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_Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés 1 à 10._
VOYAGES AU FRONT
DE DUNKERQUE A BELFORT
DU MÊME AUTEUR
Chez les heureux du monde. Traduction de M. Charles
DU BOS. Préface de M. Paul BOURGET, de l’Académie
française. 9ᵉ édition. Un volume in-16 3 fr. 50
Les Metteurs en scène. 2ᵉ édition. Un volume in-16.
Prix 3 fr. 50
Sous la Neige. 3ᵉ édition. Un volume in-16. 3 fr. 50
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ 8, RUE GARANCIERE.--21840.
EDITH WHARTON
VOYAGES AU FRONT
DE DUNKERQUE A BELFORT
[Illustration: colophon]
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6ᵉ
1916
_Tous droits réservés_
Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
VOYAGES AU FRONT
DE DUNKERQUE A BELFORT
I
LE VISAGE DE PARIS
Août 1914.
Le 30 juillet dernier, allant en automobile de Poitiers vers le Nord,
nous avions déjeuné au bord de la route, sous des pommiers à la lisière
d’un champ. D’autres champs s’étendaient à droite et à gauche, jusqu’à
l’orée d’un bois d’où émergeait un clocher de village. Tout alentour,
c’était le calme de midi et le paysage discret et ordonné que le
souvenir du voyageur se plaît à évoquer comme particulièrement français.
Parfois, même aux yeux qui les connaissent le mieux, ces champs tirés au
cordeau, ces villages gris et ramassés, semblent tout simplement plats
et ternes. A d’autres moments, pour l’imagination sensible, chaque motte
de terre, chaque sillon uniforme témoigne de l’attachement vigilant et
ininterrompu de générations fidèles au sol. Par cette douce après-midi
de juillet, cet attachement s’exprimait dans toutes les lignes du
paysage que nous avions sous les yeux. Dans le grand silence
environnant, l’air semblait rempli du long murmure de l’effort humain,
du rythme des tâches souvent répétées: la sérénité souriante du
spectacle dissipait les rumeurs de guerre qui nous poursuivaient depuis
le matin.
Tout le jour, des bandes de nuages orageux avaient assombri le ciel;
mais quand nous atteignîmes Chartres, vers quatre heures, ils avaient
disparu derrière l’horizon, et la ville était tellement saturée de
soleil qu’en entrant dans la cathédrale on croyait pénétrer dans
l’épaisse obscurité d’une église espagnole. De prime abord, aucun détail
n’était visible: nous étions dans une nuit caverneuse. Puis, à mesure
que les ombres s’éclaircissaient et prenaient corps en piliers, en
voûtes et en nervures, il en jaillit une soudaine averse de lumière
multicolore. Encadrés par ces ténèbres de velours, baignant dans le
flamboiement d’un soleil de plein été, les vitraux familiers
paraissaient étrangement lointains et pourtant d’une intensité
écrasante. Tantôt ils s’élargissaient, semblables à des étangs aux rives
sombres éclaboussés du soleil couchant; tantôt ils scintillaient
menaçants, comme des boucliers d’archanges guerriers. Quelques-uns
étaient des cataractes de saphirs, d’autres des roses tombées de la
tunique d’une sainte, d’autres encore de grands plats ciselés sur
lesquels étaient jetés les joyaux de la couronne céleste, d’autres des
voiles de caravelles cinglant vers les îles Fortunées; et sur le mur
occidental les feux dispersés de la rosace étaient suspendus comme une
constellation dans une nuit d’Afrique. Quand on abaissait les regards de
ces harmonies éthérées, les masses sombres de l’édifice, toutes voilées
et enveloppées de brume piquée de quelques lumières d’autel, semblaient
figurer la vie terrestre, avec ses ombres, ses déserts arides et ses
verts îlots d’illusion. Tout ce que peut être une grande cathédrale,
tout ce qu’elle peut signifier, toute la puissance d’apaisement qu’elle
peut exhaler en notre âme, toute la richesse de détails qu’elle peut
fondre en une seule expression de force et de beauté, tout cela, la
cathédrale de Chartres nous l’a donné en cette heure unique...
Le soleil se couchait quand nous atteignîmes les portes de Paris. Au
pied des hauteurs de Saint-Cloud et de Suresnes les longues nappes d’eau
de la Seine miroitaient de l’éclat rose bleuté d’un Monet. Le Bois
s’étendait autour de nous dans la quiétude recouvrée d’un soir de fête,
et les pelouses de Bagatelle étaient aussi fraîches qu’en juin. Au delà
de l’Arc de Triomphe, la pente des Champs-Élysées descendait dans une
buée poudrée de soleil vers la brume des fontaines et l’obélisque
éthéré; et, sous les arbres des avenues qui en rayonnaient, les courants
de la vie refluaient, gagnant le centre de Paris. La ville
resplendissante, faite pour les arts raffinés de la paix, semblait
dormir au bord de son fleuve, au pied de la tour Eiffel, comme une
princesse de légende sous la garde de son géant fidèle.
Le lendemain, l’air était lourd de rumeurs. Nul n’y croyait; tous les
répétaient. La guerre? Mais la guerre était impossible! Les gouvernants
étaient comme des enfants imprudents qui jouent trop près du bord de
l’eau; mais l’insouciance coutumière, l’entraînement de la longue
habitude, persistaient en face des discussions creuses des diplomates.
Paris poursuivait tranquillement sa quotidienne besogne d’été: loger,
vêtir, amuser la grande armée des touristes, seule invasion que la ville
eût subie depuis bientôt un demi-siècle.
Néanmoins, chacun savait qu’en même temps une autre besogne invisible se
poursuivait aussi. Ce pays, dont rien ne semblait troubler la
tranquillité, était en réalité traversé de courants silencieux et cachés
qui le préparaient à la lutte. Ces préparatifs, on les sentait dans
l’air calme comme l’on sent un changement de temps dans la douceur
embaumée d’une après-midi sereine. Paris comptait les minutes jusqu’à
l’apparition des journaux du soir. Ils ne disaient rien ou presque rien,
sauf ce que tout le monde déclarait déjà dans le pays entier: "Nous ne
voulons pas la guerre; _mais il faut que cela finisse!_" C’était la
seule phrase que l’on entendît. Si les diplomates pouvaient encore
éviter la guerre, tant mieux! Personne ne la désirait en France. Ceux
qui ont passé les premiers jours du mois d’août dernier à Paris
témoigneront de l’accord général sur ce point. Mais vienne la guerre et
le pays était prêt, comme l’était le cœur de tous ses enfants.
