Ses incursions dans le domaine qu'il s'était défendu, se bornèrent,

cette année-là, à une prise de contact avec le groupe de _Vers et

Prose_, qui nous paraissait, à ce moment, résumer tout ce qu'il y avait

de vivant en littérature. Fournier fut présenté un soir, au Vachette,

par des amis, à Paul Fort, à Moréas, à Adolphe Retté. J'ai gardé et je

publierai peut-être un jour le récit homérique de la nuit qu'il passa

avec eux et dont il ne sortit pas sans quelques désillusions. Il devait

pourtant nouer plus tard des relations amicales avec Paul Fort, qui a

dédié à sa mémoire un admirable poème.

Malgré tous ses efforts, handicapé d'ailleurs par une fatigue cérébrale

qui l'avait affligé au dernier moment, Fournier, admissible à l'écrit,

ne put réussir à l'oral du concours. Ainsi lui fut fermée définitivement

une porte qu'il était fou, quand j'y repense, de s'attendre à voir

jamais s'ouvrir devant cet esprit trop sensible, trop imaginatif, et qui

ne trouvait jamais faciles que les chemins inexplorés.

Le service militaire le guettait. Il ne put profiter du régime des

«dispenses» qui venait d'être supprimé, et dut faire deux ans, avec

préparation obligatoire du métier d'officier. Ce fut une nouvelle

restriction à son essor d'écrivain: comme il n'avait jamais de loisirs

qu'imprévus et fort courts, il ne put travailler pendant cette période

qu'à des contes et à de brèves esquisses.

Pourtant, ce temps d'esclavage ne fut pas sans lui apporter de secrets

enrichissements; il l'employa à explorer la vie de cette façon étrange

et délicate que j'ai tâché de définir, et à en extraire ce minerai

subtil qu'elle recélait pour lui, dont lui seul savait repérer les

filons.

Pour la première fois il entrait en contact intime, familier, avec les

gens du peuple, et non plus seulement avec les paysans, avec les

ouvriers aussi: il les aima, fermant les yeux à leurs défauts. Il sentit

l'immense misère et le charme enivrant de la camaraderie militaire. Il

traversa à pied, de la seule allure qui permette d'y adhérer vraiment,

une foule de pays nouveaux; il apprit la France, pas à pas; les environs

de Paris d'abord, puis la Brie, la Champagne, Mailly, puis la Touraine,

puis la région de Laval, où il fut élève-officier, enfin le Gers et les

Pyrénées,--car il fut envoyé, pour ses six derniers mois, comme

sous-lieutenant, à Mirande.

Mirande me paraît marquer un moment important du développement de

Fournier: le moment--comment le bien définir?--où sa nostalgie déborde.

Jusque-là elle avait été quelque peu contenue et comme canalisée par ses

admirations littéraires: la voici tout à coup qui jaillit droite, à

l'état pur, du fond de son âme. Le souvenir de son amour, qui, à mon

avis, dans son essence, comme je l'ai déjà d'ailleurs insinué, était la

simple fixation d'un mal plus vague et plus profond dont il souffrait de

naissance, revient à cet instant le traverser d'une manière tout

particulièrement douloureuse. Le jour anniversaire de sa rencontre avec

la jeune fille du Cours-la-Reine, il m'écrit: «Je reste tout ce jour

enfermé dans ma chambre pour souffrir plus à l'aise. Depuis des semaines

ceux qui me touchent la main savent que j'ai la fièvre. La fatigue même

ne me fait plus dormir. La joie secrète de ces temps derniers est finie;

maintenant il faut lutter contre la douleur infernale. Comment

traverserai-je tout seul cette fête à laquelle je ne suis pas convié? De

grand matin le soleil est entré dans l'appartement par toutes les

fenêtres et m'a réveillé; le serviteur a tout préparé durant la nuit,

les haies de roses, la route brûlante..., pour quelque grand

anniversaire mystérieux; et au moment de révéler à tous le secret de sa

joie, il trouve son maître seul et en larmes et abandonné.»[31]

[31] Lettre datée du Jeudi de l'Ascension 1909.

Oserai-je entrer dans le vif d'un caractère?--Pour Fournier, le moment

de la plus complète privation est aussi celui de la plénitude

intérieure. Il ne faut pas que sa souffrance, qui est réelle, nous fasse

illusion. Fournier n'est lui-même et ne trouve toutes ses forces que

dans l'instant où il se sent vide de tout ce dont il a pourtant besoin.

