d'hommes aveugles. Aux bords de l'horizon, la lueur de toutes les
étoiles qui sont de l'autre côté nous fait, depuis deux heures, croire à
la fin de la nuit. Je pense marcher dans l'eau, tant il me faut lutter
pour avancer. A chaque pas, je bute du genou contre l'obscurité. Si je
veux savoir ce que j'ai devant moi, j'étends la main. Je ne vois pas mes
pieds, j'entends leur bruit pénible et lent, que double le battement de
mon coeur. Tout est malaisé! La pensée même est empêtrée dans ce paysage
invisible. Seule, une vanité me reste, comme une petite flamme
misérable: «De tous les hommes qui geignent ici, me dis-je, je suis le
seul à connaître notre mal, qui est l'attente du jour.» Alors s'élève,
comme un reproche, la voix de mon frère qui marchait près de moi dans la
nuit. J'entends, comme un bâillement, comme s'il demandait grâce, Bertie
le paysan m'appeler et dire: «Ho! qu'il me tarde qu'il fasse jour!»
III
L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS
L'amour par les longues soirées pluvieuses, cherche les lieux
abandonnés.
Nous avons suivi ce chemin d'herbe qui s'en allait je ne sais où dans le
dimanche de septembre. Il nous a conduits sur la hauteur où s'amassait
la pluie comme une blanche forêt perdue. C'est là, dans une vigne
terreuse et noircie, que me précédait mon amour. Je regardais avec
compassion sous la soie mouillée ses épaules transparues, et sa main en
arrière, selon le geste de son écharpe fauve et trempée, disant: «encore
plus loin! Plus perdus encore!»
Nous avons trouvé ce bosquet désert avec de grands arceaux de fer
tombés, vestiges d'une tonnelle. On découvrait une ville au loin qui
fumait de pluie dans la vallée. Visages humains, qui regardiez derrière
les fenêtres, que les heures étaient lentes à passer devant vous dans
les rues, et monotone à vos oreilles la sonnerie régulière de l'eau dans
le chenal--auprès de la soirée errante dans les avenues de notre réduit
de feuillage! Nous nous sommes jeté de la pluie à la figure et nous nous
sommes grisés à son goût profond. Nous sommes montés dans les branches,
jusqu'à mouiller nos têtes dans le grand lac du ciel agité par le vent.
La plus haute branche, où nous étions assis, a craqué, et nous sommes
tombés tous deux avec une cascade de feuilles et de rire, comme au
printemps deux oiseaux empêtrés d'amour. Et parfois vous aviez ce geste
sauvage, amour, d'écarter, avec les cheveux, de vos yeux, les branches
de la tonnelle, pour que le jour prolongeât dans notre domaine les
chevauchées sur les chemins indéfinis, les rencontres coupables, les
attentes à la grille, et les fêtes mystérieuses que vous donnent la
pluie, le vent et les espaces perdus.
Mais pour le soir qui va venir, amour, nous cherchons une maison.
Dans la vigne, nous avons longtemps secoué la porte du refuge, en nous
serrant sur le seuil pour nous tenir à l'abri, ainsi que deux perdrix
mouillées. Nous entendions à nos coups répondre sourdement la voix de
l'obscurité enfermée. Derrière la porte il y avait, pour nous, de la
paille où nous enfouir dans la poussière lourde et l'ombre de juillet
moissonné; des fruits traînant sur des claies avec l'odeur de grands
jardins pourris où sombrent pour la dernière fois les amants attardés;
dans un coin des sarments noircis, avec de vieilles choses, amour, qu'en
vain vous auriez voulu reconnaître; et, vers le soir, dans la cheminée
délabrée, nous aurions fait prendre un grand feu de bois mort, dont la
chaleur obscure aurait, le reste de la nuit, réchauffé vos pieds nus
dans ses mains.
«Quelqu'un» avait la clef de ce refuge, et nous avons continué d'errer.
Aucun domaine terrestre, amour, ne vous a paru suffisamment déserté! Ni,
dans la forêt, le rendez-vous de chasse comme une borne muette au
carrefour de huit chemins égarés; ni même, au tournant le plus lointain
de la route, cette chapelle rouillée sous les branchages funèbres...
