La première de ces tristes victimes est Laimont, qui semble avoir été

fauchée par un cyclone; puis Revigny, ville de plusieurs milliers

d’habitants, moins complètement rasée parce que ses maisons étaient plus

solidement construites, mais semblant plus tragique encore, avec ses

larges rues entre des pans de mur roussis où l’on retrouvait des débris

de devantures de magasins, des portes ornementées, et même les restes de

colonnades ayant naguère entouré la cour d’un édifice public.

Un peu plus loin, c’était le village d’Heitz-le-Maurupt, lamentable

entre tous: jadis entouré de jardins et de vergers, maintenant, comme

tant d’autres, un amas de ruines informes. Sa pauvre église dépouillée,

ravagée, déshonorée, ressemblait à une victime humaine brutalement

abandonnée sur le bord du chemin.

Dans cette région, où les croisements des routes sont fréquents, nous

avions souvent de la peine à trouver notre direction. Toutes les

indications de pays et de distance ont été effacées sur les bornes; les

poteaux ont été renversés; on a même enlevé les plaques qui, sur la

première maison des villages, en eussent indiqué le nom. Les uns disent

que les habitants ont pris cette précaution au moment où l’armée ennemie

approchait; d’autres prétendent que les Allemands ont supprimé les

poteaux et plâtré les bornes pour y marquer des distances mensongères et

encourageantes. Cela complique les voyages: les villages étant détruits

ou déserts, on ne peut s’adresser qu’aux soldats que l’on rencontre;

mais leur réponse est presque invariablement la même: «Nous ne savons

pas, nous ne sommes pas d’ici.» C’est bonne fortune quand la sentinelle

connaît le nom de la localité qu’elle garde!

Sensation étrange que de se trouver à soixante kilomètres à peine de

Paris, dans un pays d’aspect sauvage, errant, comme nous l’avons fait

pendant des heures, sur un vaste plateau couvert de bruyères, et

interrogeant de tous côtés l’horizon bleuâtre sans que la moindre

indication nous permît de découvrir où nous étions.

Tout à coup, à un tournant, le hasard nous mena dans un chemin de

traverse où des «soixante-quinze» étaient alignés le long du talus

comme des fourmiliers géants de quelque monstrueuse ménagerie; et un peu

plus loin nous arrivâmes à un village fangeux occupé par la cavalerie et

l’artillerie. Les soldats semblaient sur le point de se mettre en

marche, et notre arrivée leur causa une telle surprise que la sentinelle

ne nous arrêta pas, et que les sous-officiers, nous saluant avec

respect, s’écartèrent pour faire place à notre automobile. Nous eûmes

ainsi, par un heureux hasard, l’occasion de voir, au moment même où nous

allions sortir de la zone de guerre, un dernier tableau de la vie active

et mouvementée du front...

C’était encore cette activité que nous retrouvâmes à notre arrivée à

Châlons. Déjà, lors de notre précédente visite, la ville était pleine

de soldats: aujourd’hui, les rues vibraient sous les pas des troupes

nouvellement arrivées qu’elles pouvaient à peine contenir. Sur la place,

devant la Haute-Mère-Dieu, plus de mouvement que jamais: chacun était

pressé, couvert de boue, chacun tenait son emploi dans l’énorme ruche

militaire.

