Colombe; il eût fallu ce «coeur pur» et qu'il pût «en faire le lieu de
son repos». Hélas!--c'est ici que s'exprimait à nouveau dans toute sa
force ce mysticisme latent qui avait inspiré déjà à Fournier son premier
essai: sur le Corps de la Femme--il suffit d'avoir une fois cédé à la
chair pour ne plus trouver de rémission ni d'asile; la souillure est
trop forte; même au feu de Colombe elle ne sera pas effacée. C'est
Colombe au contraire, qu'elle oblige, sitôt qu'elle lui est révélée, à
se volatiliser.
Le moment où il méditait ce dénouement était celui où Fournier avait
enfin réussi à revoir, mais mariée, mais plus inaccessible que jamais,
l'ancienne jeune fille du Cours-la-Reine: «C'était vraiment,
m'écrivait-il[57], c'est vraiment le seul être au monde qui eût pu me
donner la paix et le repos. Il est probable maintenant que je n'aurai
pas la paix dans ce monde.»
[57] Le 4 septembre 1913.
Comment expliquer les additions et les corrections que reçut ensuite,
dans le courant de 1914, le scénario de _Colombe Blanchet_? Un nouveau
personnage, celui d'Emilie, la savante, la soeur aînée de Colombe, fit
son apparition. Elle devait, dans cette nouvelle version, consoler
Jean-Gilles de la fuite de Colombe, car Colombe ne se noyait plus, mais
se retirait dans un couvent.
Beaucoup de raisons me font croire que cette transformation de son
projet, si elle correspondit à quelque événement de la vie de Fournier,
n'exprima point pourtant une évolution réelle et profonde de son âme.
Pour se représenter dans son essence véritable l'oeuvre qu'il laissa
inachevée, il faut y penser, je crois, sous l'aspect où elle lui était
d'abord apparue.
Une autre ébauche, mais beaucoup moins poussée, nous reste de cette
dernière période de la vie de Fournier: celle d'une pièce intitulée: _La
Maison dans la Forêt_. Un jeune homme, trahi par sa maîtresse, fuit
Paris et vient s'installer dans une maison de garde-chasse, en pleine
forêt. De son côté, une jeune fille romanesque s'est échappée de son
couvent et s'est cloîtrée, avec sa suivante, dans une aile abandonnée du
même pavillon. Le jeune homme ignore la présence de la jeune fille, qui
ne se décèle peu à peu qu'à d'imperceptibles indices que, moitié par
négligence et moitié par coquetterie, elle laisse filtrer. Il la
découvre enfin, l'aime et l'épouse.
Thème enfantin, mais sur lequel Fournier certainement eût brodé avec
grâce et mystère. «Je voudrais, nous disait-il, donner à peu près
l'émotion que j'éprouvais en lisant autrefois l'histoire des petits ours
qui, rentrant dans leur cabane, s'écrient: «Quelqu'un a mangé dans ma
petite assiette; quelqu'un s'est assis dans ma petite chaise, etc.».
L'oeuvre reste, malheureusement, sauf une scène, à l'état de simple
esquisse.
La dernière année que vécut Fournier est celle, hélas! pendant laquelle
je l'ai connu le moins. Quelle force nous arrachait l'un à l'autre? Nous
avions vingt-sept ans; nous abordions en même temps à l'âge de
l'originalité et de l'isolement. Il eût fallu que l'un de nous acceptât
d'être vaincu,--d'être vaincu dans ses goûts, dans ses tendances, dans
ses perversités. Ni lui, ni moi n'étions de force, ou plutôt de
faiblesse, à subir cette diminution. Nous nous repoussions donc
doucement comme deux êtres électriques qui ont besoin chacun de leur
intégrité et savent qu'un peu de champ entre eux y est indispensable.
Dure tâche que de s'accomplir! Que de liens il faut briser! Que de
contacts il faut rompre! Comme il est seul l'homme en qui bouge le
pauvre et impérieux devoir de créer!
Et la mélancolie ici s'accroît de ce que le chemin où j'avais dû laisser
mon ami, le conduisait vers une solitude tellement plus grande encore!
IV
«la voix sourde et merveilleuse qui appelle.»
A. F. (Madeleine).
Car voici Fournier accompagné jusqu'au seuil terrible que, même par le
plus grand effort d'amour, nous ne pouvons dépasser, qu'il franchit.
