Descendus de la voiture, nous restâmes immobiles un instant au milieu de
la cour, Françoise, Isabelle, Jacques et moi, serrés les uns contre les
autres, un peu gauches et ridicules comme quatre Anglais débarqués. Et
je revois Françoise si gênée sous le regard des paysans, si malheureuse,
qu'elle fit le geste soudain de se réfugier contre l'un de nous.
La porte et le volet de la grande cuisine noire étaient ouverts; mais
personne ne sortit sur la plus haute marche pour nous regarder venir et
nous faire bon accueil. Nous entrâmes, et Meaulnes nous fit asseoir
autour de la table où l'on avait posé une jatte de lait.
Sans nous dire bonjour, ou si bas qu'on ne l'entendit pas, la fermière
entra pour nous servir. Je reconnus cette figure rude et amicale et je
fis un mouvement comme pour aller vers elle. Mais, la tête basse, elle
distribua lentement les assiettes sans vouloir nous jeter un regard et
s'en retourna dans une chambre voisine.
--Vous irez la trouver, m'avait dit Beaulande; vous lui parlerez; mais
vous verrez qu'elle n'est pas commode à prendre.
Je la trouvai près d'une croisée basse, à rideaux rouges, à demi
obstruée par les reines-marguerites d'un profond jardin vert. Elle
cousait avec obstination, et je vis bien, tout de suite, que je ne la
«prendrais» pas.
Lorsqu'elle leva la tête enfin, pour me répondre, ce n'était plus cette
femme paisible, ni ce visage confiant de la paysanne qui me souriait
jadis, mais une pauvre figure affolée et ruinée, que battait une mèche
de cheveux gris sortis de sa coiffure; et elle me parlait de sa forte
voix campagnarde, comme si elle se fût adressée à une troupe de gens
ameutés contre elle. Immobile, mais soulevant la tête, à chaque mot,
elle me jetait amèrement des reproches:
--Qui donc s'occupera de ses affaires? disait-elle, et qui donc
raccommodera son linge?... C'est-il vous qui le soignerez s'il est
malade!... Si loin que ça de chez nous, à cent dix lieues, jamais il ne
s'habituera! On n'ira jamais le voir... Ecrire des lettres? Je ne sais
pas lire et je ne sais pas écrire!
Sans se lasser, elle continuait:
--Jamais on n'avait envoyé nos garçons chez les autres. Jamais on n'en
avait loué un...
Et comme je disais, un peu honteux, que c'était la volonté de son père:
--Un homme qui boit, répondit-elle, et qui est perdu maintenant,
fallait-il l'écouter?
Elle avait laissé son ouvrage. Elle était dressée près de la fenêtre, à
contre-jour, et je la revis un instant comme jadis, lorsque j'étais un
enfant campagnard semblable au petit Claude,--patronne de quatre
servantes et commandant tout un peuple de volailles, haranguant au
milieu de la cour un océan de poulets blancs, jetant avec lenteur de
grandes poignées de mil et poussant un long cri traînant sur la campagne
de midi, qui faisait accourir, tête baissée, là-bas, dans le petit
chemin, deux, trois, quatre... sept poulets en retard!
Beaulande, pendant ce temps, faisait battre en vain les alentours de la
ferme pour trouver l'enfant:
--Il s'est caché, disait-il avec un rire fâché. On ne le tient pas!
Jusqu'à notre départ, en effet, le petit Beaulande resta perdu, soit que
les valets de ferme fussent de connivence avec lui, soit plutôt qu'il
fût enfoncé dans une de ces cachettes que, seuls, connaissent les
enfants des domaines, au creux d'une meule de paille ou dans un trou au
bord de la rivière.
Peut-être, plein d'une révolte silencieuse et entêtée, resterait-il là
deux jours sans manger et sans bouger, comme cette fois où le maître
d'école l'avait injustement battu. Peut-être, tout près de nous, dans un
coin du grand domaine complice, regardait-il partir, avec rancune et
moquerie, notre petite troupe déçue, et, dès que nous aurions tourné
dans le chemin, le verrait-on, mêlé soudain au groupe des valets,
travailler sans rien dire.
*
* *
Aux premières grandes pluies d'octobre, nous avons quitté la Colombière.
De grand matin, tandis que les fougères des talus dégouttaient dans le
brouillard, nous sommes passés à pied devant les Chevris, pour aller
prendre le train.
