Fournier a essayé de dire lui-même quelle sorte de nouveauté et

d'enseignement il apercevait dans _Marie-Claire_: «Tel est l'art de

Marguerite Audoux: l'âme, dans son livre, est un personnage toujours

présent, mais qui demande le silence. Ce n'est plus l'Ame de la poésie

symboliste, princesse mystérieuse, savante et métaphysicienne. Mais,

simplement, voici sur la route deux paysans qui parlent en marchant:

leurs gestes sont rares et jamais ils ne disent un mot de trop; parfois,

au contraire, la parole que l'on attendait n'est pas dite et c'est à la

faveur de ce silence imprévu, plein d'émotion, que l'âme parle et se

révèle.»[47]

[47] Note sur _Marie-Claire_ dans la _Nouvelle Revue Française_ du 1er

novembre 1910, page 617.

En d'autres termes, Fournier admirait la façon dont Marguerite Audoux

avait su insérer ses émotions dans un simple récit; le renoncement au

lyrisme pur, qu'il venait de consommer pour sa part, il le voyait ici

produire tous les merveilleux effets qu'il en espérait: le silence

lui-même, pourvu qu'il fût bien ménagé, et succédât à quelque geste bien

noté, pouvait parler, pouvait chanter même. Il n'y avait donc, à se

taire, ou plutôt à s'effacer derrière une histoire, que des avantages.

L'Ame «métaphysicienne», inspiratrice du Symbolisme, devait céder la

place à l'âme ignorante et sans voix, celle qui se raconte par les

faits.

Le _Miracle des Trois Dames de Village_, au moment où la _Grande Revue_

le publia (août 1910), apporta à Fournier une déception: «Mes dames de

village sont parues hier, m'écrivait-il.[48] On n'a pas gardé les

italiques qui enveloppaient plus doucement le texte et lui gardaient un

air de poème. Ecrit ainsi en romaine, il a l'air d'un mauvais conte et

je ne le relis pas sans agacement. Moralité: Ecrire des contes qui ne

soient pas des poèmes.»

[48] Lettre du 11 août 1910.

Et en effet le _Miracle de la Fermière_, qu'il composa tôt ensuite, est

un conte bien caractérisé, mais où justement se marque très nettement

l'influence de _Marie-Claire_. On y déchiffre à vue d'oeil ce que

Marguerite Audoux lui avait entre temps enseigné, ou plutôt ce qu'elle

lui avait révélé de ses propres aptitudes, à l'exercice de quels dons

elle l'avait encouragé.

Comparés à ceux des _Dames de Village_, les paysages du nouveau

«miracle» se sont faits à la fois plus humains et plus insaisissables;

ils débordent à peine l'action; ils en naissent plutôt et n'en forment,

à la façon de la douce traînée des bolides, que le sillage: «Ce fut une

belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous

enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues

grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui

semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.»

On retrouve aussi cette façon discrète, pure et solennelle de faire

parler les paysans, que Marguerite Audoux avait inventée,--et plus

généralement le même sens que chez elle de la grandeur des moeurs

paysannes.

Aussi ce choix exquis des détails qui permet de peindre sans adjectifs

et de donner au lecteur des sensations comme immatérielles: «C'était

Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander lentement

son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit un bruit

de chaînes.»

Enfin les quelques rares effusions de l'auteur dans son récit sont

pareillement amenées, et gardent la même retenue, ici et dans

_Marie-Claire_: «Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne

peut jamais dire s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui

est comme la conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver,

dans la solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente

et traînante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si désespéré

d'être seul.»

Il y a pourtant, dans le _Miracle de la Fermière_, quelque chose de plus

formé, de plus serré que dans _Marie-Claire_. Marguerite Audoux s'était

contentée de juxtaposer ses souvenirs, d'émouvoir doucement, à petits

coups, la cloche voilée de sa mémoire. Fournier, lui, cerne déjà un

événement, le circonscrit, le cultive, lui fait produire tous les

«effets» dont il est susceptible. Son récit est construit; il crée une

attente, une inquiétude, une surprise; il se dénoue.

En d'autres termes (il faut se souvenir qu'il fut écrit parallèlement au

début du _Grand Meaulnes_), c'est déjà le récit d'une aventure; c'est un

roman d'aventures en raccourci.