Mais le lieu même de notre amour, ce fut, par la nuit d'automne où nous
dûmes nous déprendre, cette cour abandonnée sous la pluie, dont elle
m'ouvrit secrètement la porte. Sur le seuil où elle m'appela tout bas,
je ne pus distinguer la forme de son corps; et des jardins épais où nous
entrâmes à tâtons, je ne connaîtrai jamais le visage réel. «Touchez,
disait-elle, en appuyant sur mes yeux sa chevelure, comme mes cheveux
sont mouillés!» Autour de nous ruisselaient immensément les profondes
forêts nocturnes. Et je baisais sur cette face invisible que jamais plus
je ne devais revoir la saveur même de la nuit. Un instant, elle enfonça
dans mes manches, contre la chaleur de mes bras, ses mains fines et
froides, caresse triste qu'elle aimait. Perdus pour les hommes et pour
nous-mêmes, pareils à deux noyés confondus qui flottent dans la nuit,
ah! nous avions trouvé le désert où déployer enfin comme une tente notre
royaume sans nom. Au seuil de l'abandon sans retour, vous me disiez,
amour, dont la tête encore roule sur mon épaule, avec cette voix plus
sourde que le désespoir: «Jamais!... il n'y aura jamais de fin!
Eternellement, nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche,
ainsi que deux enfants qu'on a mis à dormir ensemble, la veille d'un
grand bonheur, dans une maison inconnue;--et la voix de la forêt qui
déferle jusqu'à la vitre illuminée se mêle à leurs paroles...»
LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE
Deux dames sont en visite, chez Madame Meillant, dans une maison isolée,
à la sortie du village. C'est le début d'une longue soirée de février.
Depuis ce matin, comme une troupe d'hommes refoulés qui mettra tout le
jour à s'écouler, le vent passe, chargé de neige. A la fenêtre basse,
qui donne sur le jardin, les branches secouées d'un rosier sans feuilles
battent la vitre, par instants.
Dans leur salon fermé, comme dans une barque amarrée au milieu du
courant, ces femmes parlent du temps. Ce sont trois jeunes dames, les
plus pauvres du bourg. Madame Henry, la plus jeune, est celle qui a sa
joue contre la fenêtre. La lumière du dehors, qui rejaillit sur l'appui
mouillé de la croisée, vient doucement, dans l'ombre du salon, dessiner
son profil.
«Quand ma soeur était petite, dit-elle, son grand désir était d'aller
dehors par ces temps de grand vent et de neige. Maintenant encore, quand
la neige se pose sur toutes les choses de la plaine, ou lorsqu'il pleut
indéfiniment jusqu'au bout des paysages, elle voudrait être à la place
du mécanicien qui voyage au milieu de l'averse, enfermé dans sa maison
de vitres...
--Que fait-elle donc aujourd'hui? Pourquoi n'est-elle pas venue?
--Elle est restée chez nous. Elle achève sa toilette. Depuis longtemps,
nous y travaillons chaque soir. Si vous saviez comme elle sera belle!»
Avec quel amour craintif, elle parle de cette petite soeur romanesque!
Comme elle se rappelle précieusement ses moindres mots d'enfant!
Pourtant il s'agit d'une jeune fille qui a couru déjà plus d'une
aventure coupable. Madame Henry a tout caché. Sur cette figure très
pâle, que l'ombre des joues creusées amincit, on n'imagine pas sans
souffrance la rougeur que ces histoires ont dû faire monter. Cependant,
à cette heure, elle parle cérémonieusement de sa soeur Marie, comme
d'une enfant dont on n'a jamais rien dit.
Les autres lui répondent avec cette science très chaste que possèdent
les jeunes femmes pour parler des jeunes filles. Et leur conversation se
poursuit avec cette même réserve. Elles parlent de toutes choses ainsi.
Le monde, tel que le décrivent leurs paroles, est fait de convenances et
de pureté... Il y a par instants de grands silences, pleins de toutes
les peines, de toute la pauvreté qu'il ne faut pas dire: alors, on
entend s'évanouir au loin la rumeur amère du grand vent chassé.
Ce soir-là, Madame Henry s'est mise au piano. Immobiles sur leurs
fauteuils grenats, les dames ont écouté d'abord avec grand respect. Puis
l'une a incliné doucement son visage, comme une femme qui veut qu'on lui
parle tout bas, contre l'oreille: et l'autre, sans y songer, a fait
comme sa compagne. Chante la douce voix complice, et toute misère est
oubliée: les comptes à la chandelle, le dimanche soir, pour la longue
semaine, et l'attente indéfinie dans la salle à manger, lorsque le mari
ne rentre pas et que les enfants, après avoir joué silencieusement,
s'endorment...