Le lendemain matin, chez la couturière, les essayeuses fatiguées se
préparaient à partir pour leurs vacances habituelles. Elles étaient
pâles et anxieuses. Partout, l’atmosphère s’alourdissait d’une
appréhension grandissante. Rue Royale, à l’angle de la place de la
Concorde, quelques personnes étaient arrêtées devant un bout de papier
blanc collé au mur du Ministère de la Marine. On y lisait: "Mobilisation
générale." Une nation armée sait ce que cela veut dire! Cependant, les
passants rassemblés autour de l’affiche étaient calmes et peu nombreux.
Ils lisaient l’annonce et continuaient leur chemin; il n’y avait ni
vivats ni gestes. L’instinct de la race l’avait avertie que l’événement
était au-dessus de toute expression extérieure. Comme une monstrueuse
avalanche, la guerre était tombée en travers de la route de cette nation
sensée et laborieuse, rompant ses habitudes, paralysant son industrie,
démembrant ses familles et ensevelissant sous un amas de ruines ce
mécanisme de la civilisation si patiemment et si péniblement élaboré...
Ce soir-là, dans un restaurant de la rue Royale, assis à une table près
d’une des fenêtres ouvertes au niveau du trottoir, nous vîmes s’écouler
le flot des foules aux visages nouveaux. En un instant, nous comprîmes
ce qu’est une mobilisation: une interruption formidable dans le cours
normal des affaires, pareille à la rupture soudaine d’une digue. La rue
débordait d’un torrent de gens porté vers les différentes gares. Tous
étaient à pied, chargés de leurs bagages, car, depuis l’aube, fiacres,
taxis, autobus avaient disparu, réquisitionnés par le Ministère de la
Guerre. La multitude qui passait devant notre fenêtre était surtout
composée de conscrits, les mobilisables du premier jour, se rendant aux
stations accompagnés de leur famille et de leurs amis; mais, parmi eux,
il y avait de petits groupes de touristes effarés, se traînant avec des
valises et des paquets, leurs malles poussées devant eux, épaves saisies
dans le tourbillon qui les emportait au maëlstrom.
Dans le restaurant, l’orchestre en vestes rouges à brandebourgs versait
des flots de musique patriotique, et les intervalles entre les plats que
si peu de garçons restaient pour servir étaient coupés par l’obligation
de se lever pour la _Marseillaise_, pour le _God save the King_, pour
l’_Hymne russe_, et puis de nouveau pour la _Marseillaise_. «Et dire que
ce sont des Hongrois qui jouent tout cela!» fit observer un humoriste du
trottoir.
A mesure que la soirée s’avançait et que la foule devant notre fenêtre
devenait plus compacte, les badauds du dehors se joignirent aux
chansons patriotiques. «Allons, debout!» et le couplet héroïque
reprenait. Le _Chant du Départ_ était constamment redemandé, et le chœur
des spectateurs s’y mêlait avec entrain. Une sorte d’humour tranquille
était la note dominante de la masse. De la place de la Concorde jusqu’à
la Madeleine, les orchestres des autres restaurants attiraient d’autres
rassemblements, et les refrains guerriers s’enchaînaient le long des
Boulevards comme leurs guirlandes d’éclairage électrique. C’était une
nuit de chants et d’acclamations, sans tapage, mais résolus et
vaillants: Paris montrait ses badauds sous leur meilleur jour.
Cependant, derrière le rideau de flâneurs, le flot des conscrits coulait
toujours: les femmes, les familles cheminaient à côté d’eux, portant
toutes sortes de sacs et de paquets improvisés. De cette apparente
confusion sortait une impression de fermeté joyeuse. Les visages se
succédant sans interruption devant nous étaient graves, mais non
tristes. Tous ces adolescents, ces jeunes hommes, semblaient savoir ce
qu’ils avaient à faire et pourquoi ils allaient le faire. Les plus
jeunes paraissaient avoir grandi soudain: ils étaient devenus des êtres
responsables; ils comprenaient l’enjeu à risquer, et ils étaient prêts.
Le lendemain, l’armée des touristes d’été fut immobilisée pour laisser
partir l’autre armée. Plus de ruées vers les gares, plus de pourboires
alléchants aux concierges, plus de courses vaines en quête de fiacres,
plus de longues heures d’anxieuse attente chez Cook. Aucun train ne
s’ébranlait plus, sauf pour emporter des soldats, et les civils qui
n’avaient pu, à coups de pourboires ou à coups de coude, arriver à
s’introduire dans quelque interstice des voitures bondées quittant Paris
la veille au soir, devaient s’en retourner à leur hôtel par les rues
brûlantes... et patienter. Et ils retournaient ainsi par centaines,
déçus et pourtant à demi soulagés, au vide sonore des halls privés de
portiers, des restaurants dénués de garçons, des ascenseurs immobilisés,
à la vie bizarre et décousue d’hôtels élégants réduits soudain aux
promiscuités et aux expédients d’une pension du quartier Latin.
Pendant ce temps, il était curieux d’observer la paralysie progressive
de la ville. De même que les autobus, les taxis, les fiacres et les
camions avaient disparu, de même les agiles bateaux-mouches avaient
quitté la Seine. Les chalands étaient partis, eux aussi, ou bien ne
bougeaient plus: chargement et déchargement avaient cessé. Les monuments
semblaient plus grands: chaque ouverture architecturale encadrait le
vide, chaque avenue s’allongeait vers des distances désertes. Dans les
parcs et les jardins, personne ne ratissait les allées ni ne taillait
les bordures. Les fontaines dormaient dans leurs vasques, les moineaux
affamés voletaient çà et là, et des chiens sans maître, tirés de leurs
habitudes quotidiennes, rôdaient avec inquiétude, cherchant des yeux
familiers. Dans les veines de Paris, si intensément conscient, mais
plongé dans une si étrange léthargie, il semblait qu’on eût injecté du
curare.
