Le vers libre y était adopté par Fournier sous l'influence s

ALAIN-FOURNIER

MIRACLES

AVEC UNE INTRODUCTION DE

JACQUES RIVIÈRE

Deuxième édition

PARIS

Librairie Gallimard

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, rue de Grenelle (VIme)

DU MÊME AUTEUR

LE GRAND MEAULNES, roman. (EMILE-PAUL, 1913).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES 108 EXEMPLAIRES

IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE

DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE DONT 8 HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H,

100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

NUMÉROTÉS DE I A C ET 792 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L'ÉDITION

ORIGINALE SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT 12 EXEMPLAIRES

HORS-COMMERCE MARQUÉS DE a A l, 750 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750 ET

30 EXEMPLAIRES D'AUTEUR HORS-COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE

CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L'ÉDITION ORIGINALE.

TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS

Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.

MIRACLES

INTRODUCTION

Comment rattraper sur la route terrible où elle nous a fuis, au delà du

spécieux tournant de la mort, cette âme qui ne fut jamais tout entière

avec nous, qui nous a passé entre les mains comme une ombre rêveuse et

téméraire?

«Je ne suis peut-être pas tout à fait un être réel.» Cette confidence de

Benjamin Constant, le jour où il la découvrit, Alain-Fournier fut

profondément bouleversé; tout de suite il s'appliqua la phrase à

lui-même et il nous recommanda solennellement, je me rappelle, de ne

jamais l'oublier, quand nous aurions, en son absence, à nous expliquer

quelque chose de lui.

Je vois bien ce qui était dans sa pensée: «Il manque quelque chose à

tout ce que je fais, pour être sérieux, évident, indiscutable. Mais

aussi le plan sur lequel je circule n'est pas tout à fait le même que le

vôtre; il me permet peut-être de passer là où vous voyez un abîme: il

n'y a peut-être pas pour moi la même discontinuité que pour vous entre

ce monde et l'autre.»

Ses plus grands enthousiasmes littéraires allèrent toujours aux oeuvres

qui lui faisaient sentir l'idéalité de l'univers et de la vie elle-même.

Il faut savoir aussi combien il était sobre: matériellement d'abord

(jamais il ne sembla prendre à la nourriture le moindre plaisir, il ne

lui demandait que de l'entretenir en vie); mais surtout au spirituel:

j'ai souvent admiré combien légèrement il goûtait à la réalité et

c'était une surprise pour moi, à chaque fois, de voir de quelle

impondérable mousse s'emplissait seulement la coupe qu'il y plongeait.

Il n'y avait pas là l'effet d'une constitution physique fragile, ni

aucune intolérance par débilité. Au contraire Fournier fut toute sa vie

robuste et bien portant. C'était son esprit tout seul dont l'aspiration

était ainsi prudente et réservée,--comme s'il eût eu ailleurs d'autres

sources où puiser, et une alimentation invisible.

Quand je la compare à la sienne, toute ma vie, qui pourtant fut occupée

par beaucoup des mêmes événements, m'apparaît affreusement positive.

J'ai saisi bien des choses qu'il laissa échapper; mais c'est lui qui

volait, moi qui reste...

Il serait vain de vouloir distinguer le merveilleux spontané, dans son

histoire, et celui qu'il y ajouta lui-même par la simple tournure de son

imagination. Elle reste, en tous cas, «à peine réelle», tissée des

aventures les moins analysables; des femmes y sont mêlées dont, du fait

que son regard seulement les effleura, il devient impossible de savoir

qui elles furent d'autre que les anges ou les démons qu'il vit.

Une biographie d'Alain-Fournier? Ecrite du dehors, puisée ailleurs que

dans ses contes et dans le _Grand Meaulnes_, ne sera-t-elle pas un

continuel mensonge, le récit des faits qu'il n'a pas vécus? Et comment

oser, en particulier, reconstituer sa dernière rencontre? Comment savoir

le visage qu'eut pour lui, brusquement dévoilé dans la solitude, cette

maîtresse terrible qu'il avait toujours attendue: la guerre?

I

Pourtant je suis le seul à l'avoir vraiment connu. Nous nous étions liés

au lycée Lakanal, où nous étions entrés tous les deux en octobre 1903

pour préparer l'Ecole Normale Supérieure. Nous avions le même âge:

dix-sept ans.

Notre amitié ne fut d'ailleurs pas immédiate, ni ne se noua sans

péripéties; nos différences de caractère se firent jour avant nos

ressemblances. Fournier, animé de l'esprit d'indépendance qu'il devait

attribuer plus tard à Meaulnes, avait entrepris d'ébranler la vénérable

et stupide institution de la Cagne, c'est-à-dire l'organisation

hiérarchique qui réglait les rapports des élèves de rhétorique

supérieure et l'ensemble de rites et d'obligations humiliantes que les

anciens imposaient aux «bizuths». Il avait pris la tête d'une coterie de

révoltés, avec laquelle je sympathisais secrètement, mais que ma

timidité et mon désir d'éviter les distractions m'empêchèrent de rallier

tout de suite.

J'observai longtemps une neutralité rigoureuse dans la bataille qui

opposait mes camarades. La figure de Fournier m'intéressait pourtant

déjà vivement. Parmi ces jeunes gens, dont plusieurs étaient comme lui

fils d'instituteurs, mais que leurs dispositions universitaires

rendaient déjà légèrement compassés, il surgissait libre, joueur, ivre

de jeunesse. Ce que l'atmosphère où nous étions plongés avait d'un peu

pédant et artificiel, il le faisait par instants drôlement fuser au

dehors et nous restituait le caprice dont nous avions besoin pour

respirer.

Je le regardais combiner ses offensives contre le «Bureau», je lisais

les pétitions révolutionnaires qu'il faisait circuler pendant l'étude.

Je me sentais un peu scandalisé, un peu effrayé, fort séduit malgré tout

par son personnage.

Je ne pensais pourtant pas à me rapprocher de lui. C'est lui qui me fit

le premier des avances, d'ailleurs mêlées de taquineries et de

moqueries, qui me furent, je l'avoue, très insupportables. De toute

évidence je l'agaçais un peu, si je l'attirais aussi; ma nature

appliquée, scrupuleuse, méticuleuse lui donnait des impatiences. Il me

jouait des tours que je ne prenais pas toujours très bien. Que de fois,

en rentrant de récréation, je trouvai mon pupitre bouleversé, mes livres

en désordre: Fournier avait passé par là. Je lui en voulais de tout mon

coeur!