De loin, nous entendions chanter, dans une grande terre voisine de la
route, et nous nous sommes arrêtés un instant, pour écouter en silence.
Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne peut jamais dire
s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui est comme la
conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver, dans la
solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente et
traînante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si désespéré d'être
seul.
C'était Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander
lentement son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit
un bruit de chaînes. Il vint à nous:
--Le petit est parti depuis le début de la semaine, dit-il. On a fini
par le décider. Seulement, voilà, les nouvelles sont mauvaises, ce
matin.
Il chercha sous sa blouse, dans sa ceinture, une lettre pliée, qu'il me
tendit. L'enfant écrivait qu'il ne pourrait jamais s'habituer, que les
autres l'avaient battu et qu'il voulait revenir, «parce que, disait-il,
mon père est à la charrue, maintenant, et je suis sûr qu'il a besoin de
moi.»
--J'avais fait cela pour son bien, nous dit Beaulande en baissant la
tête. J'ai eu tort, il faut croire... J'ai bien caché la lettre à la
maison, mais la maîtresse a l'air de se douter de quelque chose.
Le train était annoncé. Nous entendions, dans la vallée, la cloche de la
petite gare. Il nous fallut quitter Beaulande et reprendre notre route,
après l'avoir consolé tant bien que mal. Longtemps nous avons ignoré ce
qui s'était passé à la ferme des Chevris après notre départ, et c'est
Jean Meaulnes qui, l'autre jour, m'a conté ce qui suit.
*
* *
Le soir même, à la tombée de la nuit, il y avait eu, dans une étable,
entre le fermier et sa femme, une de ces disputes autour desquelles tout
le monde s'écarte parce qu'elles sont rares et terribles. Elles rompent
l'accord silencieux de la ferme et l'ordre établi. On ne sait plus qui
est le maître. Et la servante, qui obéit d'ordinaire à la femme, craint
de passer auprès du fermier.
On avait connu déjà cette sorte d'angoisse, lorsque le frère de
Beaulande, devenu fou, errait chaque nuit autour du domaine, pour mettre
le feu aux meules de paille, et, récemment encore, quand une des
servantes avait raconté que Beaulande rôdait autour d'elle.
Ce soir-là, comme alors, il y eut donc, au coeur de la ferme, un grand
désordre silencieux. Le berger, voyant la fermière toute tremblante,
avait voulu l'aider. Il avait oublié de faire rentrer ses moutons, qui
étaient restés longtemps serrés les uns contre les autres, à bêler dans
la cour. Enfin, la plus vieille des servantes elle-même était entrée,
toute pensive, dans l'écurie aux juments, pour traire les vaches, et
Beaulande lui avait demandé rudement ce qu'elle venait faire là...
Elle en était restée troublée. C'était elle qui, chaque matin, ou plutôt
chaque nuit, vers trois heures, se levait la première pour mettre l'eau
de la soupe sur le feu. Sitôt éveillée, elle se leva cette nuit-là,
comme d'habitude, cassa du bois et remplit d'eau la marmite. C'est alors
qu'accroupie, la tête basse, réfléchissant devant l'eau qui commençait à
tourner et à chanter, elle entendit sonner les douze coups de minuit...
Elle s'était levée trois heures trop tôt.
Son ouvrage était trop avancé pour qu'elle pût songer à se remettre au
lit. Pour passer le temps, elle voulut faire, un falot à la main, une
ronde dans le domaine. Il tombait une pluie froide, et sa lanterne
s'éteignit deux fois. Elle s'obstina, sans savoir pourquoi, et entrant
dans l'écurie chaude où les juments, debout sur leurs quatre pieds,
dormaient, la vieille femme, inquiète, leva sa lanterne et la fit
tourner à la hauteur de ses yeux. La jument blanche n'y était plus. Ni,
dans la remise, la vieille basse voiture bourbonnaise.
Elle comprit tout de suite que la fermière s'était enfuie. Et elle se
mit à marmotter quelque chose tout bas.
Elle éveilla le fermier, qui courut appeler Jean Meaulnes, son voisin,
et longtemps, tous les deux, ils cherchèrent dans la boue, à la lueur du
falot, les traces des roues que la pluie avait effacées.