Et en effet l'évolution de Fournier se poursuit bien au delà de

Marguerite Audoux; il a reçu d'elle une impulsion au passage, mais il la

transforme, l'utilise pour des buts nouveaux; maintenant qu'il s'est

décidé à produire sous les yeux du lecteur une «action» proprement dite,

il cherche à l'agencer avec toute la perfection mécanique possible.

Il faut noter ici la grande impression que les commencements de

l'aviation et les premiers vols au-dessus de Paris produisirent sur son

esprit: «Samedi dernier, à 7 heures et demie, une clameur

terrible--faite d'acclamations--est montée de la rue tandis que je

terminais mon courrier à _Paris-Journal_. Un instant, avec Le Cardonnel

nous avons--comment dire--«supporté» cela sans vouloir y prendre garde.

Puis nous sommes allés à la fenêtre. Un monoplan, en plein ciel,

au-dessus de nous passait. Pour la seconde fois j'ai regardé _cela_,

au-dessus de Paris, avec une émotion sans mots.»[49]

[49] Lettre du 11 août 1910.

Et ce n'était pas l'émotion, simplement, de voir un homme voler; il

percevait, entre l'engin savant et diaphane qui traversait le ciel et le

livre qu'il s'appliquait à construire, une ressemblance secrète. «Dans

un cas, m'expliquait-il, le prodige, la révélation d'un monde nouveau se

produit grâce à une combinaison de toiles tendues et de cordes; dans

l'autre, grâce à une «disposition» d'esprit, à une combinaison de

sentiments divers, à un choc moral.--De plus en plus mon livre est un

roman d'aventures et de découvertes.»[50]

[50] _Ibidem._

Avec la minutie d'un ingénieur, Fournier se mit, vers cette époque, à

façonner et à monter les pièces de l'appareil avec lequel il voulait

enlever son lecteur et le transporter dans le domaine mystérieux. Il

tendit des toiles, installa des commandes; les chapitres se répondirent,

s'enchevêtrèrent; un long fuselage de menues circonstances étroitement

charpentées s'échafauda, dans lequel le lecteur ne devait plus avoir

qu'à s'asseoir, en simple passager.

Pour égarer Meaulnes valablement et le conduire sans à-coups jusqu'à

l'allée de sapins des Sablonnières, d'innombrables idées vinrent à

l'esprit de Fournier, entre lesquelles il choisissait avec lenteur, avec

complaisance et avec un infaillible discernement. Il nous fit

participer, sa soeur et moi, à cette progressive élaboration d'un

mystère, que nous sentions devant nous en même temps s'épaissir que se

justifier.

Il n'était jamais satisfait sur les questions de vraisemblance. Cet ami

du songe ne cherchait plus maintenant qu'à le rendre le plus naturel

possible en en établissant toutes les causes et conditions. Car,

disait-il, «je n'aime la merveille que lorsqu'elle est étroitement

_insérée_ dans la réalité. Non pas quand elle la bouleverse ou la

dépasse.»[51]

[51] A propos de Wells: lettre du 1er septembre 1911.

Dans ce nouvel effort il fut aidé surtout par Stevenson. Jacques Copeau

nous avait révélé _l'Ile au Trésor_. J'avais lu avec enchantement ce

gracieux chef-d'oeuvre, mais Fournier avec émotion et reconnaissance: il

y trouvait, comme dans _Marie-Claire_, un secours et une incitation.

Il absorba en quelques mois l'oeuvre tout entier du délicieux anglais.

_Enlevé_, _Catriona_, _le Reflux_ et aussi _les Nouvelles Nuits arabes_

le ravirent. Il s'imprégnait de l'art insaisissable avec lequel

Stevenson dispose les événements pour notre meilleure surprise, sans

jamais devenir rocambolesque; il lui empruntait des plans subtils pour

l'aménagement de son propre alérion.

Et sans doute aussi était-il séduit par une atmosphère, à coup sûr bien

différente de celle de _Marie-Claire_ et de celle qu'il s'appliquait

lui-même à créer, mais pareillement limpide, pareillement exempte de

lourdeur et de miasmes.

La poésie de l'action, c'est encore ce que Fournier distinguait et

aimait chez Stevenson. Tous ces héros en mouvement, en aventure, et

qu'entraînaient le seul goût du risque, le seul refus, tacite d'ailleurs

et sans emphase, des conditions normales de la vie, plaisaient à son

secret et discret romantisme, et venaient nourrir en lui la veine d'où

allait sortir le personnage de Franz de Galais.

