pas!
Le mot a l’air sans effet sur Mme Gueydan. Puisque ce Président est au
service de M. Caillaux, elle ne le regarde plus; elle s’adresse
dignement à l’avocat général. Mais l’avocat général bredouille et
interdit aussi. Elle implore la défense: Maître Labori, essoufflé,
répond:
--J’éprouve infiniment de respect pour la situation de Mme Gueydan, un
respect... provisoire... mais Mme Gueydan est un témoin, rien qu’un
témoin, et il ne s’agit ici que d’avoir de la sincérité.
Ainsi, personne pour elle? Des ennemis tout autour? Non, elle lit dans
les yeux de Maître Chenu une farouche énergie et, réconfortée, elle
jette aussitôt à Maître Labori:
--M. Caillaux a dû vous apprendre que j’avais de la bravoure!
Elle en aura encore, sans ostentation, en femme dont la race y est
accoutumée. A la barre elle s’appuie sur un coude, et dans cette
attitude penchée, où la ligne des épaules reste belle, elle commence une
confession tout endolorie. Comme c’est à la Justice qu’elle s’adresse,
elle la fait pour elle seule, à mi-voix. Mais alors le public, hostile,
qui veut vérifier ses haines, s’énerve de ne pas entendre.
--Plus haut! murmure-t-on.
Furieux, un journaliste déclare:
--Je vais l’engueuler, moi, cette femme-là, dans mon compte rendu!
Elle ne se soucie point de ces bruits vulgaires: elle n’élèvera pas le
ton. D’une voix sourde, elle détaille le drame de sa vie, la première
trahison de M. Caillaux, dont il s’excusa, dans une pirouette, disant:
«Pouh!... le cœur n’y est pour rien!» Lentement, elle conte sa confiance
au milieu des mensonges, les ruses basses de ce mari, qui lui fit garder
un sac contenant des lettres adultères, et qui fut tendre, puis roué, et
furieux enfin de voir qu’elle continuait d’être affectueuse et aveugle.
Un matin, tel Othello, il entre dans sa chambre:
--Je suis venu cette nuit, dit-il d’une bouche haineuse, pour vous tuer!
Je ne l’ai pas fait: je le ferai la nuit prochaine. Et ce sera mieux
ainsi, puisque vous serez prévenue!
Là-dessus, il part pour le pays de ses électeurs. Et elle reste seule
avec ces choses atroces qu’il lui a dites.
--Alors, raconte-t-elle, le voyant s’éloigner de ma vie, j’ai voulu me
tenir dans son propre cabinet de travail. Je sentais le malheur. Il
venait, m’enveloppait; il y avait du mensonge tout autour de moi... Au
hasard, j’ouvris un tiroir... et je trouvai encore des lettres! Je les
lus, ou plutôt j’essayai... je ne pus achever... c’était horrible!
La voix a encore baissé. M. Caillaux, dans la salle, n’entend pas mieux
que les autres. Il recommence donc son manège de la veille; il se
rapproche; le voici dans le prétoire, au troisième puis au premier rang
des banquettes rouges; mais bien des mots lui échappent toujours. Alors,
avec effronterie, il questionne ses voisins: «Qu’est-ce qu’elle dit?...
Vous avez compris?» Elle parle de lui; elle l’appelle _M._ Caillaux;
elle explique qu’à son retour elle lui montra ses lettres, qu’il se jeta
à ses pieds, se traîna à ses genoux, la supplia de ne pas divorcer...
avant les élections.
Maintenant, on l’entend mieux.
Sans fausse honte, elle avoue même, d’une voix tout à fait claire,
qu’elle l’aimait encore et qu’en dépit de tous les conseils d’avoués,
elle consentit à lui rendre ses lettres. La veille d’un certain jour, où
il partit pour l’Égypte, en présence d’un ami choisi par lui, ils
décidèrent ensemble de brûler ces papiers honteux, et avant qu’arrivât
l’ami, elle lui dit: «Écoute-moi bien... nous allons détruire ce
courrier abominable, j’y consens; je te pardonne; mais à une condition,
c’est que d’abord tu entendras ce qu’on t’a écrit de moi et ce que
toi-même as osé répondre.»
