Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant... Il se

trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela

_Dominique_; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la

jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était

tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque

où je l'avais inconsidérément mené. Je n'étais pas là pour l'encourager,

pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa

m'écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans

réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne...

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE

L'après-midi commença mal. Sur une pente couverte de bruyères, elle

voulut par jeu, tant elle se sentait enivrée de bonheur, se laisser

dérouler en poussant de petits cris; mais le vent s'engouffra dans sa

robe et lui découvrit les jambes. Meaulnes l'avertit rudement. Elle

tourna deux ou trois fois encore, en essayant vainement d'aplatir à deux

mains l'étoffe ballonnée; puis elle se redressa, toute pâle, sa gaieté

finie, et elle descendit la pente en disant:

«Je sais bien, je sais bien que je ne peux plus faire l'enfant...»

On entendait à quelque distance, derrière les genévriers, une dispute

basse, assourdie, entre leurs amis, le mari et la femme. La soirée avait

un goût amer, le goût d'un tel ennui que l'amour même ne le pouvait

distraire... Les deux voix s'éloignèrent, âpres, désespérées, chargées

de reproches. Meaulnes et Annette restèrent seuls.

A mi-côte, ils avaient découvert une sorte de cachette entre des

branches basses et des genévriers. Etendu sur l'herbe, Meaulnes

regardait pensivement Annette assise qui s'inclinait vers lui pour lui

parler. C'était un jour semblable à bien des jours pluvieux, où seul à

travers la campagne, il avait imaginé près de lui son amour abrité sous

les branches. Aujourd'hui comme alors le vent portait des gouttes de

pluie et le temps était bas. Aujourd'hui comme alors, couché sur l'herbe

humide, il se sentait mal satisfait et désolé; et il regardait sans joie

ce pauvre visage de femme que le reflet vert de la lumière basse

éclairait durement.

Annette, elle, parlait de son amour: «Je voudrais, disait-elle, vous

donner quelque chose; quelque chose qui soit plus que tout, plus lourd

que tout, plus important que tout. Ce serait mieux que mon corps. Ce

serait tout mon amour. Je cherche...» Et à la fin, en le regardant

fixement, d'un air anxieux et coupable, elle sortit de la poche de sa

jupe un paquet de lettres tachées de sang qu'elle lui tendit.

Ils marchaient maintenant sur une route étroite, entre les pâquerettes

et les foins qu'éclairait obliquement le soleil de cinq heures. Meaulnes

lisait sans rien dire. Pour la première fois, il regardait de près le

passé d'Annette auquel il s'était efforcé jusqu'ici de ne jamais songer.

Il y avait sur ces feuilles jaunies l'histoire de tout un amour

misérable et charnel; depuis les premiers billets de rendez-vous jusqu'à

la longue lettre ensanglantée, qu'on avait trouvée sur cet homme, quand

il s'était tué, au retour de Saïgon.

Meaulnes feuilletait... Le grand enfant chaste qu'il était resté malgré

tout n'avait pas imaginé cette impureté. C'était, à cette page, un

détail précis comme un soufflet; à cette autre une caresse qui lui

salissait son amour... Une révolte l'aveuglait. Il avait ce visage

immobile, affreusement calme, avec de petits frémissements sous les

yeux,--cette expression de douleur intense et de colère, qu'on lui avait

vus à la Colombière, un soir où un fermier qu'il aimait beaucoup l'avait

attendu pour l'insulter.

Annette, atterrée, voulut s'excuser, expliquer, et ne fit qu'exaspérer

sa douleur. Il lui jeta le paquet de lettres, sans répondre, et, coupant

à travers champs, se dirigea vers le village en haut de la côte. Elle

voulut l'accompagner, lui prendre la main, mais il la repoussa

brutalement.

«Allez-vous en. Laissez-moi».

Là-bas, dans la vallée, au tournant de la route, trois paysans qui

rentraient au village regardaient ce couple soudain séparé, cette femme

qui suivait craintivement, de loin, un jeune homme qui ne se retournait

pas.

En montant à travers un grand pré fauché, il regarda en arrière, au

moment même où Annette se cachait derrière un tas de foin. Sans doute

elle s'était dit: «Il me croira perdue et il sera bien forcé de me

chercher». Elle dut attendre là, le coeur battant, une longue minute;

puis il lui fallut sortir de sa cachette et renoncer à son pauvre jeu,

puisque François se donnait l'air de n'y avoir pas pris garde.

Cependant il se sentait pour celle qu'il punissait ainsi une pitié

affreuse. C'était là son plus dangereux défaut: le mal qu'il faisait à

ceux qu'il aimait lui inspirait tant de douloureux remords et de pitié

qu'il lui semblait se châtier lui-même, en les faisant souffrir. Sa

propre cruauté devenait ainsi comme une pénitence qu'il s'infligeait.