Mais il tenait à moi et peu à peu la sincérité de son attachement

m'apparut, me convainquit, apaisa mes résistances. C'est aussi qu'à côté

de son indiscipline, tout un autre aspect de son caractère se révélait à

moi, lentement, que je ne pouvais qu'aimer. Sous ses dehors indomptés,

je le découvrais tendre, naïf, tout gorgé d'une douce sève rêveuse,

infiniment plus mal armé encore que moi, ce qui n'était pas peu dire,

devant la vie.

Le parc de Lakanal, qui fut celui de la Duchesse du Maine et de la Cour

des Sceaux, est un endroit merveilleux; il dévale lentement vers

Bourg-la-Reine. La grande allée vient aboutir à une grille qui donne sur

un chemin peu fréquenté; un banc la termine, où, parmi toute cette

banlieue, on peut avoir l'illusion d'une relative solitude. C'est sur ce

banc que chaque jour, pendant l'heure de récréation qui suivait le

déjeuner, je venais m'asseoir avec Fournier.

Nous avions de grandes conversations. Il me parlait de son pays avec une

sorte de passion. Il était né[1] à la Chapelle-d'Angillon, un petit

chef-lieu de canton du Cher, à une trentaine de kilomètres au nord de

Bourges, sur les confins de la Sologne et du Sancerrois, en plein centre

de la France. Mais c'est surtout d'Epineuil-le-Fleuriel, un plus petit

village encore, situé à l'autre extrémité du département, entre

Saint-Amand et Montluçon, où ses parents avaient été longtemps

instituteurs et où il avait passé toute sa première enfance, qu'il me

faisait des descriptions enthousiastes et presque amoureuses. Je

reconstituais sa vie de petit paysan dans cette campagne sans

pittoresque, lente, pure et copieuse et dont les aspects s'étaient comme

incorporés à son âme: je me rendais compte de ce qu'avait été cette

enfance alimentée par la précieuse ignorance de tout autre paysage au

monde que celui qu'on pouvait découvrir des fenêtres de l'école. Quelle

estacade que cette solitude pour les voyages de l'imagination!

[1] Le 3 octobre 1886.

En effet, entraîné aussi, il faut le dire, par la lecture effrénée des

livres de prix que recevaient ses parents chaque année vers le début de

juillet et dont, s'enfermant au grenier avec sa soeur, il consommait

l'entière provision avant qu'ils ne fussent distribués, Fournier s'était

mis très tôt à imaginer l'inconnu et à le chercher. Comme il était

naturel, dans ce plein milieu des terres, devant son horizon immobile,

il s'était particulièrement épris de l'océan. Au point qu'il avait

décidé vers treize ans de se faire officier de marine. Après un séjour à

Paris, au lycée Voltaire, il avait été à Brest pour préparer l'examen du

Borda. Mais malgré les succès qu'il avait remportés en mathématiques, il

ne s'était pas senti dans sa voie, et comme, par surcroît, le milieu lui

déplaisait, au bout d'un an, laissant, le coeur gros, échapper, comme un

infidèle oiseau, son premier rêve d'aventure, il était rentré dans son

pays.

Il s'était tourné alors vers les lettres et était venu à Lakanal en

faire l'apprentissage.

Il ne les choisissait donc à ce moment que comme un pis-aller. C'est

qu'au fond il ne les avait pas encore, non plus que moi d'ailleurs,

découvertes. Je date des environs de Noël 1903 la révélation qui nous en

fut faite en même temps à l'un et à l'autre. Pour nous remercier du

compliment traditionnel que nous lui avions adressé avant le départ en

vacances, notre excellent professeur, M. Francisque Vial, à qui mon

éternelle reconnaissance soit ici exprimée, nous fit une lecture du _Tel

qu'en songe_ d'Henri de Régnier:

_J'ai cru voir ma Tristesse--dit-il--et je l'ai vue

--Dit-il plus bas--

Elle était nue,

Assise dans la grotte la plus silencieuse

De mes plus intérieures pensées,... etc._

Puis:

_En allant vers la ville où l'on chante aux terrasses

Sous les arbres en fleurs comme des bouquets de fiancées..._

Et:

_Les grands vents venus d'outre-mer

Passent par la Ville, l'hiver,

Comme des étrangers amers..._

Et ces deux vers enfin qui tombèrent en nous comme une lente pierre dans

une eau troublée:

_Pauvre âme,

Ombre de la tour morne aux murs d'obsidiane!_

Nous nous étions déjà penchés sur des textes admirables; nous y avions

senti par instants palpiter quelque chose de tendre et d'exquis; mais la

gangue scolaire qui les entourait, emprisonnait aussi leur sortilège.

Et puis ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni même Flaubert ne

s'adressaient à nous, jeunes gens de 1903; ils parlaient à l'humanité

universelle; ils n'avaient pas cette voix comme à l'avance dirigée vers

notre coeur, que tout à coup Henri de Régnier nous fit entendre.

Nous tombions, sans avoir même su qu'il en existât de tels, sur des mots

choisis exprès pour nous et qui non seulement caressaient nommément

notre sensibilité, mais encore nous révélaient à nous-mêmes. Quelque

chose d'inconnu, en effet, était atteint dans nos âmes; une harpe que

nous ne soupçonnions pas en nous s'éveillait, répondait; ses vibrations

nous emplissaient. Nous n'écoutions plus le sens des phrases; nous

retentissions seulement, devenus tout entiers harmoniques.

Je regardais Fournier sur son banc; il écoutait profondément; plusieurs

fois nous échangeâmes des regards brillants d'émotion. A la fin de la

classe, nous nous précipitâmes l'un vers l'autre. Les forts en thème

ricanaient autour de nous, parlaient avec dédain de «loufoqueries». Mais

nous, nous étions dans l'enchantement et bouleversés d'un enthousiasme

si pareil que notre amitié en fut brusquement portée à son comble.

Dès la rentrée de janvier, délaissant les occupations dites sérieuses et

la préparation de l'«Ecole», nous achetâmes les oeuvres de Henri de

Régnier, de Maeterlinck, de Viélé-Griffin et nous les dévorâmes.

Je ne sais s'il est possible de faire comprendre ce qu'a été le

Symbolisme pour ceux qui l'ont _vécu_. Un climat spirituel, un lieu

ravissant d'exil, ou de rapatriement plutôt, un paradis. Toutes ces

images et ces allégories, qui pendent aujourd'hui, pour la plupart,

flasques et défraîchies, elles nous parlaient, nous entouraient, nous

assistaient ineffablement. Les «terrasses», nous nous y promenions, les

«vasques», nous y plongions nos mains et l'automne perpétuel de cette

poésie venait jaunir délicieusement les frondaisons mêmes de notre

pensée.