Le lendemain, 2 août, de la terrasse de l’hôtel de Crillon, on put
apercevoir quelques faibles indices d’un retour à la vie. De temps à
autre, un taxi ou une auto de maître traversait la place de la Concorde,
conduisant des soldats à la gare. D’autres conscrits en détachements
défilaient à pied avec armes et bagages, bannière en tête. Un de ces
détachements s’arrêta devant la statue voilée de crêpe de Strasbourg et
déposa une couronne à ses pieds. En temps ordinaire, cette manifestation
aurait aussitôt attiré un rassemblement, mais, au moment même où l’on
aurait pu s’attendre à ce qu’elle provoquât une explosion patriotique,
elle n’excita pas plus d’attention que si l’un des soldats se fût
détourné pour donner un sou à un mendiant. Cette apparente indifférence
s’expliquait aisément. Quand une nation armée mobilise, tout le monde
est occupé, et occupé d’une façon précise et pressante. Les combattants
ne sont pas seuls à être mobilisés; ceux qui restent le sont aussi. Pour
chaque famille française, pour chaque homme, chaque femme, la guerre
entraîne une réorganisation complète de la vie. Presque inaperçu, le
détachement de conscrits déposa son offrande aux pieds de la statue et
s’éloigna...
Quand nous jetons un regard en arrière sur ces premiers jours de la
guerre à Paris, nous les voyons dans leur cadre de grande architecture,
sous des ciels d’été, éclairés d’une lumière idéale. L’éveil soudain de
la vie nationale, l’oubli de tout souci médiocre, allégeait
l’atmosphère morale: on croyait lire l’Épopée de la guerre, et non en
vivre les dures réalités.
Quelque chose de ce sentiment d’exaltation semblait pénétrer les foules
dont le courant descendait et remontait les Boulevards jusqu’à une heure
avancée de la nuit. Toute circulation de véhicules avait cessé, sauf
celle des rares taxis réquisitionnés pour transporter aux gares les
conscrits, et le milieu des Boulevards était aussi grouillant de piétons
qu’une place de marché dans une ville italienne, un dimanche matin. Le
vaste flot oscillait lentement, dans des directions contraires,
s’ouvrant de temps à autre pour livrer passage à une des légions de
volontaires qui se formaient à tous les coins: Italiens, Roumains,
Américains du Sud, Américains du Nord--chacune de ces légions ayant en
tête son drapeau national, et saluée d’acclamations sur son chemin. Mais
les acclamations mêmes étaient discrètes. Paris refusait de se laisser
arracher à sa sérénité voulue. On sentait quelque chose de noblement
conscient et consenti dans l’état d’esprit de cette paisible multitude.
Pourtant la foule était mêlée, faite de toutes les classes, depuis
l’écume des boulevards extérieurs jusqu’à la fleur des restaurants à la
mode. Deux jours auparavant, ces gens s’ignoraient ou croyaient se
détester, étrangers comme des ennemis séparés par une frontière. A
présent, tous, travailleurs ou oisifs, mendiants, poètes, honnêtes gens
ou aventuriers, se coudoyaient dans une instinctive communauté
d’émotions. Le peuple, heureusement, prédominait. Ce sont les visages
d’ouvriers qui font le mieux dans ce genre de foule, et il y en avait
des milliers, chacun illuminé par la flamme de la passion comme par
l’éclair du magnésium. Je me souviens surtout des femmes au front
sérieux, au regard exalté; et aussi de ce petit fait caractéristique que
presque toutes avaient songé à amener leur chien. Les plus gros de ces
aimables compagnons, perdus entre les jambes de la foule, ne voyaient
pas grand’chose; mais les petits s’étaient nichés dans le creux d’un
bras, et des centaines de museaux camards ou pointus, lisses ou laineux,
bruns, gris, noirs ou tachetés, contemplaient le spectacle avec le calme
avisé du brave toutou parisien. C’était certainement un bon signe que
l’on n’eût pas oublié le chien ce soir-là.
Nous avions vu, de façon saisissante, ce qu’est la vie pendant une
mobilisation; maintenant nous allions apprendre que la mobilisation
n’est qu’une des manifestations de la loi martiale, et que la loi
martiale ne facilite pas la vie... tant qu’on n’a pas l’habitude.
D’abord, il sembla au civil neutre que le but principal de cette loi
était le plaisir capricieux de compliquer l’existence; et sous ce
rapport elle excellait en raffinements d’ingéniosité. Les instructions
commencèrent à pleuvoir sur nous après l’accalmie des premiers jours:
instructions sur ce que nous devions faire et ce que nous devions ne pas
faire, pour obtenir que l’on tolérât notre présence et pour assurer la
sécurité de notre personne. En premier lieu, les étrangers ne pouvaient
rester en France sans donner satisfaction aux autorités quant à leur
nationalité et à leurs antécédents, ce qui nécessitait des visites
répétées et inutiles aux chancelleries, aux consulats, aux commissariats
de police, chaque endroit regorgeant d’une telle foule de postulants
qu’il était impossible d’y pénétrer. Entre ces vains pèlerinages, le
voyageur impatient de partir avait à cheminer péniblement jusqu’aux
gares éloignées, d’où il revenait ahuri par des renseignements
contradictoires et découragé par la déclaration que même les billets de
chemin de fer--s’il était possible de s’en procurer--devaient être visés
par la police. Il y eut un moment où il semblait au voyageur que ses
pensées les plus intimes devaient être soumises à ce visa fantôme; et
pour arriver à l’obtenir il fallait, pendant des heures infructueuses,
suer, suffoquer, s’écraser dans des escaliers sordides, au milieu
d’innombrables compagnons de misère. En outre, peut-être était-on à
court d’argent, et fallait-il en demander par dépêche. Oui! Mais
câblogrammes et télégrammes devaient être également visés, sans que pour
cela l’envoi en fût garanti. Puis, défense d’user de code pour les
adresses; et le nombre invraisemblable de mots nécessités par une
adresse à New-York semblait se multiplier à mesure que les francs
disparaissaient de votre poche. Enfin, le câblogramme parti, ou bien il
se perdait en route, ou bien, s’il arrivait à destination, après bien
des jours d’anxieuse attente on recevait la réponse désespérante:
«Impossible à présent. Faisons tous nos efforts.» Il est juste d’ajouter
que ces démarches fastidieuses étaient grandement facilitées par la
soudaine amabilité du fonctionnaire français, qui, rompant sans doute
pour la première fois avec la longue tradition administrative, se
montrait bienveillant et empressé...