Nous sommes en juillet 1914. Depuis le début du mois, je suis installé
aux environs de Bordeaux. Il doit aller passer une partie de ses
vacances à Cambo. Le 18, si je me souviens bien, nous nous rencontrons
pour la dernière fois à Bordeaux. Je vois encore tourner, brusque et
calme, au coin de la rue Esprit-des-Lois, l'automobile qui l'emporta.
Quelques jours plus tard, «le péril de guerre» se déclare. Jours sombres
et grands, en promontoire sur un avenir bouché! Fournier, je l'ai dit,
en avait eu le pressentiment le plus net.
Pourtant, il refuse maintenant l'évidence de la menace. Jusqu'au dernier
moment il met en doute l'événement. Il n'arrive pas à croire que ce
puisse être «déjà»! Je ne sais rien de plus bouleversant que cette
paresse du dernier moment qui le prit devant sa destinée.
Il part cependant. Comme moi, c'est le 4 août qu'il rejoint son corps,
le 288e régiment d'infanterie, à Mirande. Par un hasard extraordinaire
nous faisons partie de la même division, la 67e de réserve: des trains
qui se suivent à quelques heures, par la même voie, vont nous promener,
au pas de l'homme, pendant trois jours à travers toute la France. Nous
passerons par les mêmes gares où les femmes viendront accrocher des
médailles bénites à nos poitrines, entre les mêmes champs où les paysans
se découvriront devant nous, comme si le train était notre convoi
funèbre déjà; nous entendrons gueuler, presque par les mêmes voix, la
même _Marseillaise_ assaisonnée d'ail puisque c'est avec des Gascons que
nous marcherons tous deux.
Fournier descendit-il à la gare de Bourges, vit-il Sancerre sur son
coteau, où moi je passai de nuit? A Saint-Florentin, reçut-il, comme
moi, un oeuf dur lancé à la volée, du haut d'un wagon, à la foule des
soldats, par une dame de la Croix-Rouge? On crevait de faim.
En tous cas il dut voir comme moi cet aéroplane en miettes parmi des
débris de wagons, près de la gare de Brienne-le-Château: un tamponnement
simplement, le premier accident de la guerre, et qui nous fit rire tant
nous espérions mieux pour bientôt.
A Suippes il dut arriver comme j'en partais traînant la patte, vanné
déjà.
Et c'est peut-être le même jour que moi, qu'en pleine Argonne, dans la
grande combe des Islettes, qui résonnait comme une église, sous le ciel
sombre, entre les arbres noirs, il entendit pour la première fois le
canon.
Verdun sous l'éclipse; la Woëvre plate, peuplée de soldats, de canons,
de voitures; des espèces de grandes manoeuvres sinistres, sous le soleil
échancré, avec le gros bourrelet triste du canon en bordure de tout
l'horizon. «Il doit y avoir déjà du rab' de képis, là-bas», me dit un de
mes hommes.
Nous sommes sans aucune nouvelle: simplement je remarque que la ligne
qui va vers Etain est déserte, et les maisons de garde-barrière fermées.
Fournier rencontra-t-il comme moi, à l'entrée d'Etain, cette charrette à
bâche, chargée de meubles et de gens, que nous prîmes pour une roulotte,
que nous encadrâmes de cris et de plaisanteries, mais qui se turent,
quand l'ayant croisée, nous découvrîmes derrière, accroupie entre un lit
et une armoire, une jeune fille aux yeux complètement hagards?
Dans Etain, le flot des fugitifs encombrait la rue: «C'est épouvantable!
Ils tuent les femmes et les enfants. N'y allez pas!» nous criait
risiblement, du sein de la foule, une femme affolée.
A la sortie de la ville,--la nuit était tombée,--s'il y passa peu
d'heures après moi, Fournier put voir tout l'horizon plein d'incendies
tranquilles, chacun marquant un village: «Celui-là, nous disait un
homme, c'est Audun-le-Roman, cet autre...» Et nous nous glissions dans
une petite maison, où la famille, y compris un gros bébé rose et sale,
était attablée en silence, et où l'on remplissait nos bidons d'un vin
très cher et très mauvais.