_Où le Griffon a-t-il enterré le Saphir?_

Nous y eussions conduit sans hésiter le premier de ces chevaliers

masqués, surgis aux lisières ou près des sources apparus, qui nous eût

demandé le chemin.

Nous ne connaissions encore ni Mallarmé, ni Verlaine, ni Rimbaud, ni

Baudelaire. C'était dans le monde plus vague et plus artificiel

construit par leurs disciples, que nous nous mouvions, sans soupçonner

qu'il n'était qu'un décor qui nous cachait la vraie poésie.

*

* *

Pourtant des différences non pas tant de goût que de prédilection ne

tardèrent pas à apparaître entre Fournier et moi. Tandis que je mettais

au premier plan Maeterlinck, pour la profondeur philosophique que je lui

attribuais libéralement, et plus tard Barrès, dont l'idéologie me

ravissait, Fournier élisait avec une affection farouche Jules Laforgue

d'abord, ensuite Francis Jammes. Ces deux admirations qui le prirent

vers 1905, valent la peine d'être analysées, car elles sont révélatrices

de certaines tendances très profondes de son esprit.

Que n'ai-je pas dit et surtout écrit à Fournier contre Laforgue? Il

m'agaçait; je le trouvais pleurard et pédant; je ne comprenais rien à

ses souffrances; je ne m'en expliquais pas la cause. Fournier le

défendait avec acharnement et je vois bien maintenant tout ce qu'il

découvrait de lui-même dans le pauvre blessé des _Complaintes_.

«Blessé, mais amoureux, me répondit-il justement lui-même dans une des

nombreuses apologies qu'il me fit de son héros[2], blessé mais

orgueilleux. Blessé, mais d'une si grande douceur de coeur. Blessé,

parce que tout cela; et ironique parce que blessé et seulement pour

cela. Il n'a jamais été que le jeune homme timide (à ne pas pouvoir

passer devant une «dame» sans tomber), et qui a répété toute sa vie:

_Oh! qu'une, d'elle-même, un beau soir, sût venir,

Ne voyant que boire à mes lèvres et mourir._

[2] Lettre du 22 janvier 1906.

Fournier était tout à fait exempt de cette timidité extérieure et

physique qu'il attribue ici à Laforgue, mais il en avait une plus

secrète, à base de tendresse et d'orgueil, qui ne le paralysait pas

moins. Comme Laforgue, il avait un immense besoin de la Femme, mais

avant tout comme d'un calmant pour sa susceptibilité frémissante; il ne

supportait pas l'idée d'être à découvert devant elle, en butte à ses

flèches, déconcerté, malmené; une pureté et une innocence parfaites en

elle étaient indispensables à la formation de son amour.

Il lui fallait l'union des âmes avant celle des corps et un certain

absolu d'affection où se plonger. Toutes les exigences de Laforgue, il

les reconnaissait pour siennes.

Et aussi les déceptions, car il n'était pas sans se rendre compte

confusément de ce que son rêve avait d'irréalisable. Il en éprouvait

d'avance cette même irritation désolée qu'il voyait chez Laforgue se

tourner en ironie. «Ironique parce que blessé et seulement pour cela.»

Laforgue devait lui servir comme d'une vengeance anticipée contre cette

étrange nation des femmes à laquelle il avait la plus étrange idée

encore d'aller demander du bonheur. Il avait à ce moment-là des

relations, tout à fait pures d'ailleurs, avec une petite étudiante,

qu'il accompagnait chaque dimanche et tâchait de former suivant son

idéal. Il ne cherchait pas trop à la transfigurer à mes yeux; mais je

sentais quelque chose en lui, dès ce moment, se débattre contre les

bornes par trop précises qu'elle infligeait à son imagination; il la lui

fallait déjà plus sincère, plus candide surtout qu'elle ne pouvait être.

Et de ses petitesses, de ses coquetteries il souffrait comme d'autant

d'injustices qu'elle eût commises envers lui.

Pourtant il ne faudrait pas se représenter Fournier comme dominé par le

scepticisme moral ou le dépit, ni comme dépourvu de tout réalisme; à ses

chanceuses aspirations le goût des choses concrètes formait dès ce

moment contrepoids.

Déjà chez Laforgue il n'admirait pas seulement l'exilé en ce monde ni

l'amant tyrannique et craintif. Voulant me le faire comprendre et aimer,

c'est toute une série d'impressions de nature, choisies au hasard des

pages, qu'il recopiait pour moi dans une de ses lettres:

_O cloîtres blancs perdus...

--Soleils soufrés croulant dans les bois dépouillés...

... Paris! ses vieux dimanches

dans les quartiers tannés où regardent des branches

par-dessus les murs des pensionnats, etc._[3]

[3] Lettre du 22 janvier 1906.

Dès ce moment il demandait à la poésie une certaine traduction, en

langage clair et insaisissable, de la plus humble réalité. C'est

pourquoi Jammes, que nous avions découvert dans _l'Angélus de

l'aube_..., l'avait du premier coup enchanté.

Toute la campagne, non pas celle qu'on visite, mais celle où Fournier

était né et dont il sentait l'imprégnation, revivait dans ces lignes un

peu tremblantes, privées de toute architecture interne, que Jammes

traçait, les unes au-dessous des autres, d'une main paisible et

maladroite exprès. La façon dont les mots y venaient, à leur place

physique plutôt que significative, et dont ils incarnaient les animaux,

les arbres, les métairies, en suggérant simplement l'odeur, la couleur

ou la forme; la peinture de chaque heure du jour, avec son soleil propre

et l'exacte déclivité des ombres; ces vers si tangibles que certains

pouvaient être tenus entre les mains comme une gaule, d'autres froissés

dans les doigts comme une feuille de menthe,--toute cette poésie

matérielle et pure l'enchantait.

_Nous ne séparerons pas la vie d'avec l'art._

Fournier s'empara tout de suite de ce vers faux, ou mal cadencé, et le

fit marcher longtemps à cloche-pied, en avant-garde de son oeuvre, comme

un chemineau et comme un guide.

Ce fut appuyé sur Jammes qu'il commença à se révolter contre

l'intelligence, c'est-à-dire, dans son esprit, contre la culture des

idées, contre l'effort pour définir, contre le jugement qui exclut.

