que commence l’infâme campagne... pouah! campagne contre cet homme, qui
reste et restera mon ami, et contre cette femme qu’on veut
_arbitrairement_ maintenir en prison!...
Cet adverbe ne suscite plus des rires, mais des huées. Et comme Ceccaldi
n’a pas l’habileté des reprises, à la manière de l’homme qui est son
ami, il s’enroue, s’énerve, fait: «Fff... Fff...!» ainsi que les chats
furieux... Puis, à l’exemple de Caillaux, c’est son propre éloge qu’il
entame, mais sans lâcher pour cela l’éloge de l’Amitié.
Il se lance en avant, se rejette en arrière, empoigne la barre, se
hérisse devant le jury et, soutenu par Caillaux derrière, respectueux
pour sa femme devant, faisant appel aux hommes justes, il déclare:
--Ce sera la clarté de ma vie, l’honneur de mon nom, un éternel tremplin
pour ma conscience, que de pouvoir dire toujours et penser toujours: «Je
n’ai pas voulu lâcher celui qui était mon ami!» Car cet homme, cette
femme, messieurs, eh bien, maintenant, ils n’en ont plus d’amis!
--Ah!... Parbleu!... Cette histoire!... Ferme ça! proteste la salle...
--Regardez et entendez vous-mêmes: il n’y a plus aucune pitié?
--Hou! Hou! A la porte!
--Messieurs, c’est au jury que je m’adresse!
Il veut tenir tête encore. Il est très rouge:
--Vous avez entendu leur langage, où tout est noble et digne...
--Assez!...
--Ce sera la beauté de mon existence...
--Crétin!
--Ce sera ma gloire de n’avoir pas lâché cet homme!
--Pignouf!...
[Illustration]
--... Cet homme qui, je n’ai pas peur de le proclamer une fois de plus,
demeure et demeurera mon ami!
Il a donné tout son souffle, et l’air en est irrespirable... Devant une
salle houleuse, le Président s’éponge. Et Caillaux, grand acteur, se
voile la face en entendant ce crieur public de l’Amitié.
Trente secondes: la porte des témoins se rouvre. D’instinct le Président
se dresse. Caillaux découvre son visage. Et tout à coup la salle
redevient silencieuse: Henry Bernstein est entré.
Il n’y eut pas, dans tout le procès, de contraste plus frappant. Deux
hommes se suivaient, venant l’un après l’autre parler au nom d’un même
sentiment sacré: le premier avait été trépidant, le second fut fier. Le
premier sauta, chanta, fit du théâtre. Quelle vulgarité! Le second fut
nerveux, offensif, tout audace et courage.
D’abord, c’est un géant; par la taille il domine les hommes ordinaires.
Sitôt entré, il est au niveau du Président qui s’écrase sur sa table
haute. Il ne lui jette qu’un coup d’œil: il le méprise; puis cherchant
dans la foule, la tête en avant, d’une moue dégoûtée, il demande:
--Où est Caillaux?
Il a dit: «Caillaux» tout court! Il n’a pas dit «M. le Président», ni
«le grand politique», ni «le salut de la France».
--Où est Caillaux?
Il a répété. Cette fois, un petit ricanement lui répond. Alors, il
clame:
--Il n’y a pas de quoi rire! Messieurs les jurés, il se pourrait que la
guerre fût à nos portes. Je ne suis pas de ceux qui, comme M. Caillaux,
arment le bras d’une femme. Si demain la mobilisation est déclarée, je
m’engage et je tire moi-même!
Il vient de prononcer cette rude phrase d’une voix sonnante. Maintenant
qu’il se tait, sa lèvre tremble. Ce n’est que le relâchement de ses
nerfs trop tendus. Il se reprend. M. Caillaux est un assassin et un
puissant: les hommes dans son cas trouvent toujours des amis. Calmette
n’est qu’un assassiné: c’est lui que Bernstein vient défendre, et c’est
lui qu’il vantera: l’homme doux, l’homme bon, l’homme sans peur, car ce
cœur exemplaire comprenait dans toute l’étendue de leurs devoirs
difficiles, l’Amitié et l’Amour du pays.
Tout cela est exprimé sobrement mais violemment, en phrases qui ne se
soucient pas d’être balancées, mais d’apporter l’essoufflement sincère
d’un homme passionné, pleurant un ami. Ses yeux se sont voilés pendant
qu’il parlait; une goutte de sueur perle à son front. Si géant qu’il
soit, il est plus faible que son sentiment, celui de l’amitié noble!
