d’autres, copiées sur celles des Anglais, à godets et à ceintures. Et
comment déchiffrer, quand on n’en a pas la grande expérience, les
emblèmes désignant les grades et les différentes armes qui sont brodés
sur ces uniformes? On peut, à la rigueur, reconnaître les ailes des
aviateurs, la roue des automobilistes, et quelques autres symboles; mais
il y en a tant: les majors, les pharmaciens, les brancardiers, les
sapeurs, les mineurs, et Dieu sait combien d’éléments de cette multitude
qui est en réalité la nation tout entière! Ce tableau offre autant de
variétés dans les physionomies que dans les uniformes; et tous ont
également leur caractère. On s’explique, à les considérer, pourquoi les
Français disent en parlant d’eux-mêmes: «La France est une nation
guerrière.» La guerre est le plus grand des paradoxes: elle est la plus
brutale régression de l’humanité, et pourtant elle éveille dans chaque
race des qualités morales qu’elle seule, semble-t-il, a le don de
ressusciter. Tout dépend du genre d’émotion que la guerre réveille chez
un peuple. Il suffit de jeter un regard sur les figures entrevues à
Châlons pour comprendre dans quel sens la France est une nation
guerrière.
Ce n’est pas trop dire que d’affirmer que la guerre a revêtu de beauté
ces figures françaises, souvent spirituelles, fines, malicieuses,
expressives, mais rarement douées de traits réguliers. Presque tous ces
visages de soldats qui se pressent autour des tables, jeunes ou vieux,
beaux ou laids, distingués ou vulgaires, ont le même caractère
d’autorité et de confiance: il semble que toutes les nervosités, les
agitations, les petits égoïsmes et les mesquineries personnelles aient
disparu au contact d’une grande flamme de patriotisme. C’est un
merveilleux exemple de la rapidité avec laquelle l’apparence même des
hommes peut être transformée par la noblesse de leur idéal.
Sans doute, la déclaration de guerre avait-elle trouvé beaucoup de ces
hommes attelés à des besognes médiocres, vaines ou frivoles.
Aujourd’hui, chacun d’eux, pour modeste que puisse être sa tâche, prend
sa part d’une œuvre immense: il en a conscience, et par là même se sent
grandi.
La route, en quittant Châlons, continue au nord à travers les collines
de l’Argonne. Encore des pays déserts: des soldats musent sur les
portes où jadis des vieilles filaient leurs quenouilles, d’autres
soldats baignent leurs chevaux dans la mare du village, ou font la soupe
dans les cours des fermes. Encore des soldats dans les boqueteaux sur le
bord de la route; ceux-ci abattent de jeunes sapins, les coupent à des
longueurs égales, et empilent les troncs sur des charrettes en les
recouvrant de leurs branches vertes. Nous ne tardâmes pas à voir à quel
usage ces sapins étaient destinés. A chaque carrefour, à chaque pont de
chemin de fer, une guérite faite de boue, de paille et de branches de
sapin enchevêtrées était collée au talus, ou soudée comme un nid
d’hirondelles dans un coin abrité.
Un peu plus loin nous commençâmes à rencontrer de grands parcs
d’artillerie de plus en plus rapprochés. C’étaient des groupes de 75,
nez à nez, généralement dans un champ abrité par un bois, à quelque
distance de la route, et toujours accolés à une rangée de lourds camions
automobiles. Les 75 ressemblaient à des gazelles géantes paissant au
milieu d’un troupeau d’éléphants, et les écuries, construites à côté
avec des branches de sapin tressées, eussent pu passer pour les abris de
leurs gigantesques gardiens.
Le pays, entre Marne et Meuse, est l’un de ceux où la fureur des
Allemands s’est exercée avec le plus de sauvagerie pendant ces sinistres
journées de septembre 1914. A mi-route, entre Châlons et
Sainte-Menehould, nous vîmes les premiers témoignages de l’invasion:
c’étaient les pitoyables ruines du village d’Auve.