La musique parle de promenades, de paradis et de fiançailles: puis elle
se tait, et les dames reprennent plus lentement, tandis que la soirée
s'achève, le récit de leurs souvenirs heureux. Madame Henry se rappelle
la demeure de ses parents, où elles étaient autrefois, avec sa soeur
Marie, par les belles vêpres d'hiver, d'heureuses jeunes filles qui
attendent. Pour les deux autres, Madame Defrance et Madame Meillant, la
vie semble s'être arrêtée à l'époque des fiançailles, des premières
promenades avec leurs maris, qui les emmenaient alors en voiture dans
leurs tournées de marchands à travers les villages,--ou bien, le soir, à
pied par les chemins, les aidaient à sauter les flaques d'eau... Les
pauvres dames sont en visite, et toute misère est oubliée. Il ne reste
plus que, par moments, ce poids sur le coeur.
*
* *
Cependant, près du bourg, devant une maison abandonnée, des gens sont
ameutés. Vers cinq heures, la soeur de Madame Henry est arrivée là, sans
sa toilette neuve: avec une robe presque droite qui la faisait svelte et
flexible comme une baguette de coudrier, avec un grand chapeau noir sous
lequel on la devinait sourire. Elle avait l'intention de tout raconter à
celui qui l'attendait; elle pensait qu'il l'aimerait quand même et qu'il
lui pardonnerait. Mais lui, savait depuis la veille qu'«il n'était pas
le premier»: fou de colère, il a pris avec lui des garçons et des filles
pour aller attendre Marie au rendez-vous, dans la maison inhabitée.
Quand l'enfant est arrivée, on l'a déshabillée et battue, puis enfermée
à clef. Les filles ont ameuté les passants.
On se presse à la fenêtre. L'enfant est blottie dans le coin le plus
noir de la grande pièce vide qu'obscurcit la tombée du jour. Ils ne lui
ont laissé par dérision que son chapeau. De son visage baissé, on
n'aperçoit que le bout du nez. Elle tremble convulsivement comme un
petit chat galeux qu'on assomme à coups de pierres.
Les hommes du café voisin sont sortis, pour venir voir ça. Monsieur
Meillant, légèrement gris, est au premier rang. Il plaisante:
«Si ça continue, dit-il, tout le bourg va être là! Mais il faudrait voir
la tête que va faire sa soeur. Il faut aller la chercher.
--On y est allé, dit la grande fille qui travaille chez la couturière.
Elle n'y est pas. C'est fermé.
--Allez donc chez moi. Elle doit être avec ma femme.»
Alors la grande fille s'en va vers la maison isolée où les dames sont en
visite, escortée d'une bande de gamins. Elle porte sur son bras une robe
salie, droite comme une blouse de nuit.
*
* *
Chez Madame Meillant, les trois femmes crurent entendre une rumeur
lointaine, comme celle d'un grand vent qui s'en va. Elles prêtèrent
l'oreille: mais elles s'étaient si bien accoutumées, durant cette longue
après-midi, à l'atmosphère de leur salon fermé, qu'elles ne purent
distinguer aucun bruit, pas même le tic-tac de la pendule.
«On n'entend plus le balancier, dirent-elles. Est-ce que le mouvement
est arrêté?
--Comme il doit être tard! nous allons partir.
--Je vais vous conduire, dit Madame Meillant.»
Mais, en sortant sur le perron, elles furent comme cet homme qui,
rentrant chez lui le soir, ne retrouva plus sa maison. Elles firent
toutes les trois: «Ah!» Et leur voix sonna aussi claire et aussi étrange
que celle de ma mère, lorsqu'autrefois, ouvrant la porte à une heure
tardive de la nuit, elle découvrait, entré dans notre cour, ainsi qu'une
nappe d'eau glauque étendue, le mystérieux clair de lune. Elles se
demandèrent aussitôt ce qui leur avait fait pousser ce cri: or, il leur
était si facile de parcourir le paysage étalé devant elles, qu'elles se
trouvaient gênées, comme quelqu'un qui n'a plus besoin de sa lanterne
pour sortir dans la nuit claire de lune. Tout poids sur le coeur était
enlevé. Le monde était devenu semblable au paradis que les pauvres dames
en visite s'étaient inventé.