Il y a ici quelque chose d'infiniment subtil que peut-être je ne

réussirai pas à faire comprendre. Tâchons seulement de le revoir dans

cette petite ville méridionale dont la grand'route, en la traversant,

forme la seule rue. Au loin, les Pyrénées aiguës sont encore blanches.

Le printemps chauffe pourtant déjà les maisons basses et a fait sourdre

dans tous les jardins de grandes nappes de fleurs. Il est dix heures;

Fournier revient de l'exercice, retrouve sa chambre au premier étage de

la «Maison Hidalgo», sa table devant la fenêtre ouverte. Un seul livre

est posé devant lui: _l'Idiot_ de Dostoïevski; mais bientôt viendront

s'y ajouter l'Evangile, la Bible et l'Imitation qu'il ira demander à

l'aumônier de l'Hôpital.

Il a vingt-trois ans; il n'a pas su encore «se faire une situation»; il

sent très bien, jusque dans ses mains, une sorte de maladresse à forcer

la vie; la dextérité, l'étude et la patience lui font irrémédiablement

défaut. Il n'est pas sans aucun désir du bonheur; mais il le voit si

difficile!

Alors--c'est ici que son caractère devient complexe et singulier--il se

sent pris à la fois de désespoir et d'audace; au lieu de rien résigner,

il demande tout. Sachant bien qu'il ne l'obtiendra pas, c'est un trésor

qu'il exige, qui lui est dû.

Cela ne va pas sans larmes et sans abattements. Qui saurait arriver au

bon moment et lui poserait sans rien dire la main sur le front, quels

fiévreux sanglots ne déchaînerait-il pas![32]

[32] Il écrivait un peu plus tard (le 13 septembre 1910): «Pour la

dixième fois peut-être j'organise ma vie comme certain soir de mon

enfance. Ce soir-là, j'avais fait une tache sur une page longuement

travaillée et je me disais: «Ma foi, j'aimerais autant que mon père

déchire la page, et je la recommencerais;»--mais quand il est venu

et qu'il l'a déchirée, ç'a été une crise de sanglots et de

désespoir.--Tel est en ce moment mon genre de satisfaction.»

Mais cette âme est jeune encore et avide et il faut qu'elle se fasse

grande de tout ce qui lui est refusé, de toutes ses déceptions, de

toutes ses impuissances: ce qu'elle n'a pu saisir, ce qu'elle ne saisira

pas, fleurit en elle tout à coup, irréel et présent.

Jamais peut-être homme ne rêva semblablement la vie; son imagination

comble au fur et à mesure toutes les lacunes que son exigence y

détermine; sur ce monde, qui ne se laisse approcher et goûter un peu que

par la ruse, qu'il sent donc inassimilable, elle projette, comme

vengeance, son immense et douloureux reflet.

Fournier, si doux, si tendre, si facile à toucher, avait en même temps

une espèce de cruauté envers les êtres. Il se mettait de chacun à

attendre un certain nombre de joies définies, mais se gardait bien d'en

rien dire; et si elles lui étaient refusées, c'est presque avec triomphe

qu'il constatait le manquement et déclarait sa déception,--et ne

pardonnait pas.

«Seules les femmes qui m'ont aimé peuvent savoir à quel point je suis

cruel[33].» Il les appelait, les invitait, mais aussitôt leur

prescrivait mentalement un certain angle sous lequel elles avaient à

entrer dans sa vie, un certain rôle qu'elles y devaient jouer. Et à la

moindre faute qu'elles commettaient, au moindre lapsus, il les accablait

de reproches, leur racontait méchamment, en détail, tout ce en quoi

elles étaient défaillantes à son idéal.

[33] Lettre du 28 sept. 1910.

Je ne veux pas du tout noircir ici mon ami. Il ne disconvenait pas

lui-même, on le voit, de cette dureté. Je veux seulement aider à

comprendre le caractère actif, presque agressif de sa nostalgie,--et

cette violence qui était au fond.

Je veux aussi faire épouser le mouvement qui, pendant ce même séjour à

Mirande, l'entraîna si fortement vers le catholicisme. L'origine en

remonte d'ailleurs à 1907. Dès ce moment, Fournier s'était trouvé en

butte à des sortes de tentations, qui venaient par accès:

«Désirs d'ascétisme et de mortifications: vieux désirs sourds.