Ces souriants villages de l’Aisne se ressemblent tous, avec leur
grand’rue bordée de maisons aux bois apparents, avec les hauts toits de
leurs granges et leurs pignons tapissés d’espaliers. On s’imagine donc
facilement ce que pouvait être Auve, sous la lumière bleue de septembre,
au milieu de ses vergers mûrissants et de ses récoltes blondes se
déroulant jusqu’à un horizon de collines boisées. Aujourd’hui ce n’est
plus qu’un chaos de gravats et de scories. A peine peut-on distinguer la
place qu’occupait chaque maison. Nous avons vu, par la suite, bien
d’autres villages ravagés; mais Auve était le premier. Peut-être est-ce
pour cela que nous y fûmes, plus qu’ailleurs, hantés par la vision de
toutes les angoisses, de toute la terreur et de tous les déchirements
que représentent les ruines de la plus chétive bourgade. De tous les
mille et un petits souvenirs qui rattachent le passé au
présent--photographies accrochées aux murs, buis bénits pendus au
crucifix, lettres écrites d’une main malhabile et lues avec effort,
robes de mariées pieusement gardées au fond de vieilles malles--de tout
cela il ne reste qu’un tas de briques calcinées et quelques bouts de
tuyaux tordus par l’incendie...
En consultant notre carte, aux environs de Sainte-Menehould, nous
constatâmes que derrière la ligne des collines parallèle à la route, à
12 ou 15 kilomètres au nord, les deux armées étaient aux prises. Mais
nous n’entendions pas encore le canon, et rien ne nous révélait le
voisinage très proche de la lutte, quand, à un détour de la route, nous
nous trouvâmes en face d’une longue colonne de soldats vêtus de gris.
C’étaient des prisonniers qui s’avançaient vers nous entre deux rangs de
baïonnettes. Ils venaient d’être pris: jeunes gars vigoureux, bâtis pour
le combat, ne paraissant, hélas! ni affamés ni exténués. Leurs larges
visages blonds étaient sans expression: visages clos, ne témoignant ni
arrogance ni abattement. Ces vaincus ne semblaient nullement affligés de
leur sort.
Notre laissez-passer du grand quartier général nous mena jusqu’à
Sainte-Menehould, aux confins de l’Argonne, où il fallut nous arrêter au
quartier général de la division pour obtenir la permission d’aller plus
loin.
L’état-major était logé dans une maison qui avait eu beaucoup à
souffrir de l’occupation allemande et on y avait improvisé des bureaux à
grand renfort de cloisons. On nous fit asseoir dans un de ces bureaux de
fortune, sur un vieux canapé de damas éraillé. Au mur, des affiches de
théâtres, et en face, un lit avec une courtepointe de soie prune. Tout
en attendant, nous entendions la sonnerie du téléphone, le bruit sec
d’une machine à écrire, le ton d’une voix dictant des lettres, au milieu
d’un va-et-vient continuel d’estafettes et d’ordonnances.
La prolongation nous fut enfin accordée, mais on nous pria de gagner au
plus tôt Verdun, la route, ce jour-là, n’étant pas ouverte aux
automobiles particulières. Cet avis, aussi bien que l’activité
prévalente au quartier général, nous donna à penser qu’il devait se
passer quelque affaire d’importance derrière la ligne des collines
bordant la route au nord. Nous devions bientôt savoir de quoi il
s’agissait.
Nous quittâmes Sainte-Menehould vers onze heures, pour arriver avant
midi à un village situé sur une hauteur qui dominait tout le pays
d’alentour. L’aspect des premières maisons n’avait rien d’anormal: mais
la grande rue, après une descente et un tournant, déboucha sur une
longue perspective de ruines désolées, restes calcinés de ce qui fut le
riant village de Clermont-en-Argonne, mis à mal par les Allemands au
début de la guerre. La situation pittoresque de ce petit bourg, au
sommet d’une colline, fait paraître plus lamentable encore l’aspect de
ses ruines. Il domine tout le pays; et, à travers les frêles arceaux de
son église saccagée, on découvre un si radieux paysage! Le charme
paisible du lieu a dû ajouter un attrait de plus à la frénésie de
destruction des envahisseurs.