* * * * *

Mais Stevenson ne fut pas le seul encouragement que trouva Fournier à

composer un roman d'aventures, une machine où son rêve apparût

capté,--et nécessaire. Si bizarre que puisse paraître cette convergence,

Péguy l'avait engagé, depuis quelque temps déjà, dans la même voie.

Il y aurait toute une étude, presque un roman, à écrire sur les

relations de Fournier avec Péguy. Ils firent connaissance au printemps

de 1910. Fournier avait lu avec enthousiasme _Notre Jeunesse_ et avait

rédigé pour _Paris-Journal_, où il venait d'ouvrir un courrier

littéraire, un petit portrait de Péguy. Puis: «Je viens de lire le

_Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc_, m'écrivait-il en août. C'est

décidément admirable. Je ne crains pas de le dire... J'aime cet effort,

surtout dans le commentaire de la Passion, pour faire _prendre terre_,

pour qu'on voie _par terre_, pour qu'on touche _par terre_, l'aventure

mystique. Cet effort qui implique un si grand amour. Il veut qu'on se

pénètre de ce qu'il dit jusqu'à voir et à toucher.»[52]

[52] Lettre du 28 août 1910.

Ainsi tout de suite c'est son application à incarner le mystère, c'est

son immense matérialisme spirituel que Fournier admire chez Péguy. Il le

compare très curieusement, dans cette première lettre, à Rabelais: «Cet

homme est un Rabelais des idées,» note-t-il.

Dès le mois d'octobre 1910, il se lie plus intimement avec lui. Pour la

première fois peut-être parmi les écrivains contemporains, il reconnaît

un ami. Comme Fournier, Péguy est du Centre, comme Fournier, il sort

tout fraîchement du peuple. Ce sont de grandes affinités.

Commencent de longues promenades à travers Paris, Péguy tout à ses

affaires, mais en faisant découler d'intarissables considérations

générales sur la vie, la sainteté, l'honneur, la mort. Je sens Fournier

séduit par tant d'intégrité farouche, par ce génie paysan, naïf,

soupçonneux, enfantin, retors et, comme le sien, malgré tant de

précision dans l'esprit, incurablement absent au monde.

Ils marchent l'un à côté de l'autre sur le boulevard Saint-Germain, et

tous les dieux français les accompagnent, évoqués, captivés par leurs

propos. Jeanne d'Arc renait entre eux, pour eux, familière et

protectrice. Et Joinville, et saint Louis, et tous les purs. Une

assemblée vraiment divine et fraternelle.

Péguy, si fermé à tout ce qui ne lui ressemble pas, entend Fournier, le

comprend, l'aime. C'est un repos pour lui, dans l'incessant combat

contre les hommes d'affaires, contre les riches, que cette âme d'enfant

près de lui, non pas sans ambition (tous deux en ont de grandes), mais

inapte aux compromis, candide, agressive, absolue.

Quand paraît le _Miracle de la Fermière_, «c'est bien simple, déclare

Péguy à Fournier, je vais vous dire une chose que je n'ai pas dite

souvent, car j'ai plutôt l'habitude de repousser la copie que de

l'appeler. Eh! bien, quand vous aurez sept machins comme votre miracle,

apportez-les moi, je les publie... Vous comprenez sept, parce que c'est

un chiffre sacré.» Et un moment après, il reprend: «Quand j'ai été

là-dedans, mon vieux, vos paysans si beaux!...»[53]

[53] Raconté par Fournier dans une lettre du 11 avril 1911.

Le _Portrait_, que publie la _Nouvelle Revue Française_ de septembre,

lui arrache le billet suivant: «Je viens de lire votre _Portrait_. Vous

irez loin, Fournier. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous l'ai

dit. Je suis votre affectueusement dévoué. Péguy.»

Cette confiance, dont il a un si grand besoin, et qui lui est, encore à

ce moment, assez avarement marchandée, Fournier la goûte avec délices.