Barrès, en qui je me complaisais à ce moment et qu'il fit effort pour

aimer avec moi, dans le fond l'exaspérait: «Je t'ai dit une fois pour

toutes que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en

formules... Je préférerai, moi, toujours m'arrêter pour parler de la

«mer méridionale éperdument bleue»--ou de la batteuse que j'entends

ronfler dans les champs derrière moi comme pour me dire que c'est encore

l'été--encore un peu de tout cet été que je n'ai pas vécu.»[4] Et plus

tard: «Je me dégoûte d'écrire ainsi tant de petites théories, de petits

jugements, de longues phrases qui ne riment à rien. Alors que lentement,

longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et

légers qui disent le passé ou la vie.»[5]

[4] Lettre du 23 septembre 1905.

[5] Lettre du 22 janvier 1906.

Il avait commencé d'ailleurs, depuis assez longtemps déjà, à les

chercher, «ces mots brefs et légers», dont il devait plus tard trouver

une si délicieuse et expressive foison. Peu de temps après notre

découverte du Symbolisme, il s'était mis à écrire des vers. Rien de plus

curieux que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer à ma

honte que je ne sus pas y reconnaître sa vocation.

C'est aussi qu'ils révélaient tout autre chose que le poète qu'on était

porté naturellement à y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune

transformation vraiment chimique du monde par les mots; les objets n'y

devenaient jamais autres et saisissants; un doux courant les entraînait

comme des fleurs intactes,--un courant facile et faible comme la

rêverie.[6]

[6] «Les premiers vers que j'ai faits, m'écrivait Fournier lui-même

dans une lettre du 22 août 1906, étaient surtout la découverte

extasiée de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de

tout ce que leur son réveillait en moi: «Angélus... aubépine...

après-midi... civière... ou voiture à chien.»

Je recopie ici, à titre d'exemple, non pas le meilleur mais le plus

important--je dirai en quoi tout à l'heure--de ces poèmes:

À TRAVERS LES ÉTÉS

(A une jeune fille.)

_Attendue,

A travers les étés qui s'ennuient dans les cours

en silence

et qui pleurent d'ennui,

Sous le soleil ancien de mes après-midi

lourds de silence

solitaires et rêveurs d'amour_

_d'amours sous des glycines, à l'ombre, dans la cour

de quelque maison calme et perdue sous les branches,

A travers mes lointains, mes enfantins étés,

ceux qui rêvaient d'amour

et qui pleuraient d'enfance,_

_Vous êtes venue,

une après-midi chaude dans les avenues,

sous une ombrelle blanche,

avec un air étonné, sérieux,

un peu

penché comme mon enfance.

Vous êtes venue sous une ombrelle blanche._

_Avec toute la surprise

inespérée d'être venue et d'être blonde,

de vous être soudain

mise

sur mon chemin,

et soudain, d'apporter la fraîcheur de vos mains

avec, dans vos cheveux, tous les étés du Monde._

*

* *

_Vous êtes venue:

Tout mon rêve au soleil

N'aurait jamais osé vous espérer si belle.

Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.

Tout de suite, près de vous, fière et très demoiselle

et une vieille dame gaie à votre bras,

il m'a semblé que vous me conduisiez, à pas

lents, un peu, n'est-ce pas, un peu sous votre ombrelle,

à la maison d'Eté, à mon rêve d'enfant,

à quelque maison calme, avec des nids aux toits,

et l'ombre des glycines, dans la cour, sur le pas

de la porte--Quelque maison à deux tourelles

avec, peut-être, un nom comme les livres de prix

qu'on lisait en juillet, quand on était petit._

_Dites, vous m'emmeniez passer l'après-midi

Oh! qui sait où!... à «La Maison des Tourterelles»._

*

* *

_Vous entriez, là-bas,

dans tout le piaillement des moineaux sur le toit,

dans l'ombre de la grille qui se ferme.--Cela

fait s'effeuiller, du mur et des rosiers grimpants,

les pétales légers, embaumés et brûlants,

couleur de neige et couleur d'or, couleur de feu,

sur les fleurs des parterres et sur le vert des bancs

et dans l'allée comme un chemin de Fête-Dieu._

_Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux

avec la vieille dame, l'allée où, doucement,

votre robe, ce soir, en la reconduisant,

balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

_Puis recevoir, tous deux,

dans l'ombre du salon,

des visites où nous dirons

de jolis riens cérémonieux._

_Ou bien lire avec vous, auprès du pigeonnier,

sur un banc de jardin, et toute la soirée,

aux roucoulements longs des colombes peureuses

et cachées qui s'effarent de la page tournée,

lire, avec vous, à l'ombre, sous le marronnier,

un roman d'autrefois, ou «Clara d'Ellébeuse»._

_Et rester là, jusqu'au dîner, jusqu'à la nuit,

à l'heure où l'on entend tirer de l'eau au puits

et jouer les enfants rieurs dans les sentes fraîchies._

*

* *

_C'est Là... qu'auprès de vous, oh ma lointaine,

je m'en allais,

et vous n'alliez,

avec mon rêve sur vos pas,

qu'à mon rêve, là-bas,

à ce château dont vous étiez, douce et hautaine,

la châtelaine._

_C'est Là--que nous allions, tous les deux, n'est-ce pas,

ce Dimanche, à Paris, dans l'avenue lointaine,

qui s'était faite alors, pour plaire à notre rêve,

plus silencieuse, et plus lointaine, et solitaire...

Puis, sur les quais déserts des berges de la Seine...

Et puis après, plus près de vous, sur le bateau,

qui faisait un bruit calme de machine et d'eau..._

*

* *

Evidemment j'aurais dû comprendre; j'aurais dû démêler ce que Fournier

lui-même d'ailleurs n'apercevait pas encore à ce moment: que c'était là

l'exercice d'un conteur, et non d'un poète.

Le vers libre y était adopté par Fournier sous l'influence sans doute

des Symbolistes, mais surtout comme un moyen de suivre exactement les

phases d'un récit. Il me semble qu'on le sent ici s'entraîner à conter.

