sur un banc de jardin, et toute la soirée,
aux roucoulements longs des colombes peureuses
et cachées qui s'effarent de la page tournée,
lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier,
un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse»._
_Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit,
à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits
et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies_
*
* *
_C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine,
je m'en allais,
et vous n'alliez,
avec mon rêve sur vos pas,
qu'à mon rêve, là-bas,
à ce château dont vous étiez, douce et hautaine,
la châtelaine._
_C'est Là--que nous allions, toutes deux, n'est-ce pas,
ce dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine,
qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,
plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire...
Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine...
Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,
qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._
CHANT DE ROUTE
«... des grandes routes où nul ne passe.»
JULES LAFORGUE
Un conquérant, puis tous, chantent:
_Nous avons eu la fièvre
de tes marais.
Nous avons eu la fièvre et nous sommes partis,_
_Nous étions avertis
qu'on ne trouvait
que du soleil
au plus profond de tes forêts._
_Nous avons eu des histoires
de brancards
cassés,
de fers perdus,
de chevaux blessés,
d'ânes fourbus
et suants qui refusaient d'avancer._
_Nous avons perdu la mémoire de ces histoires
que l'on raconte à l'arrivée:
nous n'avions pas l'espoir
d'arriver._
_Nous avons pris les harnais
pour nous en faire
des souliers.
Nous sommes repartis, à pied dans tes genêts
qui font saigner les pieds
et nos pieds ont saigné,
et nos pieds ont séché
dans ta poussière,
en marchant
et nous avons guéri leurs plaies
en écrasant,
en marchant,
le baume et les parfums sauvages de tes bruyères._
_Nous aurions pu asseoir
au revers des fossés
nos corps fumants et harassés.
Nous n'avions rien à dire: nous n'avions pas d'espoirs.
Nous n'avions rien à dire; nous n'avions rien à boire_
_Nous avons préféré la déroute
sans fin
des horizons et des routes,
des horizons défaits qui se refont plus loin
et des kilomètres qu'on laisse en arrière
dans la poussière
pour attraper ceux qu'on voit plus loin,
avec leurs bornes
indicatrices de villes aux noms lointains
aux noms qui sonnent
comme les cailloux de tes chemins
sous nos talons_
_Nous n'atteindrons jamais les villes de merveilles
qui ne sont que des noms
qui sonnent,
les noms des villes qui sont mortes au soleil,_
_Mais nous, nous voulons vivre au Soleil,
de tes cieux
avec nos crânes en feu,
et faire sonner sans fin les étapes de gloire
avec nos pieds d'étincelles.
Nous avons pour chanter des gosiers de victoire
et nous avons nos chants pour nous verser à boire
et nous avons la fièvre
de tes marais séchés au grand soleil
de tes routes de poussière
de tes villes de mirage,_
_nous avons eu la fièvre
de tes forêts sans ombre--et tes bruyères des sables
avec leurs regards roux et leurs parfums sauvages
nous ont donné la fièvre._
SOUS CE TIÈDE RESTANT...
2 septembre
_Sous ce tiède restant
de soleil,
par ce beau temps
doux de septembre
parfumé, clair et doré comme une abeille
je songe à celle
qu'était, dans le verger, à petits pas pressés,
dix ans passés,
la petite vieille._
_Et je voudrais, comme l'autre année,
entrer là-bas secouer les poires,
dans son verger abandonné,
et la croire,
son mouchoir noué autour des tempes,
son visage,
ridé, tendu, tout à sa tâche de Septembre,
là, sous les poiriers,
à emplir son tablier,
ou à étendre
de toute sa vieille petite âme villageoise,
des linges frais lavés sur les haies de framboises._
_Je sais qu'elle est, par ces derniers beaux temps,
une âme, là-bas, dans les jardins,
à mi-chemin
de la côte et qu'elle m'attend.
Puisqu'il y a toujours des histoires à dire
sur les bancs
des histoires anciennes de son jeune temps,
sous le vieux ciel doux de Septembre,
et des poires à cueillir
dans les jardins de ses enfants
des poires qui sentent comme son armoire, il y a dix ans,
le miel et l'ambre._
_Peut-être que là-bas,
personne ne sent
que tout cela c'est son âme qui bat
doucement;
il n'y a que moi.
