles de pensées et de pâquerettes. Dans la hutte du
colonel, un grand bouquet de fleurs de printemps s’épanouissait sur la
table; et partout c’était la même propreté, le même ordre, la même
recherche amusante du joli. Les hommes dînaient assis à de longues
tables sous les arbres. Leurs visages fatigués n’étaient pas rasés,
leurs uniformes de coupe et de couleurs disparates étaient défraîchis.
Ils étaient au repos et de bonne humeur; mais sur la figure de chacun
d’eux on retrouvait le caractère qui m’avait frappée là-haut sur la
colline. Chaque fois que je vais au front j’ai, en voyant les hommes, la
même impression: c’est que l’unique pensée de la Défense de la France
vit dans l’esprit et dans le cœur de chaque soldat avec autant
d’intensité que dans l’esprit et dans le cœur de leurs chefs.
Nous marchâmes jusqu’à la lisière de la forêt. A travers la palissade de
branches qui lui servait de clôture, nous pouvions voir, à un kilomètre
environ, de l’autre côté d’un champ, les toits d’un petit village
tranquille. Je m’avançai de quelques pas dans le champ; mais je me
sentis vivement tirée en arrière. «Prenez garde--ce sont les
tranchées.»--Ce qui nous semblait un sillon tracé par une charrue était
bel et bien la ligne ennemie; et dans le petit village tranquille les
canons français veillaient. Tout à coup, pendant que nous étions là, ils
parlèrent. A ce moment même, nous entendîmes ce bruit d’un aéroplane, ce
_grrr_, auquel on ne saurait se tromper, et nous vîmes, bien haut dans
le ciel, l’oiseau de malheur comme un point noir. Immédiatement, la
mitrailleuse perchée sur la colline se fit aussi entendre. Les hommes
quittèrent leur dîner pour essayer de voir quelque chose à travers les
arbres; et le taube, se voyant signalé, fit demi-tour et se réfugia
derrière les nuages.
17 mai.
Aujourd’hui nous partîmes animés plus que jamais d’un esprit d’aventure.
Jusqu’à présent on nous avait toujours dit à l’avance ce que nous
pourrions voir, et jusqu’où l’on nous permettrait d’aller; aujourd’hui,
nous nous lancions dans l’inconnu. A partir d’un certain point, nous
nous savions absolument entre les mains d’un colonel de chasseurs à
pied: notre destinée dépendait de son bon vouloir.
Pour le rejoindre dans les replis des montagnes du sud-est il fallut
faire beaucoup de chemin. Un officier d’état-major nous accompagna. Nous
dépassâmes les ruines d’une ville bombardée au pied de la montagne;
puis, en suivant une vallée étroite bordée de falaises boisées, nous
arrivâmes à un endroit où était établi le colonel de la brigade. Après
un court colloque entre le colonel et notre officier d’état-major, on
nous adjoignit un capitaine de chasseurs et nous repartîmes. Notre route
traversait une ville si exposée que notre compagnon du quartier général
suggéra qu’il serait peut-être sage de l’éviter; mais notre nouveau
guide ne voulut pas nous imposer une telle déception. «Oh! dit-il,
l’auto ne s’arrêtera pas. Nous ne ferons que traverser la ville au plus
vite.» Et dans l’excès de sa bonne volonté, il nous permit même de
ralentir un peu l’allure...
Oh! pauvre ville! quand nous y arrivâmes, par une route labourée d’obus
tout récemment tombés, je n’eus aucune envie de m’y arrêter. Je n’avais
qu’un désir: partir et effacer ce souvenir de ma mémoire... Ce qui était
particulièrement douloureux, c’est que cette ville n’était pas tout à
fait morte: au milieu de son agonie il lui restait une faible lueur de
vie. Quelques enfants jouaient encore dans ses rues dévastées, sous la
surveillance de leurs mères aux visages hâves, qui les guettaient par
les portes des caves. «Je sais bien qu’ils ne devraient pas être là, dit
le capitaine, mais il y en a environ cent cinquante qui ont tellement
supplié que le colonel leur a permis de rester. L’officier commandant a
l’œil sur eux, et quand il donne le signal ils rentrent au plus vite
dans leurs terriers. Il paraît qu’ils sont très obéissants. C’est à sa
demande qu’on leur a permis de rester.»