Caillaux regarde les fenêtres et évite Ceccaldi.
Lorsqu’il sort, Ceccaldi se colle à lui. Des voyous s’échappent d’un
estaminet et se jettent à leur rencontre. Le rouge, cette fois, monte au
front du tyran. Canaille populaire encore payée par Ceccaldi. Ah!
piteuse mise en scène! Il est très irrité. Les flics, les repris de
justice, une poignée d’ivrognes l’escortent jusqu’à l’auto, où «l’homme
de l’amitié» monte avec lui. Caillaux serre les lèvres et, sitôt dans sa
voiture, il commence un chapelet de reproches cinglants; l’autre, alors,
se trémousse sur les coussins et crie à tue-tête: «Accable-moi! J’ai ma
conscience! Je ne connais que mon honneur!... Je suis ton ami, ton seul
ami!»
Ne serait-ce pas à vous dégoûter de l’être, si l’envie pouvait vous en
prendre!
* * * * *
Le sixième jour, cette envie ne prendra personne. Les esprits commencent
à être dominés par une terrible idée: la Guerre!... Quelle guerre?... La
guerre de l’Autriche avec la Serbie? Bien pire que cela. Voici
qu’aujourd’hui, chacun pressent un danger net... pour la France. Tout se
complique; tout devient trouble; aucune dépêche n’est explicite. Il y a
dans ce conflit lointain on ne sait quoi de louche et de brutal qui
permet... de redouter tout! La guerre... la guerre et la mort
viendraient-elles jusqu’à nous?... Et on se redit comme à l’heure
d’Agadir:
--La guerre... maladie périodique et éternelle!...
--Qui pourrait bien nous faire passer de chouettes vacances!
--A la campagne, sûrement!
Amertume. Colère. Saisissement. Crânerie. Les nerfs sont à vif. Il ne
faudrait pas trop de disputes avocassières ni de témoins imbéciles pour
qu’on se dégoûtât de ce procès, dont le déroulement commence à être
interminable. Sixième audience, troisième bataille au sujet de ces
lettres dont l’épithète «intimes» devient, à la longue, ou impudique ou
niaise. On en lit quelques-unes: rien dedans: verbeuses, banales... à
peine suffisantes pour l’intimité. Mme Caillaux, effondrée depuis quatre
jours, dont on n’entend plus la voix, dont on ne voit que le chapeau
renversé, s’évanouit et s’écroule.
--Qu’elle crève donc! déclare un avocat. S’il y a la guerre, il en
crèvera d’autres!
Mais Caillaux a bondi.
Aux Assises, pourtant, la loi est formelle. Même à un condamné à mort la
Justice refuse que sa femme ou sa mère coure à son box l’embrasser. Mais
celui-ci, dont Ceccaldi est l’ami, a eu la France dans les mains, donc
la Loi et la Justice avec la France. C’est le maître. Il peut ce qu’il
veut.
En une suspension de cinq minutes, avec des sels et trois nerveuses
paroles, il va d’ailleurs guérir cette femme, qui ne s’est pas évanouie
lorsqu’elle tuait. Aucun besoin de médecin; ce n’est donc pas pour elle,
à la reprise, qu’entreront dans le prétoire, à la queue leu leu, trois
docteurs.
C’est d’abord pour éclairer le jury, comme tous ceux qui pénètrent dans
cette funeste salle; ce sera surtout, pense la défense, pour se livrer à
des aveux, car ces trois compères étaient au chevet de Calmette. Or,
l’ont-ils soigné comme il faut? Grave question, puisqu’ils n’ont pas été
capables de l’empêcher de mourir!... Mme Caillaux a tiré, c’est entendu;
mais, dès l’heure où les médecins ont eu Calmette entre les mains, ne
devaient-ils pas le sauver? A quoi sert leur métier? Et n’est-ce pas,
alors, à leur compte qu’il faut inscrire sa mort?... Ne protestez pas!
Pour finir d’hébéter un jury, l’affaire est d’importance, et on va
longuement, grossièrement, l’examiner.
Comme un des trois docteurs s’irrite, Maître Labori se fâche, et, de sa
voix de géant qui n’est pas toujours bon, quand son cas s’embarrasse:
--Le devoir du docteur est de répondre! Il a ses responsabilités!
L’accusée n’en a pas!
--Quoi?... Sans rire!...
Soulèvement du public. Et Labori riposte:
--En tout cas, l’accusée, je la couvre!