Personne ne saurait
ouvrir la barrière,
entrer,
sans troubler la prière
de l'enclos silencieux et du verger désert
où son âme se plaît._
_Personne au village
ne sait, personne._
_Et c'est moi, tous les ans, qui fais ce pèlerinage
avant que le grand vent fou d'automne
de ses grandes mains brutales et folles
secoue, en hurlant, les vergers,
casse les branches et fasse sauter
les poires oubliées
et souffle--comme un soir, il y a dix années,
et comme chaque année,
après mon départ,
souffle, en hurlant, la chandelle
et l'âme de la petite vieille,
un soir,
par les vallons et par le ciel._
PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE
«Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine.»
JULES LAFORGUE
_Premières brumes de septembre
sur les fougères, les bruyères, dans les landes,
par les chasses, dans les sapins_
_Premiers feux dans les bourgs, flambés de grand matin
qui craquent et luisent dans les salles
obscures des auberges, des fermes et des chaumières
matinales,_
_Venu de loin par les frais grands chemins
dans sa voiture couverte,
l'épicier ambulant s'arrête
pour causer, vendre et se chauffer les mains,
et laisse son attelage qui grelotte
et fume aux portes
entr'ouvertes._
_Et j'aperçois aux murs, par éclats de lumière,
avant qu'on ait ouvert
les volets,
les images et les chromos qu'on verra tout l'hiver
rougeâtrement illuminés
représenter au-dessus de la cheminée,
dans les salles obscures
et basses des chaumières, des fermes et des auberges,
de belles dames avec des manchons et des fourrures
dans des paysages de neige.
Et j'entends: «Pas chaud, ce matin!--Voilà les froids.
--Il a dû geler blanc, cette nuit, dans les bois.»_
_--Oh! nous étions si bien partis pour les étés!
va-t-il falloir
ce soir
fermer encore toutes les portes des châteaux
et s'en retourner?
s'en revenir, enveloppé dans les manteaux,
le long des routes en châtaignes
dégringolées,
gelés,
dans les voitures à ânes et les calèches toutes pleines
de consternés et petits désespoirs,
avec les vacances finies qui s'en reviennent._
ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE...
_Et maintenant que c'est la pluie et le grand vent
de Janvier
et que les vitres de la serre
où je me suis réfugié
font, sous la pluie, leur petit bruit de verre
toute la journée,
et que le vent, qui rabat la fumée des cheminées,
dégrafe et soulève
les vignes vierges de la tonnelle
Je ne sais plus où Elle est... Où est-elle?_
_A pas pleins d'eau, par les allées,
dans le sable mouillé
du jardin
qui nous fut à tous deux notre rêve de Juin,
Elle s'en est allée..._
_et la maison
où nous avions, tout cet été,
sous les feuilles des avenues qu'on arrosait,
imaginé
de passer notre vie comme une belle saison,
la maison,
dans mon coeur, abandonnée, est froide
avec son toit
d'ardoise luisant d'eau
et ses nids de moineaux
dénichés et pourris qui penchent aux corniches
et traînent dans le vent..._
_Il va bientôt faire nuit,
et le grand vent brumeux tourne les parapluies
et mouille au visage
les dames qui reviennent du village
et ouvrent la grille..._
_Mon amie
O Demoiselle
qui n'êtes pas ici,
cette heure-ci
passe, et la grille ne grince pas,
je ne vous attends pas,
je ne soulève
pas le rideau
pour vous voir, dans le vent et l'eau,
venir._
_Cette heure passe, mon amie.
Ce n'est pas une heure de notre vie...
et nous l'aurions aimée, pourtant, comme toutes celles
de toute la vie
apportée simplement dans vos mains graves de dame belle._
_Vous êtes partie..._
_Il bruine
dans les allées
qui ont mouillé
vos chevilles fines.
Il bruine dans les marronniers
confus et sombres
et sur les bancs où, cet été, à l'ombre,
avec l'été
vous vous seriez assise, blonde!_
_Il bruine sur la maison et sur la grille et dans les ifs
de l'entrée
que, pour la dernière fois
peut-être je regarde, en songeant à mi-voix
peut-être pour la dernière fois;_
_«Elle est très loin... où est-elle... son front pensif
appuyé à quelle croisée?»_
_A la tombée de la nuit,
je vais fermer, aux fenêtres d'ici,
les volets qui battent et se mouillent,
et j'irai sur la pelouse
rentrer
un jeu de croquet oublié qui se mouille._
DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE...