Nous n’avions pu ni téléphoner ni télégraphier, puisque dans la zone de

guerre ce privilège est dénié aux civils, et nous arrivions à la nuit

tombante dans cette ville archi-pleine sans avoir pu nous assurer d’un

gîte. Nous apprîmes sans surprise qu’il n’y avait pas une chambre

vacante à la Haute-Mère-Dieu; tout était loué pour la nuit, jusqu’au

dernier canapé du salon. Nous nous adressâmes successivement à toutes

les autres auberges de la ville: partout la même réponse. Finalement,

nous demandâmes au quartier général la permission d’aller jusqu’à

Épernay; mais cette autorisation nous fut refusée: aucune automobile

civile n’était autorisée à circuler de nuit dans la zone des armées. Du

reste, l’officier chargé de donner les permis nous fit observer que, si

l’on faisait une exception en notre faveur, nous serions probablement

obligés de rebrousser chemin, renvoyés par la première sentinelle que

nous rencontrerions, et dans l’impossibilité de rentrer à Châlons sans

un autre permis. Cette alternative nous parut si fâcheuse que nous nous

considérâmes comme relativement heureux d’être à l’intérieur des portes

de la ville! Nous retournâmes à l’hôtel chercher un coin pour dîner au

restaurant encombré: en vain, nous avions espéré que quelque voyageur

serait parti dans l’intervalle. Après dîner, la patronne nous apprit

qu’elle avait des chambres réservées en permanence pour l’état-major, et

que, si aucun officier ne les demandait dans la soirée, nous pourrions

peut-être obtenir l’autorisation de les occuper; nous retournâmes donc à

l’état-major. Là, dans un somptueux vestibule en pierre de taille, au

pied d’un solennel escalier à la rampe dorée, nous dûmes attendre, non

sans appréhension, dans le perpétuel va-et-vient des ordonnances et

estafettes, que l’on prît en considération notre insolite requête. Le

résultat de cet examen fut l’expression d’un regret qu’on ne pouvait

rien faire en notre faveur, des officiers pouvant à tout moment arriver

du grand quartier général et les chambres devant demeurer à leur

disposition.

Il était neuf heures passées, la nuit était glaciale: notre cas devenait

sérieux. Le courtois officier chargé de nous éconduire s’émut devant

notre détresse et nous proposa de nous donner un laissez-passer pour

Paris. Mais Paris était à deux cents kilomètres, la nuit était épaisse,

le froid pénétrant; il eût fallu, à chaque carrefour, convaincre la

sentinelle que nous étions en règle pour pouvoir continuer notre chemin.

Nous n’avions pas oublié le prudent avis qui nous avait été donné un peu

plus tôt. Nous refusâmes. Encore une fois, nous étions sur le pavé, sans

asile, dans la nuit. A ce moment, le destin eut pitié de nous.

Nous avions rencontré, au restaurant, un ami attaché à l’état-major. Il

se retrouva sur notre chemin au moment où nous commencions à désespérer.

Par bonheur, il connaissait un logement dans le quartier. Impossible,

pour lui, de nous y mener: le couvre-feu sonnait à 9 heures à Châlons.

Il n’avait plus le droit d’être dehors; ni nous non plus, d’ailleurs.

Mais il nous indiqua notre chemin à travers le dédale des petites rues

non éclairées au pied de la cathédrale. Il était debout près de notre

auto et, au moment de nous quitter, il nous dit rapidement à voix basse:

«Vous ne devriez pas être dehors si tard, mais le mot, ce soir, est

«Victoire». Prenez garde que la sentinelle ne vous entende pas quand

vous le direz au chauffeur.» Il gravit les marches du perron et

disparut. Et j’étais là, dans la nuit claire, me demandant si c’était

bien moi, si j’étais bien à Châlons, et si ce jeune homme, qui venait à

Paris dîner chez moi, causer littérature et théâtre, m’avait bien

murmuré mystérieusement un mot de passe pour me permettre d’arriver sans

encombre jusqu’à une maison de la rue voisine! Ce seul mot avait tout

revêtu d’un tel sentiment d’irréel que, pendant un court moment de

grâce, les scènes que je venais de voir, et la guerre elle-même, dans sa

sauvagerie implacable, me semblèrent se dissiper comme un cauchemar,

dont je me réveillais, pour revoir toutes choses sous leur aspect normal

et rassurant...

Le bruit du canon de plus en plus proche et intense se chargea, dès le

lendemain matin, de dissiper cette vision de paix: il grondait plus

férocement encore que le premier soir à Verdun et quand nous nous mîmes

en route pour rentrer à Paris il nous sembla qu’une nouvelle armée avait

surgi du sol pendant la nuit. Plus d’une fois, il fallut ranger notre

voiture pour laisser passer le flot des troupes qui paraissait ne

s’épuiser jamais, se dirigeant vers le nord de la ville. Toute une armée

se déroulait devant nous comme sur une frise: l’infanterie, puis

l’artillerie, les sapeurs, les mineurs, les convois sans fin de canons

et de munitions, la longue file de voitures de ravitaillement, et enfin

les brancardiers accompagnant les ambulances de la Croix-Rouge.

