Mais cette fois, elle est là. Je lutte contre cette pensée, comme le

vertige, comme un regard qui fascine, comme le vol tournoyant d'un ange

cruel: «Elle est là.» Du même pas, nous descendons l'allée très étroite.

J'approche, par instants, de sa ceinture, mon bras comme pour l'enlacer;

et, chaque fois, la grande chose très pure, il semble qu'elle va

défaillir et se casser en arrière. Un bras contre mon épaule, elle

s'appuie; et, de l'autre, balancé vaguement dans le paysage, fait le

geste toujours différent de celle qui arrange un bouquet. Sous ses

doigts, le fouillis de branchages obscurs et de parfums écrasés

s'organise et s'accorde mystérieusement. Selon la courbe qu'a faite la

main, sont venus se placer, comme un décor attiré, ces bois de lilas

blancs aux lisières lointaines. Le petit mur a disparu. Le maigre enclos

s'est élargi, comme un cirque immense et incliné, avec de longues ombres

vertes, pareilles à de grands personnages, à des serviteurs immobiles

autour de celle qui va donner des ordres. Et je regarde la femme au

geste inexplicable et souverain, dans son royaume inconnu; comme le

nouveau-né suit des yeux, pour la première fois, la mère, occupée à

l'étrange besogne quotidienne; comme le disciple épouvanté se retourna

vers le Maître, lorsqu'ils traversèrent le conciliabule des anges, et

que ceux-ci s'étendirent à leurs pieds comme de grands chiens soumis.

Mais elle est là, si simplement que je ne puis avoir peur. Dans ce

vertige, demeure comme un gage de sécurité très naïve, la robe un peu

fanée, faite à sa grâce, qu'elle a prise pour venir. Ses gestes

familiers y sont marqués comme un ineffable pli. Je regarde s'appuyer

derrière le doux col nu la retombée des cheveux blonds; et, comme un

homme qui découvre, vers la fin d'un beau jour, sa jeune femme cousant à

l'ombre, le petit enfant entre ses pieds, je m'arrête un instant avec un

doux gonflement de coeur... Elle est là. Sur la pelouse magnifique, dans

le pays nouveau, le soleil se couche lentement. Le soir tombe. On entend

notre pas sur l'herbe épaisse. Le dernier bruit d'une clochette vers une

ferme perdue subsiste comme un conseil, comme la parole de l'ami.

Certitude parfaite! Je sais que, dans le bois, cette allée qui s'ouvre

devant nous et que nous descendons, va s'élargir immensément, pour

laisser notre maison s'épanouir, au milieu des herbes en touffe, comme

une large fleur nocturne.

* * * * *

Ma femme, le bras replié par dessus la barrière, ouvre le loquet

intérieur. Vienne maintenant la nuit d'été insupportable! Sur le balcon

qui surplombe le jardin ténébreux s'ouvre la porte du salon plein de

lourds feuillages; mais on allume, ce soir, comme un fanal à l'avant

d'un vaisseau perdu, chargé de fièvres et de senteurs, la lampe

domestique.

MADELEINE

«... les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront

avant vous dans le royaume de Dieu.»

Lorsqu'ils m'ont demandé:

«Et celle-là? Nous ne la connaissons point. La chasserons-nous du

royaume, où la voici dressée comme un pois de senteur qui a levé la

nuit? Regardez ces manches qui lui pendent comme des loques de soie, ce

visage où l'on est tenté de passer son doigt pour enlever le blanc, et

ces yeux trop grands qui regardent tout d'un seul coup! Elle attend, des

gens de campagne autour d'elle. On dirait une jument dans un troupeau de

moutons, qu'on découvre silencieux et effarés, sur une butte de terre,

le lendemain de l'inondation...»

J'ai répondu:

«Recevez-les parmi vous: c'est Madeleine, la fille perdue; et les autres

se sont trouvés pris avec elle, dans la lumière, durant la dernière nuit

humaine.»

I

Cette nuit-là, derrière un village, au clair de lune d'été, Madeleine

attend Tristan pour la première fois. Il est parti d'une ferme éloignée

dans les champs, à la chute du jour. Sur le pas de la porte, la tête

inclinée dans la buée qui monte du soir, un enfant chantait en clouant

un petit chariot. La lisière de la nuit frôlait silencieusement le

météore sous le feuillage traînant des marronniers.