Heureusement, ces allées et venues vous obligeaient à parcourir
continuellement les belles rues désertes, chaque jour plus désertes et
plus belles dans leur solitude d’été. Jamais les après-midi de Paris ne
s’étaient enveloppées d’un ton gris-bleu si doux; jamais les couchers de
soleil n’avaient ainsi transformé en une féerique Carthage de Didon les
hauteurs banales du Trocadéro; jamais, surtout, la lune n’avait si
lumineusement crû et décrû dans la sérénité des nuits. La Seine
elle-même embellissait encore de son mystère tout cet ensemble de
beauté. Délivrée des embarcations qui les sillonnaient, ses flots aux
petites ondes pressées s’aplanissaient en longues nappes soyeuses où les
quais et les monuments pouvaient enfin contempler leur image intacte. Le
soir, les feux de luciole des bateaux avaient disparu, et le reflet des
réverbères s’allongeait en banderoles d’or rouge et violet, qui
ondulaient sur les eaux calmes comme les feuilles fuselées d’immenses
plantes aquatiques.
Puis la lune se levait et prenait possession de la ville, la purifiant
de ses laideurs quotidiennes, l’apaisant, l’agrandissant et lui rendant
ses lignes idéales de force et de beauté. Il y avait quelque chose
d’étrangement émouvant dans ce nouveau Paris des premiers soirs d’août,
exposé et pourtant si serein, que sa beauté seule semblait défendre.
Ainsi, peu à peu, nous prîmes l’habitude de vivre sous la loi martiale.
Les premiers jours d’effarement une fois passés, les incommodités furent
si légères que l’on se sentait presque honteux de n’avoir pas à souffrir
davantage, de n’être pas appelé à servir la cause par quelque plus grand
sacrifice de confort. La première semaine, plus des deux tiers des
magasins avaient fermé, la plupart portant sur leurs devantures
l’inscription: «Pour cause de mobilisation»; mais il en restait assez
d’ouverts pour satisfaire à tous les besoins ordinaires, et la fermeture
des autres prouvait de combien de choses on pouvait se passer. Les
provisions étaient aussi bon marché et aussi abondantes que jamais,
bien que, pendant une certaine période, il fût plus facile d’acheter
des aliments que de les faire accommoder. La plupart des restaurants
étaient fermés, et souvent on avait à errer longtemps avant de trouver
un repas, et à attendre plus longtemps encore avant qu’il fût servi.
Quelques hôtels vivaient encore d’une vie hésitante, galvanisés de temps
à autre par l’arrivée de voyageurs fuyant la Belgique ou l’Allemagne;
mais la plupart avaient fermé ou s’étaient hâtivement transformés en
hôpitaux. Ce furent les inscriptions au-dessus de l’entrée de ces hôtels
qui troublèrent pour la première fois l’harmonie rêveuse de Paris. En
une nuit, sembla-t-il, toute la ville se trouva marquée du sceau de la
Croix-Rouge. Un bâtiment sur deux étalait sur sa façade la bande rouge
et blanche avec les mots _Ouvroir_ ou _Hôpital_. Il y avait quelque
chose de sinistre dans ces préparatifs en vue d’horreurs auxquelles on
ne pouvait pas encore croire, ces bandages que l’on disposait pour des
membres encore intacts et sains, ces oreillers que l’on alignait pour
des têtes qui se dressaient encore vigoureuses. Mais ces signes
avertisseurs, tout en soulignant les douleurs à venir, ne rompirent pas
l’enchantement qui enveloppait Paris. Les premiers jours de la guerre
étaient pleins d’une sorte de confiance exempte de sottise ou de
jactance, mais pourtant aussi différente que possible de la ténacité
clairvoyante que l’expérience des mois suivants allait développer.
Il est difficile de décrire sans apparente exagération l’état d’esprit
du début de la guerre: l’assurance, l’équilibre, cette sorte de
fatalisme souriant avec lequel Paris allait à sa tâche. Quelquefois, par
les beaux soirs de lune, cette influence semblait émaner de la beauté de
la saison et du religieux silence de la capitale. La guerre, furie
hurlante, s’était annoncée par une grande vague d’apaisement. Jamais
calme du désert ne fut plus complet: le silence des villes est tellement
plus profond que le silence des bois ou des champs!
La lourdeur accablante du mois d’août rendait plus intense cette
expression de vie suspendue: les jours étaient taciturnes, mais la nuit
on entendait la voix même du silence. Dans le quartier que j’habite,
toujours abandonné pendant l’été, les rues aux volets clos étaient
muettes comme des catacombes, et le plus léger bruit trouant le silence
semblait déchirer un voile funèbre. Je pouvais entendre à près d’un
kilomètre le trot inégal d’un cheval boiteux, et les pas du sergent de
ville montant la garde près de l’Ambassade de l’autre côté de la rue
résonnaient sur le trottoir comme une série de détonations. Même les
bruits si variés du réveil de la ville avaient cessé. Si quelques
balayeurs ou chiffonniers poursuivaient encore leur métier, ils le
faisaient mystérieusement, comme des ombres. Je me rappelle, un matin,
avoir été tirée d’un profond sommeil par une soudaine explosion de bruit
dans ma chambre. Je me dressai en sursaut et découvris que j’avais été
réveillée par des bonjours échangés à voix basse dans la rue.
Une autre chose écartait de Paris la réalité de la guerre: c’était
l’absence de troupes dans les rues. Après le premier flot de conscrits
se hâtant vers leurs dépôts on aurait pu croire que le règne de la paix
était revenu. Tandis que des villes d’importance secondaire
fourmillaient de soldats, nul reflet d’armes n’étincelait dans les voies
désertes de la capitale, nulle musique militaire n’y résonnait. Paris,
méprisant tout étalage guerrier, nourrissait le patriotisme de ses
enfants de la vue de sa seule beauté; et cela suffisait.