Bien des fois, il avait poursuivi sa mère ou son ami le plus aimé de

reproches si sanglants, si déchirants qu'il était lui-même prêt à

éclater en sanglots. C'est alors qu'il souffrait. C'est alors qu'il

était bien puni. Et c'est alors qu'il était impitoyable...

Annette marchait, à présent, dans un contrebas, parallèlement à lui.

D'un geste mol et méprisant, il se mit à lui lancer, tout en avançant,

de la terre durcie qu'elle prit pour des cailloux. Il semblait la

choisir pour cible simplement parce qu'elle se trouvait là comme une

chose qu'on a jetée, dont personne ne veut plus. Puis il parut se piquer

au jeu. On eût dit, à la fin, qu'il cherchait à l'atteindre par dégoût,

pour se venger du dégoût qu'elle lui inspirait... Annette, cependant, ne

s'arrêtait pas de grimper péniblement la colline. Elle, si peureuse,

elle ne cherchait pas à éviter les coups. Mais, par instants, elle

tournait un peu sa figure toute pâle et regardait de côté celui qui lui

lançait des pierres.

Elle s'engagea enfin dans un sentier qui conduisait chez Sylvestre,

tandis que Meaulnes traversait un pré où des petites filles cueillaient

des fleurs. Elles s'arrêtèrent un instant et levèrent la tête pour lui

dire, tout affairées: «C'est pour votre dame, Monsieur...»

Une fois rentré, il écouta longtemps leur amie qui causait paisiblement

dans une salle voisine. Il songeait: «Nous allons partir. Je veux partir

demain matin, ce soir». Puis il se fit dans la salle à côté un brusque

silence, et Mme Sylvestre, effrayée, vint lui dire qu'Annette était

évanouie.

Il la trouva assise auprès d'une fenêtre, la tête tombée, toute blanche.

Quand on l'eut déshabillée et couchée dans le petit lit de fer, elle se

prit à dire en grelottant: «Je suis un petit chien. Je suis un petit

chien; un pauvre petit chien malade». Et Meaulnes fut le seul à

comprendre pourquoi elle disait cela.

Il lui expliqua tout bas qu'il ne lui avait pas jeté des pierres. Elle

ne répondit pas. Et vainement il tenta de la réchauffer en la couvrant

d'oreillers. Elle restait glacée, immobile. Et seul, le vieux Sylvestre,

en lui frottant les mains, parvint à lui donner un peu de chaleur, parce

qu'il était, ce soir-là, son seul ami.

A la tombée de la nuit, on vint dire à Meaulnes qui dînait rapidement

qu'Annette avait peur et le réclamait. Très tard, assis auprès d'elle,

il lui tint compagnie en silence. Puis il se coucha.

Pour la première fois ils passaient la nuit dans cette grande cellule.

Ils se trouvaient enfoncés dans le lit étroit de la religieuse, tous les

deux, le garçon et la fille, le mari et la femme. Malgré leurs griefs,

leurs corps, comme ceux de deux amants, étaient, dans l'obscurité,

serrés l'un contre l'autre. Et le drame recommença, plus secret, plus

pénible que la dispute de l'après-midi. Ils ne se parlaient pas.

Annette, sur le point de s'endormir, disait de temps à autre, d'une voix

basse et brève: «François!» et cela ressemblait à la fois à un appel

bien tendre et à un cri de frayeur involontaire. Meaulnes, pour la

calmer, lui serrait le bras, sans répondre.

Une odeur, aigre d'abord, puis fade et écoeurante, montait du corps

immobile d'Annette et s'épaississait entre les rideaux,--odeur de sang

corrompu, de femme malade... Meaulnes, éveillé, ne savait plus

maintenant si son dégoût était pour cette misère, cette misère physique

qui soulevait le coeur, ou pour les amours coupables de sa compagne.

«Je vais me lever, dit-il soudain, en se dressant sur un coude».

Annette comprit. D'un ton de lassitude infinie, elle dit:

«C'est moi qui me lèverai. Voyez, vous ne pouvez pas souffrir une femme

auprès de vous. Vous ne pouvez pas endurer une femme...»

Il hésita un instant, puis il la retint:

«Ah! misère, misère, dit-il d'une voix sourde. Tu sais bien que je

t'aime; que je t'aime, femme! que je t'aime, pauvre femme!...»

Et il serrait contre lui avec fureur l'enfant malade et effrayée.

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

POÈMES

Ils sont tous inédits.

L'ONDÉE et CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE sont datés d'Avril 1905.

À TRAVERS LES ÉTÉS accompagnait une lettre du 23 Juillet 1905.

CHANT DE ROUTE est daté d'Août 1905.