L'année 1912 s'ouvre par trois billets de Péguy. Le premier janvier:

«Fournier, je vous souhaite une bonne année.» Puis le mercredi 3:

«Aujourd'hui sainte Geneviève, patronne de Paris; samedi jour des Rois,

cinq centième anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc. Je vous

embrasse. Péguy.» Enfin, sous la même date, et par conséquent sous la

même invocation: «Fournier, appelez-moi Péguy tout court, quand vous

m'écrirez, je vous assure que je l'ai bien mérité.»

Quand Péguy commence à écrire des vers, il les montre à Fournier, les

soumet avec humilité à son jugement dont il n'est pas sans deviner la

précieuse finesse. Et Fournier sans doute se pose en critique, car Péguy

lui envoie successivement plusieurs états du même poème, accompagnant le

dernier de ces mots: «Etre exigeant, voici un troisième état. Vous y

verrez que je suis docile.»

Pour une grâce obtenue, Péguy va par deux fois à pied, en pèlerinage à

Notre-Dame de Chartres. Fournier manifeste quelque regret de ne pas

l'avoir suivi. Et voici la lettre profondément touchante qu'il reçoit:

«Mon petit, oui, il faut être plus que patient, il faut être abandonné.

«Comment ne pas voir que l'affaire du _Figaro_ s'est faite le 15[54] et

certainement le jour où je n'y pensais absolument pas.

[54] Le 15 août, fête de la Vierge.

«Et aussi cette impression que quand ces gens-là s'occupent aussi

exactement de vous, tout est hermétiquement interdit...

«Mon enfant vous commencez à me déconcerter un peu avec ce regret

persistant de ne point être venu à Chartres. J'y suis allé pour vous

autant que pour moi, vous le savez. Mais pour vous comme pour moi j'y

vais aveuglément. J'ai définitivement renoncé à rien demander de

particulier à des gens qui savent mieux que nous.

«Comment vous dire. Je suis beaucoup moins sur le propos de votre vie

que vous ne paraissez le penser. Pardonnez-le moi. Je suis un peu buté

sur ma propre infortune et j'ai pris une horreur de tout ce qui

ressemblerait à de la direction. Mais je suis entièrement sur le propos

de votre âme et de votre oeuvre.

«Quand je vois les précautions incroyables que j'avais prises pour ne

pas en perdre d'autres, que j'ai perdus, j'ai une terreur panique de

commettre avec vous une maladresse ou d'exercer un atome de

gouvernement.»[55]

[55] Le 22 août 1913.

En réponse à ces témoignages, l'amitié et l'admiration de Fournier pour

Péguy grandissent et prennent une allure presque passionnée: il m'écrit

le 3 janvier 1913: «De longues conversations avec Péguy sont les grands

événements de ces jours passés... Je dis, sachant ce que je dis, qu'il

n'y a pas eu sans doute, depuis Dostoïevski, un homme qui soit aussi

clairement «Homme de Dieu». Et un peu plus loin: «Cet homme-là sait

tout, a pensé à tout; et sa bonté est inépuisable comme sa sévérité.»

Fournier me reprocha de ne pas comprendre Péguy, de ne pas savoir me

faire simple, pauvre et croyant à son image. Toute science et toute

vertu lui semblaient infuses dans cette âme ferme, têtue et pourtant

«abandonnée». Ma résistance, d'ailleurs, je tiens à le dire, n'était

conditionnée que par certains besoins intellectuels que Péguy m'aidait

insuffisamment à satisfaire; elle ne s'adressait en aucune façon ni à sa

personne, ni à son talent.

Si complexe qu'ait été l'influence de Péguy sur Fournier, on en

distingue du moins maintenant, j'espère, la direction principale. Au

moment où Fournier venait de se décider à saisir son rêve par les ailes

pour l'obliger à cette terre et le faire circuler captif parmi nous,

Péguy, non seulement par ses écrits, mais par toute son attitude, le

fortifiait dans la croyance que «les rêves se promènent», que

l'Invisible est le vrai, ou plutôt qu'il n'y a d'Invisible que pour les

âmes faibles et méfiantes. Il lui montrait le surnaturel immanent à la

vie quotidienne, les saints nous protégeant, nous gouvernant, à leur

tour de calendrier, Notre-Dame à la besogne dans nos moindres affaires.

Et, en même temps, il l'aidait à se représenter Notre-Dame, et les

Saints, tous «ces gens-là» à la ressemblance de nous-mêmes et

profondément parents du monde où ils intervenaient, des hommes qu'ils

venaient secourir.