Les pieds dans l'herbe, à la barrière d'un verger profond, la fille

perdue est une mince ombre bleue qui guette et se penche sur la nuit.

Aussi loin qu'elle regarde des pelouses de rosée désertes scintillent

obscurément. Elle se parle à elle-même:

«Je voudrais partir avec lui, s'il venait, dit-elle. Je voudrais

recommencer le premier voyage que je fis, une nuit d'été, pour aller à

la ville, lorsque j'étais une petite fille très pieuse. La grande

voiture à bâche blanche des paysans se balançait entre les saules et les

puits des jardins. Nous sommes passés sur les ponts et j'entendais l'eau

invisible parler sous la traînée de brume. Tandis que j'imaginais

lointaine, étrange, hors de la terre, la ville où nous allions, je me

suis assoupie dans un demi-sommeil. Enveloppée dans des couvertures,

j'ai senti glisser sur mes yeux, aux tournants, les branchages

nocturnes; et, près de moi, jusqu'au matin, deux voix qui ne dormaient

pas ont parlé tout haut du cheval, du pays et des astres. Puis la

fraîcheur du jour m'a glacé les paupières comme de l'eau: la voiture est

arrêtée aux portes de la ville mystérieuse où nous allons entrer; et,

sur la route, un homme nous parle... Ses premiers mots, je me rappelle,

avant de m'éveiller sont entrés dans mon songe. C'étaient d'abord des

fleurs inconnues longtemps silencieuses et qui éclatent soudain l'une

après l'autre comme une phrase. Puis cette phrase était sur la bouche

séchée de quelqu'un d'immense qui s'était arrêté près de moi, épuisé de

fatigue. Et, avec cette parole de songe, il m'offrait un royaume où des

sources d'eau vive étanchent tous les désirs et toutes les soifs...»

*

* *

Le paysan qui la salue dans l'ombre est beau. Ce long visage de passion,

où tant d'âmes de femmes se sont regardées, possède le charme divers des

rêves où il passa. C'est un paysan, rasé haut, qui salue Madeleine avec

le geste solennel des contrées nocturnes qu'il quitta. Mais c'est aussi,

lorsqu'il se tourne vers le clair de lune, un enfant de septembre qui

fait chauffer à un feu dans les bois son amour égaré; et il regarde à

travers l'air tremblant comme un voile de soie bleue. S'il baisse la

tête, on croit voir, sur la terrasse, avec les larmes d'ombre qui

creusent ses joues, le prince malade qui cherche une âme.

Il s'est assis près de Madeleine, sur un talus, au bord du vaste clair

de lune, comme un paysage sous mer. Elle rit, sous son grand chapeau

obscur, les mains appuyées dans les menthes, et demande:

«Avez-vous connu d'autres femmes?»

Un instant, il baisse la tête sans répondre. Derrière eux, vers une

maison abandonnée, à demi-cachée dans les feuilles, comme un moulin, on

entend monter le calme bruit d'eaux que fait la nuit. Alors, plus

gravement, elle demande:

«Quelle était la plus belle?

--Certes, répond-il, j'ai connu d'autres femmes. Mais aucune n'a compris

ce que je demandais; et les plus belles ont cherché désespérément ce

qu'elles pourraient donner;--et j'en ai eu grand'pitié. Je me rappelle:

«Celle qui, près d'un château en fête, allumé dans les arbres, tandis

que s'éteignaient au piano les dernières bougies avec les derniers airs

de danse, dansait pour moi dans une allée demi-obscure du parc. Elle

dansait pour me faire joie, mais, s'apercevant que sa danse ne consolait

pas ma peine, le grand geste gracieux se brisait et elle fondait en

larmes.

«Celle qui est entrée chez moi, toute nue, vers les dernières heures de

la nuit; et elle m'offrait son pauvre corps avec la voix de quelqu'un

qui a perdu son chemin et qui offre tout ce qu'il a pour le retrouver.

«Il y en eut d'autres qui crurent comprendre l'espace d'un instant, et

qui ont pris peur:

«Celle qui eut l'idée de venir au premier rendez-vous avec un manteau de

pauvresse;--et qui ne revint pas.

«Celle que j'ai rencontrée avec sa soeur aînée dans les jardins d'une

ville, une nuit d'été. Comme je parlais plus doucement à l'aînée, parce

que la plus petite m'attirait davantage, celle-ci qui ne disait rien est

partie, et jamais on n'a su où elle s'était enfuie et jamais on ne l'a

revue.--Ah! de celle-là est-ce que je n'ai pas tout eu?