Même quand les nouvelles des trop éphémères succès en Alsace
commencèrent à arriver, les Parisiens ne se départirent pas de leur
allure placide. Les crieurs de journaux furent les seuls à crier, et
eux-mêmes furent bientôt réduits au silence par ordre du gouvernement.
C’était comme si l’on eût décidé d’instinct et à l’unanimité que le
Paris de 1914 n’aurait rien de commun avec le Paris de 1870, et comme si
cette résolution eût passé dans le sang de millions d’êtres nés depuis
la date fatale, et ignorant son amère leçon. L’unanimité de cet empire
de soi fut le trait le plus caractéristique d’un peuple soudain plongé
dans une guerre qu’il n’avait ni cherchée ni attendue. D’abord on aurait
pu prendre cette fermeté paisible pour la stupeur d’une génération qui,
étant née, ayant grandi dans la paix, ne comprenait pas encore le sens
de la guerre. Mais c’est précisément sur un pareil état d’esprit que des
triomphes faciles auraient dû avoir l’effet le plus démoralisant. En
1870, la foule dans la rue avait crié: «A Berlin!» A présent, la foule
des rues continuait à s’occuper de ses affaires, en dépit de la pluie
d’éditions spéciales et de bulletins optimistes.
Je me souviens d’un matin où notre garçon boucher apporta la nouvelle
que le premier drapeau allemand était exposé au balcon du Ministère de
la Guerre. «Enfin, pensai-je, le sang latin va bouillir!» Et je voulus
être là pour voir. Traversant à la hâte la calme place Sainte-Clotilde,
je me trouvai au milieu d’une paisible foule qui remplissait la rue
devant le Ministère de la Guerre. Cette foule était si sage que les
quelques gestes pacifiques de la police frayaient aisément un chemin aux
fiacres qui passaient et aux automobiles militaires qui arrivaient sans
cesse. Toutes les classes y étaient représentées; il y avait surtout
beaucoup de familles, avec des petits garçons à califourchon sur les
épaules de leurs mères, ou soulevés par les sergents de ville quand ils
étaient trop lourds pour les mères. Il est certain qu’il n’y avait guère
d’homme ni de femme dans cette foule qui n’eût un parent sur le front;
et là, devant eux, flottait le premier drapeau ennemi. C’était un
magnifique drapeau de soie, blanc, noir et cramoisi, tout brodé d’or: le
drapeau d’un régiment alsacien, d’un régiment de l’Alsace prussianisée.
Ce drapeau symbolisait tout ce qu’ils abhorraient le plus dans la tâche
abhorrée qu’ils avaient à accomplir; il symbolisait aussi leur plus
belle ardeur et leur plus noble haine, et la raison pour laquelle, si
toute autre raison venait à manquer, la France ne pourrait jamais poser
les armes, tant qu’un de ces drapeaux resterait debout. Et ils se
tenaient là à le regarder, en silence, l’esprit conscient et averti,
comme s’ils prévoyaient ce qu’il leur en coûterait pour le conserver et
pour en conquérir d’autres, comme s’ils prévoyaient le prix qu’ils
auraient à payer et l’acceptaient d’avance. Les enfants mêmes, et les
femmes dont les faibles bras les soulevaient, tous semblaient avoir un
cœur viril. Et ainsi, posément et en silence, ils contemplaient et s’en
allaient, laissant la place à d’autres qui contemplaient à leur tour et
s’en allaient. Tout le jour la foule se renouvela, et c’était toujours
la même foule, recueillie, intelligente et silencieuse, fixant sur le
drapeau un regard attentif, et comprenant tout ce qu’inspirait à son
cœur français la seule présence de cet emblème flottant à cette
fenêtre.
Tel était, au mois d’août, le visage de Paris.
Février 1915.
La brume de février sur la Seine. Les bateaux marchent de nouveau, mais
ils s’arrêtent à la nuit, et le fleuve lisse et d’un noir d’encre a les
mêmes longs reflets de plantes aquatiques qu’au mois d’août. Pourtant,
ces reflets sont moins nombreux et plus pâles; car les lumières
éclatantes sont partout voilées. La ligne des quais est à peine
perceptible, et les hauteurs du Trocadéro se perdent dans la nuit;
bientôt le contour si net des tours de Notre-Dame s’effacera à son tour.
Sur les voies trempées, seuls quelques réverbères jettent leurs zigzags
de lumière humide. Les magasins sont fermés, et d’épais rideaux voilent
les fenêtres des étages supérieurs. Les maisons ont toutes des visages
aveugles.
Dans les rues étroites de la Rive Gauche l’obscurité est encore plus
profonde, et les rares lumières disséminées dans les cités et les cours
rappellent le _chiaroscuro_ mystérieux des eaux-fortes de Piranesi. La
lueur du fourneau du marchand de marrons à un coin de rue rend plus vive
encore cette évocation de la vieille Italie romantique, et les ténèbres
qui s’étendent au delà semblent pleines de grands manteaux de
conspirateurs. Pour rentrer chez moi, je tourne dans une rue déserte
entre de hauts murs de jardins, un seul bec de gaz apparaissant bien
loin à l’autre bout. Pas un être humain n’est visible entre moi et cette
lumière: mes pas résonnent sans fin dans le silence. Une forme vague
tourne le coin en face de moi. Homme ou femme? Impossible de le dire
avant d’arriver jusqu’à elle. Le brouillard de février accroît
l’obscurité et empêche de distinguer les visages que l’on croise. Quant
aux numéros des maisons, nul ne songe à les chercher. Si l’on connaît le
quartier, on compte les portes à partir du coin, ou l’on essaie de
découvrir le profil familier d’un balcon ou d’un fronton; si l’on est
dans une rue inconnue, il faut s’informer au bureau de tabac le plus
proche; quant à découvrir un sergent de ville, à un mètre vous ne
sauriez le distinguer de votre grand’mère.