_Dans le chemin qui s'enfonce à la ferme
au soleil taché d'ombre, entre deux haies
d'où sortent, pour rentrer, les poulets--
Apparue
à la barrière d'un champ,
venue à travers blés,
tenant d'un geste négligent
la robe fraîche et l'ombrelle qui traînent--
Vous voici revenue,
par le chemin de noisetiers,
vers la maison de notre amour abandonné._
_O cérémonieuse amie lointaine, vous ne trouverez plus
la Maison-Belle de l'été passé:
l'autre été, l'autre amour
sont passés--et revenus
au soleil dur, parmi les paysans grossiers,
vers les pauvres maisons d'autrefois et de toujours,
Et pourtant,
ô ma sérieuse amie, ma silencieuse, ma fidèle
lointaine amie, n'ayez pas peur pour venir, pour
me suivre
chez les paysans graves, silencieux et lents,
dans la cour où l'on attelle
la jument
pour vous asseoir sur la planche de cuir
brûlante qui balance,
attachée par deux cordes derrière le siège
de la voiture._
_Ouvrez votre ombrelle
comme ça...
là._
_Le paysan va vous dire: «Mademoiselle
vous auriez été mieux sur le devant.
Dites-lui doucement
comme si vous existiez, que non._
_et restons,
balancés, secoués, à regarder..._
_On s'arrête... ho..._
_--là! sur la route devenue,
après des côtes et des descentes et des tournants, dans le petit
pays, la rue
où le charron
a mis sécher une voiture;
où, du côté de l'ombre,
les femmes cousent au bord des fenêtres obscures.
On s'arrête en plein soleil,
devant une maison._
_N'ayez pas peur pour passer sur le pont
du fossé.
J'enlève le loquet
de la barrière blanche; et, sous la treille,
dans la petite cour aux murs de bouquets
enfin, malhabilement, enfin!
voici vos mains
sur la poignée noire de la porte dure._
_On ne nous attend pas.
Personne n'est sorti, la main sur les yeux,
pour nous voir arriver. La voiture s'en va.
Nous sommes là, tous deux, n'osant pas
ouvrir, ou pousser le volet qui coupe en deux
la porte paysanne, et apparaître aux vieux._
_N'ayez pas peur... que de ne pas assez
follement
aimer la folle impossible journée..._
_Et repartons... Allons nous-en
vers les toits
semés entre les arbres, sous le ciel fleuri blanc,
éblouissants, à l'horizon
comme des morceaux de cailloux ou de miroirs,
dans l'herbe et les fleurs de blé noir._
_O Taille-Mince,
on va dire, dans les champs,
que votre taille tiendrait dans
la ceinture des deux mains ainsi jointes._
_O Blonde,
O ardente apparue, ô cheveux blonds,
on va vouloir vous couronner,
pour nous faire honneur, de la fleur
des moissons--
et de soleil, cueillis au faîte des batteuses
qu'on entend lointainement ronfler par la campagne
et haleter, et qui crachent,
dans les cours, la paille poussiéreuse._
_Oh! mon amie,
j'appuierai ma tête
j'appuierai ma tête sur votre robe
dans la salle basse et froide où nous sommes assis,
et ce sera comme si
depuis l'aube
nous étions partis à travers blés pour la folle journée;
comme si, tous les deux nous avions entendu,
en passant au bourg,
le roulement lourd
de la porte humble et du volet vermoulu,
et, en passant à travers champs,
le haletant bourdonnement des machines des champs;
puis ce sera comme si nous étions arrivés
au soir, dans la salle basse de la ferme inconnue
où nous irons demander du lait._
DEUXIÈME PARTIE
PROSES
LE CORPS DE LA FEMME
_A Maurice Denis._
*
* *
Cette femme que j'ai vue, en passant devant elle, prier au choeur de la
cathédrale, m'a rappelé qu'il faut parler du corps de la femme et
comment il faut en parler:
_On ne voyait d'elle agenouillée et inclinée sur le prie-Dieu, qu'un
pan de jupe et, sous les ailes noires d'un grand chapeau penché, ses
mains gantées croisées au bas de sa voilette. Elle était, sous la
vieille lumière des vitraux terribles, une jeune femme à la mode de
maintenant. Parmi le culte solennel et sévère, dans la procession des
patriarches, elle était la petite fille, la fiancée et la maman. Cela
paraissait étrange et charmant de la voir ainsi, donner, comme elle
dit, toute son âme au bon Dieu; et pourtant, je ne trouvais point
profane, sur les dalles tachées de rouge et de bleu par les sombres
vitraux éclatants, cette chose cérémonieuse, enfantine et à la mode,
ce grand corps délicieux, dans sa robe à entre-deux, tout gauchement
installé sur la chaise d'église, car, en vérité cela était plus sacré,
plus désirable et plus pitoyable que Dieu._
*
* *
Le corps féminin n'est pas cette idole païenne, ce nu de courtisane
qu'Hippolyte Taine et M. Louys ont exhumés des siècles grecs.