Elle fait la lecture; il crie: «Assez! Assez!» comme s’il avait mal;
puis il se jette dans ses bras; il sanglote: «Comment ai-je pu écrire
pareilles choses!...»
Tout cela elle le rapporte d’un accent si poignant qu’une émotion tient
en haleine ceux qui entendent. Le Président, seul, n’est pas troublé. Ce
n’est pas une créature émotive. Mais il est offusqué pour Caillaux.
Heureusement, du fond de la salle, on crie encore: «Plus haut, bon Dieu!
Plus haut!» Alors, puisque c’est une protestation, le Président
approuve. Mme Gueydan lui tend un document à lire, il refuse: «Plus
tard!» et il a un froncement de nez mauvais. Elle élève le ton:
--N’oubliez pas que c’est moi l’épouse, et qu’il s’agit des choses de la
maîtresse!
Le Président s’étrangle:
--Madame... je vous prie de continuer!
Elle essaiera, mais voici Maître Labori qui se lève pour poser une
question. Elle ne domine plus ses nerfs.
--J’aimerais bien, fait-elle, qu’on ne m’interrompît pas!
Là-dessus, ses ennemis, dans la salle, reprennent de l’ascendant.
Le Président, se sentant soutenu, revient à la charge:
--En avez-vous encore pour longtemps?
Mais les yeux de Maître Chenu ne la quittent plus et lui disent:
«Continuez! madame, soyez impassible. Ne craignez rien! Courage!» Alors,
son visage se radoucit et, simplement triste, les yeux sur les jurés:
--Je vous plains, messieurs, d’avoir à discerner le vrai dans ce tissu
de mensonges!
Elle a maintenant une pitié hautaine. A une nouvelle interruption du
Président, elle réplique: «Mais non, mais non!», l’air de dire: «Vous!
Je vous demande un peu! Que pouvez-vous comprendre aux machinations de
cet homme, qui a été assez vil pour payer des agents destinés à filer sa
femme!»
Revenu d’Égypte, il reprend sa liaison, multiplie ses calomnies: chaque
matin, on peut lire dans les journaux à lui vendus: «qu’il demande le
divorce». Enfin, on le plaide. La sœur de Mme Gueydan, qui a eu les
lettres en dépôt, en a pris des photographies: ces pièces intimident les
juges pressés par Caillaux de conclure en sa faveur, mais dans le
jugement il n’est pas parlé de l’adultère du mari...
--Ah! Madame, à propos de ces lettres...
C’est le Président qui interrompt, soutenu de loin par Caillaux. Il
croit tenir une occasion d’humilier Mme Gueydan:
--Ces lettres, est-ce par votre sœur que M. Calmette les a eues?
--Non.
--Expliquez-vous.
--Personne, insiste Mme Gueydan, ne les a eues... sauf des avoués. Elles
sont restées dans leurs études... mais... ce sont des endroits sûrs,
n’est-ce pas?
A présent, c’est inouï comme tout le monde l’entend bien. Elle est très
maîtresse d’elle-même; la presse constate «qu’elle a bougrement de la
vigueur»; c’est à cette minute que, avec une habileté consommée, Maître
Chenu se lève:
--Nous voici donc, dit-il, revenus à ces lettres où la défense voit
l’essentiel de l’affaire. Eh bien, à mon tour, je vais poser une
question. Ces lettres, madame, actuellement où sont-elles?
Elle le regarde en face, puis d’une voix douce:
--Ici.
--Ah! Mme Gueydan les a? Est-ce que Mme Gueydan les offre?
--Je ne le puis: il y a devant nous une femme pour qui se pose la
question de la peine de mort... D’ailleurs, ces lettres n’intéressent
que moi.