Il corroborait ainsi chez Fournier la tendance à humaniser son

merveilleux. Meaulnes et Mlle de Galais reçurent certainement de Péguy,

par d'insensibles radiations, quelque chose, dans tous leurs mouvements,

dans toutes leurs paroles, de plus familier; ils s'engagèrent plus

solidement et plus humblement dans la nature, dans l'événement. Sous le

climat créé par Péguy, ils achevèrent de naître à la vie concrète et,

sans rien perdre de leur dignité d'anges, trouvèrent les gestes précis

qui les approchèrent définitivement de nous.

Péguy délivra Fournier de cette idée de _mythe_, qui l'avait toujours

scandalisé; il lui apprit, il lui permit de croire, que tout ce qu'il

imaginait _avait lieu_, au sens fort de l'expression. Et ainsi se trouva

activée, excitée à son comble, cette faculté, chez Fournier, qui lui

faisait voir mille petits incidents à décrire, une aventure à raconter à

la place du grand «mystère» qui avait si longtemps possédé obscurément

son esprit.

* * * * *

_Le Grand Meaulnes_ fut terminé au début de 1913. Fournier le présenta

d'abord à _l'Opinion_ où Henri Massis chercha en vain à le faire

accepter. Je lui avais d'ailleurs réclamé le premier son manuscrit pour

la _Nouvelle Revue Française_, alors dirigée par Jacques Copeau, et

c'est finalement dans les pages de cette revue, exactement dans les

numéros de juillet à novembre 1913, que l'oeuvre vit pour la première

fois le jour. Elle parut en volume au mois d'octobre, chez l'éditeur

Emile Paul.

* * * * *

Dans la bataille pour le prix Goncourt, Fournier eut un moment les plus

grandes chances. Lucien Descaves et Léon Daudet s'étaient épris de son

livre et le poussèrent avec acharnement contre la _Maison Blanche_ de

Léon Werth, que soutenait Octave Mirbeau. Onze tours de scrutin n'ayant

pas réussi à les départager, les Dix se rabattirent sur un out-sider:

Marc Elder.

* * * * *

Malgré cet échec, le _Grand Meaulnes_ fut accueilli par le public et par

la presse avec faveur; il trouva même tout de suite des admirateurs

passionnés; Fournier reçut de nombreuses lettres pleines de tendresse et

d'enthousiasme. Au moment de la guerre, plusieurs éditions de l'ouvrage

avaient été vendues.

Voici deux fois, dans ma vie, que j'assiste à ce spectacle, sur le

moment incompréhensible, mais rétrospectivement pathétique, d'un

écrivain qui cherche à éprouver et à évaluer sa gloire avant de mourir.

Qu'on n'aille pas imaginer que l'amour-propre seulement, ou la vanité,

étaient en jeu chez Fournier, quand il recueillait si complaisamment

tous les éloges qui montaient vers son livre et cet encens délicieux des

premiers articles de journaux. Son avidité était à la mesure de son

pressentiment. Depuis longtemps déjà il vivait persuadé que ce ne

pouvait pas être pour longtemps; et de loin en loin cette conviction,

qu'aucune maladie, qu'aucune faiblesse ne justifiaient, affleurait dans

ses paroles: «Je suis las et hanté par la crainte de voir finir ma

jeunesse, m'écrivait-il déjà le 2 juin 1909. Je ne m'éparpille plus. Je

suis devant le monde comme quelqu'un qui va s'en aller.» Et l'année

suivante, traçant dans une lettre un premier crayon du grand Meaulnes:

«Il est dans le monde, me répétait-il, comme quelqu'un qui va s'en

aller.» Revenant à lui-même, il me découvrait une couche plus profonde

encore de son désespoir: «Se retrouver jeté dans la vie sans savoir

comment s'y tourner ni s'y placer. Avoir chaque soir le sentiment plus

net que cela va être tout de suite fini. Ne pouvoir plus rien faire, ni

même commencer, parce que cela ne vaut pas la peine, parce qu'on n'aura

pas le temps. Après le premier cycle de la vie révolu, s'imaginer

qu'elle est finie et ne plus savoir comment vivre... De tout cela,

certes, je ne suis pas complètement guéri.»[56]

[56] Lettre du 4 avril 1910.