L'admiration de sculpteur ou d'humaniste, qu'ils ont cherché à nous
inculquer, ne nous satisfait point; nous ne pouvons nous en tenir, non
plus, à la physiologie grossière qu'un Remy de Gourmont voudrait affiner
de son talent: leurs raisons et leurs humanités n'enlèveront pas de nos
moëlles le passé de notre race, de nos souvenirs, le passé de notre
enfance; et n'empêcheront pas que la plus forte passion humaine,
l'amour, n'émeuve en nous ce qu'il y a de plus subtil et de plus
lointain: ce passé, et que, selon ce passé, ne soient façonnés nos plus
précieux désirs. Voici la forme humaine de nos désirs; voici celle qui
vient pour être notre femme et partager notre vie: cette douceur
passionnée qui nous envahit mystérieusement à son approche, c'est la
première hésitante émotion de reconnaître ce même être, anciennement
apparu, ce même corps féminin tout mêlé au mystérieux passé, enfantin et
chrétien.
_Premiers souvenirs d'une existence féminine confondue avec ce matin
où Elle nous emmenait pour faire ses Pâques. On s'en allait, pour la
messe du grand matin, car on se cachait un peu, entre les haies d'un
chemin détourné. A cette tranquillité, à cette douceur mystérieuses en
nous nous sentions sa présence; et nous savions que cela était une
femme, la seule au monde, et que cela était vivant comme nous: elle
s'était levée de bonne heure, m'avait réveillé, habillé, pris par la
main, et, selon que le sentier s'élargissait ou se creusait, je tenais
ses doigts gantés, ou je suivais, entre les ronciers pendants à terre,
la traîne grise de sa robe--tandis que la fraîcheur du soleil levant
nous donnait à tous deux le même petit claquement de dents._
_Jeune mère venue de bonne heure pour prier et faire ses dévotions!
Quel visage incliné, quelle robe modeste pourra jamais lui ressembler
assez--jusqu'à nous évoquer cet autre matin du temps de Pâques, quand
elle s'en allait à la Cathédrale, par la rue aux pavés inégaux: elle
était sortie par une petite porte; cette porte basse où l'on sonne et
que la servante met longtemps à venir ouvrir, dans les quartiers de la
ville de province; on sentait autour d'elle l'odeur matinale et
assoupie de cette heure où le soleil commence à filtrer au travers du
bouleau qui dépasse le mur. Et depuis, nous avons gardé l'image
lointaine et l'amour obscur d'une jeune femme inconnue qu'on voit
venir de loin vers soi, entre les platanes de l'avenue et les bouleaux
pendants; du corps de cette femme, nous ne désirons rien que la
fraîcheur et l'obscurité d'autrefois; et nous ne saurions pas qu'il
existe, plus qu'une ombre soyeuse et pressée parmi les ombres lentes
du matin, si nous ne nous souvenions qu'Elle mettait dans son petit
sac, pour la faim de huit heures après le jeûne de la communion, une
raie de chocolat enveloppée de papier d'étain._
*
* *
Ce corps ainsi doucement réapparu, ce n'est pas en le dévoilant que nous
le connaîtrons mieux: depuis des siècles, sous le climat de nos pays, il
s'est enveloppé; depuis notre enfance, nous lui connaissons ce vêtement.
Et cette toilette, bien autre chose qu'une parure, est devenue comme la
grâce et la signification essentielles du corps féminin; toute cette
atmosphère délicate, féminine, maternelle, de la vie d'autrefois,
imprègne impalpablement le vêtement de celle qui doit être notre vie à
venir et notre famille: et c'est pourquoi revoir ce costume maternel
donne aux enfants que nous sommes encore, au plus profond, au plus
passionné de nous-mêmes, ce désir, immense et mystérieux comme le monde
de l'enfance, âcre comme le regret de l'impossible passé.