--Madame, réplique Maître Chenu d’une voix sourde, on ne vous croira
pas!
--On me croira, réplique Mme Gueydan. Cette femme, dans ces lettres,
cravache mon mari et le pousse à me jeter dehors. Il n’est pas question
de politique.
--Madame, reprend Maître Chenu d’une voix forte, on ne vous croira pas!
Puis il se tourne vers Labori:
--Que d’obscurités!... Monsieur le Bâtonnier, n’allez-vous point vous
associer à moi dans la prière que j’adresse à Mme Gueydan? Je vous en
prie, tendez-moi la main!
Il y a, dans son ton, une ironie triomphante, le sarcasme tout-puissant
de l’honnêteté, qui, empoignant l’adversaire, lui déclare en public:
--Est-ce que, par hasard, vous ne seriez pas aussi intègre que moi?
Alors, Labori fait de gros yeux. Son front se plisse. Il grogne, gronde,
bourdonne. Enfin, d’une voix bourrue:
--Monsieur le Bâtonnier, je n’aime pas beaucoup, savez-vous, qu’on
interprète mes attitudes: elles ne sont pas de celles qui prêtent à
l’équivoque! Nous avons, pour nous juger, des arbitres souverains: les
jurés. S’ils croient devoir prendre la responsabilité de demander les
lettres...
Pauvres jurés! Encore ce fantôme de la responsabilité dont on les
terrorise, comme l’avant-veille où l’ennemi écoutait aux portes. Qui
donc menace aujourd’hui?
Mais pour achever de les dérouter, la voix de Mme Gueydan reprend,
pointue et malicieuse:
--Monsieur le Président, je propose autre chose...
Silence...
--Quoi donc? dit le Président, ahuri.
--Ces lettres...
--Oui...
--Je puis les remettre...
«Pourvu que ce ne soit pas à moi!» pense le Président. Et il baisse la
tête:
--... A Maître Labori... qui en fera ce qu’il voudra.
Piège de femme admirable, vengeance audacieuse que personne, d’abord, ne
saisit. Labori est joué: il se croit honoré. Il pense qu’on s’incline,
alors qu’il n’est qu’une dupe. En bon géant, il se trouble, pâlit,
rougit:
--Madame, personne... jamais... depuis que je suis avocat... ne m’a fait
pareil honneur!
--Le... l’audience est suspendue, annonce le Président.
[Illustration]
Président d’opérette! La phrase n’est pas prononcée, que Caillaux déjà
s’est enfui, et la Cour, vaincue, s’éclipse pour laisser le public
acclamer cette femme. Une minute, elle reste à la barre; les
applaudissements viennent jusqu’à elle; on se presse pour lui tendre les
mains; tout ce qu’on a dit est oublié; on entend: «Très beau! Très fort!
Elle est formidable!» Oui, cette déposition, d’abord lente et menue,
s’est étoffée, s’est amplifiée; elle est devenue vigoureuse, pathétique,
grande, superbe, et elle a pris les cœurs. La presse est debout sur les
tables:
--C’est énorme! Eh! l’_Écho_, on leur fiche un grand titre?
Une jeune actrice répète:
--Qu’elle est belle, cette femme, qu’elle est belle!
La voici qui sort. On continue d’applaudir; on se groupe sur son
passage; on salue. Elle a sur le visage une dignité heureuse. Dans cette
salle... quelle chaleur, quelle ardeur! L’admiration y tourbillonne, va
de l’un à l’autre, emporte des groupes; et les langues marchent,
entraînant les répliques:
--Enfin... pourquoi a-t-il quitté une créature pareille?
--Parce qu’elle lui était supérieure, tiens, cette idée!
Les yeux brillent.
--Et qu’est-ce que ça va donner, maintenant, ces lettres?
--Ah! dame, on touche au moment palpitant!
Il suffit que cette phrase soit bien dite par un homme pour faire frémir
les femmes.
Une avocate, qui a de jolis bras, confie à une amie dans un élan
passionné:
--Moi, cette femme m’en impose!