Nous nous élevâmes de plus en plus dans les montagnes, et peu à peu la
beauté du paysage effaça l’horrible vision des angoisses humaines. Nous
étions dans des bois de sapins; l’air en était embaumé; le sol exhalait
la fraîche odeur de la pluie récente, et de petites cascades faisaient
frissonner les branches au-dessus des eaux cachées. Partout, nous ne
voyions que la forêt: elle couvrait les collines, descendait dans la
vallée étroite, et allait se perdre dans un lointain bleuté. A un
tournant, nous rencontrâmes une compagnie de soldats portant des bêches
et des sacs à outils: ils allaient creuser des tranchées sur les
hauteurs. La vie doit être meilleure ici, dans cet air cristallin, que
dans la boue de l’Argonne ou dans les brouillards du Nord, et le vent
frais de la montagne donne aux soldats un air de santé.
Nous montâmes toujours, jusqu’à une cime où nous fîmes halte dans un
autre «village nègre»: presque une ville cette fois. Des soldats
entourèrent l’automobile; chasseurs à pied aux uniformes passés et
couverts de la boue des tranchées. C’était un plaisir pour eux que de
voir des figures nouvelles, car peu de visiteurs viennent jusque-là, et
ils nous accueillirent par un grand cri de «Vive l’Amérique!»
«L’Amérique» se sentait heureuse et fière d’être là, dans cette
atmosphère de courage et de résistance obstinée. La plupart de ces
hommes étaient des réservistes, c’est-à-dire mariés et ayant passé l’âge
où le combat passionne. Depuis bien des mois, sur ce côté du front, il
n’y a pas eu d’action, pas de grande aventure pour enflammer
l’imagination. La vie s’y est écoulée monotone, sans autre but que celui
de surveiller et de tenir bon. Nous lisions tout cela sur la figure des
soldats; on ne voyait pas dans leurs yeux la flamme d’une fougue
impétueuse, mais l’expression réfléchie d’hommes qui savent ce que la
patrie attend d’eux, et qui tiendront jusqu’au jour de la victoire ou de
la mort.
En attendant, ils avaient tiré le meilleur parti possible de la
situation, et s’étaient organisé, dans ce coin de forêt, une colonie qui
eût fait la joie d’écoliers en vacances. Il y avait une réelle recherche
d’architecture dans leurs constructions rustiques.
Dans le souterrain du colonel, une longue table décorée de tulipes et
de lilas était préparée pour le thé. Dans d’autres de ces catacombes
hospitalières nous vîmes des rangées de couchettes, des tables servies,
des casseroles appétissantes grésillant sur un bon feu. Partout, des
inventions ingénieuses de mobilier rustique et de décoration intérieure.
Plus loin, un passage conduisait, à travers un fourré de sapins, à un
hôpital caché, merveille d’aménagement souterrain.
Pendant que nous causions avec le chirurgien, un soldat rentra, venant
des tranchées: un homme barbu, d’âge moyen, dont la mine n’avait rien de
martial; une de ces figures comme il y en a par centaines dans la foule
en France. Il avait une blessure au crâne qu’on venait de panser, et il
était très pâle. Le colonel s’arrêta pour lui poser quelques questions,
puis lui dit:
--«Eh bien! ça commence à aller mieux?»--«Oui, mon colonel.»
--«Bon. Dans un ou deux jours, on va penser à retourner aux tranchées,
hein?»--«J’y vais de ce pas, mon colonel.»
De part et d’autre, cela fut dit avec une parfaite simplicité. Le
colonel ajouta seulement: «Allons, très bien, mon ami,» et il posa sa
main affectueusement sur l’épaule de l’homme.
Nous visitâmes ensuite une hutte au toit de gazon «A l’enseigne des
artisans ambulants», où deux ou trois soldats modelaient et ciselaient
toutes sortes de babioles faites avec l’aluminium des obus allemands.
L’un d’entre eux terminait une bague avec deux têtes de faunes finement
ciselées; un autre m’offrit un «pickelhaube» microscopique,
minutieusement complet dans les moindres détails et incrusté d’un aigle
de bronze pris dans un pfennig impérial. Il y a beaucoup de ces
fabricants de bagues parmi les soldats du front, et le dessin sobre et
archaïque de leurs bijoux est une preuve de la sûreté du goût français.
Mais ceux que nous venions de visiter se trouvaient être des orfèvres de
Paris qui étaient trop modestes en se qualifiant d’«artisans», et
officiers et soldats étaient visiblement fiers de leur ouvrage.