C’était toute l’histoire d’un jour de vie guerrière que nous avions sous

les yeux en regardant ce flot humain s’écouler silencieusement vers le

front et nous en eûmes encore la vision en lisant, quelques jours plus

tard, la concise relation d’un renouvellement d’activité autour de

Suippes, et du gain coûteux d’une bande de terrain entre Perthes et

Beauséjour...

III

EN LORRAINE ET DANS LES VOSGES

Nancy, 13 mai 1915.

J’ai là, près de moi, sur ma table, un bouquet de pivoines..., de ces

honnêtes pivoines roses de jardin de village qui ont une bonne figure

ronde et épanouie. Elles ont été cueillies, tantôt, à Gerbéviller, dans

le jardin d’une maison en ruines--d’une maison à ce point calcinée et

bouleversée que, pour trouver des épithètes assez effroyables pour la

décrire, il faudrait emprunter le langage imagé de quelque prophète

hébreu célébrant la chute d’une cité d’idolâtres.

Depuis notre départ de Paris, hier matin, nous avons passé par des rues

et des rues de maisons ainsi éventrées; nous avons traversé des villes

et des villes tordues par les dernières convulsions de leur agonie; et

partout, devant les monceaux de pierres qui furent jadis des maisons, et

les fondrières qui furent des rues, nous avons vu des fleurs et des

légumes pousser dans des jardins fraîchement ratissés et arrosés.

Si je parle de mes pivoines, ce n’est pas pour les faire servir de

prétexte à l’allégorie de la nature inconsciente voilant de fleurs les

barbaries humaines: je les place en tête de mon récit comme symbole de

l’énergie consciente qui replante et rebâtit au milieu de la

dévastation...

Au mois de mars dernier, les villes de l’Argonne que nous traversions

semblaient complètement mortes; mais hier on voyait germer partout une

vie nouvelle. Nous suivions une autre piste de l’invasion, une de ces

gigantesques balafres dont la Bête avait déchiré le pays en septembre

dernier entre Vitry-le-François et Bar-le-Duc. Étrepy, Pargny,

Sermaize-les-Bains, Andernay sont les noms de ses victimes.

Sermaize-les-Bains était autrefois une jolie petite ville d’eaux au

milieu de coteaux boisés; les autres, de gros bourgs entourés de fermes.

De tout cela il ne reste que quelques escarres scrofuleuses sur le riant

paysage printanier.

Mais beaucoup de ces ruines résonnaient du bruit du marteau, et partout

des maçons et des charpentiers étaient déjà à l’ouvrage. Là où tout

semblait le plus mort, apparaissaient des symptômes de retour à la vie:

des enfants jouaient dans les ruines, et, de loin en loin, une vieille

femme risquait un regard inquiet à travers les fentes d’un abri accoté à

un pan de mur écroulé. Une ancienne voiture de tramway, convertie en

café, portait l’enseigne: «Au Restaurant des Ruines»; et partout, entre

les murs calcinés, dans les jardins soigneusement ratissés, on voyait

pousser radis et laitues.

Au sortir de Bar-le-Duc, nous prîmes au nord-est; et en entrant dans la

forêt de Commercy nous commençâmes à entendre de nouveau la grande voix

du front. C’était le plus tiède et le plus paisible des jours de mai,

et dans la clairière où nous fîmes halte pour déjeuner le silence de

midi fut soudain rompu par le puissant grondement de l’artillerie. Dans

l’intervalle des détonations, aucun bruit, sauf le bourdonnement des

cousins voltigeant au soleil et le rappel sylvestre d’un coucou au fond

de la futaie... Au bout du sentier apparurent quelques cavaliers vêtus

de bleu fané; les robes de leurs chevaux luisaient comme des châtaignes

mûres. Ils échangèrent quelques mots avec nous, acceptèrent des

cigarettes et repartirent; et dans le silence plus profond l’insecte,

l’oiseau et le «soixante-quinze» reprirent leur trio interrompu...

La ville de Commercy paraissait aussi impassible que si la canonnade qui

ébranlait ses vitres eût été l’écho de quelque rumeur renvoyée par les

collines. Les villes voisines du front, aguerries au bruit des combats,

poursuivent leur vie quotidienne avec un calme que l’on pourrait appeler

de l’inconscience s’il ne méritait pas un nom plus honorable. A l’heure

présente, l’existence de Commercy est toute subordonnée à l’occupation

militaire; mais en voyant ces rues ensoleillées qui semblent si

paisiblement endormies on a peine à croire qu’on soit vraiment à moins

de huit kilomètres de la ligne de feu. Et pourtant les Français, par une

étrange perversion de l’amour-propre national, continuent à se donner

eux-mêmes pour une race nerveuse et impressionnable!