Mais puis-je plus longtemps retracer par la mienne l'entrée de Fournier
dans la guerre? Y eut-il ressemblance entre la façon dont nous vécûmes
chacun, si près l'un de l'autre pourtant, ces instants? Je ne le saurai
jamais. Le 24, notre division fut engagée pour la première fois à la
lisière du Bassin de Briey. Mon bataillon était en première ligne, le
sien en seconde. Et c'est sans doute tout près de lui, séparé seulement
par la ligne de bivouacs des Allemands qui s'était refermée derrière nos
positions, que je dus passer cette terrible nuit du 25.
Très endommagée dans cette première affaire, la division fut pourtant de
tous les combats qui se livrèrent en fin d'août et pendant tout
septembre autour de Verdun. Pendant la Marne, elle dut faire face de
deux côtés en même temps: on la transporta plusieurs fois de Souilly sur
la rive gauche de la Meuse, où elle servit à contenir le Kronprinz, aux
Hauts-de-Meuse où elle s'opposa, vers les Eparges, à la poussée d'une
autre armée allemande. C'est dans cette région, exactement au nord-est
de Vaux-les-Palameix, au Bois de St-Rémy, qu'elle se trouvait le 22
septembre, au moment où les efforts des deux partis s'étant neutralisés,
la ligne de front tendait à se fixer.
Il y avait pourtant encore, surtout dans ces bois, une certaine marge
entre les deux armées. Fournier était revenu le matin même à sa troupe,
de l'état-major où il avait été détaché pendant quelques jours. Son
capitaine qui faisait fonction de commandant, voulut entreprendre une
reconnaissance avec deux compagnies; Fournier commandait la 23e. Le
parti atteignit la tranchée de Calonne que jalonnait la ligne des
sentinelles et la franchit un peu à droite de la route de Vaux à
St-Rémy; il s'enfonça sous bois, en colonne par quatre. Cent mètres plus
loin, un peu avant la lisière, les hommes virent une forme bondir de
derrière un arbre, courir, sauter dans un trou. Le capitaine ne voulut
pas y prendre garde, malgré les avertissements de ses lieutenants,
prétend-on.
Tout à coup, d'une petite tranchée invisible, un feu nourri fut dirigé
sur cette troupe imprudemment massée. Les taillis s'opposaient à tout
déploiement. Le capitaine voulut entraîner ses hommes et se précipita
sur la tranchée, revolver au poing; mais il ne fut suivi que par les
deux lieutenants et par un petit paquet, qui fut aussitôt décimé; le
reste s'enfuit.
Fournier tomba, frappé au front, m'a affirmé un homme qui était près de
lui.
Longtemps le mystère régna sur cet engagement et les histoires tantôt
les plus encourageantes, tantôt les plus horribles circulèrent dans la
troupe sur le sort des disparus. On crut que Fournier avait été
seulement blessé et recueilli par l'ennemi. La fin de la guerre a
cruellement détruit ce dernier espoir.
J'ai refait à pied, en 1919, la dure dernière étape sur cette terre de
mon ami. Pays affreux, sur lequel pesait, à ce moment,--je ne sais s'il
s'est ranimé depuis--une solitude vraiment monstrueuse. De Ranzières,
sans rencontrer une âme, j'ai gagné Vaux-les-Palameix, rasé, enlevé par
la guerre, comme on cueille un chardon avec un couteau, du vallon où il
était tapi; je me suis assis longtemps sur une pierre plate, près du
ruisseau, seul murmure en ce désert. J'ai monté la longue côte qui longe
le Bois Bouchot, entre les arbres décharnés, épointés, noircis. Mais
plus loin, toute la végétation avait repris et couvrait déjà les petits
cimetières allemands, pleins de grenades, où s'effaçaient des noms. «Ein
französischer Krieger», ou même: «Ein französischer Held», découvrais-je
çà et là, mais pas une date qui fût antérieure à décembre 1914. Plus
loin une ville de tôle ondulée,--les cadres de bois, à l'intérieur, qui
servaient de lits, tout pourris et moussus déjà. Dans le talus même de
la route, l'entrée de profonds abris, mais effondrés. Et tout seul, dans
un taillis, par quel miracle échoué là? tout à coup un vieux coupé de
louage, épave dérisoire.
Plus loin encore, à la lisière des bois, au bord de la pente qui descend
vers St-Rémy, dans les parages où Fournier a dû tomber, sur les
anciennes positions allemandes, les Américains, en 18, avaient campé.