--Malheureuse, dit Madeleine, sans lever la tête, malheureuse, par un

soir comme celui-ci, l'âme qui ne s'est pas détachée, malheureuse celle

qui n'a pas risqué le départ admirable!

--Et pourtant, poursuit le paysan, je me suis approché, certains soirs

tragiques, de ce que j'ai tant cherché, je me suis approché de l'âme

jusqu'à l'entendre battre contre mon coeur: «Un dimanche matin,--me

racontait une jeune femme,--dans la maison de campagne où nous étions

seules avec des enfants, le plus petit s'est fait couper les doigts dans

une machine. Parce qu'il avait désobéi et craignant d'être grondé par sa

mère, il se cachait en disant: Je me suis marché sur la main. Mais au

soir, nous avons compris, lorsque, raidi de fièvre, il était déjà

perdu...» Et j'imaginais, dans la maison des femmes, cette mort

enfantine, la nuit: je sentais, au contact de cette chose monstrueuse,

leur âme palpiter.»

Alors Madeleine se tourne vers lui. A mesure qu'elle lève la tête, la

clarté de songe modèle sous son grand chapeau, comme avec une main, le

fin visage de marbre. De ses doigts qui brûlent, embarrassés dans son

écharpe, elle touche la main du paysan appuyée dans l'herbe. Elle dit,

avec ce lent sourire qui désolait les hommes à force de douceur:

«Je connais des soirs de fête, mon ami, plus tragiques encore. La

servante allume çà et là des feux sur le mur; des ombres passent et le

désir de je ne sais quelle autre fête sans fin vous arrête sur le pas de

la porte comme un vertige soudain.

«Je connais au retour des parties de plaisir, ces gonflements de coeur

pareils à de chaudes vagues sanglantes qui vous détachent. Le bruit des

pas fatigués semble creuser le chemin d'ombre. Certains marchent dans

les champs qui bordent la route; et l'on voit, par instants, leurs

visages entre les branches, à la clarté de la lune. Conversations à voix

basse... L'enfant qui s'est aperçu, durant la journée de plaisir, qu'il

aimait la femme de son frère, marche silencieusement, plein de détresse,

et soudain, bute dans l'ombre et se fait mal; alors incapable de lutter

davantage il s'appuie contre l'épaule de l'aîné qui le relève, et

sanglote longuement.

«Et encore: l'instant du départ, aux beaux jours d'été, lorsque, les

volets accrochés à la porte vitrée, les malles déjà parties, avant de

fermer à clef la dernière porte, on se penche dans le vestibule obscur

pour écouter la voix sourde et merveilleuse qui appelle.

«Oh! mon ami, tous mes amants m'ont ennuyée. Ce sont tous gens d'ici qui

se sont ruinés à chercher des fêtes où je ne fusse jamais allée. Mais

avec vous, qui gardez à votre vêtement l'odeur humide des chemins

nocturnes, je partirai pour un voyage nouveau. Je connaîtrai les salles

obscures de vos domaines, avec les grands lustres jaunes qui pendent des

poutres: après la moisson, les paysans, n'est-ce pas? se préparent la

nuit pour des noces et des fêtes. Et le jour venu, dans la fumée verte

qui monte des enclos villageois, les enfants ravis d'une joie parfaite,

tournoient en des jeux pleins de cérémonies.»

Cependant, derrière eux, dans les vitres de la maison abandonnée,

flambent toutes les lueurs de la nuit. Soir des noces! Comme une jeune

femme qu'on attend sort d'entre les arbres où elle s'était cachée, la

douce maison lourde s'est éclairée dans ses massifs. Appuyée au bas de

la voie lactée, la grande vitre s'enflamme; et l'on pense à une baie

mystérieuse ouverte sur une autre aurore. Alors, pareils à deux nouveaux

époux, qui n'ont pu supporter le bonheur sans démence, Madeleine et

Tristan s'enfuient. Elle marche près de lui; l'haleine de ses paroles

pressées semble plus douce qu'un bras de femme autour du cou; on la

devine encore au loin, tournant vers lui ses beaux yeux invisibles.

Puis, une vague de la nuit, plus obscure que les autres, déferle et les

emporte.