_Ceci est la jupe où se marquent les genoux quand, tout petit, on nous
étend sur ces genoux et on nous emmaillotte; c'est serré à la taille
et ça fait si fragile qu'on craignait de la voir se briser, quand le
petit garçon prenait les mains de la maman, sautait à cheval autour;
et voici le corsage où les enfants qui pleuraient de froid ont cherché
les coins chauds et se sont endormis.--Ces mains, ce sont les mains
qui, après le dernier coup de la messe, ajustent rapidement le costume
marin, et donnent au bas de la jupe minuscule de petits coups qui la
défripent; ce sont les mains qui poussent doucement sous le porche de
l'église, le petit enfant intimidé par des hommes en blouse à genoux
autour du bénitier: elles ont gardé le goût de cire des gants noirs et
du livre jetés sur la table au retour de la messe... Les femmes de la
saison dernière avaient des mains merveilleuses, dans de longues
mitaines au crochet qui leur montaient jusqu'au coude. Je me rappelle
cette douceur et cette amertume qui m'ont désolé quand, sur le bateau,
à l'ombre de juin, sont venus s'asseoir en face de moi deux enfants et
une jeune femme. La Mère était jeune et les enfants posaient des
questions. Elle écoutait simplement, en croisant sur son ombrelle ses
mains habillées de dentelle, puis au petit garçon debout devant elle
et qui la questionnait, elle tirait des fils restés à son costume, et
elle répondait un peu, tout bas. Je l'ai vue s'en aller, je ne sais
où, dans le soleil. Pour monter l'escalier de pierre du quai, les
enfants tenaient ses mains, ses mains merveilleuses... Je crois
qu'elle était blonde, les cheveux relevés derrière le cou, avec des
inflexions de cou. Cheveux de la jeune fille de notre pays! Comme
cette chevelure est devenue blonde sous notre ciel, sous le bonnet de
paysanne, et plus tard, sous le grand chapeau de roses!... Dans la
salle à manger d'un été très lointain, où les stores seraient baissés,
notre femme rangerait dans l'ombre et sa chevelure par moments,
éclaterait dans un rais de soleil._
_La vie passée, la vie désirée, toute cette vie de France nous est
offerte dans ce corps féminin. Mais comme cela est impalpable et
comment oserions-nous y toucher, puisque toute l'essence et la
délicatesse du corps de la femme est dans son vêtement,--dans cette
voilette, chaude de sa peau, fraîche de son haleine, voilette, au
retour de voyage, embrassée avant qu'elle ne soit relevée, voilette de
la dame qui revient de visites, l'hiver, voilette humide serrée au
visage._
_Femme, si nous avons tant rôdé autour de ton corps, certains soirs
que tu étais une petite fille en toilette, c'est à cause de cette
fraîche odeur de linge qu'il avait pour nos têtes enfiévrées de jeunes
gens, odeur féminine, maternelle et ménagère, fraîche comme une tombée
de la nuit au printemps, dans la salle à manger où l'on raccommode le
linge de famille._
*
* *
C'est ainsi qu'il nous est précieux: tel que notre vie passée et nos
coutumes l'ont fait, tout confondu avec son passé, tout paré de cette
vie qu'il nous rapporte, de cette féminité qu'on lui a transmise--avec
ce goût d'éphémère que lui donne la mode! Tandis que l'idole grecque de
M. Louys, cette «nudité sculpturale» dressée sous les lustres ne nous
est rien de plus qu'une abstraction. Malgré Taine, nous ne pouvons plus
penser, ni surtout sentir à la façon grecque: dès qu'il ne s'agit plus
de froide spéculation, mais de passion, ce sont les quinze siècles de
«barbarie» occidentale qui revivent en nous. Et que nous assistions aux
exhibitions dont M. Louys a plaidé jadis la nécessité, notre admiration
sera forcée, livresque, pédante; ou peut-être rirons-nous de ce que nous
prendrons pour une audacieuse plaisanterie: mais si le mot de «femme»
est prononcé, le vieux paysan de Beauce ou de Touraine, l'homme de
toutes convenances et de toutes traditions, parlera en nous son vieux
langage grave et silencieux:
_«La nuit tombe, sur nos chemins creusés de flaques de pluies, à
l'heure où ce music-hall s'allume comme une suspension d'auberge. Le