Cet après-midi, en route pour Gerbéviller, nous retrouvâmes une fois de

plus le sillon de l’invasion de septembre 1914. Ces collines,

maintenant toutes frissonnantes de fraîcheur printanière, ont été,

pendant ce jour brûlant d’automne, prises et reprises à la fortune des

combats; et chaque engagement a laissé sa trace sinistre. Les champs

sont semés de croix de bois que la charrue fait un détour pour éviter;

beaucoup de villages ont été détruits; parfois une ruine isolée marque

le centre d’une lutte plus violente. Mais les travaux rustiques se

poursuivent si paisiblement sous la verdure des premières feuilles que

les cicatrices de la guerre semblent déjà les vestiges de calamités

anciennes. Ce n’est qu’en nous trouvant en vue de Gerbéviller que nous

fûmes de nouveau bouleversés par l’horreur présente de la guerre.

Gerbéviller s’étendait naguère sur la pente qui domine la Meurthe: ça

devait être un paisible et gracieux séjour. Les rues montaient

doucement, entre des maisons entourées de jardins, jusqu’au château qui

couronnait la ville et faisait pendant à l’église. Du moins, est-ce

ainsi qu’on peut se figurer le Gerbéviller d’antan en le découvrant par

delà la vallée. Mais lorsqu’on se rapproche, tout disparaît dans un

chaos informe. Gerbéviller a été nommée «la Ville martyre», honneur que

beaucoup de ses voisines pourraient lui disputer; mais il est peu

probable qu’il en soit une dont la dévastation puisse rivaliser

d’horreur avec celle-ci. Les ruines de ses maisons semblent à la fois

avoir été vomies par la terre et broyées sous un cyclone. En songeant

que ce cataclysme n’est pas dû à quelque convulsion de la nature, mais

qu’il est le résultat d’un plan froidement conçu et exécuté par des

êtres soi-disant humains, on se sent comme glacé de désespoir. Cette

petite ville sans défense, ceinte de jardins, a été bombardée comme si

on eût eu affaire à une forteresse blindée; puis les Allemands, une fois

entrés, y ont aménagé un foyer incendiaire dans chaque maison et, à un

signal donné, y ont lancé une pastille explosive. La besogne fut si

minutieusement organisée qu’en présence d’une telle méthode on a lieu de

s’étonner qu’un seul être humain ait pu échapper au brasier.

Quelques-uns y parvinrent cependant, mais n’allèrent pas loin, car les

baïonnettes les attendaient....

A un coin de rue nous lûmes, au-dessus de la porte d’une des rares

maisons encore debout, l’enseigne: «Monuments funèbres.» Le nom de

cette rue était: «Ruelle des Orphelines»!

A l’une des extrémités de la Grand’Rue s’élevait une jolie habitation

dans le vieux style lorrain, d’une sobriété charmante avec sa porte

basse, son grand toit et ses larges pignons: c’est du jardin de cette

maison que viennent mes pivoines roses. Elles me furent offertes par le

propriétaire, M. L..., ancien maire de Gerbéviller, qui a été témoin de

toutes les horreurs de l’invasion.

M. L... habite maintenant dans la cave d’un voisin, la sienne étant

entièrement comblée par les débris de sa demeure. Il nous narra

l’histoire des trois jours d’occupation allemande; comment lui, sa

femme, sa nièce et ses petits-neveux se réfugièrent dans leur cave

pendant que les Allemands mettaient le feu à la maison; et comment, par

l’imposte de la porte donnant sur la cour des écuries, ils s’aperçurent

que leur retraite avait été découverte par les incendiaires qui

s’efforçaient de les y atteindre. Par bonheur, les Allemands avaient

entassé des monceaux de bois et de paille tout autour des murs, et la

chaleur suffocante de ce brasier les empêchait d’approcher de la cave.