Devant elles, coulait l'avenue qui mène au bourg. Le grand vent avait
cessé d'y gémir et d'y secouer les arbres. On sentait qu'il était passé
dans un autre paysage. Cependant les flocons de neige continuaient à
voleter longtemps avant de se poser: ils voltigeaient autour de la tête
des trois femmes comme une bande d'oiseaux curieux, qui eussent voulu
becqueter leurs visages, ou comme des insectes du soir qu'attire la
lumière des yeux.
«Allons voir au bourg ce qui s'est passé», dit l'une d'elles.
Au bout de l'avenue, il y avait, près de la route, un coude du ruisseau,
où, d'ordinaire, à l'heure de la soupe, des gamins déguenillés
glissaient: on entendait leur cris pointus, à la tombée de la nuit,
comme une sortie de l'école attardée. Cette fois, les femmes
n'entendirent aucun bruit; mais, au tournant, la rivière gelée
s'élargissait comme un fleuve. Partout au loin, c'était l'hiver, mais
l'hiver comme dans les tableaux des Quatre-Saisons qui décorent les
chambres des jeunes filles--l'Hiver, où des patineurs blancs et noirs,
avec de grands foulards qui ondulent au vent, glissent au crépuscule sur
un fond de forêts roses.
«Hâtons-nous de monter au bourg, dirent-elles. Que doivent dire nos
maris?» Mais il n'y avait plus de maris, ce n'étaient plus que des
fiancés. Le premier qu'elles rencontrèrent fut Monsieur Meillant. Il
arrivait en voiture vers le bourg et elles se rangèrent sur
l'accotement. Il fit: «Oh!... là» et la voiture s'arrêta au bord de la
côte qui dominait le village, de telle sorte que les femmes et la
voiture étaient dans l'ombre de la terre, et que, seuls, les naseaux du
cheval semblaient tremper dans le ciel bleu du soir. Monsieur Meillant
parla à sa jeune femme, comme si elle eût été seule, ainsi qu'aux jours
d'autrefois: «Vous voilà bien tard sur la route, Mademoiselle, lui
dit-il. Vous ne voulez pas monter dans ma voiture?» Elle accepta, et ils
s'en allèrent ainsi: lui, tenant les rênes, sa blouse gonflée de vent.
Il ne faisait pas plus froid qu'au mois d'avril. Elle se rappelait son
enfance, les places de village traversées en voiture à la tombée du
jour. Derrière les rideaux des auberges allumées, passaient des ombres
qui n'étaient plus celles des joueurs de billard.
Les deux autres femmes continuèrent leur chemin, le long des haies
déchiquetées dans le haut par la lumière du crépuscule. Telles que la
lune, lorsqu'elle émerge avant la nuit au bord d'un paysage, elles
arrivèrent toutes deux au sommet de la côte. Elles découvrirent alors
les jardins qui entouraient le village, immenses, ainsi qu'elles les
voyaient quand elles étaient petites. Madame Defrance descendit dans ces
jardins où l'attendait son fiancé: il lui tendait la main pour l'aider à
franchir les fossés, et le bras levé de la jeune femme faisait, avec son
corps mince et tendu, comme une ligne de pureté...
Ils disparurent et Madame Henry poursuivit seule son chemin. Elle se
rappela ce vers d'une poésie apprise à l'école:
_Les chemins que le soir emplit de voix lointaines..._
et elle entendit ces voix qu'autrefois elle avait souvent cherché à
entendre: les unes, tout près, plus douces que des fontaines; les autres
là-bas, au bout du chemin qui semblait plonger de l'autre côté de la
terre, dans l'air blanc où montait une étoile.
Elle traversa le bourg sans s'arrêter: d'autres femmes, sur le seuil des
maisons où elles habitaient seules comme des vierges, élevaient,
au-dessus de leurs robes à longs plis et de leur taille haute, leur
enfant premier-né. Elle arriva ainsi à la dernière maison du village,
qui était abandonnée; et elle aperçut debout, derrière la fenêtre,
regardant sur le chemin, une jeune fille. Il y avait, dans l'air et sur
la vitre, cette impalpable fumée bleue qui flotte après la pluie, le
soir, entre toutes choses. On ne voyait que le visage de la jeune fille
et ses mains, appuyées à la vitre. Le reste de son corps disparaissait
dans l'ombre et le reflet vert de sa chambre, comme dans un beau
vêtement. Et les hommes qui arrivaient à l'entrée de ce village,
fatigués de leur vie comme d'une longue journée de peine, se disaient:
«Voici le beau domaine que j'ai vu en rêve une fois... Ah! et voici à la
fenêtre celle que j'ai tant cherchée sur la terre!»