--Modérez-vous, dit froidement l’autre; mon mari l’a connue: elle est
terrible!
--Est-ce vrai?
--Depuis son divorce, elle touche dix-huit mille francs de pension.
Parions qu’elle sort de l’audience avec trente mille?
--Oh!... Vous me défrisez!
On n’a pas ouvert assez de fenêtres; l’air est lourd. Gare!... Tout à
coup, l’admiration va tomber; la critique s’insinue; déjà elle pique,
dégonfle, elle est en train de faire son œuvre... La nature humaine est
ainsi faite, trop faible pour soutenir la fièvre d’un enthousiasme
long...
Coup de timbre! L’audience est reprise... et M. Caillaux demande qu’on
l’appelle à la barre.
C’est le revanchard; il fallait s’y attendre: jamais il n’est en reste.
Loin de s’insurger, d’ailleurs, le public tient son souffle; Mme Gueydan
est rentrée; et elle respire des sels...
La première phrase de Caillaux sera pour la remercier.
Il s’inclinera; il aura une voix de miel.
--Je suis très reconnaissant à Mme Gueydan d’avoir chassé tant de
miasmes autour de ces lettres intimes...
Ces mots sont une caresse.
--... La calomnie, hélas! elle a pu en parler! Moi aussi, je l’ai
connue! Et, étant un bourgeois, comme ma seconde femme (il lui lance un
regard tendre), je l’ai redoutée.
Mais voici que déjà la rage éclate. Il n’a pu l’étouffer qu’une seconde,
elle est plus forte que lui, qui, pourtant, se croit le plus fort et il
s’y abandonne et, avec elle, il va jouer la grande scène:
--Messieurs, même si j’ai l’air d’abuser de votre patience, il faut que
je reprenne devant vous le récit de ma vie. Je n’ai pas bu jusqu’au fond
de la coupe: il faut que je l’achève! Vous êtes des hommes; aucune
faiblesse humaine ne vous est étrangère; et on peut tout vous dire,
n’est-ce pas, quand on n’a rien fait de contraire à la droiture et à
l’honneur!
Pour la première fois il fait trembler sa voix, il fait mine de céder,
mais ce n’est pas à quelqu’un: c’est devant les grandes idées qui
forment la conscience des hommes.
Cet effet d’ailleurs sera très court: juste le temps de rallier son
public. Dès qu’il le tient, son ton claironne:
--Maître Labori, vous avez, sans me consulter, salué Mme Gueydan, qui,
cependant, fut assez dure pour moi et pour celle-ci!
D’un élan pathétique, il montre l’accusée. C’est le second élan qu’il a
vers elle. Toute cette scène ne sera faite qu’en va-et-vient du cœur. Il
est entre ses deux femmes: d’abord il toise l’une et se donne à l’autre.
Mais Labori a frémi sous le coup de fouet de l’homme qui paye et prétend
avec impudence qu’on ne dise strictement que ce dont il est convenu. Ah!
Dieu!... Labori se ramasse, se charge d’air; puis il émet d’abord des
choses confuses où son honnêteté s’agite, en chien de garde à la chaîne.
Après quoi, subitement dressé, il élargit l’affaire, il y souffle une
tempête et il prononce pêle-mêle des paroles incohérentes... et
superbes:
--Je n’ai pas encore plaidé, monsieur Caillaux! Je plaiderai... (sa
plaidoirie seule est payée), je plaiderai plein de respect pour vous,
et... si ces tristes débats pouvaient aboutir à une réconciliation des
Français devant l’étranger qui suit ce procès avec un intérêt à certains
égards horrible, certes, je ne regretterais pas la faute que j’ai pu
commettre en prenant une initiative sur le compte de laquelle je n’avais
pas eu le loisir de vous consulter!