Il ne s'est pas encore arraché à ses impressions; il cherche encore à

nous les imposer telles quelles (et avouons franchement qu'il n'y

réussit guère); mais déjà, malgré lui peut-être, elles s'analysent,

elles perdent la densité poétique et prennent la forme d'une

énumération. Des faits, des événements percent sans cesse au travers des

spectacles; un dynamisme se fait sentir sous l'enveloppe émotive; des

moments sont distingués; le présent, le futur viennent tout

naturellement remplacer le passé:

_Je vais entrer, nous allons suivre, tous les deux

avec la vieille dame l'allée, où doucement,

votre robe, ce soir, en la reconduisant,

balaiera des parfums couleur de vos cheveux._

D'ailleurs le thème du morceau n'est-il pas une «aventure» déjà? Et

cette aventure, ne la connaissons-nous pas? N'est-ce pas, avant la

lettre, la rencontre de Meaulnes et d'Yvonne de Galais? Plusieurs

détails du récit définitif figurent déjà dans le poème: la vieille dame

dont la jeune fille est accompagnée, l'ombrelle de celle-ci, sa

démarche, le titre de châtelaine qui lui est donné en passant; même, le

dernier vers se trouvera textuellement dans le chapitre de la _Promenade

sur l'étang_.

Une seule différence importante: au lieu de se passer entièrement dans

un «domaine mystérieux», la scène est d'abord située à Paris. Ce n'est

que par l'imagination que le poète la transporte par instants à la

campagne.

Ce point serait sans intérêt s'il ne nous permettait de remonter plus

haut que le poème ici analysé, jusqu'à l'origine dans la réalité de

l'aventure qui en fait les frais, jusqu'à l'événement de la vie

d'Alain-Fournier qui a donné naissance au _Grand Meaulnes_.

Il est si délicat, si fragile que j'ose à peine le toucher avec des

mots; je crains de le briser en le racontant.

Pourtant ses répercussions sur toute la vie sentimentale et même

intellectuelle de Fournier furent infinies.

J'ai dit combien il était exigeant, en pensée, à l'égard des femmes et

quelle perfection il leur réclamait comme son dû. Il avait été bientôt

las des trop pauvres satisfactions que pouvaient lui offrir celles qui

étaient à sa portée.

Est-ce une exaspération de son attente qui la lui fit croire tout à coup

comblée? Ou bien alla-t-il instinctivement chercher un objet

inaccessible qui ne pourrait le décevoir? Ou bien la vie vint-elle

réellement, comme il arrive, au-devant de son imagination et lui

présenta-t-elle son rêve authentiquement incarné?

Le fait est simplement qu'il rencontra un jour, dans Paris, au

Cours-la-Reine, une jeune fille merveilleusement belle qu'il suivit,

dont il obtint par mille ruses le nom et l'adresse, qu'il retrouva et,

bien qu'elle eût l'air extrêmement réservée, aborda. Le miracle est

qu'il obtint d'elle quelques mots de réponse qui purent lui donner à

croire qu'il n'était pas dédaigné. Et il sentit que l'étrange apparition

devait faire un effort sur elle-même pour briser l'entretien et lui

dire: «Quittons-nous! Nous avons fait une folie.»

Des années passèrent sur cette rencontre sans effacer l'impression que

Fournier en avait reçue; au contraire elle alla en s'approfondissant.

La jeune fille avait quitté Paris; Fournier eut beaucoup de peine à

retrouver sa trace; et quand il y parvint, longtemps plus tard, ce fut

pour apprendre, avec un immense désespoir, qu'elle était mariée.

Ayant suivi Alain-Fournier depuis son adolescence jusqu'à sa mort, je

puis dire que cet événement si discret fut l'aventure capitale de sa vie

et ce qui l'alimenta jusqu'au bout de ferveur, de tristesse et d'extase.

Ses autres amours n'effacèrent jamais celui-là, ni même, je crois,

n'intéressèrent jamais les mêmes parties de son âme. Il voyait toujours

la parfaite jeune fille penchée sur lui; il ne lui demandait pas de se

caractériser ni de se révéler à lui dans sa différence; il n'avait aucun

besoin, dans le fond, de la connaître au sens complexe et dangereux du

mot; il lui suffisait qu'elle fût impossible comme la vie; elle non

plus, n'était «peut-être pas tout à fait un être réel»: c'est par quoi,

en le comblant d'amertume, elle le consolait aussi.

II

J'avais quitté Lakanal au mois de juillet 1905, ayant obtenu une bourse

de licence en province. Fournier était allé passer ses vacances en

Angleterre, puis était rentré au lycée pour une troisième année de

«cagne». Nous restâmes séparés pendant deux ans.

Mais de cette séparation naquit une énorme correspondance, qui me permet

aujourd'hui de suivre rétrospectivement le développement de mon ami

pendant cette période.

Ce fut, à coup sûr, une de celles où sa pensée fut le plus active, celle

où son talent se nourrit, se forma. Tout le poids dont l'accablait la

«préparation de l'Ecole», pour laquelle il n'était pas directement doué,

et qui était pour lui, par instants, un véritable cauchemar, ne

l'empêcha pas de lire, ni de pomper autour de lui tous les sucs dont il

avait besoin.

Il s'assimila Claudel, Gide, Rimbaud, Ibsen, acheva de digérer Laforgue

et Jammes. En Angleterre, il s'était épris des Préraphaëlites. La

peinture l'intéressait, mais par les côtés, il faut bien le dire, où

elle touchait à la littérature. A Paris, il se mit à visiter les salons:

Maurice Denis et Laprade lui donnèrent de grandes émotions. Il croyait

découvrir dans leurs toiles les paysages purs et désespérés qu'habitait

naturellement son âme, qu'il voulait à son tour évoquer.

En toutes ses admirations de cette époque, d'ailleurs, et même de

toujours, on sent un fort coefficient subjectif: il se cherche au

travers de ce qui l'enthousiasme; il poursuit surtout des exemples, des

permissions.

Un moment, il plie et s'effondre presque sous Claudel; mais on le voit

d'une lettre à l'autre se démener sous l'énorme avalanche, se

rassembler, se saisir: «Claudel, s'écrie-t-il, apprends-moi à penser et

à écrire selon moi, à moi qui sens selon moi»[7]. Et dans la lettre

suivante, il note la leçon et l'encouragement qu'il croit avoir reçu du

poète de _Tête d'Or_: «Il m'a renforcé... dans cette conviction que j'ai

toujours eue... que je ne serai pas moi tant que j'aurai dans la tête

une phrase de livre,--ou, plus exactement, que tout cela, littérature

classique ou moderne, n'a rien à voir avec ce que je suis et que j'ai

été. Tout effort pour plier ma pensée à cela est vicieux. Peut-être

faudra-t-il longtemps et de rudes efforts pour que profondément, sous

les voiles littéraires ou philosophiques que je lui ai mis, je retrouve

ma pensée à moi, et pour qu'alors à genoux, je me penche sur elle et je

transcrive mot à mot»[8].