Ils ne savaient pas que cette jeune fille s'appelait Marie ni qu'elle
était nue parce que son amant avait déchiré ses habits.
LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE
Depuis plus de deux semaines j'étais à la campagne, dans le bourg de la
Colombière, avec Jacques, Françoise et Isabelle, et chaque jour Isabelle
disait, en riant au bout de chaque parole:
--La Colombière!... Nous imaginions trois fermes en ruine autour d'un
colombier perché sur une côte, avec des milliers de pigeons qui se
seraient envolés à notre approche... Pas du tout! C'est une petite ville
rouge et blanche alignée proprement sur la route...
--Nous pensions voir des paysans, disait un autre. Il en passe
quelquefois en voiture, qui ne s'arrêtent jamais!
Et moi je répondais:
--Prenez patience. Quelque jour, nous irons ensemble au hameau des
Chevris. Vous verrez: il n'y a qu'une vieille ferme grise derrière des
barrières blanches et la maison d'école où j'ai passé mon enfance, en
pension chez l'instituteur. Je vous ferai connaître Beaulande et sa
femme, les fermiers des Chevris.
--Je n'y compte guère, disait Françoise. Et, soulevant le rideau de la
fenêtre, en se penchant un peu, elle regardait au loin curieusement...
Je regarde où vont les voitures des gens de campagne.
Et elle «regarda» ainsi jusqu'au jour où Jean Meaulnes, le fils du
maître d'école des Chevris, nous écrivit enfin:
*
* *
_«J'irai demain vous chercher en voiture avec Beaulande._
_«Beaulande a bien changé depuis que tu l'as connu. Il boit. Le peu
d'argent qu'il a gagné lui a tourné la tête. Il veut mettre son plus
jeune fils Claude en pension à Paris. Sa femme se désole, le petit n'y
tient guère et Beaulande a pensé à toi pour les convaincre. Car on
parle toujours de toi, ici; on se rappelle le temps où tu passais dans
la cour de la ferme comme un petit seigneur, avec ta blouse noire et
ton grand col blanc._
_La mère Beaulande me répétait l'autre jour: «il y a quinze ans de
cela, mais je le vois encore. Il avait dans les neuf ans. Il
s'appuyait contre un chenet, et il m'a dit tout d'un coup, après
m'avoir longtemps regardée tourner dans la maison:--Madame
Beaulande!--Quoi donc, mon mignon!--Vous êtes bien comme une espèce de
reine!...» Et elle riait encore comme alors, la tête en arrière, d'un
grand rire tranquille._
_«Elle aussi a beaucoup changé, pourtant, et vieilli. On raconte, je
ne sais pourquoi, que la mauvaise conduite de Beaulande lui a dérangé
la tête et qu'elle est un peu folle._
_«Dis bien à Isabelle et à Françoise, pour qu'elles n'aient pas de
déception, que les paysans ne ressemblent guère à ce qu'elles
imaginent, et que, d'ailleurs, personne au monde ne peut se vanter de
les connaître.»_
*
* *
Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous
nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues
grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui
semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.
Puis le chemin monta. Nous commençâmes d'apercevoir entre les haies
interrompues, par delà les terres plus arides et plus grises, tout un
grand paysage liquide.
--De chez nous, disait Beaulande, on découvre par les temps clairs plus
de vingt lieues de pays. Et il appelait un à un par leurs noms ces
villages perdus qui tremblaient à l'extrême horizon.
--Paris est là-bas, dit-il en riant, et d'un geste vague, avec son
fouet, il montrait la vallée qui tournait et se perdait au loin, comme
une lente rivière toute voilée de vapeurs, semée de fermes dans des
bouquets d'arbres, pareilles à des îles bleues.
Il ajouta:
--Le petit va bientôt y partir: les vacances s'achèvent...
Dans ce calme paysage où l'été finissait, un train passa, comme un
regret. Sa fumée blanche monta, tout près de nous, derrière une haie.
Nous l'entendîmes plus loin rouler sur un petit pont, et nous
imaginâmes, là-bas, le ruisseau où cet hiver, entre les roseaux cassants
et gelés, le petit Beaulande ne viendrait plus, silencieusement, en
fraude, tendre ses cordes à poissons.