A l’autre extrémité de ce qui fut la grande rue s’élève encore un petit
groupe de maisons dominé par l’hospice des vieillards. Sœur Gabrielle,
qui le dirige, n’a pas quitté ses pensionnaires au moment de la grande
panique qui a mis en fuite tous les habitants de Clermont: depuis lors,
elle y a recueilli et soigné les blessés qui ne cessent de lui arriver
du front voisin. Nous trouvâmes sœur Gabrielle en train de préparer,
avec ses religieuses, le déjeuner des malades dans la petite cuisine de
l’hospice--cuisine qui lui sert en même temps de salle à manger et de
cabinet de travail. Elle insista pour nous offrir une part du repas
préparé pour ses vieux, et nous raconta, pendant que nous déjeunions,
l’histoire de l’invasion: les soldats allemands enfonçant les portes à
coups de crosse, les officiers faisant irruption revolver au poing dans
le grand vestibule voûté où elle se tenait parmi ses vieux et ses
religieuses.
Sœur Gabrielle est petite, plutôt forte, et pleine d’activité. Sa figure
rappelle ces visages vermeils et malins qui se détachent sur les fonds
sombres de certains tableaux flamands. Ses yeux sont pleins d’une
ardente vivacité, et il y a dans son récit autant de gaieté que de
colère. Elle n’épargne pas les épithètes quand elle parle de ces
«satanés Allemands»: les religieuses et les infirmières du front ont vu
trop de choses pour ménager leurs termes. Malgré toute l’horreur des
sinistres journées de septembre, alors que Clermont n’était qu’un vaste
brasier, et que ceux des habitants qui n’avaient pas fui étaient à tout
instant menacés de mort, aucun des petits détails de la vie quotidienne
n’avait échappé à la sœur Gabrielle. Elle nous racontait, par exemple,
son embarras pour s’adresser au commandant, «si grand», disait-elle,
qu’elle ne pouvait pas voir ses pattes d’épaules. «Et ils étaient tous
comme ça», ajoutait-elle avec une petite lueur de gaieté dans les yeux.
Une sœur venait de desservir et nous versait le café, quand une femme
entra et nous dit, comme la chose la plus simple du monde, qu’on se
battait ferme de l’autre côté de la vallée. Elle ajouta tranquillement,
en commençant à laver la vaisselle, qu’un obus venait de tomber tout
près de là, et que, si nous voulions traverser la rue, nous pourrions
voir la bataille du jardin en face. Nous ne fûmes pas longs à nous y
rendre. Sœur Gabrielle nous montra le chemin, montant quatre à quatre
les marches de la maison d’en face, et nous rejoignîmes, haletants, un
groupe de soldats sur une terrasse gazonnée.
Le canon tonnait sans répit, et nous semblait si proche que nous ne
pouvions comprendre comment la colline que nous avions sous les yeux
pouvait avoir conservé son paisible aspect de tous les jours. Mais
quelqu’un nous prêta une longue-vue, et subitement il nous fut donné de
voir nettement tout un coin de la bataille de Vauquois. C’était
l’assaut des pentes par l’infanterie française: en bas les traînées de
fumée flottant au-dessus des batteries françaises, et au fond, sur les
crêtes boisées se profilant sur le ciel pâle, les éclairs rouges et les
panaches blancs des pièces allemandes.--Pan! pan! Les canons se
répondaient, tandis que l’infanterie, escaladant la côte, s’engouffrait
dans le taillis strié de la lueur des coups. Et nous restions là, muets
de saisissement de nous trouver, par le plus imprévu des hasards,
témoins de l’une des rares luttes visibles de cette guerre souterraine.
Sœur Gabrielle, pour habituée qu’elle fût à de pareils spectacles,
suivait avec le plus vif intérêt les péripéties de la lutte. Debout à
nos côtés, bien d’aplomb dans la boue gluante, elle tenait la jumelle
aux yeux, ou la faisait passer en souriant aux soldats qui
l’entouraient. Mais lorsque nous prîmes congé d’elle, son beau sourire
s’était éteint, et elle nous dit tristement: «Nous venons de recevoir
l’ordre de tenir quatre cents lits prêts pour ce soir...»