II

«... le jour du Seigneur viendra comme un voleur qui vient la

nuit.»

Aux fenêtres des chambres qui donnent derrière la ferme, s'agitent dans

la lune d'avant minuit, les branchages d'un arbre déraciné par la

foudre. Cela joue sur les rideaux blancs des lits endormis tout au fond.

Cependant la nuit est calme. Les enfants dorment. De grands jardins

blancs et noirs glissent sous les fenêtres, avec, par instant, des

visages admirables qui regardent à la vitre.

Sur le devant, la cour balayée comme à la veille d'une fête, luit

faiblement dans la nuit. La treille et les branches d'un chêne et les

nids de colombes reposent, appuyés à la façade nette et sans ombre,

pareille à un décor, avant que le jour vienne et qu'il se passe quelque

chose.

C'est en ce lieu, entre le mur et le chêne, dont ils écartent les

branches comme des nénuphars, que Madeleine et Tristan émergent de la

nuit où ils ont plongé. Ils se concertent un instant tout bas et

poussent la porte. Dans la grande salle où donnent les écuries mal

fermées, pleines de paille qui fume, deux lustres obscurs descendent sur

une table immense autour de laquelle des gens rassemblés veillent. Des

alcôves profondes s'enfoncent dans les murs. De vieilles horloges

travaillées luisent comme des trésors dans les couloirs ouverts. Et,

debout sur le carreau ciré, toute trempée de rosée, comme une nouvelle

servante qui arrive le soir, Madeleine regarde.

Il y a là tous ceux que la fièvre de cette nuit réveilla. Ils

s'apprêtent pour un départ; ils veillent dans l'attente d'on ne sait

quel bonheur. Au bout le plus obscur de la table, un vacher roux, la

tête penchée sur sa blouse, mange, avant de partir, sa pitance amère. Il

n'ira plus sur la colline garder les bêtes dans les prés de scabieuses

lorsque la cloche de huit heures parle, avec regret, des belles matinées

enfantines. Il ne s'accoudera plus au petit mur, à l'heure où le soleil

penche les ombres, pour regarder au loin, plein de nostalgie. On ne rira

plus de son visage couturé.

Derrière lui, dans l'escalier ciré, immobiles, leurs souliers à la main,

les enfants qui se sont levés et habillés, regardent, muets de terreur

et d'émerveillement, la femme inconnue. Ils savent que cette fois on

leur pardonnera de ne pas dormir toute la nuit. On leur mettra, pour

partir avec tout le monde, leurs plus beaux habits. On les emmènera

jouer dans un pays de tuileries et de couvents abandonnés, où l'on

découvre, en se poursuivant à la tombée de la nuit dans les couloirs et

les souterrains, l'entrée d'une ville immense qui flamboie dans un autre

été.

Deux vieillards sont assis sur un banc, prêts à partir, tout raidis dans

leur linge empesé. Ce sont les deux vieux qu'on a pris en pension dans

la chambre du haut, et qui s'en vont secrètement toutes les nuits

essayer des machines. Si elles pouvaient marcher, pensent-ils, le monde,

le lendemain matin, serait comme une route éternelle où de grands

bergers aux carrefours silencieusement vous montreraient votre chemin.

Une femme fait dans l'ombre, au-dessus de l'évier, pour le laitage, de

calmes gestes démesurés comme on en fait dans l'eau. Lorsqu'elle vient,

en posant un bol sur la table, plonger son visage dans la clarté, on

découvre que ses traits amers, sous la grande aile grise de la

chevelure, durent être beaux. Pensée plus déchirante que le pire

remords: cette femme inconnue doit avoir été belle! Le lendemain de ses

noces, un matin de juin, se trouvant seule dans une allée du vieux

jardin, la mariée s'est arrêtée soudainement, baissant la tête et

pensant: «Jamais plus je ne serai jeune. Jamais plus je ne serai belle.»

Et depuis il lui faut lutter secrètement contre cette révolte plus

douloureuse à vaincre qu'une montée de larmes.

Mais cette nuit, l'affreux désir coupable l'a réveillée comme les

autres:

«Je veux partir aussi, dit-elle, je veux partir à l'aube, je ne sais où,

pour trouver enfin la joie, la joie qui ne finit pas.