--Voilà, me dit Françoise, le train qui l'emmènera. Mais pourquoi
veut-on qu'il s'en aille? Et s'il s'ennuie en pension?... Et s'il
regrette sa campagne, comme vous?...
Certes, le petit Beaulande regretterait les longues journées d'hiver aux
Chevris, lorsque, enfermé dans une étude moisie d'un lycée de Paris, il
regarderait la grande pluie de décembre plaquée par le vent sur les
vitres, ou lorsque, prêtant l'oreille à quelque voix perdue de ses
souvenirs, il entendrait seulement monter de la rue le morne cri captif
des raccommodeurs et des marchands d'oiseaux.
Il n'irait plus, les matins de gelée blanche, à sept heures, avec les
autres, attendre devant l'église que le curé sortît de son presbytère en
se frottant les mains, et vînt sonner à la petite cloche les trois coups
du catéchisme.
Avec quel regret il se rappellerait ces lointaines matinées!... En
sortant de l'école, à midi, dans la cuisine de la ferme, il se glissait
sans rien dire pour attendre le goûter. C'était le dégel, et des flaques
d'eau froide tombaient des pailliers dans la cour. Il mangeait bien vite
et repartait en courant, avec ses poches remplies de châtaignes
bouillies.
Le soir, un peu avant l'angélus, à l'heure où l'épicerie du hameau
s'allume et sonne, les demoiselles institutrices venaient chercher du
lait. Elles attendaient un instant dans l'ombre, sur le pas de la porte,
qu'on les eût servies, et elles faisaient, au moment de partir, des
gestes si doux et de si beaux saluts que l'enfant paysan courait se
cacher dans quelque grange, tant il se sentait de honte auprès d'elles.
Et parfois, le jeudi matin, il découvrait, en se levant, toute la cour
de la ferme et les prés, là-bas, jusqu'à la rivière enfoncés dans la
neige. Au loin, dans les creux du paysage, on apercevait quelques
métairies pareilles à celles qu'on voit sur les images et les
calendriers. Toute serrée entre la neige et le ciel bas, appuyée contre
un grand arbre mort, chacune d'elles paraissait seule dans la campagne
abandonnée... Alors, le petit Claude se prenait à courir droit devant
lui, en se retournant de temps à autre, pour regarder la trace de ses
sabots; puis, choisissant sur le chemin l'endroit le plus blanc et le
plus scintillant, il s'y couchait de tout son long, le nez en avant,
pour y faire son portrait.
Après midi, quand il revenait au même endroit, le menton dans le
cache-nez que sa mère lui avait mis, le haut de sa rude petite figure
fouetté par le vent, il retrouvait intact le creux que son corps avait
fait dans la neige. Il lui semblait que personne ne passerait là jamais
plus; qu'il était le maître de tout ce pays blanc et il reprenait sa
course à travers le grand après-midi gelé, comme un patineur qui
s'élance sur un lac immense, en poussant un cri de plaisir!
Prisonnier, dans l'étude, quand le veilleur viendrait allumer les
lampes, avec quel regret il se rappellerait les soirs purs et glacés
qui, lentement, descendaient sur ces belles journées d'hiver!... Il s'en
revenait alors, entre les champs de neige, qui faisaient sous la nuit
tombante de grandes lueurs immobiles, vers la ferme chaude et vivante où
les travaux des hommes cessaient, tandis que sa mère, avec les
domestiques, préparait le repas. Elle prenait le petit sur ses genoux,
lui enlevait ses bas humides, les glissait dans les hauts chenets de
fer. Puis, assise dans un coin de la vaste cheminée noire, elle
s'attardait un instant à faire chauffer les jambes nues de son
dernier-né...
*
* *
Entre deux haies serrées, par un petit chemin tournant, la voiture
filait en frôlant les ronces et déboucha soudainement dans la cour des
Chevris. Il y avait, dans un pré voisin, auprès des barrières de la
grande entrée, la machine à battre. On l'entendait depuis le matin
bourdonner comme une grosse guêpe prise dans le beau temps.
Les hommes, au faîte de la machine, dans la paille poussiéreuse,
continuaient, sans vouloir prendre garde aux visiteurs, leur travail
rythmé qui ressemble à un grand jeu pénible. C'est à peine si deux
d'entre eux se dressèrent, la main au front, pour nous regarder. Les
autres disaient à haute voix, dans le bruit de la batteuse, des mots que
nous n'entendions pas et que nous sentions pleins de reproches et
d'hostilité.