Alors on rit. Le mot prête à rire. Est-ce que Caillaux serait jaloux? Il
fait une moue dédaigneuse.
Le malheur est que ces trois médecins font bloc. Ils disent ensemble:
--C’est le cas d’un incendiaire qui, ayant mis le feu aux quatre coins
d’une maison, expliquerait devant les ruines: «Les pompes sont arrivées
trop tard!»
Mais la défense tient bon. A ces médecins, elle oppose d’autres
médecins. Et d’abord, voici pour leur répondre un chirurgien des
hôpitaux.
--Moi, messieurs, j’aurais opéré; je serais intervenu: j’interviens
toujours... Je m’excuse même d’intervenir aujourd’hui; mais j’étais
l’ami de Calmette, et j’ai bien souffert de ne pas intervenir davantage.
Il a couru à la maison de santé. Il a vu les trois docteurs qui
faisaient bloc déjà, mais ne faisaient rien d’autre, et dont
l’amour-propre s’est insurgé à l’idée d’une intrusion dans leurs
affaires! Lui, d’autre part, leur en veut de ne pas l’avoir laissé
s’installer en maître. Il rend hommage à leur savoir, avec une acuité où
perce sa rancune. Et ainsi cette audience, au lieu d’éclairer le procès,
ne découvre que la rivalité professionnelle de pontifes médecins.
Le plus beau de tous, cependant, n’est pas là. Il se réserve pour le
septième jour, jour où l’orage européen s’amoncelle et commence à
gronder à l’horizon.
L’Autriche n’a pas encore déclaré la guerre à la Serbie, mais, dans les
télégrammes, les mots «d’état de siège» et de «mobilisation» évoquent
des images farouches. Le monde russe s’agite. De quelle façon?
Mystère!... L’Angleterre se raidit. Flegmatique, elle prête l’oreille.
De l’Allemagne on ne sait rien... Et la France, sincère, se tourne vers
chacun, demandant: «Mais qu’y a-t-il donc?» En vingt-quatre heures, la
presse reflète l’espoir et l’angoisse, la tension puis la détente.
L’opinion a perdu pied; et chacun, chez soi, s’interroge, dans le froid
silence de son cœur, sur la mort qui devient possible demain. Les grands
mots de patrie, d’ennemi, d’armée, de conflit, se multiplient sous les
plumes et sur les lèvres. La vie publique est haletante. Paris s’écoute
et se regarde, comme s’il était surpris de vivre encore sa vie normale.
Rien pourtant n’est changé des habitudes journalières; les esprits sont
déroutés, mais les corps poursuivent leur chemin. On a commencé un
procès: on le continue. Or, c’est parmi ces soucis qui étreignent les
cœurs et les gorges que va se jouer le septième acte, qui commence par
un divertissement bouffe sur la médecine, réglé, mené, joué par un seul
homme! Quel record!... Mais l’acteur unique aura toute une voiture
d’accessoires. On se croira dans une fête foraine. Grâce à un meurtre,
on se régalera d’une farce.
M. le docteur Doyen, cité par la défense pour prouver aux jurés, pièces
à l’appui, que si Calmette est mort, c’est qu’on ne fit rien pour l’en
empêcher, apporte un revolver, des habits, des tableaux anatomiques, des
prospectus, et son fils! Il distribue d’abord des brochures à images et
à légendes: c’est sa déposition illustrée; un souvenir qu’il offre. A la
vérité, il a une tête banale de pharmacien de petite ville, mais dans le
geste, comme dans la parole, il montre une décision qui indique une
audace au moins égale à celle de Caillaux. Aussi Caillaux se résigne à
rester muet. Il piaffera sur place, mais il saura se contenir: le
docteur Doyen est une satisfaisante doublure. Aucune gêne, aucune
pudeur, rien qui fasse songer à de la délicatesse. C’est un homme qui
opère beaucoup, l’homme qui, dans Paris, opère le plus. Il mêle la
quantité des entreprises et la qualité des résultats. Et, passionné de
réclame, pour le moindre de ses gestes il bat le tambour, fait des
affiches, convoque les photographes. Quand il entre, on sait donc
pourquoi il est cité: l’Opérateur type! Mais il est aussi «l’ami de la
vérité»: ce sera son premier mot! Il n’a vu Caillaux qu’une fois, au
lieu qu’il était allié avec la famille Calmette; et c’est elle qu’il va
desservir, tandis qu’il se voit forcé d’aider Caillaux. Preuve de son
amour du vrai!