Plus haut, discrètement à l’ombre de la futaie, s’élevait un autre petit
bâtiment; un abri en troncs d’arbres, couvrant un autel orné de
candélabres et de fleurs. La messe y est dite par un prêtre-soldat au
milieu de l’assemblée agenouillée entre les troncs des sapins: c’est la
vivante image de la vieille métaphore de la forêt prototype des
cathédrales. Tout auprès de la chapelle s’étend le cimetière où chaque
jour les hommes déposent quelques-uns de leurs camarades: ceux des pères
de famille qui ne rentreront plus au foyer.
L’entretien de ce cimetière est confié tout entier aux troupiers et leur
piété a des trésors d’invention pour orner ces tombes. Ils descendent
jusque dans la vallée chercher les fleurs dont ils les couvrent, et
souvent ils réunissent leurs économies pour placer sur celle d’un
camarade favori quelque couronne plus durable, en verroterie ou en
métal.
L’après-midi finissait et beaucoup de soldats erraient dans les sentiers
entre les tombes. «C’est leur promenade préférée du soir,» nous dit le
colonel. Il s’arrêta pour nous montrer l’une de ces tombes, surchargée
de mémentos et de couronnes de perles: c’était celle du dernier d’entre
eux tombé. «Il a été cité à l’ordre du jour...,» et les soldats qui nous
entouraient se redressèrent avec orgueil, comme si l’honneur décerné à
leur camarade rejaillissait sur eux tous, et qu’ils fussent désireux de
s’assurer que nous comprenions ce qui les rendait si fiers...
«Et maintenant, dit notre capitaine de chasseurs, que vous avez vu des
tranchées de seconde ligne, que diriez-vous d’un aperçu d’une tranchée
de première?»
Nous le suivîmes plus haut encore, puis nous nous enfournâmes dans un
profond fossé de terre rouge qui conduisait aux premières lignes. Pour y
arriver il fallait grimper longtemps sous les sapins mouillés, puis
escalader la crête de la colline et descendre en zigzag de l’autre côté.
Nous marchions un à un, le menton au niveau du haut de la tranchée, sous
un abri de branches vertes. Le boyau s’enfonçait avec des détours
presque à pic, dans le ravin profond. Soudain, à un tournant, nous
arrivâmes à un poste d’observation: le guetteur était là, nous tournant
le dos, l’œil rivé à une ouverture ménagée dans la palissade de branches
de sapin entrelacées. Au prochain détour, il y avait un autre poste;
mais là c’était une mitrailleuse qui veillait de son œil cerclé de fer.
Nous étions arrivés à une centaine de mètres des lignes allemandes,
cachées comme les nôtres, mais de l’autre côté de l’étroit ravin. On se
sentait dans une mystérieuse atmosphère de fièvre produite par le grand
silence et par le fait de savoir l’ennemi si proche, derrière les arbres
de l’autre pente. Tout à coup, un bruit sec: c’était une balle ricochant
contre le tronc d’un arbre à quelques mètres au-dessus de nos têtes.
«Ah! c’est encore le tireur posté dans l’arbre, dit notre guide. Ne
parlez plus, je vous prie; il est en face de nous, et dès qu’il entend
des voix, il tire. Mais nous finirons bien par le repérer.»
Nous marchâmes en silence jusqu’à un tournant où le boyau s’élargissait;
là, des soldats étaient assis sur le bord d’un rocher, aussi calmes que
s’ils avaient attendu leurs bocks à la terrasse d’un café du boulevard.
«Pas plus loin, s’il vous plaît,» dit l’officier, en me retenant par le
bras; et je m’arrêtai. Nous étions donc réellement dans une tranchée de
première ligne! Cette pensée me faisait un peu battre le cœur: mais,
sans l’indiscret qui nous écoutait dans son arbre, et qui tira encore un
ou deux coups de fusil, et sans le guetteur immobile dont nous voyions
le dos dans l’enfoncement de la claie, nous aurions pu nous croire à dix
lieues de l’ennemi. Peut-être que le capitaine de chasseurs devina ma
déception, car au moment où j’allais revenir sur mes pas il me dit, avec
un petit sourire malicieux: «Avez-vous très envie d’aller un peu plus
loin?--Oui.--Eh! bien, alors, venez...»