Désir de pureté. Besoin de pureté. Jalousie poignante et saignante.

Vous vous seriez endormis et satisfaits dans le catholicisme.

--Insatisfaction éternelle de notre grande âme (Gide, Laforgue).

Amours sans réponse pour tout ce qui est.

Sympathies sans réponse avec tout ce qui souffre.

Vide éternel de notre coeur, le catholicisme vous eût comblé.

--Ambitions jamais lasses, ambitions de conquérir la vie et ce qui est

au delà.

Votre douleur se fût calmée et votre gloire exaltée à la promesse qu'on

vous eût faite du Paradis de votre coeur et de ses paysages.»[34]

[34] Lettre du 26 janvier 1907.

Mais à ce moment (il est sous l'influence de Gide) la religion ne lui

apparaît qu'à la façon de ces oasis dont c'est toujours «la suivante»

qui est «la plus belle». Il la poursuit comme un lieu possible de repos,

mais sans désir profond de l'atteindre.

A Mirande, la tentation a pris corps; le catholicisme est présent, comme

un ange multiple et voilé, à toutes les portes de son âme. Dans un poème

en prose dont il trace à ce moment l'esquisse, il se représente sous les

traits de «l'adolescent de la nuit, du veilleur aux colombes». «Et

tandis que les autres ont connu le triomphe mystérieux dans le pays

nouveau qui était comme l'expansion de leur coeur, lui, comme dans une

tour, a senti monter vers lui ce paysage inconnu. Chaque jour cela gagne

et cela déferle comme une énorme vague. Chaque jour sur un papier, comme

un homme perdu, il décrit les progrès de l'inondation mortelle. Dans sa

vie très simple, chaque fois quelque chose de monstrueux, tant cela est

pur et désirable, se glisse comme une parole incompréhensible dans les

discours de celui qui va devenir fou. Enfin une nuit, au plus haut de sa

tourelle, alors qu'en bas et jusqu'à l'horizon fulgure la vie de la Joie

inconnue, il comprend que la vraie joie n'est pas de ce monde, et que

pourtant elle est là, qu'elle ouvre la porte et qu'elle vient se pencher

contre son coeur. Alors il meurt, en écrivant quelque chose, un nom

peut-être, qui n'est pas encore décidé--et sur chaque barrière des

champs d'alentour (redevenus terrestres), un enfant est perché, en robe

blanche, les pieds pendants, et souffle dans une flûte d'or, à

intervalles réguliers.[35]»

[35] Lettre du 26 juillet 1909.

Que cette métaphore n'aille pas faire croire que la crise se passe pour

Fournier dans le plan purement littéraire. Il va à Lourdes et en

rapporte une grande émotion; il cherche à s'instruire du dogme; il

m'écrit: «Si tu as cru que mon amour était vain et inventé, si tu as cru

que je passais un seul jour sans en souffrir, et si, cependant, tu n'as

pas vu que depuis trois ans la question chrétienne ne cessait de me

torturer--certes tu m'as méconnu--certes tu t'es beaucoup trompé. Si je

puis entrer tout entier dans le catholicisme, je suis dès ce moment

catholique[36].»

[36] Lettre du 11 mai 1909.

Quand j'essaie d'imaginer ce que la religion pouvait représenter pour

Fournier à cet instant: une force toute faite, me dis-je, pour le porter

au delà de ce qu'il ne pouvait maîtriser; cette résistance qu'offre la

vie quand on l'aborde avec de grands désirs et une insuffisante

application d'esprit, il voyait, pour la vaincre, ce grand train de

dogmes et de prières. Son émotion religieuse («Il n'y a pas de mots pour

ces larmes») venait après «combien de démarches dans les ténèbres![37]»

[37] Lettre du 2 juin 1909.

On lui promettait l'effraction des trésors qu'il ne savait pas

solliciter. C'est à un pillage magique du monde qu'il se sentait convié.

Ou, si l'on veut, la façon dont le monde, par le christianisme,

«s'éclaire sans qu'on y pense» devait être pour lui d'une immense

attraction. «Ce qui me séduit terriblement, écrira-t-il un peu plus

tard, dans les livres sacrés, c'est la simplicité du mystère qu'ils

révèlent. A chaque page, l'éclosion terrestre de l'événement merveilleux

me trouve aussi passionnément crédule que l'épanouissement d'une fleur

au coeur du pré de juin. Il n'y a pas moyen de ne pas croire tant cela

est vrai et séduisant[38].»