M. L... et sa famille, pendant trois jours et trois nuits, brisèrent

tous les barils qui étaient dans la cave, et, par l’imposte, en jetèrent

les morceaux pour entretenir le feu qui était leur sauvegarde. Le

troisième jour, enfin, commençant à craindre que les murs ne

s’écroulassent sur leurs têtes, ils décidèrent de faire une tentative

suprême pour s’échapper. La maison était à l’extrémité de la ville; les

femmes et les enfants parvinrent à s’enfuir dans la campagne; mais M.

L... fut aperçu par un soldat allemand. Il courut jusqu’au mur qui

séparait son jardin du cimetière, et, parvenant à l’escalader, se laissa

glisser de l’autre côté, entre le mur et une grande croix de granit

couverte de couronnes.

A l’abri de ces couronnes entassées, M. L... resta caché jusqu’à la

nuit, écoutant les voix des soldats qui le cherchaient parmi les tombes.

Heureusement ce jour-là devait être le dernier de leur occupation, et la

retraite allemande lui sauva la vie...

Dans le Gerbéviller si éprouvé nous n’avons pas vu un seul coin plus

lamentablement saccagé que celui-là même où se tenait l’ex-maire en nous

contant son histoire. Il nous dit, en désignant les tas de briques

noircies et les bouts de fer tordus amoncelés autour de lui: «Ici,

c’était ma salle à manger; sur les murs, j’avais de jolies vieilles

boiseries et de belles gravures, données à mon grand-père pour son

mariage.» Il nous mena vers un autre gouffre noir: «C’était notre salon:

regardez quelle belle vue nous avions!» Il soupira, et ajouta avec une

philosophie résignée: «Nous étions trop à notre aise. J’avais même fait

mettre la lumière électrique dehors sur la terrasse, pour pouvoir y lire

mon journal par les soirs d’été... Oui, nous étions trop à notre

aise...» Et ce fut tout.

Toute la ville avait été mise à feu et à sang; et, à l’autre bout de la

longue rue, une femme, une religieuse, avait tenu bon, comme sœur

Gabrielle Rosnet à Clermont-en-Argonne, réunissant autour d’elle le

troupeau de ses vieillards et de ses orphelins, et leur faisant, de son

corps solide et replet, un rempart contre les baïonnettes menaçantes.

Elle aussi est une bonne sœur à la figure expressive et énergique; et

elle nous raconta, avec une indignation contenue et une saisissante

simplicité, toutes les atrocités commises pendant ces trois journées

sanglantes. Mais tout cela c’est déjà de l’histoire ancienne; et pour le

moment elle n’est occupée qu’à donner aux habitants de Gerbéviller

vêtements et nourriture. Car les deux tiers de la population sont déjà

revenus «à la maison»: c’est ainsi qu’ils parlent de leur retour dans ce

désert! «Voyez-vous, nous explique sœur Julie, il y avait les semailles

à faire, les jardins à soigner: il fallait revenir. Le gouvernement

construit à ces malheureux des baraquements de bois; et il y aura

certainement de bonnes âmes pour leur envoyer des lits et du linge.»

(Oui, certes, on leur en enverra! Qui pourrait résister à un tel appel?)

«Et puis de gros souliers pour travailler aux champs: il en faut pour

les femmes comme pour les hommes--de pareils à ceux-ci.» Sœur Julie, en

souriant, nous montra les gros clous de ses semelles. «Eh, oui, c’est

moi qui ai fait faire tout l’ouvrage de notre ferme. Toutes les femmes

s’y sont mises; il faut bien que nous remplacions les hommes.» Pendant

qu’elle parlait ainsi, il me semblait voir mes pivoines roses fleurir

sous ses pas...

14 mai.

Nancy, la plus belle cité de France, n’a jamais été plus belle que

maintenant. En revenant, hier au soir, d’une tournée dans les villes en

ruines, il nous semblait que toutes ses humbles sœurs eussent été

sacrifiées pour sauver sa beauté; et je croyais les entendre nous

supplier de ne pas les oublier en admirant l’aînée dont la sécurité

avait été achetée si cher.