--Oh! ma soeur qui êtes belle...» lui répond la fille perdue; et les

voici qui causent toutes les deux à voix basse. Alors tous les autres se

rapprochent, les entourent, et le grand colloque s'engage enfin. Serrés

près de la porte, visages pressés sous la lueur de l'imposte, voyageurs

égarés qui se montrent un feu dans la nuit, ils parlent du pays

merveilleux où ils veulent partir, pays de leur désir et de leur regret:

«Des routes indéfinies s'enlacent aux coteaux et passent sur les

vallées, pareilles à des traînées de brume blanche, qui tournoient

au-dessus des lacs de la nuit.

--Dans toutes les cours, c'est le matin des noces: une voiture où l'on

charge des bagages attend; et l'odeur des syringas fait défaillir, au

moment où ils grimpent sur le marchepied, les deux enfants trop heureux.

--Entre les feuilles des arbres, lorsque sonne midi, on aperçoit dans la

vallée le reflet d'un village merveilleux, si creux que le regard

d'abord ne l'avait pu découvrir, comme le visage entre les fougères dans

l'eau du puits profond.»

Mais la fille coupable, qui dans toutes les fêtes et toutes les joies de

ce monde a roulé, leur dit:

«Le pays que vous avez découvert dans le secret de votre coeur, je l'ai

cherché longtemps et vainement sur la terre.

--Et nous, répondent-ils, chaque soir nous restons longuement, les yeux

ouverts dans les ténèbres, imaginant: demain, peut-être, nous nous

éveillerons dans la contrée étrange; demain l'aurore merveilleuse...»

Et soudain tous se sont tus, s'apercevant qu'au dehors, à cette heure de

minuit, le jour avait éclaté partout; et que, silencieusement, avant

d'entrer--le bras étendu contre le mur comme une treille--l'ange Gabriel

les regardait par l'imposte avec «des yeux plus beaux que le vin».

LA PARTIE DE PLAISIR

_A Claude Debussy._

Ce sont des femmes, sur le lac, dans une barque doublée de soie. C'est

la partie de plaisir. Ce chant que nous entendions, pareil à un palais

d'or et de rose entre les saules du bord de l'eau, pareil à une femme

qui lève sa coupe vaine avec des larmes de gloire, pareil au visage le

plus passionné qui se cache, à l'avant de la barque, dans des manches de

brocart, c'est le chant de Marthe et de Madeleine: je reconnais la voix

des deux filles frivoles. Nous les disions frivoles! Nous ne savions pas

que ce lac, dans la vallée inculte, surplombé là-bas de collines grises

et rocheuses, abritait tant de désirs insoupçonnés. Nous ne pensions

pas, au déclin de ce jeudi soir, tandis que nous chassions dans la

solitude, découvrir où s'évadent les âmes des enfants enfermées.

Avancez-vous entre les branches des saules et regardez:

La plus studieuse, celle qui lisait sa leçon, tous les volets fermés,

dans la chambre fraîche, les cheveux les plus rebelles de son front

lissé touchant presque à la page: voyez maintenant toute sa chevelure

relevée comme une huppe de perruche, comme un casque de dogaresse, toute

sa chevelure mutinée! Telle est la transfiguration du désir. J'en

entends, sans les voir, d'autres qui babillent, qui commencent des

phrases incompréhensibles, charmantes, et qui s'arrêtent, ne sachant pas

les finir: ce sont celles qui n'ont rien dit, jamais. Par instants,

toutes les voix se confondent et ce n'est plus qu'un bruit vague et

mêlé, qui donne la fièvre et le désespoir, comme des cloches lointaines

qui sonnent les vêpres d'été, dans d'autres pays. Mais il y a toujours

une voix qui reprend et que j'écoute, la plus grave et pourtant la plus

haute, qui dit que tout est vain, que tout va s'évanouir et que c'est

une gloire, pourtant! Celle que j'entends ainsi, parmi toutes les

autres, est descendue la première, à l'heure où tout se mourait d'ennui,

de ce morne château, sur la colline grise, qu'un orage semble sans cesse

menacer. Regardez comme elle est blonde et pâle, sous son grand parasol

noir.

Avancez-vous entre les saules, dans le sable pailleté d'argent, sans

bruit, comme un pêcheur, en retenant votre haleine: n'effrayez pas les

âmes!

TROIS PROSES

I

GRANDES MANOEUVRES.--LA CHAMBRE D'AMIS DU TAILLEUR.