[7] Lettre du 7 mars 1906.

[8] Lettre du 21 mars 1906.

Il est difficile, tant elles sont nombreuses et riches, de mettre en

ordre toutes les découvertes que Fournier fit sur lui-même, ou plutôt

sur son talent et sur les conditions de sa création, pendant ces deux ou

trois années.

Les plus générales d'abord: il comprend, lui qui vient de s'épanouir, au

milieu et par le moyen de la littérature la plus ésotérique, la plus

aristocratique peut-être qui ait jamais été,--il comprend que ses

sources d'inspiration sont d'ordre populaire, qu'il doit obéissance à

son hérédité paysanne et que c'est du milieu dont il sort que monteront

à son esprit les vrais thèmes de son oeuvre future. Toutes ses lettres

sont pleines de descriptions de son pays, de grands récits de

promenades, de conversations avec des paysans qu'il me rapporte

méticuleusement: «Il me répondait, dit-il de l'un d'eux, avec une

grossièreté, et une lenteur, et une prudence qui me prenaient le

coeur[9].» Et plus loin: «Je voudrais dire avec le même amour les

injures de celui qui veut qu'on ferme les barrières de ses prés, et qui

n'est que haine déchaînée--et les paroles du braconnier que, revenant en

retard, nous avons rencontré, poussé, le long de la haie, par l'orage

menaçant et le vent rouge, vers la nuit d'août tombée, etc.»[10] Et dans

la même lettre encore: «Je voudrais m'adresser à la campagne, comme les

Goncourt à Paris: «O Paris..., tu possèdes...» Je veux au moins dire que

si j'ai connu moins que les autres ces inquiétudes de jeunesse, ces

angoisses sur mon moi, ce désarroi du déracinement, c'est que j'ai

toujours été sûr de me retrouver avec ma jeunesse et ma vie, à la

barrière--au coin d'un champ où l'on attelle deux chevaux à une herse...

Et jamais plus que cette année de douloureuse sécheresse, je ne l'ai

trouvée aussi compatissante, sympathisante... avec ses pardons pour ma

fièvre, ses airs de connaître mon mal comme la lavande connaît les

plaies, d'être accoutumée à moi comme je suis terrestrement accoutumé à

sa compagnie.[11]»

[9] Lettre du 3 septembre 1906.

[10] _Ibid._

[11] Lettre du 3 septembre 1906. La dernière phrase est une allusion à

un passage des _Muses_ de Claudel.

Cette parenté avec les champs, que j'avais tout de suite sentie en lui,

dont Jammes plus tard l'avait aidé à mieux prendre conscience, il

commence à l'éprouver comme une incitation à créer. Elle prend un sens

positif, actif; elle veut se développer et se dire.

Aussi comme il est hostile à tout ce qui pourrait le séparer de sa terre

et plus généralement du monde vivant, des êtres particuliers, de

l'immense règne du concret! J'ai déjà noté plus haut sa répugnance, sa

résistance à tout effort critique et l'espèce de mauvaise humeur avec

laquelle il repoussait mes tentatives pour emprisonner le réel dans des

formules. Elles vont croissant.

Contre un ami à qui il s'était confié et qui avait cru lui faire plaisir

en reconnaissant et en étiquetant chaque trait de lui-même qu'il lui

révélait, Fournier se révolte: «C'est moi-même qu'il veut à toute force

comprendre et même réfuter. Je suis loin, moi, d'avoir la même ambition

à son égard.[12]»

[12] Lettre du 17-19 février 1906.

Et en effet s'il écrit: «Le principal est évidemment mon horreur, ma

frayeur d'être classé»[13], c'est vrai qu'il ne cherche jamais non plus

à cerner, à classer, ni même à situer dans le plan intelligible, ni les

autres, ni aucun aspect du monde: «J'ai le merveilleux pouvoir de

sentir. Toutes choses ne m'ont été connues que par l'impression qu'elles

laissaient sur mon coeur. Aussi ne les ai-je pas distinguées.»[14]

[13] Même lettre. Et ailleurs: «Tous ceux qui ont voulu s'occuper de

ma vie m'ont froissé.» (Lettre du 9 novembre 1906). «Surtout il faut

fuir ceux qui se prétendent vos amis, c'est-à-dire prétendent vous

connaître et vous explorent brutalement.» (Même lettre). «Qu'on me

laisse ma cervelle à moi!» (Lettre du 29 janvier 1906).

[14] Lettre du 9 novembre 1906.

Fournier aperçoit un inconvénient grave pour lui dans toute opération de

discernement ou même d'abstraction; elle isole, elle brise un contact,

pense-t-il. Et c'est de contact avec les choses, avec les gens, qu'il a

d'abord besoin: «Puisque l'ignorance qui accepte est à mon avis plus

près de la vérité que n'importe quoi, et puisque, selon toi, l'ignorance

est la source des émotions infinies (je n'avais pu formuler que par

erreur une telle opinion que toute ma nature démentait), je te

demande: Pourquoi ne pas se laisser aller tout de suite à cette

ignorance-là?»[15] Et dans la même lettre: «Ne rien--même au

fond--mépriser. S'y fondre, s'y confondre, s'y mêler. Y conformer sa

pensée. Et la perdre ailleurs, le lendemain. Il n'y a d'atroce dans la

vie que notre, nos façons de la voir--quand nous y tenons.»

[15] Lettre du 19 février 1906.

Au fond, c'est sa vocation de romancier qui se révèle à Fournier, déjà,

au travers de son goût pour l'ignorance. S'il se dérobe à toute

perception et à toute énonciation du général, c'est parce qu'il entend

s'établir sur le plan même de la vie et dans une sorte de commun niveau

avec les êtres particuliers.

«Il n'y a d'art et de vérité que du particulier»[16] écrit-il. Et déjà,

bien plus tôt: «Je ne crois qu'à la recherche longue des mots qui

redonnent l'impression première et complète.» «J'ai toujours désiré

quelque chose qui touche (dans le sens de toucher à l'épaule), qui

arrête et qui évoque[17].» Et ailleurs encore: «Je puis, des années,

avoir conçu les idées les plus claires, elles ne me sont rien tant que

je ne les ai pas senti passer de mon intellect à cette partie de moi où

les choses sont plus obscures et impossibles à exprimer sinon par

l'énoncé difficile, ému, surhumain de tout leur détail[18].»