[38] Lettre du 4 avril 1910.

Une certaine immédiateté du prodige, la parenté du surnaturel avec

l'humble vie quotidienne, sa ressemblance avec les événements de tous

les jours: voilà ce qu'il reconnaît comme sien dans le christianisme et

ce qui le transporte. Dans la même lettre il m'écrit encore parlant de

l'Evangile: «C'est la perfection de mon art, le baiser de mon amour, la

consolation de ma peine, l'exaltation de ma joie. Ce n'est pas, comme je

l'ai cru..., le livre de la pureté, écrit pour les anges; c'est une

réponse inépuisable à toutes mes questions d'homme--c'est comme une

auberge, dont parle Jammes, une auberge bleue où je me suis assis sale

et fatigué; et, sur le coup de midi, je m'aperçois qu'elle m'a porté au

Paradis, où elle vient de s'envoler, les ailes repliées[39].»

[39] Lettre du 4 avril 1910.

On voit dans _Madeleine_, qui est à mon avis la première réussite

positive de Fournier, une expression de tout ce qu'il recevait à la fois

et pêle-mêle, à ce moment, du christianisme. On sent son inquiétude, sa

charité, son impatience (à une certaine façon de bousculer, de retourner

les paysages), et la lueur que l'au-delà laisse filtrer jusqu'à lui. Il

y a de la pitié, de la dureté, du désir, beaucoup d'enfantillage encore,

dans ces pages, et pourtant une force de rêve, un besoin de s'arracher

aux lois physiques qui atteignent presque au drame.

De même, dans les petits poèmes en prose qui suivent, et qui sont

construits sur des impressions de grandes manoeuvres.[40] On y respire

déjà quelque chose de ce malaise si pur qui fera le charme incomparable

du _Grand Meaulnes_; il y veille une grande peine cachée, mais qui

n'accable pas l'âme, qui la laisse active et vagabonde; et sans cesse la

même lampe s'allume au sein de la nuit,--la même promesse diaphane, le

même visage limpide et sans péché.

[40] Il fit les manoeuvres d'armée qui eurent lieu aux environs de

Toulouse en septembre 1909 et fut libéré aussitôt ensuite.

Pourtant il ne faut pas nous dissimuler qu'il manque encore quelque

chose à ces premiers essais en prose d'Alain Fournier, non seulement

pour qu'ils nous émeuvent profondément, mais même pour qu'ils

ressemblent tout à fait à leur auteur et portent une marque

indiscutablement originale.

Lui-même n'est pas sans le sentir, sans s'en inquiéter. J'ai dit que le

service militaire l'avait empêché de s'attaquer, dès 1907, à une oeuvre

de longue haleine. Il faut corriger cette affirmation. Tous les

obstacles qu'il rencontra, n'étaient pas extérieurs; il luttait aussi

contre une certaine faiblesse, ou erreur de son talent, qu'il n'arrivait

pas à se bien définir.

Dans presque toutes ses lettres, depuis 1907, il me parlait du _Pays

sans nom_; tout ce qu'il écrivait s'y rapportait, devait en faire

partie; mais ce n'en étaient jamais que des morceaux, et sans lien,

qu'il parvenait à réaliser; l'oeuvre ne «venait» pas dans son ensemble.

Le _Pays sans nom_, c'était le monde mystérieux dont il avait rêvé toute

son enfance, c'était ce paradis sur terre, il ne savait trop où, qu'il

avait vu, auquel il se voulait fidèle toute sa vie, dont il n'admettait

pas qu'on pût avoir l'air de suspecter la réalité, qu'il sentait comme

unique vocation de rappeler et de révéler.

Le _Pays sans nom_, c'était, à ce moment, dans son esprit, non pas le

germe, mais la fleur trop épanouie, impossible à force d'extension et de

fragilité, de ce qui plus tard, dans le _Grand Meaulnes_, devait

s'appeler: le Domaine mystérieux.

Il cherchait à l'évoquer directement, par les seuls prestiges de la

poésie; il voulait y transporter sans avertissement son lecteur, l'y

faire s'éveiller comme Meaulnes enfant, un jour, s'éveilla dans la

«Chambre verte».

Aussi répudiait-il tout secours matériel, tout moyen épisodique et

concevait-il sa tâche comme celle d'un pur enchanteur.