L’ampleur du geste, qui accompagne cette période sonore et éclatante
d’intégrité, arrache des applaudissements; mais alors, dans certains
coins, l’on proteste. Les uns sont entraînés et crient: «Bravo!»;
d’autres ont compris et s’émeuvent. Caillaux sent l’orage, et, avec une
adresse immédiate, il quitte son rôle, prend celui du Bâtonnier, et
s’écrie:
--Il a raison, messieurs les jurés! Voici de nobles paroles! La vie
politique se transforme! Hélas! elle n’est plus aujourd’hui une lutte
d’idées, mais une lutte d’hommes: elle est atroce! Moi, le citoyen le
plus attaqué de France, je peux le dire fièrement: j’ai répudié certains
procédés honteux dont on usait à mon égard, et, me souvenant du poète
latin qui écrivait qu’un malheureux est chose sacrée, je jure,
messieurs, que dans l’avenir ce que je puis avoir de bonté sera encore
accru!
Ses narines palpitent: oh! qu’il devient douloureux!
--Mais il ne s’agit pas ici d’avoir des envolées comme on peut s’en
permettre à une tribune politique...
Malgré lui il a été trop ému; il s’en accuse; il se frappe la
poitrine... N’a-t-il pas abusé de l’indulgence de tous?
--Messieurs... messieurs, je reviens à ma pauvre vie!
A peine se recueille-t-il une minute:
--Contre une femme qui a porté mon nom, je ne veux rien dire...
Avec hauteur, il regarde Mme Gueydan. Veut-il une dernière fois la
dominer? Mais elle a un mépris moins théâtral que le sien. Cette femme
est un roc: il a peur de se briser. Il se jette éperdument vers l’autre:
--De toutes mes forces, de tout mon cœur, de tout mon être, je suis avec
celle-ci, créature de bonté, que j’ai choisie parce qu’elle est de ma
race!
Ah! ce dernier mot, quel cri de colère!
Il a failli en perdre le souffle...
Il s’apaise.
Il prend son front, recule de deux pas vers Mme Gueydan.
--Madame, la vie m’avait souri d’abord, j’avais fait de brillantes
études...
Son crâne s’empourpre; il serre la barre:
--Né de parents millionnaires, à trente-cinq ans je bats le duc de La
Rochefoucauld et j’entre à la Chambre!
Cette annonce vaut un roulement de tambour.
--C’est alors que je vous rencontre.
--Ah! souffle un journaliste, il est immense! A côté de lui, tout fout
le camp!
--Malheureusement, continue-t-il d’une voix vibrante, passionnée, qui a
l’air de vouloir rappeler la chaleur grisante de l’amour, au moment même
où il va dénoncer le plus cruel des désaccords, malheureusement, nous
n’étions pas deux êtres de même nature!
Que de choses dans ces mots et dans cette voix! La voix est d’un homme
admirable. C’est donc que la femme eut tort, et c’est elle que les mots
condamnent.
Il vient d’être généreux. Alors, il va oser davantage:
--Je suis un homme auquel je crois que personne ne refuse de la volonté
et de la vigueur. Vous aviez, vous, madame, quelques-unes de ces
qualités... mais exagérées. Ce fut le douloureux roman: nous n’avons pu
être que des amis admirables...
--Monsieur Caillaux... interrompt Mme Gueydan d’une voix sourde,
Monsieur Caillaux... vous vous déshonorez!
Elle est demeurée assise, mais la voix est haletante. Il est debout,
dédaigneux:
--Madame... pas de violences qui ne serviraient à rien! Vous avez trouvé
des lettres... Oui, j’ai écrit des lettres; mais moi, ici, je ne veux
parler qu’avec mesure. Ce que je pourrais dire, je ne le dirai pas...
Nous avons divorcé... Je me suis engagé à vous payer dix-huit mille
francs par an, alors que, laissez-moi vous le rappeler, vous n’aviez pas
un centime quand vous êtes entrée chez moi...
La phrase n’est pas achevée que la salle proteste:
--Oh!... Hou! Hou!... Oh!...