De plus, il est mécanicien! Et il est aussi chimiste! Et il s’intéresse
encore à toutes les branches de la science qui peuvent toucher à la
médecine! Il l’affirme hautement. Ces branches sont représentées par les
accessoires qu’il apporte:
--Huissier, distribuez les prospectus... Messieurs les jurés, quand je
déroulerai mes planches, il est possible que certains d’entre vous ne
distinguent pas ce qu’il y a dessus. J’ai donc tenu à vous remettre des
brochures où vous retrouverez ce qu’il y a sur les planches. Voici ma
déposition.
Il commence par attendre que le silence soit rétabli, car cette annonce
surexcite la salle: on remue, on parle, on rit, et le Président, de la
voix d’un homme qui se rend, ordonne au chef des gardes:
--Faites sortir les personnes qui... troubleraient l’audience!
--Messieurs les jurés, commence enfin le docteur Doyen, je vous ai dit
tout ce que j’étais: j’ajoute que, surtout, je suis homme d’action,
d’une autre école que les médecins qui ont laissé mourir Calmette. De
toute évidence, il fallait l’opérer!
Aussitôt, avec vigueur, il mime une scène d’intervention: il fait le
geste d’inciser le ventre, de comprimer l’aorte, d’arrêter l’hémorragie.
Il est très vivant, et il n’admet pas que Calmette soit mort.
--Les médecins, messieurs, ne sont pas intervenus pour deux raisons:
d’abord, ils sont des hommes hésitants; ensuite, ils n’ont sans doute
jamais lu les traités de chirurgie que j’ai publiés, et dont je peux me
permettre de dire qu’ils font loi!... Car enfin, ma notoriété
chirurgicale dans le monde...
Il s’incline. C’est un salut à lui-même.
--Deuxième partie! Messieurs les jurés, attention! J’en ai fini avec le
premier point, qui est l’incapacité de mes confrères. Excusez-moi de
parler carrément: la vérité est toujours brutale... Je vais prouver
maintenant que toutes les hypothèses de la Justice, pour reconstituer le
drame, sont fausses, et je vais leur opposer _mon_ système. J’ai apporté
un revolver. Soyez tranquilles, messieurs, il n’est pas chargé... Mais
c’est moi qui, avec plusieurs généraux, ai fait les premières
expériences pour servir de base aux écoles de tir. Considérez, messieurs
les jurés, sur la brochure, la planche numéro trois; c’est un dessin de
géométrie; car j’ai aussi l’esprit géométrique... Messieurs, soyez assez
bons pour suivre à la fois la trajectoire sur le prospectus et ce que je
vais vous indiquer sur la planche.
A ces mots, le fils du docteur Doyen, gros garçon rougeaud, déroule des
papiers entoilés et, les tendant à bout de bras, disparaît dessous.
--Voici la région de l’aorte et le trajet de la balle. Si Calmette a été
tué, c’est qu’il s’est précipité au-devant des balles: cela, je
l’affirme, à l’encontre du roman présenté par l’accusation. Si Calmette
avait eu l’esprit de ne pas bouger, Mme Caillaux, avec son revolver,
n’aurait fait que des trous le tapis. D’ailleurs, je le prouve!
Il fait un geste impératif: on déroule une seconde planche.
--Voici la coupe faite obliquement: chemin de la balle à travers les
organes. Voyez-vous l’os iliaque? La balle passe près de l’intestin sans
le perforer. Comment cela se peut-il au point de vue balistique? Je vais
vous le dire... la balistique ne m’est pas étrangère.
Avec des mots précipités, il fait une démonstration nouvelle pour les
jurés qui suivent mal, les yeux papillotants, et qui, n’étant ni
balistiqueurs, ni géomètres, ni chimistes, ni mécaniciens, ni docteurs,
ne comprennent plus rien à rien. Le Président est dans le même état
brumeux; mais lui a une ressource: il se couvre et suspend l’audience.
Ce n’est qu’un pis-aller. Il faut la reprendre, et le docteur tient bon.
--Messieurs, il y a, voyez-vous, des coups de feu qu’on ne rencontre pas
communément...
--Ah! Ah!... Celle-là!... dit le public.
--Faites sortir! ordonne le Président.
--Qui? demande le chef des gardes.
--Toutes les personnes que vous voyez troubler les débats!
Et les rires de redoubler.
--Messieurs, reprend au milieu du bruit le docteur Doyen, voici la
photographie du bureau de Calmette.