Mais justement c'est là qu'il trébuchait. Plus il serrait de près sa

vision, plus il mettait à son service des phrases et des images qui

l'avoisinaient, plus il voulait utiliser, pour l'exprimer, son émanation

propre et le halo dont elle s'entourait, plus il cherchait, à son usage,

de ces mouvements muets qui partent du coeur et glissent comme des

anges,--et plus aussi il la sentait s'affaiblir, s'épuiser.

Son découragement, devant cette déception de ses efforts, eut, à

certains moments, un caractère tragique. Il m'écrivait: «Peut-être que

moi-même j'en suis déjà à la deuxième partie de l'_Esprit

Souterrain_--le moment où l'on aperçoit que peut-être on ne répondra pas

au crédit qui vous fut accordé; le moment de la banqueroute et du

«lébédévisme.»[41] C'est ici qu'il faudrait de l'aide. Mais à qui

s'adresser?»

[41] Lettre du 22 mars 1910. Cf. le 28 août: «Il y a plus de courage

et de travail à dépenser pour écrire un premier livre qui soit un

livre, qu'il en faudrait à un homme ignorant pour construire tout

seul une maison.»

Heureusement cette fois je ne lui fis pas défaut. Nous eûmes ensemble,

pendant l'hiver qui suivit sa libération et qui nous trouva réunis à

Paris, des conversations capitales, au cours desquelles je l'aidai à

débrouiller les embarras qui paralysaient son talent. Lui-même

d'ailleurs fit preuve dans cette enquête d'une extraordinaire

intelligence technique et finit par saisir le problème avec tant de

lucidité qu'il en força la solution. Car il avait beau mépriser

l'abstraction et les formules: il savait admirablement raisonner sur son

art et en découvrir les lois cachées.

Notre étude porta essentiellement sur la valeur du Symbolisme et nous

conduisit à mettre en jugement, et même en accusation, ce qui avait été

jusque-là l'objet de notre culte.

Un mot d'André Gide nous avait beaucoup frappés et travaillait depuis

quelque temps déjà notre esprit: «Ce n'est plus le moment d'écrire des

poèmes en prose», m'avait-il déclaré en me remettant un essai de

Fournier que je lui avais fait lire. Nous nous étions révoltés contre ce

décret dont la sévérité nous paraissait affreuse; mais en même temps

nous avions réfléchi et le sens en avait pénétré profondément dans notre

pensée et l'avait émue.

Nous distinguions maintenant, dans cette partie de nous-mêmes qui

s'éprouvait créatrice, ce que Gide avait voulu dire: une impuissance, en

effet, se trouvait correspondre en nous au genre qu'il avait

condamné,--une impuissance qu'il nous fallait bien à la fin reconnaître.

Le poème en prose, tel que le Symbolisme nous l'avait enseigné, était

devenu, par la simple faute des années, un instrument entre nos mains

complètement inefficace et ne pouvait plus nous permettre aucune prise

sur la sensibilité d'autrui. Il avait quelque chose de trop tacite; de

tous les éléments qu'il ordonnait à son auteur de sous-entendre sous

peine de grossièreté, il ne se pouvait pas qu'à la fin l'émotion du

lecteur ne se trouvât pas diminuée; il dispensait de trop de choses pour

qu'en le lisant on ne se sentît pas dispensé aussi d'en être touché.

Et du même coup une lumière éclatante jaillissait, qui nous montrait le

chemin. Fournier l'aperçut le premier et la suivit: il fallait rompre

avec le Symbolisme et avec tout l'arsenal trop «mental» qu'il proposait;

il fallait sortir de l'esprit et du coeur, saisir les choses, les faits,

les amener entre le lecteur et l'émotion à laquelle on voulait le

conduire: «Ce qu'il y a de plus ancien, de presque oublié, d'inconnu à

nous-mêmes,--c'est de cela que j'avais voulu faire mon livre et c'était

fou. C'était la folie du Symbolisme. Aujourd'hui cela tient dans mon

livre la même place que dans ma vie: c'est une émotion défaillante, _à

un tournant de route, à un bout de paragraphe_...»[42]

[42] Lettre du 28 sept. 1910.