corps de la jeune femme n'est pas quelque chose qu'on exhibe à
l'auberge. Nous le savons humble et non pas triomphant, humble et
gauche, et faible, et frileux. Nous n'avons pas connu ce qu'il était
sous le ciel d'Alexandrie, mais à cette heure, il s'en va là-bas, sous
un grand parapluie, vers la ferme éloignée du bourg. Si cette pluie de
la Toussaint redouble, il va s'abriter, un instant, sous la haie
battue de rafale, tout frissonnant et replié. Faible chose enveloppée
de laine et de futaine, tel est le corps de la femme. Misérable chose,
car sous l'auvent noirci de nos cheminées, nous nous transmettons
tacitement cette vérité, que la chair est laide, honteuse et cachée:
et nous sourions incrédules, quand on raconte qu'autrefois des peuples
très sauvages l'ont mise à nu publiquement et admirée! Si, gravement
et secrètement, les fermières fécondes qui ont enfanté notre race, se
sont dévêtues c'est au fond de nos grandes salles obscures, auprès de
nos grands lits surélevés comme des dômes.--Et la servante de «La
Belle au Bois Dormant» n'est pas venue tirer le rideau, car l'alcôve
paysanne est fermée depuis des siècles d'un rideau de cretonne
bleue»._
*
* *
Telle, avec les anciennes voix catholique et enfantine, la voix de notre
race paysanne s'élève. Au fond de notre vieux délice d'amour nous les
entendons; et, s'il est à ce point embelli et subtil qu'auprès de la
jeune fille la plus belle et la mieux aimée, nous ne puissions imaginer
la nudité de son corps--cependant, car il ne s'agit point ici de Morale,
non plus que de Raison, mais d'amour, nous aussi, sans y penser, nous
attendons le chaste dévêtement.
_Mais cette attente est en nous comme ces rêves fiévreux des enfants
amoureux, où l'on voit, dans leurs salons impossibles, à une heure
tardive de la nuit des noces, des enfants mariés et d'autres, causant
longuement et mystérieusement.--Et, même alors si nous l'imaginons
précisément, le corps de la femme, dans sa nudité, ne sera point
dévêtu du prestige dont nous l'avons paré: Les chastes et rigides
vêtements qu'on lui voit aux vitraux du moyen-âge lui auront laissé
leur forme; il en sort un peu raide, affiné légèrement, tendrement
émacié. A la frileuse gaucherie de ses pas, à cette grâce--comme de
draperie ou de manche pagode--qui accompagne le geste de ses bras, on
sent enlevée à peine sa robe moderne et à la mode. Le chignon sur son
front n'est pas défait, ni la natte en arrière de ses cheveux
blonds... Nous ne pensons pas à la Vénus grecque, car ceci est encore
féminin, maternel, innocent, avec cette humilité candide que lui
enseigna «l'Imitation de Jésus-Christ», avec cet air mystérieux et
furtif qu'on lui vit, dressé dans le rond de ses habits tombés, au
fond du «Jardin des Vierges sages» et sur les «Plages», cette hâte
joyeuse de revenir en grelottant au linge abandonné--tel enfin que l'a
dessiné et colorié le peintre Maurice Denis, à qui, tout naturellement
et affectueusement, cet Essai se dédie._
DANS LE TOUT PETIT JARDIN...
Dans le tout petit jardin en pente, qui va du mur de chez les soeurs au
vieux toit rouge dont le bas touche à terre, elle est enfin là, grand
délice mystérieux comme dans un rêve d'enfant. C'est le moment du soir
où l'on s'enfonce, bras écartés pour en cueillir, dans les touffes de
lilas; l'ombre des branches fait sur les murs de tièdes ronds de soleil;
invisibles et lointains, les oiseaux sous toutes les feuilles, évadés de
l'école, se racontent une histoire sans fin... Voici l'heure où sous les
lourdes branches du marronnier qui dépassent la haie du parc, nous
parlions tout bas de notre amour à grandes phrases défaillantes. Que de
fois, accoudé au petit mur, je l'ai attendue à passer dans le chemin,
tandis que l'angélus du soir pascal disait: voici l'heure la plus douce
du jour. A ce tournant plus blanc vers le soir, que de fois j'ai imaginé
l'apparition ineffable, en simple robe de tous les jours. Et la nuit me
ramenait, plus désolé dans la maison obscurcie.