Il appelle, et on lui passe un pardessus. A ce geste, tout l’auditoire
proteste, Maître Chenu crie à la Cour: «Vous ne permettrez pas cela!»
--Mais, dit le docteur Doyen, c’est un paletot à moi!... On y a
seulement marqué les trous des balles!
A lui ou pas à lui, le public est révolté: cette scène a l’atroce
impudeur d’une enquête de police. Elle ne serait tolérable que dans le
cabinet fermé du juge d’instruction. Dans ce vaste prétoire, mimer les
gestes d’un homme qu’on tue, lever les bras, s’accroupir, s’enfuir,
c’est odieux. Mais lui ne le sent pas: lui, comme Caillaux, est un homme
possédé par la passion du vrai.
Enfin il sourit, il a fini; il a dit la vérité. Et comme une fois de
plus il affirme ses sentiments respectables, le public répète en écho:
--Boniments!... Saltimbanque!...
Le public n’est pas seul à le bien juger. Les trois docteurs qui ont
assisté à la mort de Calmette reviennent en se donnant la main:
--Je n’admets pas, dit le premier, qu’on mette en parallèle la
culpabilité de l’accusée et notre conduite à nous!
--Et allez donc, disent les journalistes, premier round!
--Quelle tristesse, soupire le second, d’assister ici à une séance
anatomique que n’accepteraient pas des étudiants de première année!
--Tapé! Le deuxième round! déclarent les journalistes.
--Les statistiques, qui, elles, ne trompent pas, dit le troisième, nous
prouvent péremptoirement que jamais un homme blessé comme Calmette n’a
survécu.
--Oh! ça, ça... je ne connais pas les statistiques! riposte Doyen, qui
revient à la barre. Je n’ai pas le temps de faire de la bibliographie:
moi, je travaille!
Puis, d’un geste large qui signifie: «J’en ai fait des opérations! Je
suis un opérateur, moi, je ne suis pas un homme qui discute ni qui
réfléchis: je suis un homme qui ouvre, moi!... Oui, messieurs, j’aurais
ouvert le ventre!» d’un geste large il commence une seconde opération
devant le jury: ce n’est plus une Cour d’Assises, c’est une clinique.
--J’aurais ouvert! Avec des tampons, je comprimais l’aorte et
j’épongeais. Ce n’est pas la mer à boire: dans les grossesses
extra-utérines, on éponge en quatre minutes... Le blessé épongé, on
voyait l’artère iliaque externe; on trouvait la balle. La balle, ayant
trois cents degrés au sortir du canon, était stérilisée: aucun danger.
On recousait. C’était fini.
Les jurés en ont chaud. Lui fait un geste de danseuse de cirque, sourit,
s’incline, se retire.
Et aussitôt il est remplacé.
Le rideau baissé sur une comédie se relève sur une autre. L’opérateur
type disparaît: voici l’officier type en balistique, car il s’agit de
balistique et non d’assassinat: le jury, au premier jour, ne s’en
doutait pas; mais ces séances, précisément, servent à lui faire entendre
le fond des choses.
--Nous écoutons le colonel Aubry, dit respectueusement le Président.
Lors de l’assassinat, le colonel Aubry ne se trouvait pas au _Figaro_,
mais il dirige les ateliers de construction de Puteaux, et, pour cette
raison, il sait dans le détail ce qui s’est passé entre Mme Caillaux et
M. Calmette.
Il est maigre comme un canon, prompt comme la poudre, comique comme un
obus qui n’éclate pas.
Il les connaît tous, surtout le tireur qu’il a étudié à l’armée et à la
chasse. Eh bien, pour le tireur... le tireur sait ce qu’il fait au
premier coup de feu; mais, avec le premier coup, sa volonté s’enfuit.
L’accusée a donc raison, quand elle dit: «Les coups partaient tout
seuls.» Parfaitement! Ce drame est comparable à un accident de chasse!
Partie civile, barreau, presse, public, en sont suffoqués. Le jury reste
hagard. Seuls Labori et le Président opinent de la tête.
--Conclusion? demande avec insolence Maître Chenu.
Le colonel se raidit:
--Sur mon honneur et ma conscience de soldat, mon intime conviction est
que Mme Caillaux n’a pas voulu tuer!
--Heureusement qu’elle est intime, riposte Maître Chenu, car elle laisse
la discussion entière.
Le colonel tend la main:
--Je m’appuie sur des données mathématiques.