Durant deux jours, ce furent, dans les environs, des recherches vaines.
Beaulande, accablé, ne disait rien. De temps à autre, seulement, il
répétait les mêmes phrases:
--Elle est perdue, ma femme. Elle ne peut pas se retrouver. Elle ne
connaît pas les routes. Elle est perdue dans les marnières...
*
* *
Le troisième jour, de grand matin, Jean Meaulnes, qui devait partir,
avec le fermier, pour continuer à battre la contrée, s'éveilla dans sa
chambre aux poutres basses. Il se retourna sur sa couche. Dans la
fenêtre obscure, comme dans un vitrail, s'allumaient les rouges, les
jaunes et les bleus profonds du soleil levant.
Une petite pluie vint mouiller la vitre.
Il s'habilla silencieusement et descendit l'escalier. Il faisait jour,
déjà. Mais c'était le jour bas du grand matin, ce jour pâle et précis
comme un clair de lune, dans lequel il semble que toutes les choses
soient posées comme des décors avant que la vie réelle ne commence.
Il sortit. La petite grille de l'école grinça et se referma lourdement.
On entendit, dans le hameau, le cri d'un coq. Puis tout redevint
silencieux et immobile.
Meaulnes s'engagea dans la courte allée qui menait chez les Beaulande.
Il écoutait son pas égal, le seul bruit de cette heure, et, sourdement,
profondément, le battement de son coeur, lorsque, levant la tête, à dix
pas devant lui, il aperçut, devant les barrières blanches, une voiture
arrêtée.
Il se dit, presque à mi-voix:
--On dirait Claude Beaulande et sa mère...
Sur le siège, en effet, une femme en bonnet blanc, penchée, semblait
guetter dans la cour quelqu'un qui vînt lui ouvrir. Le petit Claude, à
côté d'elle, un vieux chapeau de paille noircie abaissé sur les yeux,
grelottait.
La jument, la tête tombée entre les pattes de devant, paraissait
fatiguée comme si elle eût voyagé toute la nuit. La lanterne, encore
allumée, jetait sur la croupe de la bête une lueur étrange. Et une fine
petite pluie continuait à tomber, qui faisait briller vaguement la
paille étalée sous les pieds des voyageurs.
Au moment où Meaulnes allait interpeller la femme, quelqu'un, de
l'intérieur, ouvrit les grandes barrières, et la voiture, en cahotant,
pénétra dans la cour.
Tandis que le valet de ferme commençait à dételer la jument, la femme et
l'enfant descendirent lentement et à reculons, à la façon des paysans,
et la mère Beaulande alla cogner au volet de la porte.
On entendit, à l'intérieur, la servante s'approcher en traînant ses
sabots; elle ouvrit le volet d'abord, puis la porte:
--Salut, maîtresse, dit-elle d'une voix basse et étranglée. Vous l'avez
donc ramené?
--Il a bien fallu, répondit l'autre simplement. Puis elle s'en alla, au
fond de la chambre, dans l'obscurité, changer de robe pour le travail du
jour.
La pluie avait cessé. Le village s'éveillait. Sur la côte sonnait, à
toute volée, comme au matin d'une fête, la messe de sept heures.
PORTRAIT
Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords...;
de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se
reprocher; du péché sans avoir péché; et que ce sont les plus
profonds et les plus ineffaçables.
CHARLES PÉGUY.
Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où
j'ai préparé--dix mois--le concours de l'Ecole Navale. Il devait être
fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pélerine
trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux
énormes mains gourdes et gonflées.
Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps
d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa
laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts et la
bouche avancée, comme un poisson; des cheveux sans couleur qu'il lissait
avec sa main lorsqu'il était perplexe...
J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce
lycée où j'arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie
d'entrer. C'était une dizaine d'anciens mousses de «La Bretagne»,
grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils
ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets: La Bique,
_Coachman_, Peau-de-Chat... Et lorsque, pour la première fois, je
m'adressai poliment à Davy: «Dis donc, Davy, s'il te plaît...» il me
regarda d'un oeil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage
qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement:
--On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.
Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.
Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un
groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques,
avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il
semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus
malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués
qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres...
Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application
fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition,
française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha.
Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne; et nous
causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il
avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de
marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de
jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même
avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait
une façon de hocher la tête et de souffler du nez... Pourtant je lui ai
connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de
gaucherie; il faisait l'aimable, le plaisant; il disait de petites
phrases bêtes qui le rendaient tout à fait ridicule.
De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de
Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous
ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à
l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces
mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon
inquiétude et pour mon regret...
Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on
nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était
une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil
n'y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais
sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la
tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant
et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.
Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée
dans le creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de
long en large sous le préau; les autres s'entassaient auprès d'un
portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente
qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les
jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer
qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois,
contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de
quelqu'un qui s'éloignait...
Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente... Il
y avait parfois de brusques réveils de cette torpeur, une poussée, de
grandes tapes. «La Bique» interpellait «Peau-de-Chat». Des rires. On
faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous
couraient après... Puis, lentement, les uns après les autres ils
venaient se rasseoir.
C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je
découvris, dans une anthologie, une page de _Dominique_:
La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée
depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an
pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour
du collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls
dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je
vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son
monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des
ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine
poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme
un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux
déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient
autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline
dont Madeleine était enveloppée... etc.
Jusqu'à ce passage, que je cite aujourd'hui par coeur:
... Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne
en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je
ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle
était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait
légèrement. Elle essaya, je crois, de me dire:
«Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou «c'est très bien».
Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme
d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme volontaire de jeune
femme timide... Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai
jamais su.
Lecture comme une longue épingle fine enfoncée dans le coeur de
l'adolescent que j'étais... Je ne pus supporter de la garder pour moi
seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la
page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les
mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il semblait
grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis: «Tiens, lis donc ça!» Il
lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé: son visage
n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne
indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main
sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant:
--Voilà, voilà ce qui arrive!...
Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils déformés par ce que je sais
maintenant: il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses
habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe
des externes «pour voir ce que nous disions». Je le vis s'appliquer à
des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de
rôle, à la fin des classes de français; et les anciens mousses, qui
n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions,
méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire.
Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'échec fut
complet. Il s'efforçait de lire avec naturel; c'est-à-dire qu'il donnait
aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une conversation; il faisait
disparaître tous les _e_ muets avec tant de hâte et tant de gêne que le
souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir,
au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit à contrefaire soudain
sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distribuant
au hasard des bourrades et des coups de pied.
A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B.
J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville,
lorsque je rencontrai Davy, désoeuvré comme moi, qui me proposa de
descendre vers la Place du Vieux-Port, où l'on achevait de monter le
cirque américain.
Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère
semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages
exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin
de l'oeil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que
nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires immenses,
montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée.
Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient; un grand diable
vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un
petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute
de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches
alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans
des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et
toujours le même.
Il était près de onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers
la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un
long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de
cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le
désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler
l'eau du ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi,
lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous
découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec
curiosité... C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure,
qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos,
une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou
délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa
chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un
jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir
découverte avec une lunette d'approche.
Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda
fixement une seconde et leva la main comme pour me dire: Ne fais pas de
bruit... Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous
partîmes tous les deux à pas de loup.
C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes
souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de
cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens
des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains
ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la
rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce
devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que
nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça
fièrement:
--Vous savez? J'ai été raccrochée par deux officiers!...
Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit:
--Eh bien! Si jamais j'arrive officier, c'est pas encore après toi que
je courrai!
Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire: «Nous
savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons...»
Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne
le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux
anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et
cette coupure d'un journal récent:
Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans,
embarqué à bord du croiseur X, s'est tiré, ce matin, un coup de
revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par
le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son père une
lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à
B., tenta de mettre fin à ses jours.
Il eut la boîte crânienne traversée.
Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime.
Qui eût jamais pensé cela de Davy! Personne ne comprend. Il avait si
bien réussi. Il était si fier. Il avait dit: «Maintenant que je suis
reçu, je me fous de tout!» Son frère voulait arriver comme lui. Ses
parents ne faisaient rien sans le consulter...
Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins
l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la
sciure de bois.
Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et
la plus honnête: Une jeune fille qu'il voulait épouser. _Il l'avait
aperçue_, disent-ils, _pendant un congé, dans le pays de ses parents_.
J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée
bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la
balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du
jardin... Ah: dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand
désespoir qui t'a gonflé le coeur!