La sinistre réalité devait singulièrement dépasser le chiffre annoncé;
car, nous l’apprîmes quinze jours plus tard par un communiqué de trois
colonnes, la scène à laquelle nous venions d’assister n’était rien moins
que le premier acte de la brillante attaque de Vauquois. Ce village haut
perché constituait, en effet, une position à laquelle les Allemands
attribuaient une extrême importance, en raison de l’abri qu’elle
assurait à leurs mouvements au nord de Varennes, et du fait qu’elle
commandait la voie ferrée qui, depuis septembre 1914, apportait à leurs
armées en Argonne munitions et ravitaillements.
Ils avaient pris Vauquois à la fin de septembre, et, tirant parti de la
crête rocheuse où le village est construit, en avaient fait une place
presque imprenable. Pourtant les Français, le 28 février, avaient réussi
à atteindre le point culminant, et s’étaient emparés d’une partie du
village. C’est cette attaque que nous avions pu voir du haut du jardin
de Clermont.
Chassées ce même soir par une contre-attaque des positions conquises,
les troupes françaises devaient les reprendre de haute lutte après cinq
jours de combats. Depuis lors, elles s’y sont maintenues dans une
position que l’état-major a définie comme étant de première importance
pour les opérations à venir. «Mais à quel prix!» nous disait sœur
Gabrielle quand nous la revîmes dix jours plus tard...
II
Le moment était venu de tenir notre promesse et de quitter Clermont. A
quelques kilomètres au delà, nous vîmes une banderole de la Croix-Rouge
sur une maison au bord de la route. C’était dans un petit pays, le
hameau de Blercourt, composé de chaumières et vacheries éparses, et nous
nous arrêtâmes pour demander au médecin-chef si sa formation avait
besoin d’être ravitaillée.
Pataugeant à sa suite dans une boue infecte, nous passâmes de l’une à
l’autre des chaumières dans lesquelles il avait aménagé son hôpital.
Ensuite, comme nous regagnions la grande route, il nous demanda si nous
voulions visiter l’église.
Il était près de trois heures: sous le porche, le curé sonnait les
vêpres. C’était une petite église sans bas côtés et tout le long de la
nef étaient alignés quatre rangs de couchettes de bois aux couvertures
brunes. Presque toutes étaient occupées. On y avait mis «les plus
mauvais cas» du docteur: peu de blessés, mais beaucoup de fiévreux:
bronchites, pieds gelés, pleurésies ou autres maladies contractées aux
tranchées, trop graves pour permettre de transporter les malades plus
loin. Quelques-uns se retournèrent pour nous regarder entrer, mais la
plupart ne bougèrent pas.
Le curé, sortant de la sacristie, arrivait devant l’autel, suivi d’un
enfant de chœur. Un groupe de femmes, sans doute les seuls restes de la
population civile, et quelques-uns des soldats que nous avions
rencontrés dans le village, se tenaient entre les rangées de couchettes.
Le service commença. Sous la lumière pâle de cet après-midi sans soleil
tout était dessiné en demi-tons, noir, blanc ou gris: les malades
immobiles sous leurs couvertures de laine sombre, leurs figures livides
sur les oreillers blancs, les vêtements noirs des femmes et la brume
argentée de l’encensoir qu’agitait l’enfant de chœur. Seuls, les cierges
de l’autel, piquant de leurs points lumineux le crépuscule, et
accrochant des étincelles à la chasuble de l’officiant, faisaient comme
le pâle reflet d’un couchant d’hiver. D’abord on n’entendit que les
répons monotones des vêpres; mais tout à coup le curé entonna les
premières paroles du cantique du Sacré-Cœur. Les voix tremblantes des
assistants se joignirent à la sienne, et bientôt dans toute l’église
résonna le refrain:
Sauvez, sauvez la France;
Ne l’abandonnez pas.
Il s’élevait comme un sanglot au-dessus des corps immobiles étendus dans
la nef. «Sauvez, sauvez la France...» Les voix tremblantes des femmes
montaient près de l’autel et, du fond de l’église, les mâles accents des
soldats reprenaient le refrain. Les corps sur les couchettes restaient
toujours sans mouvement, et plus le jour tombait, plus cette église
ressemblait à un cimetière paisible à la lisière d’un champ de
bataille.