Telles sont, après six mois de guerre, les nuits de Paris; les jours
sont moins pittoresques. Le frisson romanesque des premiers temps s’est
presque évanoui; du moins le semble-t-il à ceux qui ont suivi le réveil
progressif de la vie. L’impression peut être différente pour les
observateurs venus d’autres pays, même de ceux que la guerre a entraînés
dans son tourbillon. Auprès de Londres, avec tous ses théâtres ouverts
et les ressorts de ses plaisirs à peu près intacts, Paris, sans doute, a
l’air d’une ville sur laquelle pèsent de graves destinées. Mais pour
ceux qui ont vécu ce premier mois ensoleillé et silencieux, les rues,
aujourd’hui, montrent une activité presque normale. L’absence de tous
les autobus et des lourds camions encombrants laisse à découvert mainte
perspective oubliée, et révèle mainte beauté d’architecture que nul ne
voyait plus; mais les taxis et les autos de maître sont presque aussi
nombreux qu’en temps de paix, et les piétons courent les mêmes périls,
grâce au passage impétueux de ces incomparables engins de destruction,
les automobiles des hôpitaux et du Ministère de la Guerre. Beaucoup de
magasins ont rouvert, quelques théâtres se risquent prudemment à donner
des drames patriotiques et des programmes où la note comique assaisonne
discrètement l’élément sentimental; et le cinéma déroule de nouveau ses
kilomètres d’aventures.
Un moment, en septembre et en octobre, les allées et venues des soldats
anglais et le branle-bas des autos militaires britanniques animèrent les
rues de Paris. Puis les fraîches figures et les coquets uniformes de
khaki disparurent, et maintenant Paris n’offre plus au curieux, comme
spectacle militaire, qu’une poignée de pioupious faisant parfois
l’exercice sur la place des Invalides.
Mais il y a une armée à Paris. Le premier détachement en est arrivé, il
y a des mois, par ces jours sombres de septembre, lamentable
arrière-garde de la retraite des Alliés sur Paris. Depuis lors, le
nombre en a sans cesse augmenté, et le flot sordide s’est infiltré dans
tous les courants de la vie parisienne. Partout, dans tous les
quartiers, à toute heure, parmi la foule affairée des Parisiens au pas
assuré et vigoureux, on voit ces gens à la démarche lente, le regard
fermé, hommes et femmes portant sur le dos des paquets misérables,
traînant sur le pavé leurs souliers râpés, tirant par la main de pâles
enfants, ou pressant contre leur épaule des marmots endormis--la grande
armée des Réfugiés. Impossible de confondre ou d’oublier ces visages.
Quiconque a rencontré ces yeux pleins d’un muet ahurissement, ou cet
autre regard angoissé où se voit le reflet de flammes et de ruines, ne
peut secouer la hantise de cette vision. La physionomie des réfugiés
fait partie de la physionomie de Paris. C’est l’ombre sur l’éclat du
visage que la ville tourne vers l’ennemi. Ces pauvres gens ne sont pas
de ceux qui peuvent, au delà des frontières, pressentir le triomphe
final: pour eux, le monde est borné par l’ombre de leur clocher. Ils
labouraient et semaient, filaient et tissaient, et vaquaient à leurs
humbles occupations, quand soudain d’épaisses ténèbres pleines de feu
et de sang les ont enveloppés. Et maintenant les voilà au milieu de
visages étrangers et d’habitudes nouvelles, seuls avec cette vision
sanglante de foyers en flammes, d’enfants massacrés, de jeunes hommes
traînés en esclavage, de vieillards foulés aux pieds par des soudards
ivres de carnage, de prêtres assassinés au chevet des mourants. Ce sont
ces gens qui par centaines attendent chaque jour aux portes des abris
improvisés, et qui, en échange de tout ce qui fait la douceur de la vie,
de ce qui la rend intelligible, ou du moins supportable, reçoivent un
lit de camp dans un dortoir, un bon repas--et peut-être, les jours de
chance, une paire de chaussures éculées!
Et que font les Parisiens pendant ce temps-là? D’abord, et c’est bon
signe, ils affluent de nouveau dans les magasins, et surtout dans les
grands magasins de nouveautés. Au début de la guerre il n’y avait pas de
plus étrange spectacle que ces palais déserts où l’on s’égarait dans des
kilomètres de marchandises sans acheteurs, à la recherche de vendeurs
disparus. Quelques employés restaient, en nombre suffisant, semblait-il,
pour les rares clients qui venaient troubler leurs méditations. Mais ces
quelques-uns ne tenaient pas à être troublés: ils se dissimulaient
derrière leurs murailles de toile, leurs bastions de flanelle, comme
honteux d’être découverts. Et quand on avait réussi à les en faire
sortir ils accomplissaient automatiquement les gestes nécessaires, comme
s’ils s’étonnaient qu’on pût avoir envie d’acheter. Je me souviens, un
jour, au Louvre, d’avoir vu tous les employés d’un rayon, y compris
celui par qui j’essayais de me faire montrer de la gaze médicamentée,
abandonner leur poste pour se précipiter au-devant d’un motocycliste
crotté, venu leur dire bonjour et leur apporter des nouvelles du front.
Mais après six mois, les instincts normaux reprennent leur force
impérieuse, et faire des emplettes est assurément un des instincts
normaux de la femme. Je dis «faire des emplettes», et non des achats,
pour distinguer entre la morne obligation d’acquérir des choses
nécessaires et la volupté de s’offrir le superflu. Il est évident qu’un
grand nombre parmi les milliers d’acheteurs se pressant dans les
magasins cèdent à cette passion. A un moment où les besoins réels sont
réduits au minimum, comment expliquer autrement l’encombrement des
grands magasins, même en songeant à l’achat énorme de fournitures pour
les hôpitaux et les ouvroirs, et à l’incessant approvisionnement des
innombrables centres de bienfaisance? Pour expliquer la cohue aux autres
rayons, il faut reconnaître que même la femme la plus éprouvée et la
plus pleine d’abnégation doit fatalement, tôt ou tard, en dépit de son
idéal et de ses résolutions d’économie, recommencer à «faire des
emplettes». Elle a renoncé au théâtre, elle se refuse les salons de thé,
elle va furtivement au concert le moins cher; mais elle est prise par le
courant qui l’entraîne dans le gouffre des portes battantes jusqu’aux
sables mouvants des soldes et des occasions. Nul, sous ce rapport, ne
souhaite un changement dans la physionomie de Paris: c’est bon signe de
voir les foules se presser de nouveau autour des comptoirs.