Conserves et brochures, du linge abandonné: une voie de soixante sinuait
entre les buissons sournoisement; près d'un gros tas d'obus, un crâne de
cheval tout blanchi; des croix par-ci par-là au pied des arbres,
d'autres sur le versant découvert de la colline, comme de petites
barques en peine, traînant un lourd filet, mais qui peu à peu, dans la
terre, s'allège. Une paix cependant, désolante, infinie... Le vent
berçait les arbres; une odeur de fraises me venait. Devant des baraques
en bois, alignées droit comme dans un ranch, des chaises restaient
debout en plein air. Je me suis assis.
Les autres endroits du front que j'ai visités depuis,--l'endroit même où
j'ai été fait prisonnier,--n'ont su rien me redire. Mais là, tout à
coup, à ce vague emplacement de mort, j'ai senti remonter en moi cette
âme pénitente, saturée de tendresse et de larmes, comme agrandie de
misère, et vraiment détachée de ce monde, vraiment saoule de
renoncement, que la guerre un moment m'avait faite.
Est-ce celle dont fut habité Fournier au moment de mourir? Un compagnon
de ses derniers jours me l'affirme. Elle avait en tous cas plus
d'affinités avec sa nature qu'avec la mienne.
Je ne pense pas qu'il aimerait que j'embellisse indûment ses dernières
transes, lui qui m'écrivait en 1906, à propos de la catastrophe de
Courrières, s'indignant de la façon dont les journaux déguisaient en
héros les malheureux rescapés: «Comme si on avait de beaux gestes
lorsque la mort et cent pieds d'obscurité vous séparent du monde
civilisé. Ou plutôt comme si tous les gestes, quels qu'ils soient,
n'étaient pas beaux, dans l'horreur et l'effroi de ce drame.»
Pourtant je songe combien plus que moi il était capable de foi et de
courage. Son esprit n'avait pas de barrières critiques; le flot, qui
força les miennes, un moment, n'eut certainement, pour l'envahir, qu'un
assaut bien moins fort à donner.
Et puis il était meilleur que moi, plus tendre, plus confiant, plus
insouciant de sa perfection abstraite. Ce contre quoi je m'étais si
longtemps révolté, en lui, son refus de s'étudier, sa façon de regarder
au dehors plus qu'en lui-même, son goût de l'action plus que de la
connaissance, et même sa recherche de l'illusion, qu'il avouait lui être
plus chère et plus parente qu'aucune réalité, durent hausser tout
naturellement son âme au niveau de cette grande vague qui n'eut plus
qu'à le prendre, à l'emporter.
On s'étonnera peut-être que je raisonne si longtemps sur les chances que
mon ami ait éprouvé un sentiment qu'on considérera comme seul indiqué,
seul admissible dans les circonstances où il se trouvait. Mais tout le
monde ne sait peut-être pas qu'il est assez dur de s'avancer tout
vivant, au comble de sa force, entre les bras de la mort. Tout le monde
ne sait peut-être pas qu'il faut une certaine «grâce» pour renoncer, en
pleine conscience, non pas seulement au charme de la vie, à ceux qu'on
aime, mais encore à tout ce que l'on sent en soi de capacités latentes
et, pour tout dire d'un mot, à son oeuvre quand on en porte une. Une
forêt, que le vent caresse comme à l'habitude, vous rappelant la vie,
mais où l'on devine la greffe secrète de mitrailleuses et de fusils,
c'est un décor assez sinistre et pour que le pas d'un homme jeune et
fort y reste calme et qu'une certaine joie l'y accompagne encore, il est
besoin de lui supposer quelques encouragements intérieurs.
De tels encouragements, d'ailleurs, je le répète, tout m'indique que
Fournier fut amplement gratifié. Il y avait cette âme en lui, que j'ai
dite, si prompte à s'aliéner, et puis son profond amour de la France, et
puis surtout sa facilité à prendre la vie comme un «grand jeu» (qu'il
avait aimé cette expression de _Kim_!), comme une aventure par où
rejoindre quelque chose de mieux.
Je ne dis pas qu'il s'est séparé de nous sans tristesse; mais cet ordre
de son capitaine d'«aller chercher les Boches» («Faut trouver les
Boches», disait sans cesse ce malheureux, dont il semble que ce fut
toute la pensée tactique),--cet ordre dut lui apparaître à peu près
comme à Meaulnes l'appel de Frantz: vain et irrésistible. Ce fut
l'invitation à quitter ce peu de bonheur qu'il avait conquis, pour une
chance plus obscure, mais plus grande.