Après que nous eûmes quitté Sainte-Menehould le sentiment de la
proximité du front devint plus obsédant encore. Chaque route que nous
voyions à notre gauche semblait une artère menant au cœur de la
bataille: Varennes, le Four de Paris, le Bois de la Grurie, n’étaient
guère à plus de 12 à 15 kilomètres au nord. Sur la route même, les
convois d’auto-camions et les trains de munitions s’allongeaient et
devenaient plus fréquents. Nous dépassâmes une longue file de
«soixante-quinze» et, plus loin, nous vîmes un grand détachement
d’artillerie traversant à fond de train un champ. Le mouvement de
ravitaillement paraissait incessant: tous les villages que nous
traversions regorgeaient de soldats chargeant ou déchargeant des
camions; d’autres étaient groupés autour des autobus d’où l’on voyait
sortir, à profusion, des pains, des quartiers de bœuf et des conserves.
A mesure que nous approchions de Verdun, le bruit de la canonnade
devenait intense, et en passant sous les fers aigus de la herse nous
eûmes l’impression d’arriver dans un des derniers avant-postes d’une
puissante ligne de défense. La désolation de Verdun n’était pas moins
impressionnante que la fébrile activité de Châlons.
La population civile avait été évacuée dès septembre, et bien peu
d’entre eux étaient revenus depuis. La plupart des magasins étaient
fermés, et presque toutes les troupes étant dans les tranchées, il n’y
avait aucune animation dans les rues.
Avant de se mettre en quête d’un logement, le voyageur, ayant répondu à
la sentinelle qui garde la porte, est tenu de monter jusqu’au haut de la
ville. Là, ses papiers sont vérifiés par l’autorité militaire qui lui
délivre un permis de séjour qu’il faut ensuite faire viser par la
police. Le principal hôtel de Verdun était bien moins encombré que la
Haute-Mère-Dieu de Châlons. Bon nombre d’officiers y prennent leurs
repas, mais l’ambiance est tout autre; ici c’est le silence et comme un
recueillement passif.
Toute la ville de Verdun paraissait concentrée dans ses hôpitaux. A
mesure que la nuit tombait, les rues devenaient plus désertes encore et
la canonnade paraissait se rapprocher et redoubler de violence.
Ce premier soir, le sentiment d’isolement était tel que chaque écho
renvoyé des collines par delà les remparts évoquait une vision
particulière de destruction. Puis, soudain, au moment où l’imagination
tendue semblait avoir atteint la suprême limite d’endurance, ce tonnerre
lugubre prit fin.
Un instant après, sous ma fenêtre, un pigeon se mit à roucouler; pendant
toute la nuit, j’entendis alterner étrangement le roucoulement du pigeon
et le roulement du canon.
Verdun a d’excellents hôpitaux pour ceux des grands blessés que l’on ne
peut évacuer sur les formations de l’arrière, mais je n’en ai vu que
peu, le principal but de mon voyage étant d’aller jusqu’aux ambulances
de seconde ligne au delà de la ville. La première que je vis était
installée dans un petit village au nord de Verdun, non loin des lignes
ennemies, à Consenvoye: elle était si typique qu’elle peut donner une
idée de toutes les autres.
Le lamentable hameau enterré dans la boue était bondé de troupes et
l’ambulance de fortune avait été aménagée pour le mieux dans les maisons
que l’autorité militaire avait abandonnées. Les hommes étaient couchés
sur des matelas ou sur des châlits de bois; les chambres étaient
chauffées par des poêles. Là, comme partout, il y avait pénurie de
vêtements et de linge. Car on apporte les blessés du front, tout
couverts d’une croûte de boue congelée; souvent, ils n’ont pu ni se
laver, ni se changer, depuis plusieurs semaines. Dans ces ambulances de
seconde ligne, il n’y a pas d’infirmières, mais tous les médecins
militaires que nous rencontrâmes employaient toute leur intelligence à
soulager leurs blessés, dans des conditions exceptionnellement
précaires. L’extrême encombrement de ces pays leur rendait la tâche
ardue; des milliers d’hommes campaient dans les moindres villages, et
les conditions d’hygiène y étaient déplorables, même pour ceux qui
étaient en bonne santé.