Plus intéressante, pourtant, est cette autre foule, se pressant, chaque
jour, sur le pont Alexandre pour aller voir les trophées allemands
exposés dans la grande cour des Invalides. Là, un sang plus riche fait
battre le cœur de Paris, et quelque chose de cette ardeur passe dans les
veines de l’étranger qui regarde la multitude sans cesse renouvelée en
face de la triple rangée de canons allemands. Il y a, dans cette
multitude, bien peu de gens à qui les monstres malfaisants n’aient porté
un coup cruel, infligé un deuil déchirant. Mais la douleur personnelle
est le sentiment le moins visible sur la physionomie de Paris. On peut
affirmer, sans exagération, que le visage des Parisiens, après six mois
d’épreuves, a pris un caractère nouveau. Le changement semble avoir
affecté la matière même dont il est fait, comme si cette longue
souffrance avait durci la pauvre argile humaine en lui donnant la
solidité du bronze. Je croise souvent dans la rue des femmes dont le
visage ressemble à une médaille commémorative, image idéalisée de leur
ancien visage de chair. Et les masques de certains hommes,--ces curieux
masques gaulois, tourmentés, creusés, écrasés et quelque peu
faunesques,--ressemblent à des bronzes du musée de Naples brûlés et
tordus par le baptême du feu. Mais aucun de ces visages ne révèle une
préoccupation personnelle; tous regardent la France debout à ses
frontières. Même les femmes qui marchandent des valenciennes aux
comptoirs de dentelles ont toutes quelque chose de cette vision dans les
yeux,--ou bien celles qui ne l’ont pas passent inaperçues.
Il est encore vrai de dire que Paris n’a pas l’air d’une capitale en
armes. On voit aussi peu de troupes qu’au début, et en dehors des allées
et venues des estafettes attachées au Ministère de la Guerre et au
gouvernement militaire, et des rares uniformes aperçus aux portes des
casernes, rien dans la rue ne révèle la guerre, si ce n’est la présence
des blessés. Ils n’ont commencé que récemment à apparaître, car, dans
les premiers mois, on ne les envoyait pas à Paris: les hôpitaux si
admirablement organisés de la capitale restaient presque vides, tandis
que dans tout le pays d’autres hôpitaux regorgeaient. On a beaucoup
discuté les motifs de cette répartition des blessés, et fourni
différentes explications. Peut-être l’un des résultats de cette mesure
a-t-il été l’extraordinaire santé morale de Paris, qui a donné le ton au
pays entier et qui, maintenant, est assez florissante et assez
vigoureuse pour affronter le spectacle de toutes les misères. Et que de
misères! Chaque jour, sur le trottoir, s’accroît le nombre des
silhouettes d’éclopés, et de pâles têtes bandées dans les voitures qui
passent. Au théâtre et au concert on aperçoit des uniformes, et ceux qui
les portent doivent, en général, attendre que la salle soit vidée pour
sortir en clopinant, appuyés sur un bras secourable. La plupart des
blessés sont très jeunes, et c’est l’expression de leur figure que
j’aimerais à peindre et à interpréter comme étant l’essence même de ce
que j’appelle: le visage de Paris. Ils sont graves, ces jeunes visages:
on entend beaucoup parler de la gaieté dans les tranchées, mais les
blessés ne sont pas gais. Ce n’est pas dire qu’ils soient tristes. Ils
sont calmes, méditatifs, étrangement épurés et mûris: la grande épreuve
par laquelle ils ont passé semble les avoir purifiés de toute petitesse,
de toute frivolité. Elle paraît les avoir pénétrés jusqu’à la moelle,
s’emparant de la substance même de leur âme pour la modeler en quelque
chose de si fort, de si magnifiquement trempé, que de longtemps la
physionomie de Paris ne voudra devenir indigne de la leur.
II
EN ARGONNE
I
Mars 1915.
Grâce à une permission de visiter quelques ambulances et hôpitaux
d’évacuation derrière les lignes, j’eus, à la fin de février 1915, ma
première impression de guerre.
A ce moment-là, Paris n’était déjà plus compris dans la zone militaire,
ni en réalité ni en apparence. Certes, le nuage de guerre pesait encore
sur la ville, mais elle était animée d’une telle activité, d’une
confiance si réconfortante, que la menace cachée derrière ce sombre
nuage semblait bien lointaine--lointaine par la distance autant que par
le temps.
Paris, si conscient quelques mois auparavant du proche voisinage de
l’ennemi, paraissait en avoir perdu la mémoire; maintenant encore, à
quelques kilomètres des portes, on est frappé de passer brusquement de
cette atmosphère de sécurité et de travail paisible dans une région où
la guerre apparaît dans toute sa réalité.
En allant vers l’Est, on commence à s’apercevoir de ce changement, tout
de suite après Meaux: entre cette tranquille cité épiscopale et la
colline où s’élève Montmirail, la grande lutte du mois de septembre 1914
n’a guère laissé de traces, sauf, de temps en temps, au milieu des
champs abandonnés ou fraîchement labourés, un petit monticule surmonté
d’une croix avec une couronne desséchée. Pourtant, on a déjà le
sentiment qu’on est dans un autre monde. En ce jour glacé de février,
quand nous quittâmes Meaux pour prendre la route de l’Argonne, cette
impression nous vint surtout de l’étrange absence de vie dans les
villages que nous traversions. Parfois, sur le ciel d’hiver, on voyait
la silhouette d’un laboureur avec sa charrue, ou bien une vieille femme
ou un enfant debout sur une porte; mais la plupart des champs étaient
déserts et presque toutes les portes étaient vides. Nous dépassions
quelques charrettes conduites par des paysans, un vieillard qui coupait
du bois dans un taillis, un cantonnier sur la route; mais plus
d’automobiles civiles. Toutes celles que nous pouvions voir étaient
d’un gris poussière uniforme; elles passaient comme des tourbillons, et
nous y distinguions la croix rouge ou le numéro d’un corps d’armée.