Fournier découvrait cette fois son aptitude et sa force véritables: il

se comprenait romancier. Il échappait d'un seul coup à la rêverie, à

cette vague intimité avec lui-même où il s'était si longtemps complu et

dans laquelle son manque de lucidité intérieure lui interdisait de faire

des progrès. Il replaçait la vie avec tous ses accidents devant ce songe

qu'il avait vainement essayé de modeler directement et il ne comptait

plus que sur des faits, que sur des gestes scrupuleusement décrits pour

faire entrevoir celui-ci à son lecteur, «à un tournant de route, à un

bout de paragraphe».

«Je travaille, m'écrivait-il.[43] J'ai parfois de grands désespoirs. Je

renonce à beaucoup d'impossibilités. Je travaille simultanément à la

partie imaginaire, fantastique de mon livre et à la partie simplement

humaine. L'une me donne des forces pour l'autre. Mais sans doute

faudra-t-il que je renonce à la première: La seconde va tellement mieux

et il faut que le _Jour des noces_ (titre qui avait succédé dans son

esprit au _Pays sans nom_) soit avant peu terminé.»[44]

[43] Lettre du 24 août 1910.

[44] Lettre du 24 août 1910.

Et peu de temps après:[45]

[45] Lettre du 13 sept. 1910.

«Je travaille terriblement à mon livre... Pendant quinze jours je me

suis efforcé de construire artificiellement ce livre comme j'avais

commencé. Cela ne donnait pas grand'chose. A la fin j'ai tout plaqué

et... j'ai trouvé _mon chemin de Damas_ un beau soir.--Je me suis mis à

écrire simplement, directement, comme une de mes lettres, par petits

paragraphes serrés et voluptueux, une histoire simple qui pourrait être

la mienne... Depuis, ça marche tout seul.»

Ecrire une histoire, combiner ce piège où la curiosité se prend; faire

agir sur le lecteur cet infaillible instrument d'intérêt qu'est

l'événement; au lieu d'allusions, de tentatives directes sur sa

sensibilité, l'impliquer dans une suite organisée de péripéties, aussi

naturelles que possible: tel est le programme que Fournier tout à coup

se propose et à la réalisation duquel il sent que toutes ses forces vont

enfin pouvoir harmonieusement s'employer.

Car si éloigné semble-t-il, à première vue, de celui qu'il avait d'abord

envisagé, si modeste puisse-t-il paraître à côté de sa première ambition

poétique, l'étonnant, et ce qui va l'émerveiller lui-même, c'est que,

dans les premiers morceaux qu'il écrit en s'y conformant, «il y a _tout_

quand même, _tout moi_ et non pas seulement une de mes idées, abstraite

et quintessenciée».[46]

[46] Lettre du 13 sept. 1910.

En somme nous voyons ici Meaulnes et Seurel, et l'école de Ste Agathe

surgir du domaine des Sablonnières, s'en détacher à notre rencontre et

venir nous prendre par la main pour nous y conduire plus sûrement. Je ne

pense pas qu'on ait jamais assisté dans l'histoire des lettres à une

pareille génération du concret par l'abstrait, du réel par l'imaginaire,

d'êtres vus par des êtres rêvés,--ni à la fécondation en retour du plan

originel par le plan engendré. Car c'est à partir du moment où il s'en

écarte et où il nous en écarte, que le rêve de Fournier se met enfin à

vivre. Il suffit qu'il nous repousse loin de lui pour que naisse la

force qui nous attirera vers lui. Il suffit qu'il ne veuille plus de

nous que comme de spectateurs relégués derrière une rampe, pour que tout

ce qui se passait en lui et laissait notre attention languissante,

prenne un mystère et un attrait imprévus: il n'exprimera plus rien de ce

qu'il porte et de ce qui l'agite, mais les chemins qu'il bâtit de nous à

lui nous appelleront invinciblement et, nous amenant au bord de son âme,

nous contraindront à jamais à la deviner de tout notre amour.

* * * * *

A cette transformation de son premier dessein Fournier fut assurément

poussé par une nécessité intérieure, mais par certaines influences

aussi, qu'il faut noter: les principales furent celles de Marguerite

Audoux, de Stevenson, et, dans une certaine mesure, de Péguy.

_Marie-Claire_ avait déchaîné en lui un enthousiasme que l'exquise

qualité du livre ne pouvait suffire à expliquer: il y voyait sans aucun

doute briller de ces trésors que les créateurs seuls distinguent, parce

qu'ils sont à moitié virtuels et n'existeront tout à fait qu'une fois

repris par eux et exploités.

Miracles avec une introduction de Jacques Rivière · 第 2 / 9 段