Petite chambre très lente, avec tes rideaux blancs, ta porte sur le

balcon. Tu voguais le long des journées désertes, dans les immenses

paysages noirs et bleus, parmi les averses et les ciels. Tu heurtais

parfois, au cours d'une terne matinée, les marches d'un moulin à vent

abandonné, sur une colline comme celle d'où tu étais partie. Alors la

vieille musique de ses ailes faisait passer dans tes rideaux un

frémissement, le regret des jeudis matins morts, où les enfants ne sont

pas venus, comme aux images de tes murs, avec de longs discours anxieux

et leurs joues chaudes l'une à l'autre appuyées, guetter l'amour à ton

balcon.

Parfois aussi, vers deux heures, tu rencontrais le soleil, comme un

marchand qui depuis le matin passa tous les villages et toutes les

demeures. L'un vers l'autre vous aviez marché longtemps. Lui te disait:

«Ce n'est rien! Dans la vallée qui s'en va tout au bout des plus

lointaines journées, là-bas, ce ne sont pas encore les villes étranges.

Ce n'est pas encore le pays des vaines arrivées parmi les beaux visages

perdus. Il n'y a que des pins et des bruyères. Et cet éclair, sur la

dernière ligne de la terre qui monte vers moi comme d'une vitre, ah! ce

n'est que...» Et le soleil, après s'être un instant reposé sur le

barreau de bois, laissait, une fois de plus, entre les ombres de tes

murs, l'ombre morne d'un jour.

Mais, un soir, voyageur que tu n'attendais plus, je suis monté vers toi.

Du fond des nuits d'été, je t'apportais tous les désirs des autres

maisons, là-bas, maisons où meurent les grandes vacances, où les enfants

pleurent d'ennui à regarder la lueur éclatante de la nuit sur la vitre,

maisons où nous t'imaginions si belle, et mouvante dans l'ombre, et

toute peuplée de personnages, chambre inconnue! chambre d'amis où nous

ne fûmes pas invités!

Hélas, il était déjà trop tard, ce soir-là. J'ai cargué tes rideaux de

toile, et tu ne m'as donné qu'à dormir. Au matin, je t'ai trouvée vide,

et tu t'étais échouée contre l'hiver. Le froid posait sur mon visage

découvert et sur ma fièvre sa bonne main douloureuse. Un pavillon de

neige était étendu le long du balcon. Et tant de silence s'était fait en

toi, après le long voyage manqué, qu'on croyait entendre déjà le bruit

mat des premières allées et venues, dans la rue, le matin de Noël.

II

GRANDES MANOEUVRES.--MARCHE AVANT LE JOUR.

Chacun de mes pas râcle la terre. Il est minuit, et je traîne une troupe

d'hommes derrière moi. La route s'enfonce entre des arbres, là où la

nuit même ne nous éclaire plus.

C'était hier le dernier jour d'été; et Bertie, le paysan qui marche à

mon côté, me dit: «Ça va être l'époque des fêtes, à présent, chez moi.

On revient la nuit!»--Bertie, puisque c'est déjà fini, l'été, puisqu'il

n'y faut plus penser, déjà, je voudrais connaître vos fêtes d'hiver, et

la fièvre des retours par vos grands chemins noirs. Du côté où souffle

le vent, les poteaux de télégraphe ont une raie de neige. Deux amants

perdus se parlent à voix basse, le long de la haie. Fête des coeurs!...

Halte sans fin dans la nuit! Et voici qu'est éclose leur maison toute

pleine de grandes lueurs, qui font croire à des feux ou à l'aurore. Ce

n'est pourtant qu'une cabane de cantonniers: le vent, depuis longtemps,

y a fait son passage, et l'on entend claquer la neige et la pluie qui

tombent en flaques. Mais les deux amants glacés pensent sans rien dire:

«Le bonheur entrera dans la maison violette avec le petit jour. La porte

lui sera familière comme au facteur que les époux guettent chaque matin

sur la route. Car c'est ici, par cette nuit de décembre où nous sommes

fous, que nous avons établi notre maison, notre royaume précaire et

merveilleux. Les branches que nous avons rapportées de la fête et

suspendues auprès de la croisée, frémissent au matin. Bientôt nous

allumerons le feu de la journée. La fête pour nous ne finira pas!»

* * * * *

Miracles avec une introduction de Jacques Rivière · 第 6 / 9 段