A chaque pont, à chaque passage à niveau, une sentinelle barrait la
route en élevant son fusil au-dessus de sa tête. Il fallait s’arrêter et
montrer ses papiers.
C’était, jusque-là, à peu près la seule manifestation visible du régime
militaire, manifestation presque négative; mais en descendant la
première côte après Montmirail on avait subitement l’impression de
tomber en pleine guerre.
Le long de la route blanche on voyait l’interminable file des
automobiles militaires serpenter à perte de vue, se dirigeant vers l’Est
à travers le pays accidenté, interrompue de temps en temps par la
sombre masse d’un régiment en marche, ou par un train d’artillerie dont
on entendait de loin les caissons résonner sur la route.
Dans les intervalles, après chaque passage de ces masses militaires,
nous avions la route pour nous, quittes à nous garer parfois pour
laisser passer, comme un éclair, quelque motocyclette montée par une
estafette, ou une petite automobile glapissante surchargée d’officiers:
apparitions bizarres avec leurs lunettes, leurs peaux de biques et leurs
passe-montagnes.
Tous les villages semblaient vides--non pas au figuré mais à la lettre.
Aucun d’eux n’avait réellement souffert de l’invasion allemande; à
peine, par-ci par-là, une maison en ruines sur laquelle quelque
vengeance accidentelle s’était exercée. Mais depuis la fuite générale
en septembre 1914 ces villages avaient été abandonnés, et n’étaient plus
occupés que par les troupes. De Montmirail à Châlons, tout ce riche pays
n’était plus qu’un désert.
Dès l’arrivée, on se sentait électrisé par l’aspect de Châlons. La
vieille ville resserrée entre le canal et la rivière servait de quartier
général à une armée... non pas à un corps d’armée ou à une division,
mais à une armée complète; et les vieilles rues grises qui se croisent
au pied des tours romanes de Notre-Dame étaient toutes vibrantes
d’activité guerrière. La place où s’élève l’hôtel au nom mirifique de
«Haute-Mère-Dieu» présentait le tableau le plus complet et le plus
vivant qu’il fût possible d’imaginer de la guerre moderne: les canons et
les omnibus automobiles en longues files ne forment pas de groupes
pittoresques comme les cavaliers d’un régiment; le bruit des
motocyclettes crachant la fumée est moins romantique que le hennissement
impatient des chevaux, et le métal des torpédos de course ne brille pas
comme l’acier des casques et des cuirasses. Pourtant, une fois qu’on a
l’œil habitué à la laideur des lignes et à l’uniformité des couleurs du
nouvel appareil guerrier, on découvre tout ce qu’il y a de brillant dans
une pareille scène. C’est le spectacle magnifique de tout ce qui peut se
concentrer d’énergie dans un grand centre guerrier, sans que ce
spectacle évoque encore la douloureuse vision où aboutira, hélas! un peu
plus loin, l’élan de cette superbe énergie.
Et encore, même ici, cette vision ne nous est-elle pas pour longtemps
épargnée; car on ne peut pas traverser Châlons sans rencontrer la longue
procession des éclopés, sinistres épaves revenant du champ de bataille,
sourds, brisés, anéantis, à moitié gelés et paralysés. C’est par
milliers que ces malheureux sont renvoyés du front pour aller se soigner
et se reposer, et on se sent pénétré de tristesse en les voyant se
traîner misérablement, et en rencontrant les regards hébétés de ces yeux
qui ont vu tant de choses que l’on n’ose pas décrire.
Si l’on pouvait ne pas voir les éclopés dans les rues, et les blessés
dans les hôpitaux, Châlons offrirait un spectacle réconfortant. A notre
retour à l’hôtel, l’harmonie grise des automobiles et des uniformes
semblait presque étincelante sous le ciel froid d’hiver. Le va-et-vient
des estafettes affairées, les ordonnances tenant en main les chevaux des
officiers qui se mettaient en selle (car il y a encore des officiers à
cheval), l’arrivée d’élégantes autos remplies de personnages en
uniformes chamarrés de décorations, les innombrables camions gris s’en
allant pour être immédiatement remplacés par d’autres, le passage des
ambulances de la Croix-Rouge, ou des détachements se dirigeant vers le
front--tout cela formait une vision de guerre que l’étranger civil ne
pouvait se lasser de regarder.
Et à l’hôtel, quel encombrement de manteaux de fourrures et de
havresacs! Dans le restaurant, autour des tables, quels groupes
pittoresques et serrés de figures énergiques et bronzées!
Peu de civils peuvent arriver jusqu’à Châlons, et presque toutes les
tables sont occupées par des officiers et des soldats--car, en dehors du
service, il ne semble pas y avoir de distinction de rang dans cette
belle armée démocratique, et un simple pioupiou a le droit de s’offrir
l’ordinaire excellent de la Haute-Mère-Dieu tout comme son colonel.
Le coup d’œil est d’un intérêt sans égal. C’est un travail que d’essayer
de s’y reconnaître dans les uniformes si variés. Après une semaine dans
le voisinage du front on peut constater qu’il n’y a pas deux uniformes
pareils dans l’armée française. Tout diffère: la coupe et la couleur.
Cette question de la couleur a été un sujet de constante discussion pour
les autorités militaires dans les deux dernières années: on voulait
trouver un bleu invisible à distance. Pour s’assurer qu’il n’est pas un
ton qui n’ait été essayé, il suffit de regarder les uniformes que les
soldats portent à présent, variant du gris bleu le plus pâle au bleu
marin le plus sombre. On a l’impression, il faut l’avouer, qu’il
n’existe pas de bleu vraiment invisible, et que les nouvelles teintes
ardoisées tirent l’œil tout autant que le bleu plus franc auquel elles
ont succédé. D’autres couleurs s’ajoutent aussi à la gamme de ces bleus
sans nombre: le rouge coquelicot des tuniques des spahis, et des nuances
moins accusées, tel un certain drap verdâtre qu’on a peut-être fini par
employer parce que les ressources du matériel d’étoffes ont été
temporairement épuisées.