[16] Lettre du 23 septembre 1905.

[17] Lettre du 15 août 1906.

[18] Lettre du 21 avril 1906.

Il réclame le droit d'aller trouver chaque être, à sa place, sans aucune

intention ni ambition préalables, et simplement pour l'y vivifier de son

amour et de son imagination: «Je crois que toute vie vaut la peine

d'être vécue. On les évalue, on méprise les unes, on glorifie les

autres, parce que peut-être on en fait arbitrairement les parties d'un

tout, d'une société, d'un monde idéal, qui n'a pas plus de raison d'être

sous le soleil que tel ou tel autre[19].»

[19] Lettre du 23 septembre 1905.

Déjà l'on a vu comment il fait sortir et pour ainsi dire engendre au

courant de la plume des personnages à la fois précis et mystérieux, que

sa lettre m'apporte fragilement, comme enrobés encore de sa

prédilection. Il y aurait de longs passages exquis à citer.

Toute rencontre l'émeut, toute vie entr'aperçue; il la reconstruit

aussitôt, dans son paysage, sous sa lumière, avec sa vibration; il

s'attendrit sur elle, il épanche sur elle le flot de son admiration,

pour mon goût un peu trop compatissante et aveugle. Je lui reproche de

temps en temps son excès de sensibilité, que j'appelle sans ménagement

de la sensiblerie. Il se gendarme, comme si je voulais tarir une source

en lui.

C'est vrai, pourtant, à cette époque, qu'il a l'émotion un peu facile

devant tout ce qui se présente avec humilité ou insignifiance; les

profondeurs qu'il veut y voir, je n'y comprends rien. Je suis froissé

par sa tendance à tout transfigurer; je ne sais pas y reconnaître ce don

prodigieux qui est en train de lui venir, de rendre à chaque objet sa

dose latente de merveilleux.

* * * * *

Lui, pourtant (c'est la seconde des découvertes qu'il fait sur son

talent), le sent déjà se former en lui et devine tout le parti qu'il

pourra en tirer.

Ou plutôt il aperçoit, il sait que s'il lui faut rester en communion

avec la vie particulière, ce n'est pas seulement pour la bien observer

et la bien décrire; le naturalisme n'est pas son fait; l'enthousiasme

que lui a donné un moment _Germinie Lacerteux_, est sans lendemain.[20]

[20] «Ces jours-ci j'ai été amené à méditer sur le Réalisme. Je vois

que c'est encore une formule à travers laquelle on examine le monde.

Un peu de science et le plus possible de «vérités» médiocres et

courantes: on bâtit le monde là-dessus et le tour est joué. Le

principe du réalisme, c'est ceci: se faire l'âme de tout le monde

pour voir ce que voit tout le monde; car ce que voit tout le monde

est la seule réalité. Je me demande comment nous avons pu tous nous

laisser prendre à une théorie aussi grossière. Il est vrai que

c'était un échelon.» (Lettre du 2 avril 1907).

Autant qu'à l'abstraction, il répugne à la reconstruction littérale et

intégrale de ses modèles. En fin de compte ce n'est pas du tout

l'épaisseur des objets, ni même le volume des âmes qu'il va tâcher

d'exprimer. Il n'en prendra que la plus mince pellicule, et tout de

suite il leur fournira une autre chair, comme immatérielle.

L'opération est si particulière et si étrange qu'il faut alléguer le

plus de textes possible pour la faire bien comprendre: «Ce pouvoir de ne

sentir «des choses que la fleur» était devenu maladif, cette fin d'été

douloureux, à force de subtilité. J'ai revu en rentrant ici le portrait

idéal de la Beata Beatrix par Rossetti et l'impression idéalement

exquise m'a immédiatement, inconsciemment et invinciblement suggéré les

bords du Cher, que je n'ai pas vus depuis dix ans, avec leurs déserts de

saules et de vase. Comment dire cela? C'est vertigineusement

particulier. Cette odeur sauvage et unique et brutalement réelle et le

regard idéal de Beatrix c'était, c'est encore tout un pour moi, pour je

ne sais quelle fibre de mon coeur.--Arriver à reconstruire ce monde

particulier de mon coeur qui ne sera compréhensible que quand il sera

complet--où toutes les réalités, à cause du coeur où elles sont passées,

seront pures comme des idées.»[21]

[21] Lettre du 9 novembre 1906.

Donc lien, par suite de perception simultanée, du particulier et de

l'idéal, autrement dit: sublimation immédiate, sans le secours de

l'intelligence, de l'objet concret. Le résultat sera une transposition

comme automatique de tout le spectacle abordé par l'esprit du romancier

dans un monde quasi-surnaturel:

«Pour le moment je voudrais plutôt [que de Dickens ou des Goncourt]

procéder de Laforgue, mais en écrivant _un roman_. C'est contradictoire;

ça ne le serait plus si on ne faisait, de la vie avec ses personnages,

que des rêves qui se rencontrent. J'emploie ce mot rêve parce qu'il est

commode quoique agaçant et usé. J'entends par rêve: vision du passé,

espoirs, une rêverie d'autrefois revenue qui rencontre une vision qui

s'en va, un souvenir d'après-midi qui rencontre la blancheur d'une

ombrelle et la fraîcheur d'une autre pensée.--Il y a des erreurs de

rêve, de fausses pistes, des changements de direction, et c'est tout ça

qui vit, qui s'agite, s'accroche, se lâche, se renverse. Le reste du

personnage est plus ou moins de la mécanique--sociale ou animale--et

n'est pas intéressant.

«Ce que je te dis là semble l'énoncé de vérités séculaires et banales

sous une forme tant soit peu différente.

«Mon idéal c'est justement d'arriver à rendre cette _forme_, cette façon

d'énoncer la vie tangible dans des romans, d'arriver à ce que ce trésor

incommensurablement riche de vies accumulées qu'est ma simple vie, si

jeune soit-elle, arrive à se produire au grand jour sous cette forme de

«rêves» qui se promènent[22].»

[22] Lettre du 13 août 1905.

Aussi Fournier admire-t-il dans _Tess d'Urberville_ «ces trois filles de

ferme amoureuses, si simplement irréelles malgré les mille délicieux

détails précis[23]...»

[23] Lettre du 24 janvier 1906.