Hélas! la mathématique ne mène pas le monde! Ces disputes viennent de
remplir quatre heures d’audience, et l’Europe, plus vieille de quatre
heures, se sent plus proche d’un malheur qui pourrait bien causer la
mort de quelques millions d’hommes. Il s’agira, alors, d’une chasse en
grand, où la clairvoyance d’un colonel dirigeant les ateliers de Puteaux
sera mince parmi d’aussi vastes événements.
Le sent-il, cet officier, quand il sort de l’audience, où il fut
important trois minutes? Dès la porte il n’est plus rien, dans cette
foule qui passe, le méconnaissant déjà. Car dès qu’elle n’est plus
contenue, dès qu’elle s’étend, dès qu’elle respire, elle est forte,
farouche, et la large vie du pays l’entraîne loin d’une affaire, dont
tout, soudain, lui semble abject ou grotesque.
Par cette soirée d’été où, dans un air léger, devraient flotter pour les
hommes toutes les promesses divines, le téléphone vibre, le télégraphe
tape, une rumeur court sur le pays. Cette fois, de source sûre, on sait
l’Autriche en armes. Ultimatum, violence... c’est pour demain le premier
coup de canon. Le Président de la République était en voyage: il rentre
en toute hâte. L’imagination des plus simples est traversée de lueurs et
d’ombres.
La nuit vient, et déjà l’on aspire au jour. Le pays a la fièvre, il ne
dort pas, il se tourne. Le présent est insupportable; vite, vite, on
veut vieillir; et quand le soleil, sans se presser, reparaît, les
journaux apportent, à côté des angoisses mondiales, le récit étalé de ce
procès qui bout au cœur de Paris, et vers lequel on va recourir pour
oublier et se passionner, tandis que le Destin marche et décide de la
vie.
Au fond, on ne sait rien d’exact. On croirait l’Europe dans la brume.
Les journaux ont l’air de s’imprimer à tâtons: ils ne disent que des
choses imprécises. Sir Edward Grey a parlé à la Chambre des Communes:
qu’a-t-il dit? Guillaume II est rentré à Berlin: qu’y fait-il? On
discute dans le vide, on s’énerve; il vaut encore mieux entendre
plaider, puisque enfin l’on arrive au jour des avocats.
Une salle archibondée, jusqu’à la corniche des boiseries. Le public a
grimpé sur les bancs, les tables, les chaises, et il y a le long des
murs des journalistes et des avocats juchés, perchés, accrochés, on ne
sait comment, sur on ne sait quoi. On ne se passe qu’un semblant d’air
de bouche à bouche. Les femmes sont venues par centaines, bousculant les
gardes. On est entré sans cartes: c’est la fin; tout Paris veut voir! Et
puis, on est sûr de rencontrer des amis: on a besoin de parler.
Mais les avocats parlent d’abord.
Maître Chenu commence. On est tendu vers lui: on sait comme il sera
fort. Il a sculpté des arguments précis dans une matière solide.
Seulement, on est serré, on a trop chaud pour suivre, et il n’y a que le
jury et la Cour qui reçoivent ses coups. Ils sont rudes. Il débute par
un portrait de Caillaux. Une fois de plus on croit le voir.
«Intelligence hautaine, ambition sans frein, impatiente des obstacles,
un de ces hommes dont la puissance est faite de leur audace et de la
crainte qu’ils inspirent!» Puis, d’une voix sonore qui a l’air de porter
la vérité, il fait revivre le drame et y projette une lumière crue.
Mais... le public ne le suit toujours pas; si étonnant que soit le
tableau, il paraît une redite. C’est l’écueil de toute plaidoirie. Il
faudrait qu’elle fît lever des souvenirs, sans en retracer aucun.
Debout, tassé, les poumons sans air, le public ne supporte plus qu’on se
répète. Maître Chenu le sent-il? Il devient bref et vengeur. Tout à
coup, sur son banc, Mme Caillaux s’affaisse. Maître Chenu s’arrête.
Brouhaha. L’audience est suspendue.
--Dame! dit un journaliste, il lui distille ça!... Ah! le cochon!
--C’est passionnant! minaude une actrice.
--C’est infâme! déclare un jeune homme, les narines dilatées.
--Ne vous en faites pas, reprend le journaliste, elle n’est pas plus
évanouie que moi! Du chiqué!
Et il sort tranquillement prendre un bock. Le jeune homme le suit des
yeux. Frémissant, il prononce:
--Ces gens-là ont des âmes d’assassins!