S'il acceptait de n'être pas ici-bas «tout à fait un être réel»,
n'était-ce pas dans le pressentiment qu'il le pouvait devenir ailleurs?
Oui, je ne résiste pas, par instants, à cette impression que la mort fut
pour lui, dans cette vaste et incertaine tempête de la guerre, comme une
rame tout à coup pour s'aider vers plus de réalité et d'existence. Le
son de cette voix qui l'appelait plus loin, si triste d'abord qu'il ait
pu lui sembler, de quelque privation qu'il lui ait donné le signal, si
déchirantes qu'en aient été, dans ce grand bois plaintif, les
harmoniques, il dut bientôt y percevoir l'annonce aussi, quand il l'eut
laissé pénétrer jusqu'au fond de son coeur, et la permission, d'un
accomplissement jusque-là impraticable de lui-même.
Il marcha fidèlement jusqu'à cette lisière où sa trace se perd, où je
reste, plutôt qu'à le pleurer, à l'imaginer; il replia sans un mot sa
frêle armure, ce corps dont il avait usé pour nous accompagner quelque
temps, tant bien que mal, et nous parler, et souffrir avec nous; mais
elle était si délicate que nous n'en retrouvons plus rien.
Esprit timide et sans peur, il s'enfonça dans ce monde même qui avait
toujours régné sur sa pensée et n'avait cessé d'en former l'horizon.
D'un nouvel acte de foi, plus profond encore que celui qui avait donné
naissance au _Grand Meaulnes_, il se l'ouvrit, j'en suis sûr, et de
toute son âme, en un clin d'oeil, le rejoignit. Il faut que nous
pensions à lui, toujours, comme à quelqu'un de «sauvé».
JACQUES RIVIÈRE
PREMIÈRE PARTIE
POÈMES
L'ONDÉE...
«Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes».
SAMAIN.
_L'ondée a fait rentrer les enfants en déroute,
La nuit vient lente et fraîche au silence des routes,
Et mon coeur au jardin s'épanche goutte à goutte_
_Si discret, maintenant, et si pur... qu'à l'aimer
On pourrait se risquer--Oh! Belle qui viendrez,
Vous ouvrirez la grille un soir mouillé de mai._
_Timidement, avec des doigts qui se méfient,
Et qui tremblent... un peu, vous ouvrirez, ravie
D'amour et de fraîcheur et de frayeur... un peu._
_Les lilas aux barreaux sont encore lourds de pluie,
Qui sait si les lilas, inclinés, lourds d'aveux,
Vont pas pleurer sur vos cheveux!..._
_Vous irez, doucement, tout le long des bordures,
Chercher des fleurs pour vous les mettre à la ceinture
Mes pensées frissonnantes pour en faire un bouquet._
_Gardez-vous bien, surtout, de passer aux sentiers
Où les herbes, ce soir, ont d'étranges allures,
Où les herbes sont folles et meurent de rêver!...
Si vous alliez mouiller vos petits pieds!..._
_Les rondes folles se sont tues,
Les herbes folles vont dormir.
L'allée embaume à en mourir...
Tu peux venir, ma bienvenue!_
_Tout le soir, sagement, tu descendras l'allée
Tiède d'amour, de pétales et de rosée._
_Tu viendras t'accouder au ruisseau de mon coeur,
Y délier ta cueillette, y délier fleur à fleur
La candeur des jasmins et l'orgueil des pensées._
_Et tout le soir, dans l'ombre humide et parfumée,
Débordant de printemps, de pluie et de bonheur,
Les larges eaux de paix, les eaux fleurdelisées
Rouleront vers la Nuit des branches et des fleurs..._
CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE
(A une petite fille).
_--Un peu plus d'ombre sous les marronniers des places,
Un peu plus de soleil sur la grande route lasse..._
_Des noces passeront, aux «beaux jours» étouffants,
sur la grand'route, au grand soleil, et sur deux rangs._
_De très longs cortèges de noces campagnardes
avec de beaux habits dont tout le monde parle_
_Et de petits enfants, dans la noce, effarés,
auront de très petits «gros chagrins» ignorés..._
_--Je songe à l'Un, petit garçon, qui me ressemble
et, les matins légers de printemps, sous les trembles,_
_à cause du ciel tiède et des haies d'églantiers,
parce qu'il était seul, qu'on l'avait invité,
se prenait à rêver à la noce d'Eté:_
_«... On me mettra peut-être--on l'a dit--avec Elle
qui me fait pleurer dans mon lit, et qui est belle..._
_(Si vous saviez--les soirs, quelquefois--ô mamans,
les pleurs de tristesse et d'amour de vos enfants!)_
_«... J'aurai mon grand chapeau de paille neuve et blanche;
sur mon bras la dentelle envolée de sa manche...»