SOUS CE TIÈDE RESTANT est du 2 Septembre 1905.

PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE est aussi de 1905.

ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE... de Janvier 1906.

DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE À LA FERME d'Août 1906.

PROSES

LE CORPS DE LA FEMME est le premier essai d'Alain-Fournier qui ait

trouvé un éditeur. Il a paru dans la _Grande Revue_, dirigée alors par

M. Jacques Rouché, dans le numéro du 25 Décembre 1907.

DANS LE TOUT PETIT JARDIN EN PENTE (inédit) est un fragment du _Pays

sans nom_, daté de Mai 1909.

MADELEINE fut écrit à Mirande en Juillet-Août 1909 et a été publié après

la mort d'Alain-Fournier dans la _Grande Revue_ de Juin 1915.

LA PARTIE DE PLAISIR a été publiée dans _Schéhérazade_ à une date que

nous n'avons pu retrouver, mais qui doit être 1909.

LES TROIS PROSES sont de Septembre 1909. La dernière seule: L'AMOUR

CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS a paru dans _l'Occident_ de Janvier 1910.

LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE a paru dans la _Grande Revue_ du

10 Août 1910.

LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE dans la _Grande Revue_ du 25 Mars 1911.

PORTRAIT dans la _Nouvelle Revue Française_ du 1er Septembre 1911.

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE est un chapitre inédit du _Grand

Meaulnes_. Le manuscrit porte de la main d'Alain-Fournier la mention:

_Mis au net_.

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION 11

PREMIÈRE PARTIE

POÈMES 91

L'ONDÉE 93

CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE 95

A TRAVERS LES ÉTÉS 99

CHANT DE LA ROUTE 103

SOUS CE TIÈDE RESTANT 107

PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE 111

ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE 113

DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE 117

DEUXIÈME PARTIE

PROSES 123

LE CORPS DE LA FEMME 125

DANS LE TOUT PETIT JARDIN 137

MADELEINE 141

LA PARTIE DE PLAISIR 155

TROIS PROSES:

I. --GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR 159

II. --GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR 163

III.--L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS 167

LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE 171

LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE 181

PORTRAIT 199

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE 211

_ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 13 MARS 1924 PAR L. PETITBARAT SAINT-OUEN-L'AUMONE

(S.-&-O.)_

Imprimé et publié en conformité d'une licence décernée par le

Commissaire des Brevets, sous le régime de l'Arrêté exceptionnel sur les

brevets, les dessins de fabrique, le droit d'auteur et les marques de

commerce (1939).

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

_LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE_

Revue mensuelle de Littérature et de Critique

Directeur: Jacques RIVIÈRE--Secrétaire: Jean PAULHAN

_Paraît le 1er de chaque mois_

Par la qualité des oeuvres et des auteurs qu'elle révèle au public

lettré, par le souci constant d'éclairer les aspects nouveaux de la

pensée et de l'art, par l'exacte information critique de ses chroniques,

_LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE_

apporte également toute son attention à suivre de très près les

questions de politique, surtout extérieure, et les articles publiés par

elle ces dernières années, et dont nous donnons la liste ci-dessous,

n'ont rien perdu de leur actualité:

JACQUES RIVIÈRE.--Notes sur un événement politique. (Mai 1921)

JACQUES RIVIÈRE.--Les dangers d'une politique conséquente. (Juillet

1922)

JEAN SCHLUMBERGER.--Le sommeil de l'esprit critique. (Mars 1923)

JACQUES RIVIÈRE.--Pour une entente économique avec l'Allemagne. (Mai

1923)

PIERRE DE LANUX.--Intelligence et démocratie. (Mars 1924)

ALFRED FABRE-LUCE.--Sur l'idée de Victoire. (Mai 1924)

CONDITIONS DE L'ABONNEMENT

ÉDITION ORDINAIRE

FRANCE : UN AN... 38 FR.--SIX MOIS... 20 FR.

AUTRES PAYS: UN AN... 45 FR.--SIX MOIS... 24 FR.

ÉDITION DE LUXE

UN AN: FRANCE... 75 FR.--AUTRES PAYS... 90 FR.

PRIX DE VENTE AU NUMÉRO

FRANCE... 4 FR.--AUTRES PAYS... 4 FR. 50

Téléph.: FLEURUS 12-27--Compte ch. postal 169-33

Adresse: 3, rue de Grenelle, Paris (6e)

Adresse télégr. ENEREFENE-PARIS

Reg. du Com. Seine, no 35,806

_Distributeurs au Canada_:

EDITIONS BERNARD VALIQUETTE

Case postale 26--Station H--Montréal.

End of Project Gutenberg's Miracles, by Alain-Fournier and Jacques Rivière

Miracles avec une introduction de Jacques Rivière · 第 9 / 9 段