Ailleurs: «Mon credo en art: l'enfance. Arriver à la rendre sans aucune

puérilité (cf. J.-A. Rimbaud), avec sa profondeur qui touche les

mystères. Mon livre futur sera peut-être un perpétuel va-et-vient

insensible du rêve à la réalité: «Rêve», entendu comme l'immense et

imprécise vie enfantine planant au-dessus de l'autre et sans cesse mise

en rumeur par les échos de l'autre[24].»

[24] Lettre du 22 août 1906.

Fournier instinctivement se solidarise avec ses perceptions les plus

intellectuelles, mais en même temps les plus constructives; il veut

conserver comme principal moyen de connaissance--et de création--ce

regard de l'enfant qui prélève les plus impondérables éléments du monde

et aussitôt les réagence, les combine merveilleusement, jusqu'à pouvoir

loger dans le château qu'il en forme tout ce que l'âme petite et

pesante, par derrière, et souffre et désire.

Son irréalisme est foncier; il en ferait presque un système déjà; mais

non; c'est vraiment sa nature qui s'éveille et se trouve d'emblée tout

occupée à l'illusion: «Je trouve que ce qui est difficile, c'est

beaucoup plus de se donner partout l'illusion complète de la beauté, ou

plus généralement l'illusion[25].»

[25] Lettre du 22 janvier 1906. Cf.: «Je n'aurai derrière moi qu'un

peu de rêve très doux et très lointain, bien à moi, que je

façonnerai comme je voudrai.» Lettre du 13 août 1905.

Il le trouve «difficile», mais au sens de «méritoire» seulement; car au

contraire c'est dans ce sens que fonctionne immédiatement, spontanément,

couramment son esprit.

L'exposé que nous avait fait notre professeur de philosophie, M.

Mélinand, de la théorie idéaliste du monde extérieur, avait profondément

frappé Fournier; mais non pas comme une révélation faite à son

intelligence, comme une permission plutôt donnée à tout son être

d'apercevoir le monde transparent, et modifiable par nos facultés.

Lui qui tout à l'heure marquait tant de respect pour les choses et

semblait vouloir prosterner devant elles sa pensée, ou l'y laisser se

perdre, c'est dans un mouvement plus sincère encore qu'il s'écrie tout à

coup: «Je me jouais du monde avec la moindre de mes pensées[26],» et

qu'après l'avoir si religieusement adorée, il parle «d'une certaine âme

de ces campagnes... que j'invente tous les jours un peu plus.»[27]

[26] Lettre du 9 décembre 1905.

[27] Lettre du 4 octobre 1905.

On sait l'importance qu'a le mot «changer» chez Rimbaud, et ce clin

d'oeil, qui a fait fortune, par lequel il communique à tout spectacle un

aspect second. Il y a chez Fournier une disposition analogue, non pas

tout à fait des sens, mais de l'âme, si j'ose dire. Encore une fois il

n'est pas directement poète, sa vision n'est pas assez subversive; elle

ne brouille pas assez les choses; il n'entre pas assez de

sens-dessus-dessous dans ce qu'il a regardé. Mais il a une façon propre

d'ébranler les paysages et les êtres selon une certaine pulsation comme

amoureuse de son coeur et de les mettre tranquillement en chemin, par ce

seul moteur, sur toutes les pentes du rêve.

Avec Rimbaud (je ne fais pas ici de comparaison de valeur), on a la

sensation que toute l'étrangeté du spectacle dépend d'un éclairage

venant du dehors, fourni par le regard du poète. Fournier invente une

manière de désorientation plus complète, plus sournoise, par la

sympathie. Ce n'est pas en vain qu'il insiste, dans un des passages que

j'ai cités, sur le rôle du «coeur» dans la transformation des choses en

«idées». Ce n'est pas par hasard qu'il débute par cet attendrissement

devant toutes choses, à la Charles-Louis-Philippe, qui me donna un peu

sur les nerfs. «Ce qui importe, c'est mon émotion,» écrit-il.[28] Parce

qu'il y distingue un moyen créateur et presque métaphysique, une source

de déplacement des objets et comme l'origine de la procession qui les

transfigurera.

[28] Le 22 janvier 1906.

Se plaignant, un peu plus tard, d'une fausse interprétation d'un de ses

poèmes en prose, «il est vrai, dira-t-il, que j'aime assez cette façon

de se tromper sur moi et de comprendre fantastique là où j'ai voulu

faire émouvant.»[29]

[29] Lettre du 31 décembre 1908.

Oui, le fantastique,--mais qui n'est pour lui qu'une réalité plus

grande, plus essentielle du monde perçu,--est bien la fin suprême, et le

résultat dernier, de toute sa dévotion sentimentale. C'est à produire un

certain détachement sur fond inconnu de la vie tout entière que tendent

ses admirations et ses apitoiements.

Aux personnages de _Solness le Constructeur_ il reproche une allure trop

allégorique: «Je voudrais que la vie simple des personnages et celle des

symboles fût plus mêlée. Je voudrais que _leur vie_ fût un symbole et

non pas _eux_... Je voudrais que la vie s'éclairât sans qu'on y pense,

rien qu'à vivre avec eux.»[30]

[30] Lettre du 17 février 1906.

Le don qu'il se découvre est ici défini dans sa simplicité même, sous la

forme où il défie l'analyse. C'est le don d'illumination, au sens actif

du mot, le don d'allumer au sein des êtres et des choses, sans en rien

prendre de plus que «ce premier coup d'oeil qui dit tout», une sorte

d'absence d'eux-mêmes et de vacance sur l'infini,--une clarté timide

faite de leur subite aliénation. Tout dérive, tout s'en va sous son

regard, tout se donne, en silence et sans drame, à l'abîme. «La vie

s'éclaire sans qu'on y pense.» Sa ténuité laisse entrevoir de pâles

foyers ravissants. Le monde est «joué» avec «une seule pensée.»

III

On peut se demander pourquoi Fournier qui semblait, ainsi, dès 1907, si

bien au fait de ses tendances et de ses dons, dut attendre encore

plusieurs années avant d'en trouver le véritable usage et avant

d'entreprendre le _Grand Meaulnes_.

C'est d'abord qu'il rencontra de nombreux empêchements matériels.

En octobre 1906, il s'était installé à Paris avec sa grand'mère et sa

soeur et était entré, comme externe, en rhétorique supérieure à

Louis-le-Grand. Et comme il voulait cette fois, à tout prix, réussir au

concours de l'Ecole Normale, il avait dû suspendre complètement son

activité littéraire.

Miracles avec une introduction de Jacques Rivière · 第 1 / 9 段