Nous repartîmes dans l’après-midi, traversant la campagne solitaire et
accidentée qui se déroule au sud de Verdun. Nous roulions à travers une
tourmente de neige, luttant contre un vent glacial qui balayait les
collines blanches; on ne rencontrait personne, sauf les sentinelles
gardant les voies ferrées, et, parfois, un cavalier galopant seul le
long de la route presque déserte.
Rien ne saurait décrire le lamentable aspect de ce pays abandonné: on se
figure ainsi la solitude tragique des steppes sibériennes. Après avoir
longé quelque temps les eaux grises de la Meuse, nous fîmes halte à un
village situé à quatre kilomètres des Éparges, ce pays où, quelques
semaines auparavant, on en était venu aux mains avec tant de fureur. Ce
jour-là était un jour d’accalmie: le canon se taisait. Mais en quittant
notre automobile nous avons eu l’impression d’être tout près des
combattants. Le village bordait une rivière, et tout le pays d’alentour
n’était qu’un vaste marécage de boue, défoncé par les sabots des chevaux
et les roues des canons.
Devant la chaumière où le docteur avait installé son bureau,
stationnaient les autos du chirurgien et du médecin inspecteur qui nous
accompagnaient. Puis c’était, comme toujours, la foule des camions gris,
la cavalerie allant et venant, les officiers se remettant en selle, le
déchargement des munitions, toute l’activité incessante des
sous-officiers et des soldats couverts de boue.
L’ambulance principale occupait une grange à deux étages, où l’on avait
placé des cloisons et établi de la sorte plusieurs salles bien
chauffées, assainies par de grands poêles. Les blessés y étaient couchés
dans des lits très propres, alignés le long des murs, sous le plafond
poussiéreux aux poutres apparentes.
Le grand avantage de cette ambulance était d’être toute voisine d’une
péniche oùy l’on avait installé des douches chaudes. Ce bateau était
d’une propreté scrupuleuse. Chaque cabine était fermée par une portière
de cretonne à fleurs de couleurs vives, et ces rideaux fleuris devaient
assurément contribuer presque autant que la cure d’eau chaude à remonter
le moral des hommes.
On nous avait avertis, à Sainte-Menehould, que, pour des raisons d’ordre
militaire, nous devrions suivre, pour retourner à Châlons, une route
située plus au sud. En quittant Verdun, nous prîmes donc la direction de
Bar-le-Duc, à travers un beau pays assez accidenté, où la guerre n’a
laissé d’autre trace que l’abandon des villages, uniquement occupés par
la troupe.
Après Verdun, le bruit du canon devint de moins en moins distinct et
cessa finalement tout à fait. Nous avions l’impression de nous éloigner
de plus en plus de la fournaise pour rentrer dans un monde normal; mais,
à un carrefour, nous vîmes sur un poteau un nom qui, brusquement, nous
ramena en pleine guerre: _Saint-Mihiel, 18 kilomètres_.
Saint-Mihiel, l’écueil, le point dangereux de la région, le défaut de la
cuirasse, Saint-Mihiel n’était qu’à quelques kilomètres! Un quart
d’heure d’auto sur ce chemin, et nous nous trouverions au milieu des
uniformes gris et des casques à pointe...
Le souvenir de ce poteau nous a suivis pendant bien des kilomètres,
comme l’ombre de certain nuage gros de tempête qui assombrit parfois
tout un paysage.
Rien de cette ombre ne s’étendait sur Bar-le-Duc: la charmante petite
ville était assoupie dans son calme habituel. On rencontrait peu de
soldats; c’était la vie civile qui prévalait. Après quelques jours
passés sur les confins de la guerre, dans une région où tout est
empreint de son influence mystique, on se sent comme diminué à ses
propres yeux en rentrant dans un milieu d’activité familière. Malgré
soi, on cherche dans les yeux des passants un reflet de cette autre
vision, et l’on est déçu de ne voir que des gens qui vaquent avec
indifférence à leurs propres affaires.
Un peu après Bar-le-Duc, une autre impression de guerre nous attendait
encore, car notre route suivait exactement la piste de l’invasion
d’août 1914, et, entre Bar-le-Duc et Vitry-le-François, la grande route
est bordée de villes en ruines.