Au moment d'Agadir, comme nous parlions de la guerre possible: «Je sais,

s'écria-t-il tout à coup avec une émotion extraordinaire, qu'elle est

inévitable et que je n'en reviendrai pas.»

Et le 25 mars 1913, ayant appris la mort d'une jeune cousine: «Encore

quelqu'un de notre âge, m'écrivait-il, qui est mort et pour qui, chaque

jour, il faut dire les prières qu'il a oublié, négligé de dire durant sa

vie. Je m'étais imaginé qu'après B., le prochain ce serait moi.»

Sur cette sourde, mais irritante sensation d'être privé d'avenir,

Fournier avait évidemment besoin, quand il ne s'en repaissait pas, de

pouvoir appliquer un calmant: c'est de quoi lui servit le succès du

_Grand Meaulnes_: c'est pourquoi il chercha à percevoir complètement et

jusqu'en ses plus légères manifestations, ce succès.

Pour la première fois la vie, cette vie qu'il avait su si mal caresser,

lui apportait quelque chose, lui répondait tendrement et par une

promesse. Pour la première fois il avait l'impression d'une certaine

victoire sur la destinée; il sentait qu'il s'était enfin imposé, si

frêlement que ce fût, au temps, à ce courant aride, par lequel il

s'était vu jusque-là vainement traversé, qui jusque-là n'avait rien

fait, croyait-il, qu'entraîner et dissiper ses forces.

Oh! ce n'était point de l'ivresse, et il n'en résultait en lui aucun

véritable contentement; le monde ne lui apparaissait pas meilleur, ni

plus facile à habiter. Mais autour de son âme inexperte et souffrante,

cette aube d'immortalité rayonnait doucement, l'aidant à dégager plus

utilement ses vertus.

Les projets qui avaient commencé de se faire jour dans l'esprit de

Fournier dès avant l'achèvement du _Grand Meaulnes_, se précisèrent

aussitôt et s'épanouirent. Il se mit à travailler à un nouveau roman qui

devait s'appeler _Colombe Blanchet_.

Le sujet en était extrêmement compliqué. Ramené à l'essentiel, c'était

l'histoire des amours d'un jeune instituteur, dans une petite ville de

province déchirée par les rivalités politiques. Le héros, Jean-Gilles

Autissier, s'éprenait d'abord d'une jeune fille, Laurence, qui devenait

sa maîtresse, mais trop facilement et sans que se calmât la grande

attente où il avait vécu d'un amour intact et parfait. C'est chez

Colombe, à qui, malgré l'hostilité du vieux père Blanchet contre les

instituteurs, il donnait des leçons, qu'il trouvait enfin l'être idéal

dont il avait rêvé. Il finissait par s'enfuir avec elle à bicyclette;

ils voyageaient tous les deux pendant trois jours, couchant dans les

vignes, comme des enfants perdus. Mais un ennemi les rattrapait,

racontait à Colombe la liaison de Jean-Gilles avec Laurence, et ses

aventures. Colombe, qui avait cru jusque-là son ami aussi pur

qu'elle-même, le quittait brusquement et allait se noyer.

En épigraphe de cette histoire, qu'il est difficile de résumer sans

l'endommager, Fournier voulait placer une phrase de l'_Imitation_, qu'il

avait recueillie plusieurs années auparavant et portée longtemps avec

amour: «Je cherche un coeur pur et j'en fais le lieu de mon repos.»

Toute son âme tendait ainsi à nouveau à s'exprimer dans cette fiction,

pourtant si minutieusement construite et beaucoup plus fournie encore de

détails objectifs que ne l'était le _Grand Meaulnes_,--toute son âme

avide d'innocence et de béatitude. Par la fuite de Meaulnes et par la

mort d'Yvonne de Galais, par cette grande chasteté glissée au sein même

de leur union, elle ne s'était pas encore déchargée de tout son besoin

de pureté et de privation; l'enfance la travaillait encore et cherchait

encore à lui faire animer hors d'elle des personnages immaculés.

Mais où l'influence de la vie commençait à se trahir chez Fournier,

c'était au poids qu'il faisait traîner à son héros. L'amour l'avait

instruit et marqué; les expériences charnelles qu'il avait faites,

ç'avait pu être dans l'impatience, dans le dégoût; il les sentait

pourtant irrémédiables.

Miracles avec une introduction de Jacques Rivière · 第 3 / 9 段