On siffle, pour la seconde fois. C’est trop. Tout de suite, la figure
rageuse tourne, et le public, dominé, se tient coi.
Ouvrant à peine la bouche, tant la colère lui serre les dents, Caillaux
résiste:
--Quoi donc?... Est-ce qu’en énonçant simplement ma volonté de faire ce
sacrifice à une femme qui a porté mon nom, je ne dis pas une chose qui
est élevée? Pourquoi ces rumeurs?
Mais elles tiennent bon. On entend même: «Il est ignoble!» Alors, bien
dressé sur ses pieds, sans perdre une seconde, il fait un nouvel appel à
la sensibilité des cœurs:
--J’ai été un homme très malheureux dans ma vie: parfois sur les
sommets... ils sont si près de l’abîme! Mais j’ai été un homme heureux,
très heureux, avec ma seconde femme!
Sa chaude parole s’accompagne d’un élan vers elle. C’est le troisième.
Puis, tout de suite, il s’incline devant Mme Gueydan:
--Cela, madame, n’a rien d’outrageant pour vous...
Très digne, il reprend dans un long soupir:
--Ce n’est ni le moment, ni le lieu de ressortir nos misères. Est-ce que
chacun de ceux qui m’écoutent n’a pas le sentiment que, si l’on
fouillait dans sa vie, il serait un peu, suivant l’image dont je me
servais hier, le Lacédémonien que le renard ronge? Eh bien, je suis
comme lui, et j’ai assez parlé!
--Madame Gueydan, bafouille le Président, qui est en compote, avez-vous
quelque chose à ajouter?
Elle se lève et, sombre, dit fièrement:
--Je ne réponds pas aux insultes de M. Caillaux: je les lui pardonne!
Un grand silence suit cette déclaration. Puis, comme il faut que
Caillaux, toujours, ait le dernier, après un temps calculé il riposte:
--Moi... moi, je pardonne à Mme Gueydan son pardon, et je m’incline!
Il vient surtout de faire incliner toutes les têtes, malgré les rumeurs,
les exclamations, les sifflets, malgré le Barreau qui est écœuré et la
moitié de la presse qui est hérissée. Il vient de réussir, et à la
perfection, une des scènes les plus difficiles de son grand rôle d’homme
public. Il a joué la scène d’amour entre deux femmes, dont l’une,
impassible, le rejetait égaré, parmi ses ruses, et dont l’autre,
écroulée et geignarde, ne savait que faire de son encombrante tendresse.
Perfide chanson sur deux notes alternées! Il s’est retrouvé avec sa
partition, dont elles ne voulaient ni l’une ni l’autre. La colère lui a
redonné des ailes. Il ne s’est pas dépité; volte-face; et cette
provision de sentiments musicaux qu’il avait destinés à ces deux
créatures, sans apparence d’effort, il l’a fait servir à l’éloge de
soi-même. Ah! elles n’ont pas voulu qu’il les chantât? Eh bien! il a
chanté Caillaux, encore Caillaux! Ce n’était qu’une fois de plus. Pas la
dernière, sans doute. En tout cas, il a tenu bon, il a conclu, il sort
vainqueur. Voici trois jours de suite que la barre est à lui, qu’il
emplit le Palais et possède les Assises.
* * * * *
Pour le reposer, il y a, vingt-quatre heures après, un défilé de témoins
inutiles, précédé de débats superflus sur les fameuses lettres que
Maître Labori a lues dans la nuit. Elles l’irritent, et il veut les
rendre. Calmette devait publier trois lettres intimes, a dit le ménage
Caillaux. Labori en a huit: c’est trop de cinq. Ces huit lettres ruinent
le système de la défense. Et voici que Maître Chenu les veut toutes.
Parbleu!... Alors le Président attend que le premier les lâche, avant
que le second les prenne, pour s’en saisir au passage et les enfouir
dans un dossier qu’on n’ouvrira plus. On discute, on ergote, la scène
est interminable.