La dernière fois que je contemplai l’ordonnance magnifique de la place

Stanislas, c’était par une chaude nuit de juillet, un jour de Fête

nationale. La foule remplissait la place et les avenues. Les lignes

harmonieuses des arcades et des palais illuminés se détachaient sur la

nuit tombante; des guirlandes de lampions dessinaient la courbe des

arcades menant à la place de la Carrière; l’arc de triomphe était

couronné de flammes multicolores. Le long rais lumineux d’un projecteur

caressait les sombres charmilles du parc, les sculptures des fontaines

et les beaux rinceaux dorés des grilles de Jean Damour; et sous ce grand

dôme de lumières on entendait le murmure d’un peuple joyeux, célébrant

avec insouciance la tradition de belles victoires à demi oubliées.

Maintenant, aussitôt le soleil couché, toute apparence de vie cesse à

Nancy et un silence de plus en plus profond descend sur la place vide et

sur les avenues désertes. Hier, vers neuf heures, on ne voyait plus une

lumière dans les rues: toutes les fenêtres étaient hermétiquement

closes, et la nuit sans lune s’appesantissait sur la ville comme un

dais de velours. Puis, soudain, le pinceau lumineux d’un projecteur

cingla le ciel, mit sur les façades sombres des palais une clarté

fugitive, sema sur les invisibles grilles des étoiles d’or, puis

disparut, laissant la nuit plus noire encore.

Quand nous sortîmes du restaurant de la place Stanislas, dont tous les

volets étaient fermés, on descendit rapidement derrière nous le rideau

de fer de l’entrée, et nous nous trouvâmes sur la place dans des

ténèbres si denses que le garçon dut nous guider jusqu’au bord du

trottoir. Peu à peu nos yeux, s’habituant à l’obscurité, purent

distinguer les colonnades irréelles de la place de la Carrière et les

masses obscures de ses charmilles. Les belles lignes des palais

revêtirent alors une dignité auguste, les distances devinrent infinies:

sous la voûte du ciel à peine étoilé, Nancy semblait une ville

enchantée. On n’entendait pas un bruit: ni le pas d’un passant attardé,

ni le frémissement d’une feuille, ni le moindre souffle sous les

arcades. Et, tout à coup, dans le silence de la nuit, le canon se mit à

tonner...

14 mai.

Déjeuner avec l’état-major, dans une vieille maison bourgeoise d’une

petite ville endormie. Dans le jardin, toute la flore du printemps:

acacias, lilas, aubépines, roses banksia. Le long des murs ensoleillés,

couraient des plates-bandes rustiques bordées de buis et de lavande.

Tout s’épanouissait à la fois: jamais les fleurs n’avaient répondu plus

joyeusement à l’appel du printemps.

Au premier étage, le général avait transformé en bureau une chambre à

coucher Empire; nous le trouvâmes là, au milieu de bons gros meubles de

province tout surpris de se voir couverts de cartes d’état-major, de

plans de tranchées, de photographies prises en aéroplane, de tous ces

documents de la guerre moderne qui jonchaient tables, lits et sièges. A

travers les fenêtres ouvertes on entendait le bourdonnement des

abeilles, le murmure du jardin, et l’on devinait, tout près, derrière

les murs, d’autres jardins semblables, où rien n’avait interrompu

l’ordre monotone de la vie provinciale...

Nous partîmes de bonne heure pour Mousson sur la Moselle, vieille

forteresse en ruines sur une colline dominant la ville de

Pont-à-Mousson. Notre route se déroulait aux pieds des hauteurs du Grand

Couronné, allant du sud-est de Pont-à-Mousson à Saint-Nicolas-du-Port.

Pendant tout l’automne dernier ce joli pays n’était qu’un vaste champ de

bataille. De ces tristes jours il ne reste d’autre souvenir visible que

des croix de bois dans les champs: on ne voit pas de troupes, aucun de

ces tableaux de guerre qui donnaient en mars à l’Argonne un aspect si

tragique. Ici, au contraire, c’est la vie paisible des champs. La route

qui va à Mousson est dominée par un village qui rappelle certains bourgs

d’Italie accrochés au sommet d’une hauteur. C’est le point exact où, en

août 1914, l’invasion allemande fut définitivement arrêtée et

repoussée; et sur cette colline s’élève encore un monument sur lequel on

lit cette inscription: «Ici, en l’an 363, Jovinus mit en déroute les

hordes des Teutons.»

Voyages au front, de Dunkerque à Belfort · 第 3 / 8 段