--Et je rêve son rêve aux habits de Dimanche._
_«... Oh! le beau temps d'amour et d'Eté qu'il fera,
Et qu'elle sera douce et penchée, à mon bras._
_J'irai à petits pas. Je tiendrai son ombrelle.
Très doucement, je lui dirai «Mademoiselle»_
_d'abord--Et puis, le soir, peut-être, j'oserai,
si l'étape est très longue, et si le soir est frais
serrer si fort son bras, et lui dire si près,
à perdre haleine, et sans chercher, des mots si vrais_
_qu'elle en aura «ses» yeux mouillés--des mots si tendres
qu'elle me répondra, sans que personne entende...»_
_--Et je songe, à présent, aux mariées pas jolies
qu'on voit, les matins chauds, descendre des mairies
Sur la route aveuglante, en musique, et traîner
des couples en cortège, aux habits étrennés._
_Et je songe, dans la poussière de leurs traînes
où passent, deux à deux, les fillettes hautaines
les fillettes en blanc, aux manches de dentelles,
Et les garçons venus des grandes Villes--laids,
avec de laids bouquets de fleurs artificielles,_
_--je songe aux petits gars oubliés, affolés
qu'on n'a mis, «au dernier moment» avec personne_
_--aux petits gars des bourgs, amoureux bousculés
par le cortège au pas ridicule et rythmé_
_--aux petits gars qui ne s'en vont avec personne
dans le cortège qui s'en va, fier et traîné
vers l'allégresse sans raison, là-bas qui sonne._
_--Et tout petits, tout éperdus, le long des rangs,
ne peuvent même plus retrouver leurs mamans_
_--Un surtout... qui me ressemble de plus en plus!
un surtout, que je vois--un surtout... a perdu_
_au grand vent poussiéreux, au grand soleil de joie,
son beau chapeau tout neuf, blanc de paille et de soie_
_et je le vois... sur la route... qui court après
--et perd le défilé des «Messieurs» et des «Dames»--
court après--et fait rire de lui--court après,
aveuglé de soleil, de poussière et de larmes..._
À TRAVERS LES ÉTÉS...
(A une jeune fille
A une maison.
A Francis Jammes.)
_Attendue
A travers les étés qui s'ennuient dans les cours
en silence
et qui pleurent d'ennui,
Sous le soleil ancien de mes après-midi
Lourds de silence
solitaires et rêveurs d'amour_
_d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour
de quelque maison calme et perdue sous les branches,
A travers mes lointains, mes enfantins étés,
ceux qui rêvaient d'amour
et qui pleuraient d'enfance,_
_Vous êtes venue,
une après-midi chaude dans les avenues,
sous une ombrelle blanche,
avec un air étonné, sérieux,
un peu
penché comme mon enfance,
Vous êtes venue sous une ombrelle blanche._
_Avec toute la surprise
inespérée d'être venue et d'être blonde,
de vous être soudain
mise
sur mon chemin,
et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains
avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde._
*
* *
_Vous êtes venue
Tout mon rêve au soleil
N'aurait jamais osé vous espérer si belle.
Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue._
_Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle,
et une vieille dame gaie à votre bras,
il m'a semblé que vous me conduisiez à pas
lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,
à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant,_
_à quelque maison calme, avec des nids aux toits,
et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas
de la porte--quelque maison à deux tourelles
avec, peut-être, un nom comme les livres de prix
qu'on lisait en juillet, quand on était petit._
_Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi
Oh! qui sait où!... à «La Maison des Tourterelles»._
*
* *
_Vous entriez, là-bas,
dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,
dans l'ombre de la grille qui se ferme,--Cela
fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants
les pétales légers, embaumés et brûlants,
couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,
sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs
et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu._
_Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux
avec la vieille dame, l'allée où, doucement,
votre robe, ce soir, en la reconduisant,
balaiera des parfums couleur de vos cheveux._
_Puis recevoir, tous deux,
dans l'ombre du salon,
des visites où nous dirons
de jolis riens cérémonieux._