Mais le vide de ces avocasseries permet au public de ne plus écouter et
de songer avec angoisse à ce qu’il a lu dans les feuilles du matin sur
les menaces autrichiennes à la Serbie. Le ciel d’Europe s’assombrit. De
l’Est accourent des nuages mauvais.
--Madame, dit Labori, voulez-vous reprendre les lettres?
--Non.
--Oh! flûte! grognent les journalistes. Ces histoires-là, on commence à
s’en f...!
Pourtant, dans les cinq heures que durera la séance, une au moins vaudra
d’être vécue. Si Caillaux se repose, sa bande ne chôme pas. Maître
Piero-Piafferi, sans se gêner, répète tout haut qu’il vient de
reconnaître dans la salle, où ils sont entrés munis de cartes du tyran,
une douzaine d’individus qu’il a vu juger en Correctionnelle pour
vagabondage spécial. Mais ceux-là du moins se taisent; ils ne sont venus
que pour faire le coup de poing en cas d’émeute. Tandis qu’il y a
d’autres amis agissants, qui sont témoins, et qui viennent un peu trop
haut proclamer la vérité, à savoir que Caillaux est grand et que
Caillaux est pur! Le plus notable est Ceccaldi. Depuis la première
minute du procès, Caillaux n’a pas fait dix pas dehors qu’il ne se soit
collé à ses basques et ne l’ait protégé du geste comme du regard. Le
physique est d’un matamore. Lorsqu’il talonne Caillaux, il défie, de
loin ou de près. Nul besoin qu’on l’attaque pour qu’il le défende. Un
coup d’œil: il provoque. Deux pas vers Caillaux: il est en garde. Un mot
douteux: il devient bravache. Et il s’allume. Tout est du feu chez lui.
Barbe rousse, yeux ardents, gestes de flamme: il a l’air de griller et
d’en souffrir. Pourtant, c’est pour Caillaux qu’il grille... Diable
d’homme, qui rend l’amitié comique en la soufflant, en incendiant, pour
elle, tout le voisinage. Depuis quatre jours, dans les couloirs, il fait
du vent, tape du pied, frappe son cœur, tend les bras. Enfin, on
l’appelle à la barre!... Il entre dans un courant d’air; la porte
claque: il tressaute. On lui demande son nom: il croit que c’est une
insulte. On lui dit de déposer: il crie:
--Je suis son ami, messieurs!... son ami!
Est-ce une prière, ou du délire? Il poursuit:
--Et au nom de mon amitié (ses bras ne sont pas assez longs pour en
donner la mesure), je veux d’abord, avant tout, que vous reteniez bien
ceci: jamais je n’ai vu, nulle part, un ménage plus uni!... Ah! Madame
Caillaux par-ci! Madame Caillaux par-là! Quelle femme, messieurs. Et
lui! Ah! lui! messieurs, quel homme! C’est ce point, messieurs les
jurés, qu’il ne faut jamais oublier, dès qu’on parle d’autre chose. Lui,
lui, mon ami, quel homme!...
Avec volubilité il le redit vingt fois, l’explique trente, et,
renversant son buste, il a l’air d’offrir sa barbe ardente à la déesse
de l’Amitié.
--Madame Gueydan, messieurs, eût voulu l’éloigner, cet homme (cet homme
dont je suis l’ami!), l’éloigner de la terrible politique, car chaque
jour, sur sa tête, comme dans les supplices antiques, goutte à goutte,
on distillait le venin!
A ces mots des rires partent.
--Celui-là, remarque quelqu’un, s’il n’existait pas, il faudrait
l’inventer!
--Mais, messieurs, il y à le devoir!... Aussi, la veille du jour où le
ministère fut constitué, moi qui aimais cet homme, moi qui suis son ami,
son ami véritable, j’ai tout fait, vous entendez, pour qu’il entre dans
la combinaison!... Je l’avoue, je le dis très haut...
--Plus haut, ma vieille! Encore plus haut! murmure un journaliste.
A-t-il entendu? Il élève le ton: